‹ Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inéditsChapitre 23 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ESSAI D'UNE RENAISSANCE AU XIIl'' SIÈCLE.

jj I. Bacon veut appeler l'antiquité à régénérer la Scolastique; sa prédilection pour la Grammaire, pour la Rhétorique ; ses critiques contre le goût de ses contemporains. — § II. De l'importance qu'il attache aux Mathématiques; des raisons de cotte préférence.^ — § III. Du rôle secondaire qu'il assigne à la Logique. Objet de la Physique; dé la Métaphysique, de la Morale. — J IV. Des rapports de la Théologie et de la Philosophie. — g Y. Du Droit civil. — JiYI. Différents traits du caractère de Bacon; son activité; ses idées sur l'éducation; comment il s'excuse de sa hardiesse; ses prévisions sur son sort. — 8 VII. Conclusion.

Qaand le moyen âge, après les violentes tourmentes de Tépoque de formation, commença à s'éveiller à la vie intellectuelle, il se trouva brusquement séparé des civilisations anciennes par plusieurs siècles de misère et d^ignorance ; la tradition de Thumanité s^était violemment brisée, et l'antiquité, cette grande institutrice du monde moderne, engloutie sous le flot des invasions, n'avait laissé surnager qu'une faible partie de ses trésors, quelques pages de philosophie grecque, quelques lambeaux d'ouvrages latins. C'en était à peine assez pour donner le regret d'avoir perdu le reste. Un esprit curieux et avide de s'instruire comme le fut Bacon devait éprouver, au milieu du xiii^ siècle, un singulier malaise. Cette vérité dont il est épris, il en aperçoit partout des bribes éparses, qui lui donnent, avec le désir d'en connaître davantage, le désespoir d'y jamais parvenir. Héritier et descendant d'antiques sociétés dont il n'a plus le secret, il tente vainement d'épeler ces caractères à demi-effiicés; chrétien, il se rattache à la société hébraïque ; savant, il est le tributaire des Grecs, des Latins, des Arabes, et parmi les langues

parlées par ses maîtres, il en connaît une à peine, le latin. Le reste, il est condamné à le deviner à travers d'incroyables versions, opérées par un procédé mécanique, qui superpose, à chaque mot du texte, un mot équivalent, Sftni souci du sens général, que le traducteur ne saurait comprendre si, par impossible, il en avait Tenvie. Les fragfMtits qu'il rêtrottve loi indiquent d'autres monuments qu'il cherche en vain, ou bien ont fait partie d'un bel ensemble dont ili sont les débris. Il faut juger de la statue par un bras ou une jambe, reconstruire tout un édifice avec quelques pierres vermoulues. '

' Cet isolement, le xiii* siècle en serait peut-être sorti, s'il avait prêté l'oreille aux avis du docteur admirable, et inscrit, comme il le voulait, en tète de toutes les sciences, la plus modeste, mais la plus utile à cette époque, la grammaire. GrÀce à elle, on comprendrait les ouvrages qu'on possède, et tant d'autres qu'on irait chercher en Grèce ou en Italie; on étudierait l'hébreu, pour juger, pièces en main, le grand fait de la révélation, et rattacher le christianisme à son berceau; le Grec et l'Arabe, pour retrouver les sciences perdues. Au lieu de se plonger dans les profondeurs de la métaphysique, ou poursuivrait un but plus humble, mais qui, une fois atteint, permettrait des tentatives plus hardies; on reviendrait au beau langage, à c la beauté rhétorique » des anciens ; on saurait écrire, composer des ouvrages; on sortirait de la barbarie, du mauvais goût; sans poursuivre à travers mille aventures une for« tune douteuse, on recueillerait d'un seul coup l'héritage de tant de laborieuses générations, et le xiit" siècle, au lieu d'être l'époque classique de la scolastique, serait Tère d'une grande renaissance. En revendiquant la liberté de penser, Bacon n'a pas prétendu réclamer le droit de tout ignorer; c'est la tyrannie qu'il rejette et non la lumière; et sitôt qu'ils cessent de lui être imposés comme des maîtres et des dictateurs, les grands génies de tous les temps et de tous les pays deviennent pour lui les guides vénérables de l'humanité. Pour entendre leur voix, pour profiter de leurs enseigne-* ments, pour les rejoindre et les dépasser, il suffit d'étudier les < langues phflosophiques, » que personne ne connaît, et de préluder

aot découvertes futures en faisant Tinventaire des richesses du passé. L'avenir du monde est dans la grammaire : est*-il étoimant qu'elle tienne la première place dans les plans de régénération et do réforme qu'il propose à ses contemporains?

Aussi, quand le philosophe a démontré avec hardiesse les abus du principe d'autorité, et justifié la philosophie des préventions qu'on peut garder contre elle, le premier moyen qu'il indique pour la perfectionner, c'est la grammaire; elle est à la base comme la morale au faite; c^est par elle que commence toute rencydopédie des connaissances. Comment expliquer cette insistance à propos d'une science estimable sans doute, mais qui ne parait pas tellement essentielle aux progrès de toutes les autres ? Voulait«il, comme l'assure le savant M. Daunou, c comparer les vocabulaires, rap* » prêcher les syntaxes, rechercher les rapports du langage avec la » pensée, mesurer l'influence que le caractère, les mouvements, les

> formes si variées du discours exercent sur les habitudes et les * opinions des peuples. Bacon remontait ainsi aux origines de tou- » tes les notions, simples ou composées, fixes ou variables^ vraies

> ou erronées que la parole exprimait. Cette grammaire universelle 9 lui semblait être la véritable logique, la meilleure philosophie (') . » Sans doute, ces intentions conviennent mieux à un élève de Con«dillac qu'au disciple d'Averroès. Pourtant Bacon, témoin du rôle que jouent les mots dans la science contemporaine, a eu quelquesunes des idées que lui prête son ingénieux biographe; mais à ses yeux elles sont secondaires ; la gramman-e a pour lui une utilité plus efficace, un mérite universel : c'est d'ouvrir tous les yeux à la pleine lumière de l'antiquité.

