ROG£R BACON
d^arriver aux autres ; par conséquent, elle doivent être la base et le principe des autres; seules, elles sont en possession d'une vérité nécessaire, et qu'on ne. peut ni contester ni concevoir autrement qu'elle n'est. Dans toutes les autres sciences il y a des doutes, des opjùions, des erreurs, et Ton ne peut s'en aSrauchir, parce qu'el- . lea nH>nt pas en leur pouvoir la démonstration par la cause néces* saire. En physique, en effet, rien n'est nécessaire; les causes et^ les effets sont dans un changement perpétuel; dans la métaphysi* que, toute démonstration s'appuie sur l'effet, et l'on aiTive au spirituel* par le corporel, au créateur pai* la créature; la morale n'a pas de principes qui lui soient propres et qui puissent servir de matière à une démonstration ; la logique et la grammaire s'occupent d'objets qui ont si peu de part à l'être, qu'il ne peut y avoir de démonstration dans toute l'acception du mot; les mathématiques seules emploient de vraies démonstrations par la cause nécessaire, et se suffisent à elles*mêmes pour arriver à une vérité certaine. » Les mathématiques sont aussi utiles aux sciences divines qu'aux connaissances profanes (*). Venues, avec les traditions religieuses, de l'antique Orient, elles nous ont été transmises, comme la loi de Dieu, par le? patriarches et les saints, et participent en quelque sorte à cette origine sacrée : SufU consonœ legi divinœ. Et que de services ne rendent-elles pas à la théologie? Tantôt elles comptent les corps célestes, les mesurent, et font voir le néaAt de l'homme par la petitesse de l'univers qu'il habite, par la grandeur des astres qu'il voit au-dessus de lui; tantôt elles trouvent dans l'étude des phénomènes célestes les moyens d'arriver à compter le temps et à fixer la chronologie, et l'époque des grands faits reUgieux, comme la création du monde, le déluge, et surtout la passion de Jésus-Christ, sur laquelle on se trompe étrangement. Sans doute il se rencontre ici beaucoup d'exagération et quelques idées bizarres, mais qui trouvent grâce quand on voit à côté d'elles toute- la critique de lu manière de mesurer le temps, le plan admirablement exposé et justifié d'une réforme du calendrier, d'une
(*) V. surtoai VOpui majus, p. 68, 96, "tH, "9 el lO.T.
mesure certaine des longitudes et des latitudes, tout cela pêlemêle avec des rêveries sur Tastrologie judiciaire et des assimilations dont nous avons déjà parlé.
Quant à l'application des mathématiques aux sciences physiques, Bacon a compris le premier, et signalé en vingt endroits la nécessité de cette méthode : c Les physiciens doivent savoir, dit-il à plusieurs reprises, que leur science est impuissante s'ils n'y appliquent le pouvoir des mathématiques (*]. > Il a fait plus, il s'est mis à Tœuvre; il a d'abord composé 1^ perspective, parce que les lois de l'optique se prêtent le mieux à servir d'exemple; puis il a abordé une tâche plus difficile, impossible même à cette époque : il a essayé de constituer une science générale ayant pour but de ramener à des principes mathématiques toutes les actions réciproques des corps et des agents naturels. C'est, suivant lui, son prin-^ cipal titre de gloire, et cette science toute nouvelle, qui lui a coûté dix ans d'efforts, vaut cent fois plus que tout le savoir des autres docteurs ('). Tel est le but de son traité De multiplictUione specierum, qui, bien qu'imprimé, n'a jamais été étudié ni compris.
Pour cette œuvre, il faut des hommes, et Bacon, qui avait passé sa vie à rechercher les sages et à les apprécier, indique au Saint- Père ceux qui peuvent l'aider à donner l'impulsion. Ce sont, com* me toujours, des savants assez obscurs ou même tout à fait ignorés: il n'y a que quatre bons mathématiciens qui puissent, nonseulement comprendre les anciens, mais ajouter à leurs ouvrages. Il y eu a deux au-dessus de tous les autres : c'est d'abord Pierre de Maricourt, le véritable maître de Roger; puis, maître Jean de Londres ('] ; et au-dessous d'eux, Campano de Novarre, dont nous avons un traité sur le Comput;ei maître Nicolas, précepteur d'Amaury de Montfort. 11 faut aussi des instruments, sans lesquels on ne peut rien savoir, qui manquent aux Latins, et qu'on n'aurait
(^) De CœUttibtu, cap. I. Manaserit de la Mazarioe. « Nalarales mundi sciant qiiod langopbant in robus nalaralibuâ, oial mathematics noverunt pole&talem, in qnam blasphémant, ex infloiia Ignoranlia, et propter ea omnium tarent certltadine. »
(«) Op. ierL, cap. XI, XXXI, XXXVI. (V. ci-dessous, IV« partie, cb. II.)
(') Idem, cap. XI.
138 ROCRR BACON
pas pour moins de deux ou trois cents livres, et enfin des tables astronomiques. Les instruments se transportent difficilement, s'altèrent par la rouille, se brisent. Des tables bien faites peuvent souvent y suppléer. Il faudrait rédiger un almanach, grande nouveauté pour le temps, une des idées que Bacon doit aux Arabes. On 7 lirait, jour par jour, ce qui se passe au ciel, comme nous lisons dans un calendrier les fêtes des saints. Ces tables vaudraient le trésor d*un roi. Bacon a essayé d^en composer, mais il n'a pu les achever par le manque de ressources pécuniaires et par la stupidité de ceux qu'il employait. Il se propose pour instruire dix ou douze enfants, les familiariser avec les procédés astronomiques, et quand ils seraient au courant, dans une seule année, ils trouveraient les mouvements de chaque planète à chaque heure du jour. N'est-ce pas Tidée lointaine de nos observatoires? Il faudrait aussi des instruments pour l'arithmétique pratique, la musique et l'optique (*).
