LA MATIÈRE ET LA FORME
§ l. Des débats philosophiques au Xin« siècle. Théorie de la matière et de la forme; origine de ce problème; graves questions qu'il enveloppe.
— § IL Doctrine de Roger Bacon comparée à celles de ses contemporains.
— g III Principes de sa physique.
Sans doute la gloire la plus solide de Bacon, son originalité la plus profonde, c'est d'avoir pressenti et appelé de ses vœux et de ses efforts la grande révolution littéraire et scientifique dont la Renaissance a donné le signal ; mais il y a chez lui plus que des tendances et des aspirations, il y a des doctrines philosophiques, inconnues jusqu'à présent, qui lui restituent sa place parmi les grands docteurs du moyen âge.
On croit généralement aujourd'hui que Bacon, tout entier à ses études favorites, a dédaigné les spéculations purement philosophie ques, et l'on est prêt à le féliciter d'un mépris qu'il n'a jamais exprimé et d'une ignorance qui l'eût fait rougir. Plus d'un historien, depuis Brucker jusqu'aux plus récents, lui en fait honneur, comme si le dédain pour ces belles études, même à une époque ou
il serait excusable, pouvait devenir un titre de gloire. Quand on se croit appelé à régénérer son siècle, qu^on élève la voix pour le décrier ou l'avertir, un tel orgueil a besoin de se justifier par une science profonde de ce qu'on prétend juger. Mépriser ce qu^on ne connaît pas, c'est le dernier degré de la vanité et la forme la plus brutale de Terreur. Bacon est un philosophe de Técole, c'est un métaphysicien, et il ne lui serait jamais venu à Pidée d'aborder la physique et les sciences naturelles sans en avoir étudié les principes, qui alors étaient contenus dans la métaphysique. Il est vrai qu'il y a peu de philosophie dans YOpus majus, surtout pour des regards distraits ; il y en a moins encore dans les fragments connus de VOpus tertium; mais les manuscrits offrent des documents considérables qui permettent au moins de tracer une esquisse de la doctrine de Roger et de l'interroger sur un bon nombre de questions de métaphysique, de psychologie et de morale. La puissance de son esprit se trahira plus d'une fois dans ses solutions ; souvent aussi il nous montrera qu'il a subi l'influence des vices qu'il reproche à la science contemporaine, et commis les fautes qu il blâme chez les autres.
Au fond, les problèmes de la philosophie ne changent guère ; mais la forme sous laquelle ils se présentent aux méditations de l'esprit est très-variable, et il serait par exemple impossible de comprendre notre docteur si l'on ne se rappelait de quelle manière le xiii^ siècle s'est posé ces questions et quelles écoles avaient entrepris d'y répondre.
Au début de ce siècle, rien ne faisait présager qu'il dût être pour l'esprit humain un temps de réveil et de progrès; l'effort des âges précédents avait surtout porté sur la logique, et pendant deux cents ans, la science avait vécu de l'interprétation des parties connues de Vorganum, sans s'emprisonner pourtant dans ces limites étroites, et sans se défendre de nombreuses excursions sur le terrain alors mal exploré et plein de ténèbres de la métaphysique et de la physique. Périlleuses tentatives, où l'inexpérience rendait vaines les meilleures intentions, où Roscelin ébranlait, sans le savoir peut-être, les fondeioents de la foi et de la science, et où Âbailard,
mieux inspiré, compromettait pourtant sa gloire et rendait son orthodoxie suspecte. Aussi, des la fin du xu^ siècle, la dialectique, décriée par ses propres excès, odieuse à la religion, accusée par récole elle-même, ne suffit plus à exercer l'activité des esprits; il y a comme un temps d'arrêt et de découragement; de grands problèmes ont été agités sans être résolus, mais non sans avoir révélé les périls qu'il y a à les poser. La pensée, hésitante et lassée, ne sachant où se reposer, désespère d'elle-même et cherche le calme dans le dédain de la science et dans la paix des croyances religieuses. La théologie, un moment menacée, triomphe de l'impuissance ou des excès de sa rivale. L'école mystique de Saint-Victor conviait à la fin du xii® siècle, par Torgane de l'Écossais Richard, les âmes à laisser «[dans la plaine Aristote et Platon et tout le » troupeau des philosophes, et à s'élever sur cette montagne de la » contemplation qui domine de bien haut toutes les sciences, toute » philosophie. » Pierre Lombard, malgré sa prudence et l'autorité des Pères de l'Église, n'échappait pas à la défiance d'une orthodoxie soupçonneuse, ni aux accusations des sceptiques et des mys^ tiques. Jean de Salisbury lui-même, cet esprit judicieux et mesuré pour son temps, mettait la sagesse à la place de la philosophie, la charité au lieu de la science, et la pratique d'un cloître des Chartreux au-dessus des vaines spéculations du lycée.