La science sera renouvelée, c la démence infinie > dont sont atteints les philosophes disparaîtra; la réforme, qui doit immortaliser le pape qui la protégera, sera consommée le jour où l'on fera entrer dans Téducation commune les « langues philosophi- » ques, > c'est-à-dire le grec, l'hébreu, l'arabe et le chaldéen. c C'est de là que sont venues toutes les sciences sacrées et profa-

(*) nistoire littéraire de la France, t. XX,

> nés : voilà les ancêtres dont nous sommes les fils et les héritiers, i Dieu donne la sagesse à qui il lui plait; il ne lui a pas convenu

> de la donner aux Latins, et la philosophie n'a été achevée que » trois fois depuis le commencement du monde, chez les Hébreux,

> chez les 'Grecs et chez les Arabes (*]. » C'est donc une médiocre ressource de ne savoir que le latin ; il est bon tout au plus pour étudier 1^ droit canonique ou civil, les constitutions des prélats et des princes; mais il n'y a en latin aucun texte de théologie ou de philosophie. Et cette langue elle-même, peut-on la savoir si ou Tisole des autres ; peut-on la parler, récrire avec les leçons qu'on reçoit d'iiommes ignorants? Quels maîtres que ceux qui sont autorisés dans les écoles, que Uugucio, Brito, Papias, < dont les 9 travaux attestent, pour les étymologies, le sens des mots,' et

> même l'orthographe, une ignorance honteuse. » Jean Damasccne et Isidore, si respectés qu'ils sont, ne valent pas beaucoup mieux. Les véritables grammairiens, Priscicn, Donat, Servilius, ne sont que les échos des Grecs ; Priscien le déclare. Les sciences fourmillent de mots dont on a perdu le sens, ':t que les modernes répètent sans les entendre; les livres saints sont pleins d'obscurité, et saint Jérôme lui-même n'a pas toujours bien compris et a souvent mal traduit. Le latin seul ne peut donc que prolonger l'ignorance des théologiens et des savants (').

Mais on a des traductions du grec et de l'arabe? Qu'on en parle à Bacon, et il flétrira tous ces essais informes, qui ont défiguré tant de belles œuvres, et tous ces traducteurs impudents qui, sans savoir la langue de leurs auteurs ni même la leui*, sans rien comprendre aux idées, se bornent à mettre un mot latin en place du mot vulgaire que leur indique un Juif, un Musulman converti, ou quelque Grec illettré. Grâce à de pareils interprètes, c les œuvres » d'Aristote sont devenues méconnaissables, et c'est sur un pareil

> foudemeut qu'où vcul faire reposer tout l'édilîce de nos sciences. » Que celui qui désire se glorilier de connaitro Aristote, Tétudie

(*) Oput tertium, cap. X.

(*) Comp, l'hiloi., cap. VII. Mann crit du Mih^r Mrttar.nlqiif.

» dans sa langue natale; les traductions ne sont bonnes qu'à » détruire ou à altérer le texte. > Quels sont, en effet, ces écrivains? c Tous ont vécu de ce temps, et même il y a des hom- » mes encore jeunes qui ont été les contemporains de Gérard de

> Crémone, le plus ancien de tous. C'est d'abord Hermann TAUe* » raand, qui, ayant à traduire quelques livres arabes, a avoué ore » rotundo qu'il ne savait ni la logique ni le premier mot d'arabe ;

> il eut en Espagne des Sarrasins qui ont fait la plus grande partie

> de ses traductions. » Michel Scot n'est pas plus instruit : < On » sait qu'un certain juif, Andréas, a plus travaillé à ses œuvres que » lui-même. > Gérard de Crémone u'a rien compris à ses propres versions, et le plus ignorant de tous est ce Guillaume de Flandre, aujourd'hui si florissant. Seul, Boèce a su les langues; seul, le seigneur Robert, par la longueur de sa vie et sa méthode admirable, a connu les sciences. Albert, par qui on jure à Paris, n'en sait rien, et on ne trouverait pas quatre Latins < capables de réussir » dans cette œuvre; je les connais bien; je les ai fait chercher de » ce côté de la mer et de l'autre, et j'ai passé toute ma vie, on le » sait, au milieu de ces études (^). C'est que, pour réussir, il faut

> savoir et la langue du texte, et celle dont on se sert, et la science

> dont on parle. Mais où est ce traducteur? Qu'on nous le dési- » gne, et nous le comblerons d'éloges, car son œuvre est admi- » rable (*). »

Non-seulement on ne comprend pas ces débris du génie antique, mais ils sont tellement mutilés, que c ces fragments çà et là dis-

> perses sont à peine suffisants pour donner aux plus sages l'envie » d'en savoir davantage, de faire des expériences, et de se mettre » à la recherche de ce que réclame la dignité de la science. » Il y a beaucoup d'ouvrages précieux qui ne se retrouvent plus. Aristote n'a-t-il pas écrit, an témoignage de Pline, un millier de volumes. Combien en possède-t-on? La Logique elle-même offre des lacunes considérables, témoins ces deux traités, les plus importants de

0) Op. teri,, cap. X.

(*) Comp, Philoê , fol. 140.