Ainsi, pour cette grande réforme des sciences, cette instauratio magna prématurément proposée parle moine d'Oxford, il réclame le secours des mathématiques, c'est-à-dire de toutes les sciences exactes, y compris la chronologie, l'astronomie, et, faut-il le dire, l'astrologie judiciaire. Il y a là plus d'une illusion, plus d'une rêverie. Si Bacon n*avait pas exagéré à ses propres yeux et la grandeur du but et l'efficacité des moyens, aurait-il jamais eu le courage de braver tous |es périls, et la constance de résister à toutes les persécutions? Sans doute, on peut être incrédule sur l'efficacité du remède pour guérir la scolastique de ses infirmités. Les mathématiques enfermées, loin du monde réel, dans la sphère idéale de leurs conceptions, et construisant pour ainsi dire elles-mêmes leurs objets, n'étaient peut-être pas tout à fait ce qu'il fallait à ces esprits déjà trop enclins à s'emprisonner dans l'abstraction et à se tenir loin du réel. Elles eussent difficilement corrigé l'abus de la méthode syllogistique, dont elles sont le plus bel exemple et la plus grande gloire. Mais Bacon les considère surtout dans leursapplications, dans
(*) Op, iert,, cap. XI.
les services qu'elles peuvent rendre aux autres sciences. C'est un fait curieux que cette tentative prématurée et nécessairement avortée; par là, Bacon se rapproche des philosophes de la Renaissance, et Tunion des mathématiques avec la philosophie est un trait de l'esprit moderne {*).
La philosophie, pour Bacon, comme pour toute l'antiquité et le moyen âge, comprend l'ensemhle des connaissances humaines; la grammaire, avec la logique, en est 1» principe; puis viennent les mathématiques ; en troisième lieu, la physique, puis la métaphysique, et enfin l'édifice est couronné par la morale, qui est le but de toutes les autres sciences. Il justifie facilement cette classification, qui n'a en soi rien de déraisonnable Aàns son ensemble, et dont le principal défaut dans les détails est la place médiocre laissée à là psychologie, qui est une simple division de la physique et touche d'autre part à la métaphysique. Nous connaissons ses idées générales sur la grammaire et sur les mathématiques; interrogeons-le plus brièvement sur chacune des autres sciences et sur la philosophie tout entière.
La logique est la grande science scolastique ; on lui a souvent imputé tous les défauts et les ridicules de l'époque. Ce serait aujourd'hui peine perdue de s'inscrire en faux contre ce jugement; nos maîtres ont depuis longtemps vengé la logique, et montré par quelle heureuse fortune Fesprit moderne, dès sa naissance, la trouva à son berceau, et quelle netteté, quelle sûreté de jugement, les nations nouvelles, et l'esprit français en particulier, doivent à cette sévère institutrice. Si donc nous trouvions Bacon injuste envers cette noble science, nous l'enregistrerions avec regret, et comme
(^) Albert, an contraire, dès le débat de la pbysiqae, proteste contre Tintervention des mathématiqaes dans cette science. Jean Bacoothorpe, Uuns Scot , Gaiilaame d'Ockam, font, de lear c6t^, le plas grand cas de cette science; ils le doivent pent-èlre aax soiivenirs que Bacon dat laisser k Oxford.
une preuve nouvelle des excès où toute réforme se laisse parfois entraioer. Sans la dédaigner (^), il n*a pas entrepris ponr elle cette apologie fervente que d'antres sciences réclamaient. Les causes victorieuses n*ont pas eu grand attrait pour lui. Un peu déchue an XIII® siècle, et éclipsée par ses nouvelles sœurs, la physique et la métaphysique, la logique faisait encore très-bien son chemin dans le monde sans avoir besoin de patrons. Il est certain pourtant qu'il ne Ta pas tenue en très-haute estime. En analysant ses deux premiers ouvrages, il fait remarquer qu'il n'a pas parlé de la logique, parce que cette science n'a rien d'important : tout y porte sur des mots ; la -forme seule est scientifique, la matière ne l'est pas, et tous les hommes sont naturellement logiciens ; les enfants mêmes raisonnent très-bien. Les laïques ignorent les termes dont se servent les clercs, mais ils n'en savent pas moins bien, parleurs procédés, résoudre tout argument faux. Ce qui leur manque, ce sont les mots et non la chose. Il le faut bien, car on doit s'arrêter, «ons p^ine de reculer à Tinfini, à une première connaissance naturelle et spontanée de la logique. Aussi conclut-il qu'il n'est pas nécessaire d'apprendre la logique aux hommes ('), pas plus que la grammaire proprement dite, vulgata. D'ailleurs, on n'en a que les premières parties : celles qui couronnent la science, qui en sont le résultat final, qui traitent de l'argument oratoire et poétique, manquent aux Latins ; elles seraient les plus utiles. Les précédentes n^ont pas d'autre raison d'être, et celles-là serviraient à la persuasion dans la philosophie morale et dans la théologie (').
La même préférence pour les applications se fait jour dans sa physique; là aussi la pratique est toujours unie à la théorie; là aussi il y a une science toute générale qui traite des principes, la seule, qu'on y fasse attention, qu'Aristote nous ait transmise ; puis des sciences plus déterminées, plus voisines de la réalité, et qui sont
(>) La deuxième partie da Com/wndmm Thtolùqiœ contient qoelqoes chapitres incomplcls qui touchent Si la logique. Un manuscrit d'Oxford renferme aussi une somme de logique attribuée k Bacon : elle figurait dans les deux Ccmpendium et dans i'Opua uriium,
(*) Op. un,, cap. XXVIII.