La scolastique va-t-elle finir et mourir d'épuisement? Non, elle va subitement renaître, donner une nouvelle forme à des questions rebattues, en poser d'autres plus redoutables, quitter la logique pour la métaphysique, et encore alarmer la théologie par la liberté et parfois l'audace de ses doctrines. Et quel est le promoteur de ce nouveau mouvement? Celui-là même qui, deux siècles auparavant, a aidé l'esprit humain à se retrouver lui-même : c'est Aristote ; cette fois il ne lui apporte plus simplement les Catégories, mais la Logique tout entière, la Physique, la Métaphysique, V Ethique, le Traité de l'âme, les Parva naturalia, et même des ouvrages qui se couvrent frauduleusement de son nom, comme le Livre des Causes et celui des Secrets. Il n'est plus accompagné seulement de Boèce et de Porphyre, mais amène à sa suite la plupart des disci-
pies qui ont vécu de sa pensée et quMl protège de sa gloire : Théophraste, Simplicius, Alexandre d'Aphrodise, Philopon ; et ces trésors n'arrivent pas seulement de la Grèce du bas empire, ils viennent encore de ce monde mystérieux de TOrieut, défigurés par une triple traduction, altérés par une série de transformations qui du grec les a fait passer en syriaque, du syriaque en arabe, de Tarabe en latin, souvent encore en traversant Tiutermédiaire de rhébreu (^). Ceux qui rendent à la curiosité avide des docteurs ces ouvrages qui ont fait un si long détour pour leur arriver, qui les leur rendent enrichis ou altérés, comme on voudra, par d'immenses et ingénieux commentaires, ce sont des païens, des infidèles voués au culte de Mahom, des philosophes dont la gloire nouvelle va désormais égaler, dans Tadmiration des savants, celle des plus beaux génies de Tantiquité, des pères les plus illustres de rÉglise ; et faire lire les noms étranges et méconnaissables d' Avicenne, d'Avicebron, d'Avempace et d'Averroès, à côté* de ceux d'Aristote, de Platon et de saint Augustin.
L'esprit humain ne peut se manquer à lui-même, et quand cette bonne fortune inattendue lui eût fait défaut, il aurait trouvé dans sou propre fonds assez d'énergie pour y suppléer ; mais la connaissance d'Aristote et des travaux arabes vint fort à propos rajeunir la scolastique épuisée, et donner à toutes les sciences, même aux plus négligées jusqu'alors, une impulsion féconde à laquelle le XIII® siècle doit une bonne partie de sa renommée et ses trois plus grands esprits, Albert le Grand, saint Thomas et Roger Bacon, l'élève du philosophe grec et des docteurs mahométans (*). La philosophie semble brusquement renouvelée dans sa forme; jusque-là, en effet, le grand problème, c'est la réalité des idées universelles, leur manière d'être en elles-mêmes dans les choses et
(>) Voy. Renan, Averroèt, cbap. I, passim,
(') On a essayé de contester cette Influence dans un récent ouvrage (V. Dictionnaire de Théologie ecolaetique, par M. F. Morin). D'un autre côté» on a prétendu que ce fut un malbeur pour le moyen âge de connaître Aristote plutôt que Platon (V. eaint Bonaven» ture; par M. de Margerie). Les faits contredisent la première opinion; la réflexion confirmerait difllcilement la seconde.