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tons, qn'Hermann a eas en main et n'a pas osé traduire (^). < Il y

> avait cinquante livres sur les animaux, comme Pline Tatteste dans » son Histoire naturelle, et je les ai vus moi-même dans le texte

> grec. Les Latins n'en possèdent que dix-neuf petits opuscules » trbs-imparfaits (*). On n'a conservé que dix livres de la Meta*

> physique, et dans la traduction la plus répandue il manque une

> foule de chapitres et une infinité de lignes. Quant aux sciences

> qui traitent des secrets de la nature, on n'en a que quelques mi- » sérables fragments. » Pour les textes saints, même dénâment; les uns sont mal traduits, les autres manquent absolument : tels sont deux livres des Machabées qu'il a eus en main dan^ le texte grec : Origène, Basile, Grégoire de Naziance, Jean Damascëne, Denys, etc. Et cependant l'Église s'endort dans une coupable négligence (•).

Quel remède apporter à ce mal qui attaque la science en ses sources? < Que les Latins sachent bien qu'ils ne possèdent rien des,

> trésors de la sagesse ; qu'ils apprennent donc les langues ; qu'ils

> se mettent à traduire les anciens auteurs et à chercher ceux qui » leur manquent; qu'ils étudient la grammaire, et avec le latin, » rhébreu, le chaldéen, l'arabe et le grec. » On en a les moyens : les hébraïsânts ne sont pas rares ; l'arabe et le chaldéen ne diffèrent pas beaucoup de leur idiome, et on trouve en France et en Angleterre des hommes qui ont quelque teinture de grec : ce sont des laïques, il est vrai, qui n'ont que la pratique de la langue et peuvent servir seulement d'auxiliaires, mais non pas faire euxmêmes les traductions. Pour cette tâche il faut des savants ; il faut les rechercher, les encourager à grands frais, et il est prêt à désigner les trois ou quatre hommes capables de ce travail {*), < D'ail- » leurs, il vaudrait bien la peine d'aller jusqu'en Italie, où le clergé » et le peuple sont en beaucoup d'endroits de vrais grecs. Les

(<) Ces deux Iraitèi qu Baooa rattache b la logiqae sont la Bhétoriqw et la Poélique. (') On joignait, au moyen âge, aux dix livres Des Animaux, neuf autres petits traitas séparés.

(») Comp. Philoi., cap. Vir, VIII et IX, fol. 140. (*) Op. tert., cap. 3Ç.

» évéqttes, les archevêques, les riches, les vieillards, poarraient y » envoyer des personnes instruites, pour y chercher des livres » pour eux et les autres, à Texemple du seigneur Robert, le saint » évoque de Lincoln (*). > Pour cela, il suffit d^avoir beaucoup d^argent; les princes et les prélats peuvent seuls y subvenir; quant à lui, ses expériences, les instruments quMl a inventés, et surtout la recherche des ouvrages rares et précieux, lui ont déjà coûté plus de deux mille livres {«). Il a peur que ses contemporains ne reculent devant ce labeur, et il tâche d*en diminuer à leurs yeux la difficulté. D'abord, il cite son propre exemple. Il a appris sans peine les quatre langues, et on trouve dans tous ses ouvrages des preuves de son savoir ('). Ensuite, il fait entrevoir les résultats glorieux de cette étude : le monde conquis par les Latins, le commerce reliant toutes les nations, les infidèles convertis par des hommes qui parlent leur langue, FÉglise grecque ramenée à Tobéissance. Le Pape ne va-t-il pas tressaillir d'espérance devant tant de promesses? Puis enfin ce travail n'a rien de répugnant; les vieillards mêmes ne doivent pas le redouter ; si son élève Jean en peu de temps est devenu très-habile, que ne feront pas des hommes mûrs et exercés? Quant à lui, tout vieux qu'il est, il porte un défi aux plus jeunes, et se fait fort d'en apprendre plus en un seul jour que les autres en une semaine. Ce sont les maîtres et la méthode qui font défaut; mais qu'on lui donne des élèves, il 'accepte hardi-

(^) Comp» Philo8., 1. c.

(*) Op. un., cap. X.

(') Il a sa le grec, c'est incoo lesta ble, et sa Grammaire grccqae en fait foi ; ses ouvrages sont semés de discassions sur Ws textes hèbreax, et le Compendium philosophiœ prouve qo'il possédait i fond la langae hébraïque et pouvait relever avec sagacité les erreurs de la Volgate. A-t-il sa l'arabe? 11 l'affirme, et on pourrait peut-être établir qu'il a lu des livres dont il n'y avait pas alors de versions latines. M. Cousin, il est vrai, pense te contraire, parce que, dans un chapitre de \*0pu8 tertium, Bacon ne parle que du grec et de l'hébreu. L'émineot écrivain aurait pu lire, dans ce même chapitre, ces mots qui expliquent le silence et détruisent la conjecture : « Arabice nihil scribo quia cvidenter et facllius ostenditur propositum meum in his; nam pro studio theologl» parum valet licet pro phllosopbia multum et pro conversione infidelium » (ppua tertium, cap. XXV). Quant au chaldéen, il en parle en homme instruit, et le compare li l'arabe e| ^ ThëbreUr

méat la tâche de les instruire en peu de jours, et, avec cette conviction superbe qui ne l'abandonne jamais, il promet d'enseigner au premier venu l'hébreu ou le grec en trois jours, et offre sa tête en garantie de sa promesse: « dabo caput meum si defîciam (^]! Cette confiance exagérée est-elle du charlatanisme ou une insupportable forfanterie? Bayle et Brucker la jugent sévèrement, et M. Cousin, si bienveillant d'ailleurs, ne peut s'empêcher d'y voir une espérance chimérique, une de ces illusions gigantesques qui se mêlent à toutes les découvertes. Mais encore Bacon a-t-il le droit de l'expliquer, et si on veut l'entendre, il fera remarquer qu'il y a trois degrés dans l'étude d'une langue; en premier lieu, savoir simplement lire, et comprendre les mots étrangers dont les Latins se servent en théologie ou en philosophie ; puis, pouvoir traduire un texte; et enfin, être capable de parler, d'enseigner, de prêcher comme dans sa langue maternelle, c Je ne parle ici, ajoute-t-il, que du premier de ces degrés. » Ainsi, ses prétentions n'ont rien d'excessif (*).