(«) Op. maj., 4» Pars.
au nombre de sept, comprenant souvent d'autres subdivisions. Ce sont: 1® la perspective, science chère à Bacon par-dessus toutes les autres, parce que Talliance de la physique et de la géométrie y est plus visible que partout ailleurs. 2® L'astronomie, qu'il ne faut pas confondre avec Tastronomie mathématique, car il y a trois sortes d'astronomies : Tune spéculative, comme celle de TAlmageste ; l'autre pratique, qui apprend à calculer, à dresser des tables, à construire des instruments : ce sont des sciencss exactes ; mais la troisième étudie Tinfluence physique des astres sur la terre, leurs mouvements, leurs révolutions par rapport à nous, Tordre des saisons, les climats ; c'est une sorte de météorologie. 3® La science des graves, scieniia de ponderibus. 4^ La science alchimique, que Bacon veut faire entrer dans le cadre de la philosophie d'où elle est exilée, et qui le mérite par l'idée très-élevée qu'il s*en fait. C'est la chimie moderne avec ses grandes divisions, car il y rattache avec les combinaisons minérales l'étude des tissus organiques, végétaux ou animaux. Il est vrai que l'art de purifier les métaux et de les ramener à l'or pur n'y est pas étranger; mais il ne concerne que l'alchimie pratique. Quant à la théorie, elle s'élève au-dessus de ces applications, et, par cette distinction abandonnée après lui, notre auteur a ce mérite d'avoir le premier conçu l'objet de la vraie chimie et de l'avoir séparée des œuvres hermétiques (^]. 5^ La science des végétaux et des animaux, qui étudie d'abord le sol, en considère les quatre variétés par rapport à la culture, à savoir : terrés labourables, terrains forestiers, pâturages et prés, et jardins légumiers ou botaniques; puis s'élève à la connaissance des animaux domestiques nécessaires à la culture et des animaux sauvages. 6^ La science de l'homme considérée au physique, qu'on peut appeler médecine, T** La science expérimentale, dont nous avons déjà parlé (^]. Il est inutile de commenter cet aperçu des sciences physiques et de faire ressortir combien Bacon se montre toujours préoccupé du côté utile des connaissances humaines, tendance
(*) V. plus has, IVe parlle.
(*) Tous ces détails sont extraits du Prologue si remarquable du traita Communia nàtxtrahum, que nous reproduisons à la fin de cet Essai (Ve partie, eli. IV).
m ftOGER BAGON
qu'il ne faudrait pas trop louer s'il ne s'agissait du xiii'^ siècle (*}. La métaphysique n'est pas dédaignée par Bacon ; il ne Tignore pas, la respecte, en a trai(é à plusieurs reprises dans des ouvrages perdus, et auxquels il renvoie dans cesse. On trouvera plus bas certaines doctrines qui, à la rigueur, peuvent s'y rapporter. Mats ici encore il parait avoir eu une manière toute particulière d'envisager cette science. Il n'y renvoie jamais à propos de spéculations sur l'être et sur les principes, mais bien au sujet de problèmes moins élevés, sinon moins utiles. Pour lui, la métaphysique est la science suprême dans l'ordre des spéculations, et, comme il le dit, la science commune à laquelle concourent toutes les autres. Leurs résultats y deviennent dos principes ; et réciproquement, ses résultats à elle servent de principes aux autres. < Le but principal de la 9 méthapbysique, dit*il, c'est de diviser les grandes sciences,
> d'en marquer les différences et d'en tracer les limites ; d'en dé* » terminer Torigine, le caractère propre, l'ordre dans lequel on 1 doit les étudier; d'apprendre quels hommes les ont inventées,
> en quel temps et en quel lieu elles ont pris naissance ; et enfin,
> d'en vérifier les principes. Elle doit leur donner leur Terme et
> leur figure formare et figurare, la méthode qui sert à les consti-
> tuer et à les enseigner, et signaler les causes d'erreurs générales
> auxquelles elles sont exposées. C'est la science universelle et
> commune (*). » Si donc la métaphysique, chez Aristote, est la science des principes de l'être et de la connaissance, pour Bacon elle est surtout ramenée à ce second objet; il la réduit à n'être qu'une simple méthodologie générale, et comme la philosophie des sciences. Toute la métaphysique n'est pas o& Bacon la voit, mais on ne peut contester que, même dans ces limites, il y ait place pour
(^) « R. Dacon, le vrai prince de la pensée aa oioyen âge, Tul an posiUviste k sa manikn. » (Bosan; He»u$ du Deus-Konda, 15 Janvier 1860, p. 377.)
(*) Comm. math., cap. l. Ailleurs il dit : « Nobills pars metaphyslcx qaum f^it comninnis omnibus scientiis est de origine, distinctione et numéro et ordine scientlarum omnium, ostendens propria cuiiibet et demonstrans. » Et plus bas : « De sciéniiarum natura Ci proprictatibua magnum eomposui traelatom in fflelapbyiica, cajoa propriam est distinguerc omnes sclenlias, et daro ratlooem aniversalcm de omiiiboa. (Comm, nat., cap. 11.)
une étude intéressante et féconde; ce qu'elle perd en élévation, elle le gagne en précision; les autres docteurs du même temps raffinent sur la substance, la matière et la forme; Bacon se tient plus près de la terre, et il parvient à donner une utilité immédiat^ à cette science qu^Âristote mettait au-dessous de toutes les autres, parce qu'elle est la plus inutile.
Enfin, la morale est dans Tordre pratique ce que la métaphysi* que est dans Tordre spéculatif : elle est la fin dernière des connais^ sances de tout genre; et toutes, y compris la métaphysique, travaillent pour elle et lui amassent des matériaux, car elle n'a pas de principes particuliers. C^est la théologie profane et la reine de toutes les sciences.
s IV.
Jusqu^à présent, Bacon n'a avec la scolastique que des rapports d'opposition; il y a pourtant, au xiii® siècle, une opinion qui réu* nît l'assentiment universel, et qui s'est tellement emparée de tous les esprits, que ce contradicteur intrépide ne Ta pas un seul instant discutée; c'est le fonds même de la scolastique, à savoir : Talliance de la philosophie avec la théologie, pour la plus grande gloire de la dernière; alliance dont les avantages et les périls ont été divers, et que Descartes a détruite, en assignant à chacune de ces deux puis* sances leurs frontières et leur domaine. C'est une vérité devenuis vulgaire, que les docteurs scolastiques ont toujours soumis la science tout entière à la théologie, et on est allé jusqu'à prétendre que le but constant de leurs efforts avait été de fabriquer une fausse philosophie pour la mettre au service de sa rivale.