dans rintelligence ; question qui, par sa gravité réelle, devait séduire des esprits pleins de confiance , et par ses difficultés, plaire au génie subtil et disputeur des scolastiques. Dès lors, ce problème n'est pas supprimé; mais il n'apparaît plus qu'en deuxième ordre parmi les spéculations les plus ordinaires de la science. Il cède le premier rang à une question très-générale de métaphysique, celle de la nature de la substance, qui intéresse toutes les sciences, touche aux dogmes les plus respectés, est pendant trois siècles Taliment des esprits, et serait vraiment digne de tant d'efforts, si elle ne s'était enveloppée et comme dissimulée sous une apparence repoussante, en devenant la question delà matière et de la forme. Elle a valu aux scolastiques les insultes du ivi® siècle, les dédains de Descartes et jusqu'aux sarcasmes de Molière et de M"® de Sévigné. Elle est obscure en elle-même, et, il faut le dire, ne s'est guère éclaircie par le long travail de raffinement que lui ont fait subir le xiii^ et le xiT® siècle. 11 est pourtant impossible d'apprécier un philosophe de cette époque sans se rendre compte de la difficulté principale que la métaphysique se proposait alors. Les objets que l'entendement peut connaître sont, ou des êtres, des substances, ou des manières d'être, des phénomènes, des accidents. La question de la nature de la substance est surtout celle qui préoccupe la scolastique. Or, ce problème posé comme il le fut alors est gros de difficultés les plus épineuses et peut-être les plus insolubles, qui ne découragèrent pas l'inexpérience des docteurs. A coup sûr, ridée de substance est une des plus simples et des plus irréductibles de l'entendement. Pourtant, elle n'a pas résisté à l'analyse d'Aristote, qui a cru y apercevoir deux éléments qu'il a nommés la forme et la matière. Il y était conduit par ce principe qui domine toute sa doctrine et qui distingue entre la puissance et l'acte, entre la simple possibilité des choses et leur réalité. Dans tout être, l'esprit peut, à la rigueur, distinguer un fonds, une matière indéterminée qui aurait pu devenir une autre chose aussi bien que celle-là; et d'autre part, la forme, Télément déterminant qui la fait être ce qu'elle est et non pas autre. Dans une sphère d'airain, il y a l'airain, c'est-à-dire la matière, puis la forme, qui la
fait passer à Tacte et la constitue sphère. Cette distinction est purement logique et n'exprime qu'une simple vue de Tespritsans répondre hors de lui à rien de réel. Sans doute Fesprit peut concevoir la simple possibilité des êtres et les êtres eux-mêmes séparément, comme séparément il conçoit Tune des dimensions du corps sans les autres ; sans doute Tidée de substance dans Tintelligence enveloppe à la rigueur ces deux éléments ; mais vouloir les retrouver au dehors de Tesprit dans la substance elle-même, c'est une vaine illusion. Tout ce qu'on peut admettre dans cette proposition, c'est qu'une chose, pour être, doit avoir la possibilité de l'être, et, sous ce rapport, si elle est incontestable, elle n'est pas plus neuve ni plus instructive. Les scolastiques ne l'ont pas ainsi comprise. Attribuer l'existence à des conceptions de l'esprit, c'est ce qu'on appelle réaliser des abstractions, et ce penchant à peupler le monde d'êtres imaginaires est une des grandes infirmités de la réflexion en général et de la scolastique en particulier.