On doit comprendre maintenant pourquoi Bacon attribuait à la grammaire de si merveilleuses vertus, et la proposait à son siècle comme un remède salutaire à ses infirmités. Elle pouvait guérir les docteurs scolastiques de leur ignorance, susciter à Aristote des rivaux, relever en face de cette autorité impérieuse les opinions contraires, et donner à l'esprit humain la tentation de chercher par lui-même ; par une voie détournée, elle eût abrégé la scolastique, qui n'est qu'une transition pénible, et hâté la Renaissance. Tous les hommes célèbres de cette autre époque n'ont-ils pas été

(*) Op. Urt , caj/. XX.

(*) Uo pape. Clément V, se chargea do recommander aox Universités de Paris, d'Oxford, de Bologne et de Salamanqae, l'idée de notre docteur. Dans ane constitution intitulée Vt Magistris, on lit : « Noqs ordonnons qu'il y ait dans ces écoles des savants catholiques ayant une connaissance suffisante des langues hébraïque, grecque, arabe et ciialdéennc » (exactement celles que Bacon préconise). -Us considérants .semblent empruntés à Bacon, et Clément trouve aussi que c'est un excellent moyen de propager salulairemcnt la foi parmi les Infidèles (V. les Conititutiom de Clément V, Mayence 14G0). — Cf. Twyne (Bryan); Àntiquitatia Aeademiœ Oxonientis, Apologia, p. 360. C'est un des ouvrages ou l'on peut trouver sur Bacon les renseignements les plus exacts.

des grammairiens? Les Cicéroniens du iyi^ siècle n'ont-iis pas contribué à jeter le discrédit sur les doctrines du moyen âge par Thorreur que leur inspirait son langage barbare? Bacon veut aussi unir réloquence à la science, mettre la rhétorique au-dessus de la logique, et débarrasser la philosophie de toutes ces formes obscures et barbares, de ces distinctions subtiles qu'une langue plus pure se refuse à exprimer. Le culte pour la langue et la grammaire avait au xiii^ siècle une portée qn^il n'aura jamais plus, si ce n'est au XVI® siècle, où il ruine Tinfluence de la scolastique dans Tesprit de tous les lettrés, et nous pouvons appliquer à cette première époque ce qu'on a très-bien dit de la seconde : c La grammaire » était alors en quelque sorte révolutionnaire ; elle conduisait au » dégoût du fonds par le dégoût de la forme (*). »

Bacon a-t-il donné l'exemple en même temps que le précepte ? Nous n'irons pas jusqu'à dire avec un illustre chimiste que c VOpus majvs est écrit d'un fort bon style ; » ce n'est pas le mérite littéraire qui recommande les docteurs du xiii® siècle à notre attention. La langue latine dont ils se servent est à peu près aussi mauvaise qu'elle peut l'être, et on ne croirait pas qu'on pût aller audelà, si le XIV® siècle n'avait encore surpassé l'obscurité et les barbarismes de son aîné. Diffuse et incolore chez Albert, sèche jusqu'à devenir repoussante chez Saint-Thomas, la langue chez Bacon a une certaine abondance, une sorte de chaleur qui peut s'associer au mauvais goût des ornements et à la barbarie de certaines expressions. Qu'il touche à certains sujets, à la dignité de la science, à la certitude du progrès, aux obstacles qui attendent les esprits indépendants, à la folie et à la méchanceté du vulgaire ; quMl raconte au Saint-Père la joie et l'enthousiasme avec lesquels il a salué son avènement, ses espérances bientôt déçues, hélas I les tourments qu'il a subis, l'indifférence des personnes haut placées, les outrages qu'il a dû dévorer, et l'appui que seuls lui ont offert les pauvres et les

(^) Boailllcr; Bitt. Je la Philo», cartésienne, t. I, p. 7. M. Rccan, J'odc manière plus générale, et peot-ètre avec plos d'exagération, a dil : c Les plus importantes révélalions de la pensée moderne ont élé amenées, directement ou indirectement, par des conquêtes philologiques » {Revue dee DeuX'Mondes, 15 janvier 1860, p. 381).