Au xiii^ siècle, à Tépoque où Bacon compose ses ouvrages, les écoles sont divisées sur cette question. La plus sensée est à la fois dévouée aux intérêts de TËglise et à ceux de la science, et c'est Tétemelle gloire de Tordre de Saint-Dominique d'avoir produit des génies qui, comme Albert et saint Thomas, combattent d'une main les hérétiques, et de l'autre résistent fermement aux théolo-
giens intolérants. Concilier la foi avec la raison, et réunir en un système harmonieux le péripatétisme et TÉvangile, c'est une œuvre difficile. On peut différer d'avis quand il s'agit d'apprécier le succès avec lequel les deux illustres Dominicains l'ont achevée ; mais il faut leur tenir à honneur de l'avoir entreprise et d'avoir témoigné pour la raison un respect qu'on ne retrouve pas toujours à des époques où il est moins excusable d'en désespérer. En face de cette doctrine modérée, s'agitent des écoles téméraires qui i*ecueillent la parole d' Averroès et la répètent à voix basse ; penseurs obscurs qui n'ont guère laissé de noms, et dont nous ne connaissons les détestables opinions que par les arrêts qui les flétrissent (^). A l'autre extrémité, des théologiens, comme l'école de saint Victor et d'autres mystiques, voient avec indignation cette alliance sacrilège de la science et de la foi, et ne peuvent supporter que la dernière emprunte rien à l'autre, fût-ce pour se défendre et se fortifier. Un philosophe même, Henri de Gand, n'accuse- t-il pas Albert de s'attacher aux subtilités de la philosophie sccuUère, et d'obscui*cir ainsi la splendeur de la pureté théologique (')? Un chroniqueur ne le représente-t-il pas comme un homme ivre du vin de la sagesse profane, et qui ose mélanger la science humaine, pour ne pas dire la philosophie païenne, aux lettres divines (^)? Saint Thomas, avant qu'un pape eût proclamé qu'il avait fait autant de miracles qu'il avait écrit d'articles, encourait les mêmes reproches, et la Faculté de théologie lui imputait à crime d'avoir enfreint les ordonnances de Grégoire IX qui prohibaient la physique et la métaphysique d' Aristote , d'avoir considéré un païen comme une autorité, et introduit sa méthode dans la science sacrée (*). Etienne Tempier condamne, en 1277, beaucoup de propositions thomistes {^]. Dans laquelle de ces trois catégories faut-il placer Bacon? Il est ù peu près d'accord sur l'importance et la valeur de la philo3ophie
(<) V. Du Doolay, l. Ill, passim. — Bibliol. m. Pal., t. XXV.
(*) Henricus Gandavensis, apud Mirœom. 1639, p. HO.
(') Langius monachas cizcnsis in cbronica ad aiinum 1358. BriickiT, t. III.
(*) Laaooias de fort. Arist., rap. X, p. S13.
(>) Dtt BoDiay, t. Uf, p. 408.
avec récole thomiste, dont il se sépare par tous les autres côtés; il combat pour l'harmonie de la révélation et de la raison, sans les opposer ni les sacrifier Tune à Tautre ; il ne distingue pas hypocritement, comme le fera plus tard toute Técole averroîste et Guillaume d'Ockam lui-même, entre la vérité chrétienne et la vérité philosophique. Cette distinction est déjà inventée; elle a pour but de dissimuler et de couvrir d^impunité les hérésies les plus flagrantes ; mais elle répugne à la loyauté et à la sincère conviction de notre docteur. « Ils mentent comme d'ignobles hérétiques,
> meniiuniur, tanqyam vilisimi lieretici, s'écrie-t-il en parlant
> de ceux qui ont recours à ce subterfuge; ce qui est faux en phi- » losophie ne peut être vrai ailleurs. » Il est à ce propos d'une orthodoxie irréprochable; la sagesse, pour lui comme pour ses contemporains, n'a d'autre but que le plus grand bien de la religion. Si même on le jugeait au pied de la lettre, on pourrait le confondre avec les ennemis de la raison. < La philosophie en elle-même ne
> peut servir à rien ; livrée à elle seule, elle conduit à l'aveugle- » ment de l'enfer ; elle n'est que ténèbres et magie ; Fon utiUté est B toute relative. » Elle doit satisfaire à quatre conditions qu'il exige du reste de toute science : fortifier l'Église, diriger la république des fidèles, convertir les infidèle?, réprouver ceux qui ne veulent pas être convertis. Toute vérité se trouve dans le texte saint, clic doit l'en faire sortir (^]. L'Écriture, c'est la main fermée, et la philosophie la main ouverte; elle est comprise, conclnsa, dans la Ihéologie, qui domine toutes les sciences, et saint Augustin a bien dit: c Si verum est, hic invenitur; si contrarium, damnatur. > Voilà des déclarations rassurantes, et on ne pourra pas le ranger parmi les téméraires qui afiirment, ;i côté de lui, que la théologie n'apprend rien, que le philosophe seul peut savoir, etc (^). Il s'adresse à un pape, et, sans dissimuler sa pensée, outre un peu ses expressions ; il est permis de le croire, si on oppose à ces passages des propositions d^in autre genre qui expliquent les premières sans les contredire absolument.
(*) Op. maj„ p. 38. — Op. tert., cap. XXIV.
{^) Prop. condamnés par Élienne Tempirr. Uibliolb. Fat., t. XXV.