Est-ce à dire pour cela qu'il n'y ait dans ce grand débat, où plusieurs générations d'esprits ardents se sont épuisées, qu'une dispute de mots? Si des hommes comme saint Thomas, Henri de Gand, Duns Scot, ont consacré des travaux immenses à des études que notre âge peut biffer d'un coup de plume dédaigneux, il faudrait désespérer du génie humain. La question de la matière et de la forme n'est qu'un prétexte ; ce n'est, si l'on peut dire ainsi, que l'enveloppe d'un grand nombre de problèmes vraiment sérieux. D'abord, on peut en faire sortir le dualisme ou le panthéisme : le dualisme, si à côté de Dieu l'on pose une matière éternelle, informe, qui sans être rien, peut devenir tout; et à qui Dieu, qui n'est plus alors, comme on le dira, que le donateur des formes, dator formarum, communique une existence actuelle et distincte; le panthéisme, si on identifie cette matière infinie avec la divinité ellemême, et qu'on en fasse le fonds commun de toutes les existences, à la surface duquel viennent se jouer, comme de simples phénomènes, les vaines apparences que l'esprit, dans son illusion, prend pour des réalités individuelles. Ainsi, d'une part, deux principes à l'univers ; de Tautre, un principe unique, dont les évolutions seules constituent
SES DOCTRINES PHILOSOPHljQUES 171
Tensemble des choses, un système qui explique le mystère de la création, en le réduisant à un simple changement ; la multiplicité des êtres, en les ramenant à Tunité ; les rapports de Dieu avec le monde, en supprimant Tun des deux termes, et peut aboutir par diverses routes au mysticisme alexandrin, au panthéisme d'Averroès, ou à Tathéisme matérialiste des partisans d^Amaury de Bène. Les questions les plus vitales se cachent donc sous cette forme en apparence purement logique, et les espérances du genre humain sont engagées dans ces froides spéculations. Et plus bas encore, que de difficultés surgissent! Y a-t-il des formes séparées existant indépendamment de toute matière? S'il y en a, quels rapports soutiennent-elles avec le temps et avec Tespace? Existent-elles par ellesmêmes, ou bien ne subsistent- elles qu^en la cause suprême? Y en a-t-il plusieurs ou une seule? Ont-elles commencé d'être, doiventelles finir? Si on considère ces deux principes non plus isolés, mais réunis, et constituant la substance, qaelle est la part qui revient à chacun d'eux dans la formation de l'individu? Ce qui distingue un être de tous les autres, est-ce la forme, est-ce la matière? De là un nouveau problème plus épineux encore, celui del'individuation. Puisque la matière est purement indéterminée, la distinction des êtres résulte de la forme ; la matière, c'est le genre ; l'espèce est la forme, et il y a un genre universel qui embrasse toute la réalité et en est la définition. Si, pour échapper à ce danger, on admet que la matière a en elle-même son principe inhérent de distinction, materia signala, comme le dira saint Thomas, dans quel abîme de contradictions ne se jette-t-on pas ? N'est-ce pas donner une forme à ce qui n'en a pas, et compromettre jusqu'à la personnalité humaine, puisque l'homme n'est un individu que grâce à cette matière, c'est-à-dire au corps, et que l'âme, simple forme, ne reçoit l'empreinte de l'individualité que par son alliance avec elle? Aristote n'avait pas prévu combien de systèmes opposés sortiraient un jour de cette théorie, sur l'interprétation de laquelle des philosophes plus savants que les scolastiques ne sont pas encore d'accord (^).
(*) Cf. Haareau; De la Philos, scolast., (• 11, p. 116. —Renan; Averroès, p. 82.
Sar ces questions qui les transportent en pleine métaphysique, les scolasiiques se partagent comme précédemment; la lutte s*engage, la mêlée devient générale, et, malgré Tautorité incontestable du dogme, on discute avec une grande hardiesse les sujets les plus délicats. On a déjà fait remarquer (*) qu'au milieu de ce siècle en apparence si orthodoxe, la raison se donna carrière avec ses droits imprescriptibles, mais aussi avec de singuliers égarements. Les doctrines les plus audacieuses et tous les excès qu'on croirait nés de la liberté de penser, se produisent au moment où les croisades entraînent les croyants en Orient, où un saint occupe le trône de France (*). Il y a un pêle-mêle d'opinions de toute nature audessus desquelles se fait entendre quelque grande voix comme celle d'Albert ou de saint Thomas. A peine le xiii® siècle est-il ouvert, dès 1209, que déjà l'on doit sévir contre de dangereuses hérésies; la doctrine de la matière indéterminée et commune à tous les êtres conduit certains philosophes à un panthéisme déclaré; d'autres arrivent au même résultat en faisant de Dieu le principe formel de l'univers; et, les unissant dans une même réprobation, l'arrêt condamne David de Dinant, Amaury de Bène et leurs sectateurs. Ce réalisme intempérant, entretenu par les doctrines du Commentateur, propagé par quelques livres d'origine alors douteuse, comme le Fons vitœ d^Avicebron, et le livre des causes, attribué à Aristote, subsiste pendant tout le siècle, se répand dans TUniversité de Paris, tient école dans la rue du Fouarre, et attire sur lui les foudres de l'Église et les condamnations méritées qui enveloppent dans un anathème commun les partisans des rêveries néoplatoniciennes ou arabes, et leur adversaire le plus déclaré, Aristote lui-même. Depuis Michel Scot, dont le livre intitulé : Quœstiones Nicolai peripatetici, excite l'indignation d'Albert, qui y voit des monstruosités, fœda dicta, jusqu'à Duns Scot, qui parait à la fin du siècle, et relève la cause du réalisme vaincue par saint Thomas, ces doctrines ont des défenseurs plus ou moins sages, mais tous enclins au panthéisme et à ses erreurs. Dans la période pré-
(^) Renan, p. ;218, sq.