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faibles comme lui : la vérité du sentiment et de Tidée échauffe malgré tout, et vivifie le stjle et Félève jusqu'à Téloquence. L'imagination n'a pas plus manqué à Bacon qu'à son illustre rival des temps modernes. Si lalaugue le trahit, du moins il n'ignore pas qu'il pourrait mieux dire; il dépbre que le peu de temps dont il dispose lui £»6se une nécessité de se contenter d'un stjle simple et sans étude; il réserve pour la philosophie morale la < beauté rhétorique > méconnue de ses contemporains et qui leur serait si précieuse. Il trouve même que les deux livres d'Âristote, qui sont purement littéraires, la Bhétorique^ilà Poétique, sont les plus importants de tous ses ou* vrages de logique {*j, et cette simple idée souvent exprimée est très originale et unique en ce siècle, et sera reprise par les beaux esprits de la Renaissance. Dm» les matières les plus arides, dans ses traités sur la perspective, sur la physique ; dans ses chapitres même les plus obscurs et les plus subtils, ceux qui discutent par exempte de la matière et de la forme, l'exposition a toujours des qualités réelles, de la clarté, de la précision et une sorte de sévérité simple qui n'est pas à dédaigner. Il y a surtout un continuel effort pour suivre une route r^ulière, pour disposer ses idées daos Tordre le phis natord. Ses divieious sont peu nombreuses, très-claires et telles que la science moderne les pratique aujourd'hui; il comonence par exposer les idées générales, les définitions, les divisionS) la méthode à suivre, les autorités dont il se sert; il veut même qu'on instruise le lecteur des destinées de la science, de son origine, de ses prxx* grès, des grands ouvrages qui y pat rapport^ et seul parai ceux de SCO temps il se préoccupe 4e l'histoire autant que de 1» icieuce elle-même. Ces pi^éliauiiaires ooastitueot ce qu'il appelle les généralités, communia^ Chaque livre se partage ensuite es sectibus, qu'il nomnae des di$tmtio»Sf et «haque distinction se partage en diapUites. Ce ne sont pae des commentaires, ce sont des livres* fiien de eet appareil repouasant de questions, de solutions, d'objections, de réponses, de conclusions et d'autorités qui impatientent dans les œuvres les plus considérables de ce temps. Chacune de ses pages

SA MÉTHODE iS7

est parsemée de ciiatioQS ; mais c'est un parti pris, et fiiut-il s'eo plaindre qoaad les aateurs sont le fixa soufeiit Cicéron, Sallaste, Sénèque et Piioe? € Je veux, dit-il, engager le lecteur à cbercher tes li- » vres de ces écrivains où brillent la béante et la dignité de lasagesse, » et qui aujourd'hui sont complètement ignorés, non-seolementdela > Burititiide des letk*és, mais encore des pliis instruis d^entre eu (* ]

Les longs ouyrages lut font peur; ii blâme ceux qui, trouvant Arislote trop bref, ooi pris à tâche de déyelopper encore ses écrits sans y rien ajouter : c Beaucoup d'écriTaios anaeos^i di^il, ont été d'une prolixité excessive et ont traité longuement des sujets où notre temps n'a rien à voir. Aristote kd-fiiéiae n'est paaisx^pt de ce dé&nt, par exemple quand il énumère toutes les opinions des philosophes snr Tàrae, on quand, dans la métaphjrfique et ta physique, il inskte sur les doctrines de Parménide, de liaissie, de Déakocrkey d'Anaxagore, d'Ëmpédocle, de Pythagore, de Platon, discussions très -inutiles aujonrd'hni (^). Il est vrai qu'il avait ses raisons, parce qu'alors ces systèmes avaient des partisans et des défenseurs {^) . Mais c'est une erreur de quelques modernes d'allonger encore les ouvrages d' Aristote et de donner à un seul plus d'étendue qu'ils n'en eut tous eiu»mble. Ils ne savent pas se borner au nécessaire ; ib entatsent des puérilités frivoles, multiplient les ^reurs à Tiafini^ parce qu'ils igaoreai les sciences dont ik parient et les autres, coanne par esenq^le ces deux modernes n célèbres (Akxandre de Halès et Mbert). > Quant à lui, il e^ partisan des sdbrégés qui iaiasent de déi les questions snperflues (^), et sont destinés surtout à présenéer les résultais généraux des sciences. « L'utilité d'un objet consiste éams » la fin à laquelle il est destiné; si on igiwre la fin d'uae scieaoe, » on ne se sent pas invité à l'étudier (*). Ces trwtés feraient ^

(^) Camp. th€ol., rreiogiK.

(*) Conm. noL, cap. 111.

(^) De CœUstibus, cap. I.

(^) Comm. nat.j cap. III.

{*) Bacon ne se lasse pas de recommander de commencer tout eascigneiBeut en en faisant voir le bat, l'atilité et les applications. C'est ridée la plus originale ae^^wtttozzi.

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» pour chacune d'elles, son utilité par rapport à la théologie, à » réglise, au gouvernement des fidèles, à la conversion des infi- » dëles, à la confusion des obstinés, et surtout aux autres sciences, » qui se tiennent si bien entre elles, qu^on ne peut savoir Tune » sans Tautre (^).

Il ne dédaigne même pas d'indiquer les règles de la composition, qu'il ramène à sept principales : c Dans un traité de philosophie,

> tout doit être vrai ; et parmi les vérités, il taxxt faire un choix, » car on ne peut tout dire; il faut ensuite s'astreindre à ne pas » sortir du sujet et s'interdire les longues digressions; être d'une » brièveté raisonnable, parce que la prolixité est un obstacle à la

> connaissance de la vérité, et rend une œuvre rebutante et abo-

> ininable; la brièveté ne doit pas exdure la clart«, bien qu'il soit » difficile de les concilier parfois ; il faut enfin que tout soit prouvé

> avec certitude, sans l'ombre d'un doute ou d'une supposition, » avec ordre et méthode, et qu'en somme l'œuvre comporte ioute

> la perfection compatible avec la faiblesse^de l'humanité (']. » Les contemporains de notre docteur eussent pu tirer quelque profit de ces conseils.