146 DOGER BACON
D'accord avec tout son siècle pour s'incliner devant la pai*ole de Dieu, Bacon le dépasse peut-être un peu pour glorifier la parole humaine et la sagesse profane. Après des affirmations comme celles qui précèdent, il a le droit d'exprimer son admiration pour la science sans faire suspecter son respect pour la foi. « La philosophie est devenue odieuse à TÉglise, s'écrie-t^il, et cela » remonte à Torigine du christianisme. Quand la religion parut,
> elle trouva le monde aux mains de la philosophie, qui, avant le
> Christ, avait donné des lois à l'univers, à l'exception des Hébreux, » en se fiant aux seules forces de la raison, quantumpotuit Humana » raiio. Elle fut donc un obstacle aux progrès de la foi ; les philo- » sophes voulurent lutter avec les prédicateurs en science et en
> miracles ; ils conseillèrent même peut-être les persécutions, et » voilà pourquoi cette science fut non-seulement négligée dans le » principe par FËglise et les saints, mais fut poursuivie de leur
> haine; et pourtant, loin de contredire la vérité, malgré ses im-
> perfections, elle est d'accord avec la loi chrétienne ; elle lui est
> conforme, utile et nécessaire. > L'Église la confond avec la magie, qui pourtant en est l'ennemie; de là, les déclamations de Oratien, du maître des Sentences et des Histoires ; de Hugues et de Richard de Saint- Victor, qui se sont ainsi condamnés à méconnaître des sciences magnifiques; de là, l'ignorance des modernes, qui se complaisent dans des études sans importance et sans élévation, négligent ce qu'il y a de meilleur dans la logique, c'est-à-dire la rhétorique et la poétique ; ignorent les neuf sciences mathématiques, les huit sciences physiques, les quatre parties de la morale, et cherchent une misérable consolation à leur ignorance dans Gratien et les autres maîtres qui font autorité (^). Et pourtant l'intelligence est d'origine céleste, et toute vérité, par quelque bouche qu'elle ait passé, qu'elle ait eu pour interprètes les sages de la Grèce ou les savants de l'Orient, est une vérité sacrée, une inspiration et, pour dire comme lui, une révélation même de la divinité. Dans sa piété pour les ancêtres de la sagesse profane, pour les
(^) Op. maj.f 1(0 partie.
saints et les philosophe^ (il ne sépare jamais las premiers des seconds), dont nous sommes, dit-il, les fils et les héritiers, il ne peut se résigner à croire qu'ils aient été privés de la lumière divine; il aime mieux supposer qu'ils ont été Tobjet d'une révélation spé** ciale; que Dieu même leur â manifesté la vérité, et que la pbilo* Sophie a pour premier auteur Finfellect divin lui-même éclairant par des oracles infaillibles les grands génies de tous les temps et de tous les pays (^).
Si la science par excellence est la théologie, si toutes les autl-es lui sont soumises, cependant elles lui sont nécessaires, et elle ne peut sans elles arriver àson but (^]. Dans la construction du temple, les ouvriers de Salomon figurent la religion, et ceux d'Hiram la philosophie. Cette dernière, comme TÉcriture, est d'origine divine. Ce n'est rien moins que la raison universelle, l'intellect actif se manifestant à tous les hommes et surtout aux sages ('). Il j a eu avant le Christ une révélation qui ne peut contredire la seconde^ qui s^esi transmise des patriarches aux philosophes. Bacon en duit la trace dahs une revue rapide des âges passés, et jamais il n'a dû consulter plus d'auteurs et feuilleter plus de volumes (^]. Dans celte énumération curieuse, on voit paraître Moïse, qui connaissait l'antique sagesse des Égyptiens ; Zoroastre, Isis ; Minerve, qui flo« risâait du temps de Jacob; Apollon, qui fut un philosophe; ÂtlaS) Hermès -Mercure, Hermès «^Trismégiste, Esculape, plusieurs Her*" cule, les sept sages; Pythagore, qui prit le nom de philosophe; l'école ionienne ; Platon, qui peut-être a entendu Jérémie en Egypte ; Aristote et ses mille ouvrages ; Avîcenne, et enfin Averroès. Théo* logie et philosophie ne sont donc qu'une seule et même science, et comme les deux rayons d*une même clarté, una êapientia in utm^
(*) Op. tert., cap. XXIV : «< Viri tam boni cl tam sapienlcs sicul Pylhagoras, Socrates, Pïàio, Âilstotties et «ni zelatetréS makimi sapf«ntii» reeeperont i Ded spéciales IRôAInationes, quibus iniellexerunt multa de Deo et salate animaB et forsan magis propter nos christianos quam eorom salutem. »
(') Op. maj., p. 23.
(3) Idem, p. 28.
(*) Idem, p. 30.
148 HOGER BACON
qnc reltœem (*). La seconde a, comme la première, ses vérités sacrées, habet sacratissimas veritates. Elle aspire à la foi, et de tout temps les philosophes ont tendu à une science plus élevée, plus complète, qui n*est autre chose que la théologie. Il y a des vérités communes que tout sage admet, c Enfin, s'écrie Bacon, les » philosophes se sont appliqués k la vérité et à la vertu, méprisant » les richesses, les délices et les honneurs, aspirant au bonheur à » venir autant que le peut la nature humaine. Que dis-je? ils ont » triomphé des faiblesses de l'humanité. Faut-il donc s'étonner V que Dieu, qui les a éclairés de ces notions moins importantes, » leur ait donné aussi la lumière des grandes vérités. S'il ne l'a » fait pour eux, ne dut-il pas le faire pour nous, afin de préparer » par leurs leçons le monde à recevoir sa parole infaillible (^}. >
Sans doute ce fut une idée trop répandue au moyen âge que les grands hommes de l'antiquité avaient dû la supériorité de leur génie à la connaissance des livres saints. Mais Bacon élève singulièrement la question, car il n'attribue pas leur savoir à l'étude de l'ancien Testament, mais à leur participation à la raison commune, « quse illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. » Il ne veut donc pas glorifier la théologie ni abaisser la sagesse; non, à ce moment ce n^est pas de ce côté que le danger presse; ses efforts ont évidemment un autre but; c'est à la philosophie qu'il veut venir en aide, et pour la mettre à l'abri de toute persécution, pour conjurer les injures ou les soupçons de ce vulgus qu'il méprise, il ne trouve rien de mieux que de la rattacher, comme la religion, à son principe, et d'aller abriter loin des outrages, dans le sein même de la divinité, sa première origine. La doctrine de l'intellect agent et séparé de l'âme, dont il fut Tobstinc défenseur, lui fournit, à l'appui de sa thèse, des armes puissantes (•^).
Mais ce langage si positif. Bacon Ta encore dépassé dans un
(*) Op. maj., p. 37.