(*) Voy. les erreurs condamnées en 1277 par Etienne Teropier, ci-dessos.
cédente, c'est le réalisme qui semble le défenseur de rorthodoxie, et dans celle-ci c'est lui qui, poussé à l'excès , produit les systèmes les plus mal sonnants et compte les docteurs les plus suspects. Il ne semble multiplier les êtres, peuplei* l'air et les espaces intermédiaires, comme le faux Denys, d'abstractions réalisées, que pour précipiter toute cette création chimérique dans le gouffre muet de l'existence une et absolue de la substance universelle. Le nominalisme exagéré ne se relève pas pourtant de l'opprobre qui flétrit Roscelin ; il ne redressera la tête qu'après Duns Scot, et trouvera dans Guillaume d'Ockam, son interprète le plus résolu, sa forme définitive. Mais un autre nominalisme moins décidé, une sorte de parti intermédiaire, éclectique, se forme et revendique les deux grands génies du siècle, saint Thomas et Albert, chefs de l'école Dominicaine, opposée sous tous les rapports k l'école Franciscaine, qui a eu son docteur le plus émiuent dans la personne d'Alexandre de Halès, et qui va susciter aux thomistes de rudes adversaires, les disciples du Docteur subtil.
su.
La doctrine de Bacon est certainement la plus originale du temps, et bien qu'il subisse encore le joug de la théorie péripatéticienne, il fait un puissant effort pour s'en débarrasser, et conserve plutôt les mots que les choses. En premier lieu, il établit qu'en remontant aussi haut que possible les degrés des idées générales, il faut s'arrêter à un genre suprême, qui est la substance, au-delà duquel il n'y a plus rien d'intelligible ; que la matière et la forme ne peuvent s'isoler de la substance qu'elles constituent. Ensuite, contre les panthéistes de toutes les espèces, il détruit la chimère d'une matière universelle dans tous les êtres ; et, contre tous les autres philosophes il conteste que la forme soit l'élément spécifique. Ce sont là les deux points essentiels de sa doctrine. Voici comment il démontre le premier :
Oui, la matière et la forme existent en quelque manière, mais
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non pas indépendamment de la substance même doVit elles sont les éléments. On peut les distinguer par Tabstraction, comme dans un tableau on peut isoler par la pensée, et la toile, et les couleurs, et le tableau lui-même (^]. En dehors de la pensée, il n'y a pas trois réalités qui correspondent à ce triple point de vue. Il n*y a dans la catégorie de la substance qu'un seul genre suprême : c'est la substance composée de matière et de forme, et non pas trois sortes de substances, trois espèces dont la substance serait le généralissime. Le composé n'existe pas sans les parties, ni les parties sans le composé, ni une des parties sans l'autre; elles sont indivisiblement unies. En veut-on la preuve? La logique apprend que tout genre se divise en espèces distinctes par leur essence, et ayant chacune leur différence propre ; mais l'essence de la matière et celle de la forme ne diffèrent nullement de celle du composé et ne peuvent s'en distinguer (^j. D'ailleurs, quand on divise un genre en ses espèces et que Ton continue sa division, on^arrive aune ou plusieurs espèces les moins générales possible, complètes dans l'ordre des créatures, et occupant un lieu défini ; mais ce ne peut être le cas de la matière et de la forme (•). On parle beaucoup de substances séparées, mais cette dénomination est le résultat d'une simple équivoque, qui réunit sous un même nom le tout et les parties, qui à ce titre n'existent pas en dehors du tout; c'est par une équivoque du même genre qu'on appelle substances et la matière qui est sous la forme, et la forme ou l'acte qui la porte à la perfection et eu fait une réalité complète. Mais, dira-t-on, l'accident s'oppose à la matière et a la forme comme à la substance elle-même ; ces trois objets sont donc de même nature; autrement les deux premiers seraient eux-mêmes des accidents, puisqu'il n'y a pas de milieu? Non, les parties constituantes de la substance participent à sa nature, et c'est comme telles qu'elles se distinguent de l'accident. Sans être absolument la même chose que le tout,
(i) Comm. nat,, l« Pars., distinct. 2».