Le goût est un moi qui dans sou sens littéraire ne peut être compris d'un docteur du moyen âge; et pourtant Bacon a quelques lueurs de ce sentiment délicat de la beauté que la Renaissance devait éveiller si fortement dans l'àino humaine et associer a l'amour de la science. Il doit sans doute à un commerce plus intime avec l'antiquité cette inclination dont ses contemporains paraissent peu tourmentés, et qui s'allie chez lui à l'esprit positif. Elle se trahit dans les plus minces détails ; elle lui inspire, à côté de reproches plus sévères, des critiques amères contre la poésie des hymnes sacrées, le chant et la musique d'église, et surtout l'éloquence prétentieuse des prédicateurs. L'office divin est célébré d*une façon pitoyable; on ne sait ni lire ni psalmodier les morceaux qui le composent, et les chants qu'on y fait entendre n'ont nulle simpli-

(») Op. ttrt,, cap. V.

(«) Id., cap. XVI.

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cité et brillent d'ornements affectés; les poètes qui les ont composés joignent au défaut de naturel et d^émotion Tignorance de la prosodie (*) ; les voix qui les chantent ont changé pour le fausset rharmonie virile et sacrée. Ce n'est pas cette musique simple qui a tant de pouvoir sur les passions, et peut même guérir les maladies (']. Quant à la prédication, n'est-il pas fâcheux que le mauvais goût s'y donne carrière? c Tous les orateurs sont épris d'un art singulier, se plaisent à de subtiles divisions k la manière de Porphire, à d'inèptes consonnances de mots, à des chutes symétriques de périodes, au retour régulier des mèipes sons (') ; et tout cela n'est que vanité verbeuse dépouillée de tout ornement vraiment oratoire et de toute vertu persuasive. L'éloquence est un fantôme puérilement paré; les orateurs sont des enfants sans raison, sans talent, raffinant sur de petites curiosités; ils travaillent dix fois plus qu'il ne le &udrait à construire des toiles d'araignées. Ils auraient bon besoin de lire les deux traités d'Aristote s'ils n'étaient traduits d'une manière incompréhensible, et de plus presque inconnus {*). Les prélais, qui dans leurs études n'apprennent pas plus la théologie et l'éloquence que le reste, quand ils deviennent de grands dignitaires et qu'ils doivent prêcher, recourent misétablement à ces jeux puérils... où il n'y a aucune grandeur de langage, mais qui ne sont que niaiserie et enfantillage, et dégradent la parole de Dieu(«).»

Et quel est le remède proposé par Bacon, qui adresse à un pape le tableau de ces aberrations répandues dans toute l'Église, dit-il? C'est l'étude des anciens, des traités- d'Aristote déjà cités, et surtout des moralistes qui ont de si belles maximes. Qu'on, lui parle

(*) Op. tert., cap. ÎAXVI.

(«) Idem, cap. LXXIV.

(*) Op. tert., cap. LXXV : « Yalgos convertit se ad sommam et infloitam coriosilatem, pcr divhiones porphyiianas, per consonantias incptas Tcrboram, et claafolaroiii ; per eonronlantias vocale», in qoibos est sola vanitas verbosa, omni carens ornata rhctoriro et virtalc pcrsuadendi. »

(♦) Op. tm., cap. LXXV.

(*) Op. tert., cap. LXXV : « Ubi non est sablimltai sennonis, eed inllniia poerills staltitia et viliflcatio sermonuin Dei. »

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de Séoèque, faisant chaque soir son examen de conscience! «; Voilà » un argument moral plein d'efficacité. Un païen sans les lumières » de la grâce et de la foi est arrivé là, conduit par la seule force » de la raison (^]. »

Il y a plus d^une lacune dans Tencyclopédie des sciences au moyen âge; rignorance des langues n'est que la première, la plus fâcheuse sans doute ; mais il y a d'autres sciences c que les sages d'autrefois ne méprisaient pas, et qu'il est de mode de dédaigner et de persécuter de galte de cœur. > Telles sont les mathématiques. Leurs ennemis acharnés sont ces théologiens nouveaux qui séduisent la foule; c dans leurs leçons, leurs sermons, leurs assemblées, ils ne

> cessent de déclamer contre les mathématiques, la perspective, » l'alchimie, l'expérience ; ils en éloignent les étudiants et partagent

> l'erreur commune sur le fonds et la forme de la philosophie ; et pour- » tant, sans elles on ne peut rien savoir; les autres y tiennent étrotie- 1 ment, et toutes conspirent ensemble. » Les sciences sont connexes, dit*il, et se prêtent un mutuel appui comme les parties d'un même tout; chacune accomplit sa tâche, non pour elle seule, mais aussi pour les autres, comme l'œil qui dirige à la fois tout le corps, et elles sont aussi faciles à apprendre que nécessaires à la philosophie; si les modernes trouvefit tant de difficultés et de doutes, s'ils ne font aucun progrès, c c'est qu'ils ont méconnu cette vérité. Elles » ne sont pas un fardeau qui retarderait leur marche, elles Taccé-

> lèreraient. Les ailes des oiseaux, au lieu de les fatiguer, ne les 1 soutiennent-elles pas dans les airs? et un char attelé de quatre » chevaux ne transporte-t-il pas un poids plus considérable que ne

(*) Op. tert., cap. LXXV. Manuscrit de Douai, fol. 82 : « quam efflcax argumcDtam morale pcr exemploiii tanli vlri accipitar hic... homo pagaous gratia Qdcl nou iilustratuS) hoc fecil» dactus sola vivacitatc rationis. *

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> pourrait le faire un homme sur son dos (') ? » Les mathématiquts doivent figurer à côté de la grammaire dans Tœuvre de régénéra* tion que Bdcon entreprend. Mais la grammaire telle qu'il Tentend ne ressemble guère, on Ta vu, à celle qui fait partie du ^rtt^lifffi. Ce mot signifie sous sa plume, le retour à Tantiquité, au beau lan« \ gage, au goût littéraire. Les mathématiques qu'il recommande avec une égale iosistance, ne sont pas précisément non plus oellei qu^easeignait alors son compatriote Sacrobosco. Bacon a d'autres raisons pour les glorifier; il fonde sur elles d'autres espérances, et se fait de leur nature mtoe une idée qui ne manque pas d'originalité, f Écoutons ses explications.