(*) Idem, p. 89. — Cf. p. 40, 41.
(') V. plas bas, Philosophie de Bacon, Ilie partie.
autre oavrage (^) où, abordant une question plus délicate, il parle de la morale, qui, unie de plus près aux dogmes, resta longtemps en dehors des spéculations philosophiques. Un philosophe du xni^ siècle qui touche à cette question d'une manière générale, ne semble pouvoir la résoudre que dans un sens, et abaisser aux pieds de cette admirable morale du Christ les préceptes moins parfaits de la raison ancienne. Mais Bacon est tellement épris de Tantiquité, il a tant de pitié ou de mépris pour son temps, qu'il ne craint pas d'opposer celle des anciens à celle des modernes, et de donner la préférence à la première. Il n'y a pas une grande vérité que les philosophes aient méconnue, et les chrétiens trouveraient dans leurs œuvres un amour si ardent de la vertu et de si belles maximes, qu'ils s'enflammeraient pour le bien; mais les modernes ne comprennent pas ces anciens monuments ou les dédaignent, bien loin d'y ajouter. £t pourtant, l'étude délaissée de la morale serait très-utile à la reUgion. « Les infidèles nient l'autorité du
> Christ, celle des évangiles et celle des saints ; on ne peut les » convaincre par ces moyens, et personne sans doute n'a la pré- » tention de faire des miracles aujourd'hui; il n'y a donc qu'une
> seule voie, le pouvoir de la philosophie, sur laquelle nous som- » mes d'accord eux et nous, puisquMls ne peuvent nier les prin- » cipes de la sagesse humaine, ni récuser l'autorité des grands » philosophes ; c^est avec ces armes qu'il faut les combattre et les » incliner à la vérité de la foi. » Les chrétiens devraient extraire de leurs Uvres tout ce qui est conforme à la tradition chrétienne et peut la renforcer, et surtout les principes de morale, qui n^en sont que l'application [*). Mais l'ignorance est si épaisse, qu'on refuse de puiser aux sources anciennes. < Ces belles pensées gisent comme » mortes et comme si elles n'avaient jamais été écrites, et ce qu'il y » a de pire, chaque fois qu'on les lit ou qu'on les entend on les cou- » vre de dérision et de mépris ; les uns regardent comme une indi- » gnité de s'arrêter à des vérités si simples ; les autres considèrent
(^) Metaphysica. Bibl. Imp., "7440. C'est, en réalité, une partie de VOpus terlium, (*) Bibloth. Irap. Manusc. 7440. cap. III et IV.
> comme un outrage h la foi, que des philosophes aient pu lui venir » en aide; et ces mêmes hommes ne se font pas scrupule, dans des
> questions purement spéculatives, de s^appuyer sur des considé* » rations philosophiques! Pourquoi ne pas le faire pour la morale, » qui, sans comparaison, est plus conforme au christianisme ? Qu'on » imite les saints, qui n^opt pas craint d'emprunter aux philosophes
> leurs éloquents préceptes, pour le plus grand avantage de notre
> religion, et qu*on laisse enfin ces arguments captieux et sophiati» » ques, propres à établir le pour et le contre, et qu'on multiplie à
> l'infini en traitant de la foi et de la morale (^). » L'efficacité de la philosophie, pour réunir au nom de principes communs toutes les sectes religieuses, trouvera plus d^un incrédule, et Ton sourira d^entendre en ce temps de barbarie et d'intolérance, professer que la raison peut seule, avec ses décrets universels, ranger les peu> pies sous une même bannière ; au moins Bacon s'est trompé en bonne compagnie. Cette illusion, sUl y en a décidément une, fut aussi celle du plus grand philosophe français, de René Descartes, qui dit en dédiant ses méditations à la Sorbonne : < Bien qu'il nous
> suffise, ii nous autres qui sommes fidèles, de croire par la foi » qu'il y a un Dieu et que Tàme ne meurt pas avec le corps, cer* » tainement il ne semble pas possible de pouvoir jamais persuader
> aux infidèles aucune religion ni quasi môme aucune vertu mo« » raie, si premièrement on ne leur prouve ces deux choses par
> raison naturelle... Quant aux raison?» tirées de TÉcriture, on ne » saurait proposer eela aux infidèles, nui pourraient s^'maginer que
> Ton commettrait en ceci la faute qu*on appelle un cercle (<). i C*est une grande hardiesse que d^affirmer la supériorité de la
morale des païens sur celle des chrétiens. Bacon veut à la fois l'atténuer et la justifier; il veut rendre la philosophie vénérable à tous les hommes; il se répand en une longue apologie, qui montre
(^) aibliotb. Inp., 7440, cap. IH.
(') Descaries, Épftre dédicatoire des Méditation», p. 215.— Bacon a dit : « On ne peut, en effet, les persuader par l'Écriture ni par les ssiints, parce qae, d'après les lois de la diMOiaion, on peot nt«r tout ee qu'il y a dans notre reilflon, comme les rhrf liens nient toutes les antres. » Cf. Op. maf., p. 40 et 41.
d'une manière saisissante le génie condamné à Terreur par Tignorance, et mélangeant aux grandes pensées qu'il tire de son propre fonds les chimères dues à Térudition de mauvais aloi que lui impose son époque. Les philosophes sont des chrétiens avant le Christ; ils ont eu Vidée du Dieu un et triple du christianisme. Platon parle du Père et du Fils et de leur amour mutuel, et on a trouvé sur son cœur, en ouvrant son tombeau, ces paroles : Je crois en Dieu le Père, et le Fils. Aristote vante les vertus du nombre trois ; mais il faut avouer qu'il a reconnu plus clairement la vérité philosophique, et Platon, la vérité religieuse, Avicenne connaît le Saint-Esprit, ainsi qu'Albumazar, et le poète Ovide, et le philo« sophe Ethicus. Ils ont professé la doctrine de la création ex mhilo; elle se retrouve chez les sages de TArabie, et Aristote lui-môme, bien qu'on Tait mal traduit et qu'on lui fasse soutenir une opinion déraisonnable, n'est pas éloigné de ce sentiment. L'existence des anges n'a pas été non plus ignorée des anciens, témoins le livre De CausiSf les œuvres d'Hermès-Trismégiste et d'Apulée. Il est inutile d'insister sur cette aberration. Bacon, trompé par des livres apocryphes, est plus à plaindre qu'à bl&mer. Pour l'absoudre, on doit considérer les difficultés du temps, la noblesse du but; pour l'admirer encore, il suffit d'écouter les louanges plus fondées qu'il mêle à ces mérites imaginaires, pour glorifier la philosophie. Quelle voix en son siècle a trouvé de pareils accents?