(*) Idem, 2<^ Pars., cap. I : « Sed materia et forma non possant distinguia composilo per essentiam. »
(*) Id., ibid. : K Sed taies non possant esse materia et forma. »
elles n'en sont pas séparées, elles ne sont qu'une manière de le considérer, quamdam rationem. On en peut exclure tout ce qui répugne à la substance elle-même, parce qu'elles n'en différent pas, habent ipsœ quodam modo naiuram suhstantiœ et privationem accidentis; on peut les opposer à l'accident sans que pour cela on soit obligé de reconnaître trois genres de substances. Et, comme si ce n'était pas assez positif, il insiste et répète qu'il n'y a qu'un seul de ces trois éléments auquel on puisse rapporter les attributions, dont on puisse affirmer quelque chose ; que les deux autres n'en sont pas distincts numériquement, nonponunt in numéro; qu'il n'y a en6n qu'un seul et même genre de substance, le composé; que lui seul peut être considéré comme existant par luimême dans l'ordre des êtres, ce qui répugne à la matière et à la forme (* ) . Si l'on veut bien accepter ce langage, étranger à la science moderne, et qu'on ne pourrait changer sans courir risque de dénaturer la pensée de l'auteur, on trouvera au fond des déclarations nettes, exprimées avec une décision peu ordinaire aux scolastiques, et une opinion sans incertitude. Quand on a vu de près les efforts et les tourments d'Albert, aux prises avec la même difficulté (^], son indécision, ses contradictions; quand on a tâché de suivre sur ce sujet la pensée, ordinairement plus nette, de saint Thomas luimême, on apprécie la clarté et la brièveté de cette discussion. Mais cette substance, ce genus generalissimum, qu'est-elle par ellemême? Un composé de matière et de forme, sans doute; mais existe-t-elle hors de l'esprit, ou bien n'est-ce qu'un simple attribut qui exprime et résume ce qu'il y a de général dans toutes les substances réelles ? La substance à ce degré d'universalité n'existe pas par elle-même, car alors il y aurait un être qui serait la substance universelle, ce qui répugne à la foi et à la raison, et ce serait con-
(*) Comm.nai,, 2& Pars., cap. I: « Insaper compositum babel rationem per se exislendi, in ordine entium, non sic materia et forma ; quapropter vero generis gêneraiissimam, et praedicamenti composito atlribnitar, et non materias et formae. »
(*) Alberti Opp., t. III; Jfctopfcy«.,"lib. V, cap. IV, p. 179 et 199. Cf. Phyè tractatus, VII, cap. XI. Albert y discale l'opinion d'Avicebron, qa'il conjoctare être un stoïcien (p. 13), et ne sait trop s'il doit le réfuter.
tradiction, car tout déterminé deviendrait Tindéterminé. La substance universelle existe en ce sens que tout est une substance. Bacon ne songe jamais à réaliser les généralissimes, à les poser, ponere, comme disent les réalistes. Le général n'existe jamais par lui seul et séparé de l'individuel . C'est un de ses principes : la substance, ce genre suprême, ne se trouve que partout où il y a des substances particulières et individuelles. C^est là d'ailleurs, suivant un bon juge, l'opinion même d'Àristote (*). Si Ton va plus loin, si l'on cbancelle sur ce point décisif, comme Albert, on n^a pas le droit de se séparer d'Avicebron ou des sectaires frappés par le concile de 1209.