D'où Tient le discrédit profond où les sciences exactes languis» sent? Il en donne plusieurs raisons. D'abord, les mathématiques passent pour être trës-difiSciles : « Personne ne peut pu^nir à les apprendre par la méthode ordinaire sans y passer trente ou qua^ rante années. On en peut prendre pour exemple les mattrei les plus célèbres en ce genre, comme le seigneur Robert d'heureuse mémoire, naguère évéque de l'église de Lincoln, ft'ère Adam de Marisco et maiire Jean (*)• En outre, on ne se rend pas compte de l'utilité de cette étude; et comme on ne comprend pas à quoi peuvent servir tant d'efforts, on s'en dégoûte, et dès la quatrième pro* position d'Ëucltde, qu'on a nommée pour cette ndson Eleofnga, fnga miserorum, la plupart des étudiants se retirent ('). s Enfin, les mathématiques sont mal famées; elles ont eu le malheur d'être ignorées des pèreft de l'Église, et la répugnance qu'elles inspirent est héréditaire dans l'Église. Gratien et le maître des sentences ont contribué à l'entretenir; les modernes la propagent, et Albert et saint Thomas se vengent de leur incapacité en la couvrant sous l'apparence du dédahi. Joignez à cela l'ineptie des maîtres, qui ont une méthode détestable et enseignent mille détails superflus, et tous aurez les causes de l'oubli où elles sont ensevelies, c C^est le s diable qui l'a voulu ainsi, pour dérober aux hommes les racines

(^) Comp. Philos,, fol. 13d.

(») Bodl.. 1677, fol. 47.

(*) Comp, Philos*, fol. 139.

9 mêmes de toate vérité, car les mathématiques sont Talphabet de » la philosophie (*). >

Bacon trace alors à grands traits et avec une sorte d'enthousiasme le tableau de ces Jbelles sciences ('); elles se divisent en deux grandes parties : Tune générale, comprenant ce qu'on pourrait en appeler la métaphysique, et Tautre contenant chacune des sciences particulières, au nombre de huit, qui, avec la partie générale, forment neuf grandes sciences ignorées des Latins. Quatre sont purement spéculatives; ce sont : la géométrie, l'arithmétique, Tasti*onomie, Tacoustique, si Ton peut ainsi désigner ce que Bacon nomme la musique. A chacune de ces grandes divisions correspondent autant de sciences pratiques destinées à en appliquer les résultats positifs au bien-être de Thumanité. c Les premières considèrent la quantité en elle-même, sans se préoccuper des applications ; les autres, au contraire, descendent aux ouvrages utiles en ce monde et aux instruments qui peuvent aider la sagesse ; et comme ces deux parties sont inséparables, comme la théorie est inutile sans la pratique et la pratique aveugle sans la théorie, il ne faut, jamais faire marcher Tune sans Tautre. Voici dans quel ordre elles se rangent : Tastrologie et Fastronomie ont besoin de la géométrie et de Tarithmétique, et la musique, de tout le reste. »

La géométrie spéculative n'est enseignée complètement chez les Latins par aucun auteur ni dans un seul ouvrage ; mais on peut consulter Euclide, Théodosius et Jordanus. Elle se divise en trois sections : les lignes, les surfaces, les solides. La géométrie pratique se partage en deux sections : « La première concerne le bien- » être des hommes, la science de gouverner les familles et les » cités ; considère tous les genres de terres labourées et semées, » les pâturages, les plants d'arbres forestiers ou cultivés, les jar- » dins où naissent les légumes, les racines, les herbes. Son nom » d'agriculture lui vient, il est vrai, d'une seule de ces occupations; » mais elle s'étend à tout ce qui regarde la maison et l'État, et a

(*) Op. lert., cap. XX.

(*) On ne peut dire sar quel fondement M. de Hamboldt déclare que Bacon manquait de connaissances en matbématiqaes.

ji besoin pour cela de la pratique de la géométrie. Elle se divise en 9 plusieurs sections : 1® des figures isopérimëtres et remplissant le »lieu; 2^ de l'arpentage; 3^ construction des villes, des camps, >des maisons, des tours; 4® construction des canaux, des aque- » ducs, des pont^ ingénieux, des navires, des appareils pour nager

> et pour rester sous Teau ; 5^ fabrication d'instruments d'une uti- » lité merveilleusement excellente, comme des appareils pour voler^ » avec une incomparable rapidité, pour naviguer sans rameurs avec

> une vitesse qu'on ne peut imaginer. Si l'on est tenté de sourire » ou de s'étonner, qu'on sache que ces prodiges ont été réalisés de » nos jours. Elle enseigne encore à former des instruments pour » élever et abaisser, sans difficultés ni fatigue, des poids incroja- » blés, et par ce moyen, un homme peut, d'une prison, se soulever » dans les airs et se ramener à terre à son gré. En outre, elle ap- » prend l'art de traîner tout objet résistant où bon nous semble sur 9 un terrain uni. Un homme pourrait ainsi en entraîner mille autres » malgré eux; elle révèle bien d'autres secrets semblables qui ont

> été trouvés de notre temps. La sixième partie consiste dans la fa- » brication des machines pour protéger contre les ennemis les villes

> et les maisons et les repousser au besoin.