t II n'y a pas une grande vérité morale ou religieuse sur Dieu
> et sur rame' que les philosophes anciens n'aient aperçue. D'abord,
> ils ont reconnu le souverain bien et ne l'ont pas placé dans le
> plaisir des Épicuriens, ni dans les délices, ni dans les honneurs,
> ni dans l'argent, ni dans la gloire, mais dans la vie future qui
> est en Dieu et vient de Dieu. » Ils ont parlé merveilleusement de la vertu et des vices, comme on peut le voir dans les traités d'Anstote, de Cicéron, de Sénèque. Ils ont, en politique, donné les meilleurs principes sur le gouvernement des États, sur la polica et les lois de la société, sur les châtiments et les récompenses en cette vie et dans l'autre, et sur le culte que Ton doit à Dieu; enfin, par leur vie même, ils ont donné de grands exemples, et ontappris
aux hommes le dédain des faux biens [^]. Aristote, le plus grand des philosophes, n*a-t-il pas, au mépris du monde, des plaisirs et des hommes, quitté sa pairie pour finir sa vie dans Texil? Théophraste n'a-t-il pas placé le bonheur dans la contemplation de Dieu? Tous les philosophes ne se sont-ils pas retirés loin du tumulte dans le repos de la spéculation? Faut-il citer tous ceux dont parle Cicéron et qui passèrent leur vie dans Texil et dans de perpétuels voyages, et qui, par leurs préceptes et leurs actions, se sont élevés au-dessus des biens terrestres? L'exemple de Socrate n*est-il pas bien connu? Sénëque ne réprouve-t-il pas Fabus des richesses et des plaisirs? Cicéron n'écrit-il pas de belles sentences à ce sujet, et n*en trouve*t-on pas encore dans le Phcedron de Platon ('] ? N'ont-ils pas aspiré à cette sagesse suprême que la révélation seule pouvait faire connaître? N'ont-ils pas d'avance posé les conditions d'une vraie croyance, la notion de Dieu, celle d'une loi universelle, d'une religion parfaite? Cette analyse décolorée est animée chez Bacon par une multitude de citations empruntées aux écrivains moralistes qu'il a pu connaître.
Il est difficile de lire sans émotion ces pages tout empreintes d'amour et d'enthousiasme pour la philosophie; il y a quelque charme à entendre, au milieu du xiii® siècle, ce témoignage d'un confesseur de la vérité. Sans doute, il y a là beaucoup d'illusions, beaucoup d'erreurs; une science toute jeune et souvent égarée par des traditions mensongères que léguèrent au moyen âge les premiers siècles du christianisme, et les tentatives impossibles d'une conciliation entre la philosophie ancienne et la religion nouvelle. Mais qu'on veuille bien oublier pour un moment ces fables qui font de Platon un précurseur des apôtres et de la Trinité chrétienne un dogme du péripntétisme, il reste une pensée juste dans sa hai*diesse. S'il n'a pas été donné à la sagesse anti<)uc de deviner les dogmes que ii Christ ii apportés à la terre, du moins la philosophie avait préparé le terruin et disposé les cœurs a recevoir la bonne
(«) MaouscritcUé, cbap. VI. Vil, VIII.
(*) Idem, ebap. VllI pi IX.
nouvelle ; elle avait proclamé et répandu dans tous les esprits les idées salutaires de Tunité de Dieu, de son infinité et de ses ineffables attributs; elle avait fait entrevoir au-delà de cette vie une existence nouvelle, récompense ou punition des jours passés icibas; elle avait, dans un langage qu'on ne surpassera pas, dégagé de tous les nuages cette grande idée du bien, règle et modèle des actions de rhomme; elle avait exalté la vertu, flétri le vice, prêché le mépris des faux biens et montré le bonheur dans le seul devoir. Oui, la philosophie, comme le veut Bacon, est toute divine ; elle est une première révélation, imparfaite sans doute, que Tautre fera pâlir, mais qui, dans les ténèbres, a été le premier flambeau de Tesprit humain. On oublie bien des préventions contre le moyen âge, quand on entend de semblables paroles ; et au milieu même du XIX® siècle, on souhaiterait à beaucoup d'esprits autant dMntelligence des services et de la dignité de la philosophie, autant de sincérité à les reconnaître ou de courage à les proclamer.
Si la philosophie ne peut se séparer de la théologie, à plus forte raison le droit civil ne peut-il prévaloir contre le droit canonique, et Bacon, qui a eu souvent le pressentiment des vrais besoins de la science et de la civilisation, est cependant en défaut sur ce point important, où il a méconnu les intérêts de Tavenir. Il vivait, en effet, à une époque où le droit civil, héritage de la société romaine, commençait à s^élever en face du droit canonique, et à devenir entre les mains de la royauté une arme dont elle abusa parfois dans son intérêt, mais dont T usage tourna eu définitive à Tavantage de régalité. Cependant, les moines mendiants méprisaient les légistes; les papes prohibaient renseignement du droit en certaines parties de la France; au commencement du siècle, le légat Robert de Courçon, en 1312, interdisait au clergé les fonctions judiciaires (^) ;
(^) Floury ; Histoire eceUsicutique.
