VII
Nous avons longuement insisté sur les idées générales de Bacon, sur ses rapports avec les choses et les hommes de son temps, sur les traits qui pouvaient le mieux nous peindre sou caractère. Il y a des hommes pour qui cette enquête est inutile ; ils sont tout entiers dans un système qu'il sufiit d'analyser et d'exposer. Notre philosophe n'est pas de ceux-là; la meilleure partie de sa gloire n'est pas dans une doctrine, mais plutôt dans une méthode, ou pour mieux dire dans une critique. Il vaut moins par ce qu'il a fondé que par ce qu'il a tenté de détruire. Sa plus grande découverte, c'est celle des faiblesses et des défauts delascolastique; son originalité, c'est d'appartenir le moins possible à son temps.
Il est certain qu'en plein xiii® siècle, la scolastique a rencontré un adversaire intraitable, qui, servi autant peut-être par son orgueil que par son génie, en a signalé les principaux défauts. Veuton résumer en quelques mots les reproches que, depuis le xvi® siècle, on a adressés à cette philosophie aujourd'hui moins dédaignée
(•) Op, tert., cap. IX.
parce qu'elle est mieux connue? Re3pect exagéré de Tautorité, subordination de la philosophie à la théologie, ignorance des systèmes qu'elle croit continuer, abus de la logique et des distinctions verbales, dédain des vérités pratiques, négligence de l'observation, discussions interminables sur des questions oiseuses ou insolubles, discrédit de certaines sciences, oubli des grands monuments de l'antiquité, formes repoussantes des ouvrages, voilà les principales idées que réveille, pour tout homme instruit, le seul mot de scolastique. Ces défauts ont frappé Bacon comme s'il les avait contemplés à distance ; pas un n'a trompé sa sagacité ni échappé à son ironie. En face de l'autorité, il a posé, aussi hardiment qu'on l'ait jamais fait, le principe de la liberté de penser; et, obligé d'indiquer le mal qui depuis longtemps tarissait la science dans sa source, il Ta montré du doigt et n'a pas craint de l'appeler par tous ses nomà i l'autorité, l'exemple, l'habitude, la routine. Chrétien convaincu, rien n'autorise à le contester ; s'il ne sépare pas la théologie de la philosophie, c'est une alliance et non pas un esclavage qu'il propose à la dernière; il les regarde comme les deux rayons séparés d'une même clarté, et voit une vérité révélée partout ou un grand philosophe a parlé. Respectueux pour Aristote, il finit, comme Ramus plus tard (*), par désespérer de lui; il se réserve le droit de l'apprécier et de le contredire ; et convaincu qu' on le comprend mal, il croit que, tout balancé, il vaudrait mieux jeter au feu tous ses ouvrages. Il a pour la logique un goût très-modéré et ne la sépare pas de la rhétorique; il prononce le premier ce mot expérimentation qui, à quelques siècles de là, va devenir le mot d'ordre de tous les physiciens. Il rêve pour les sciences ce que Socrate réalisa pour la philosophie; il les fait descendre du ciel et se mêler, pour le bien-être des sociétés, aux besoins les plus ordinaires de la vie commune; il ridiculise les longs traités et les trouve abominables; il exalte à l'excès la morale et la science des anciens, pour avoir le droit de reprocher à ses contemporains leur corruption et leur
(*) Il y a quelque ressemblance entre les idées et les destinées de ces deux hommes et leur tournure d'esprit. La grande originalité de Ramus n'est-elle pas d'avoir préféré la rhétorique à la logique, et Bacon n'est-ii pas aussi de cet avis?
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barbarie (*]. Et parfois aussi, concevant par Timagination les progrès possibles de la science, il dédaigne le passé, s^écrie que Pédifice est à peine commencé, et répète avec Sénèque que nos petitsfils s^étonneront de notre ignorance et qu'un jour le vulgaire saura les vérités que cherchent vainement de grands philosophes. Il prend en pitié cette ignorance qui s'admire (^), et, rabaissant à l'excès Torgueil naïf des savants, il leur répète sur tous les tons que la sagesse est morte, que le démon a répandu ses ténèbres sur le monde ; il se fait fort d'apprendre à un enfant tout le savoir des docteurs les plus renommés. Tout ce qui est méconnu l'attire ; tout ce qui est vanté l'indispose et l'irrite ; il met l'optique au-dessus de la logique, quelque inconnu, comme Guillaume de Shirwood, au-dessus du grand Albert, et enfin, le bon sens d'un homme simple et sans instruction au-dessus du savoir des maîtres les plus fameux ('). Avant les lettrés de la Renaissance, il recommande rétude de la grammaire et celle des mathématiques; avant Luther, il signale les erreurs de la Vulgate; avant les physiciens modernes, il ridiculise les causes occultes (*) ; avant Guillaume d'Ockam, il résout, on le verra bientôt, par une fin de non-recevoir, les grandes questions du temps, celle de l'universel, celle du principe d'individuation, et aspire à clore ce grand débat stérile qui s'agite. Il sent déjà passer le soufile delà Renaissance; il pressent, il appelle ce siècle réparateur, il indique les moyens d'en hâter la venue; il n'a pas tenu à lui que le réveil ne fût plus précoce. Au milieu des misères du présent dont il est la victime, il a conscience des destinées de rintelligence humaine, et du fond de l'obscurité il salue la lumière qui doit éclairer l'avenir. Le progrès n'a pas d'apôtre plus convaincu. L'esprit moderne ne doit-il pas quelque piété à l'un de ses précurseurs et de ses martyrs?
(^) Op, tert., cap. XV : « Mirum est enim de nobis ctiristiaois qui sine comparatione somus Imperfectiares iD moribus qaam phllosophi infldcies... » (*) Demirabili Potestate, fol. 47.
(^) Op. maj., p. 16.
(*) Op. tm., cap. XXXI.