» La seconde partie de la géométrie pratique a pour objet la

> composition des instruments nécessaires aux autres sciences, et » elle a sept sections principales, suivant le nombre des sept scien- » ces particulières, qui exigent des opérations matérielles. La pre- » mière enseigne la composition de tous les instruments d'astrologie

> et d'astronomie, tels que sphères, quadrants, astrolabes planes » ou sphériques, armillaires, etc., et de ceux qui servent à mesurer

> d'une manière certaine les mouvements des étoiles, sans qu'il » soit nécessaire de se livrer à des travaux sans relâche pour les » observer. A tout cela, on peut encore ajouter un appareil bien » supérieur, et qui se mouvrait naturellement comme le ciel. Mais

> quant à cet appareil, la géométrie n'y arrivera pas par sa seule » industrie. L'observation des comètes, des nuages, en exige en- » core d'autres. La deuxième partie traite de la composition des » instruments de musique, non-seulement les guitares, les vielles

» et les harpes, mais de ceux qui font vibrer les sons et Tbarmonie » pour exciter les passions des hommes et des animaux à notre

> gré, objet vraiment digne d'admiration, comme on Texposera » ci-idessous. La troisième partie s'occupe des instruments de la » perspective, miroirs plans, sphériques, concaves, polis, ovales,

> coniques, appareil pour mesurer Tégalité des angles d*incidence et

> de réflexion. La quatrième partie traite des instruments nécessai- » res h la science expérimentale, miroirs de tous genres, pour aug-

> menter ou diminuer la grandeur des objets, les rapprocher à notre » gré, et faire découvrir les plus cachés, et miroirs incendiaires (^). s La sixième et la septième partie s'occupent des instruments de » médecine, de chirurgie et d'alchimie. » Les trois autres sciences sont à leur tour divisées en leurs parties : l'arithmétique comprend le calcul et toutes ses divisions ; l'astronomie et l'astrologie se partagent en plusieurs séries; la musique comprend la danse, la musique vocale, instrumentale, la science des mètres, des rythmes, la prose, la quantité, etc. (■). »

Ce tableau séduisant, où notre docteur a esquissé avec complaisance les merveilleux effets des mathématiques, achève de marquer la distance qui le sépare des hommes de son temps. Nul n'aurait songé, au moyen âge, à rappeler la philosophie sur la terre, à faire entrer la science dans les villes, dans les maisons, et à rattacher réconomie domestique, Tart de construire et l'agriculture à la géométrie. La science ainsi comprise a un nom : elle s'appelle Yindustrie. Bacon veut éblouir son lecteur, l'étonner par ctite longue description d'instruments merveilleux; il jette pêle-mêle, comme appât à sa curiosité, de grandes idées et de grandes illusions ; mais quand il a obéi è cette nécessité et au penchant de son imagination, il trouve, pour glorifier les mathémathiques, des raisons d*un autre ordre.

Les mathématiques, qui, d'après Descartes, ont pour principe

(^) Manoicrit Sloana, 2156, foi. 74 : « Spéculât proapicua ut mirabilia operum Dator» appareant, ut maiima appareaot mlnima, et altissima iuflma, et occulta in aperto, etc. » (*) Liber verœ mathemaUca. Sloane, $156. (V. ci-dessous. Ve partie, cb. IV.)

les deux idées d'ordre et de mesure (^), peuvent servir de deux façons aux autres sciences. On peut, comme de grands philosophes^ ; depuis Pythagore jusqu^à Kepler, chercher la raison , soit des ; grands phénomènes naturels, soit même des faits purement intelligibles, dans les propriétés des nombres purs, déduites de Tidée d'ordre et d'harmonie ; recherche stérile pour • la philosophie, • qui, jusqu'à présent, n'y a rien gagné. Mais on peut aussi, renonçant à ces vaines spéculations, ne voir, comme Descartes, dans les mathématiques, qu'un instrument d'analyse et une méthode, ou bien, comme Galilée, le moyen de donner à la physique un caractère précis, en mesurant et eu comptant tout ce qui est susceptible de mesure et de nombre dans les phénomènes sensibles. Bacon se rapproche en cela de Descartes et de Galilée. Comme l'un, il voit dans l'enchaînement des vérités mathématiques, Une sorte de logique supérieure; comme Tautre surtout, il veut ramener à des mesures et à des nombres qui en soient l'expression, les phénomènes observables de la nature.

Sur le premier point, il trouve dans les procédés des mathématiques l'exemple le plus parfait et l'application la plus exacte des règles de la logique. La logique, suivant lui, peut se considérer sous trois points de vue : son principe, son milieu et sa fin. Son principe, c'est la théorie des catégories; or, le prédicament de la quantité a tous les autres sous sa dépendance, et cette idée est le fondement des mathématiques. Son milieu, c'est la théorie de la démonstration, et il n'y a de démonstration que dans les objets des mathématiques. La fin, c'est la persuasion, comme le montrent la rhétorique et la poétique, qui sont parties intégrantes de la logique ; et ou ne peut arriver à ce but qu'en conformant son langage aux lois de l'harmonie et de la beauté, c'est-à-dire à la science musicale, qui est tout entière mathématique. Les autres sciences n'y sont pas moins soumises. < On doit dire des mathi^matiques qu'elles sont la science la plus ancienne, la plus facile à apprendre ; les clercs les plus ignares peuvent y mordre, tout incapables qu'ils sont

(^) Descartes; Règles pour la direction de Vetprit, édit. Cousin, t. Il, p d93.

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