154 ROGER RACOX
en \^6Qf au môme temps que Bacon écrivait, le concile d*Ângers défendait aux prêtres de plaider et surtout d'accepter le salaire do leurs plaidoiries: défenses inutiles, semble-t-il (*]. Bacon ignore sans doute le droit romain et sMndigne que tant de prélats s*y adonnent, que les princes réservent toutes leurs faveurs pour les légistes ('). Il serait si utile d'encourager les philosophes, les ma* thématiciens et les grammairiens! L'argent qu'on prodigue à ces sophistes pourrait tant aider aux progrès de la science !
Le droit civil est un des signes les plus funestes du temps ; c'est un vrai fléau qui annonce les malheurs et les bouleversements; guerres, troubles, révolutions, voilà ce qu'il engendre. El cepen« dant, tons les éloges, tous les honneurs sont pour les juristes; qu'ils ignorent la théologie et le droit canonique, on n'y prend pas garde! Les maîtres en théologie sont dédaignés, et l'Église met les légistes à sa tète. La justice n'en va que plus mal ; les pauvres sont obligés de renoncer à faire valoir leurs droits ; les riches, tout découragés par les lenteurs et ne pouvant obtenir raison, se déchirent les armes à la main, et troublent le monde de leurs guerres civiles. Le vrai droit, c'est le droit canonique, dont les sources sont rÉcriture et les commentaires des saints; le droit civil n'en devrait être que l'esclave, et c'est une indignité de chercher à mettre le premier en harmonie avec le second. < Plaise à Dieu, » s'écrie Bacon, qu'on mette fin aux subtilités et aux artifices des » légistes, qu'on juge les causes sans le vain bruit des débats,
> comme on le faisait avant ces quarante dernières années. Mes » yeux verront-ils cet heureux changement? les laïques et les clercs » recouvreront-ils la paix et la justice ? le droit canonique sera-t-il » purgé des superfluités du droit civil? recevra-t-il sa règle de la » théologie? et l'Église se gouvernera-t-elle par ses propres lois? » Quels beaux résultats pour la philosophie ! Les bénéfices et les
> revenus seraient rendus par les prélats et les princes aux savants
(*) Bistoire UUéraire de la France, U XVï, p, 70.
(') Voir la notice de M. J.-V. Le Clerc sur Gailiaume Duraoli le spéculateur, prélat et jurisconsulte, contemporain de Bacon et, comme lui, adversaire du décret de Gratien (Hitt. UHér. de la France, t. XX).
SA MÉTHODK 155
» et aux théologiens. Les hommes d'étude auraient des ressources;
» ils se mettraient à Tœuvre ; les uns compléteraient la théologie,
» les autres la philosophie; d'autres redresseraient le droit canon.
j[ » Mais bien loin dç ià, les juristes et ceux qui donnent un caractère
> eivil au droit sacré, reçoivent tous les biens de FÉglise, les trai- . > tements des prélats et des princes, et les autres ne peuvent vivre. I » Aussi se tirent-ils bien vite de ces études ingrates et passent-ils
» au droit civil; et la philosophie périt, rÉglise est en désordre, }a
> paix quitte la terre, la justice est reniée ; tous les fléaux se don« I )» nent carrière. Vous seul, ô Pape très^heureux, seigneur très-sage,
> pouvez guérir ce mal, ear jamais personne n'a su le droit ni ne le [ » saura comme vous ; il y a bien quelques hommes qui le connais-
» sent, mais il n*y a pas è espérer qu'ils deviennent jamais pa« > > pes (^). » C'est à un juriste, à Tancien secrétaire de Louis IX, que
sont adressées ces plaintes; et, pour engager le pape dans ses idées. Bacon multiplie les séductions. Tantôt ce sont des prophètes ' qui prédisent pour ce temps Taccomplissement de cette sainte
œuvre et cette grande révolution par un saint pontife; tantôt ce sont des espérances magnifiques, les Grecs réunis à l'obédience, \ les Tartares convertis, les Sarrasins exterminés. Il n'y aura plus
\ qu'un seul troupeau, un seul pasteur ; une année suffirait à cette
tâche. Que Dieu conserve le saint pontife! que lui-même prenne soin de sa santé; qu'il s'épargne les jeûnes et les veilles, et qu'il \ accepte les paroles que Cicéron disait à César, dans le Pto Mar-
cello : c Noli nostro pericnlo esse sapiens ! » Funèbre pressenti* ment, que la mort allait trop tôt confirmer. Ces lignes étaient ^ écrites en 1267; en 1368, Clément était mort.
Cette haine contre le droit civil ne fit que s'exaspérer, et on en retrouve l'expression plus indignée dans le Compendium philoso^ phiœ. c Parmi les causes qui détruisent la science, une des prin«
> cipales c'est le progrès de ce droit. Il ruine à la fois TÉgUse de
> Dieu, les royaumes et la sagesse. Ceux qui l'étudient sont des » pervers; ils se sont emparés par ruse et fourberie de l'esprit des
(1) Op, tert., cap. XXIV.
> prélats et des princes, et ont accaparé les pensions et les béné*
> fices, enlèvent toute ressource aux savants, éloignent les esprits
> de toute étude sérieuse. Il est incroyable qu'on trouve des clercs » pour de pareils offices; ils perdent par là tout caractère ecclc- » siastique. Dans le droit civil, tout n'a-t-il pas un caractère laïque ?
> Quels en sont les auteurs? des princes temporels; quel en est » Tobjet? le gouvernement des laïques. Les professeurs eux-mê-
> mes, domini legum, à Bologne et dans toute Tltalie, sont-ils des » clercs? ils n'ont pas de tonsure, ils se marient et se conduisent
> en tout comme des laïques. S'abaisser à un art si grossier, c'est » donc sortir de l'Église. D'ailleurs, le droit civil n'est pas fait pour » les clercs ; chaque royaume a ses lois, mais les ecclésiastiques
> sont à part. Pourquoi un prêtre français ou anglais accepterait-il » le droi* italien, quand il ne reconnaît pas celui d'Angleterre ou » de France? C'est la plus grande confusion de l'Église que d'en » voir les membres baisser le cou sous le joug des constitutions
> laïques (^]. » Ouïe voit, l'attaque peut manquer de justesse; elle ne manque ni de franchise ni de vigueur.