Jusques-là Bacon ne s'écarte pas sensiblement de la doctrine dominicaine; ses assertions sont plus décidées; mais au fond, et malgré quelques tergiversations, Albert, et surtout saint Thomas pensent, comme lui et comme Âristote, qu^il n'existe pas de matière avant la forme, que c'est là une contradiction, et qu'avant Tacte il n'y a qu'une simple possibilité conçue par l'esprit, mais qui ne peut être admise comme réalisée. Seulement, les Thomistes ne sont pas du même avis pour la forme, et ils admettent au-dessus des substances composées, des formes séparées, comme les anges, les démons, les intelligences, et une forme séparable, l'âme humaine. Sur ce second point, conséquent avec ses prémisses, Bacon soutient qu'il n'y a pas de substances séparées, que les anges et l'âme humaine sont constitués par la forme et la matière. Tout ce qui existe par soi est une substance ; hors de là, il n'y a que des accidents passagers; mais la substance, c'est le composé; donc tout être est composé, et Pesprit lui-même (*) comme le corps. Il y a une matière spirituelle comme il y a une forme corporelle : en effet, le simple ne peut recevoir comme attribution le composé; mais on dit que l'esprit est une substance, c'est dire qu'il est composé. Déplus, quand on prétend qu'il n'y a pas de formes générales, parce que le propre de la forme c'est de diviser et de spécifier, on com-
(^) De Rémusat; Abailard, t. 1, p. 334.
(') Il ne faat pas se méprendre an sens de ce mot compotUum, qui marque ane com« plexitë logique, et non pas une composition effective.
met un sophisme. La forme se distribue en genres comme la matière ; il y a une forme commune, comme une matière commune. La cause de cette erreur, c'est qu*on attribue à la seule forme le principe de la distinction et de la division ; mais une matière est tout aussi distincte d'une autre, qu'une forme d'une autre forme; elle a aussi ses différences spécifiques, et l'âne n'est pas différent du cheval par la forme seule, mais par la matière spécifique (^]. Comment se divise le genre substance ? D'abord en esprit et en corps ; les corps comprennent la matière du ciel et celle des êtres terrestres, et ces derniers à leur tour sont ou des éléments ou des mixtes ; donc, il y aura des formes de toute nature, les unes spirituelles, les autres corporelles, et parmi celles-ci, les unes pour le cid, les autres en dehors du ciel et dans les éléments et dans les mixtes, car sans cela on ne peut rendre compte de la diversité des êtres. Quelle peut être, en effet, la cause de cette diversité ? La matière ou la forme? Si c'est la matière, à plus forte raison ce sera la forme qui seule détermine la matière et la fait passer à l'acte ; si ce n'est pas la matière et non plus la forme, où prendre un principe de distinction: « Nulla diversitas compositorum erit {*)! » De même la matière est un genre très-général qui se subdivise en espèces, et il n'y a pas d'être qui n'y participe, aussi bien les esprits que les corps. En un mot, partout où il y a un être, il y a une substance, il y a une matière, il y a une forme.
Ces discussions semblent bien abstraites et bien oiseuses, et pourtant. Bacon s'y arrête avec complaisance. C'est qu'elles ne vont à rien moins qu'à «aper par la base la métaphysique des Thomistes, et pour mieux dire de toute l'école. La matière et la forme n'en sortent que mutilées et ayant perdu leurs propriétés, et toutes les spéculations auxquelles elles donnent lieu sont compromises. Ce divorce contre nature imposé aux deux éléments de la substance, s'atténue et ne subsiste que dans les mots. La matière et la forme ne sont plus que des idées très-générales contenues dans
(«) Comm. nat., 2» Pars., disUnct. 2», cap. Vf. (>) Comm. nat,, â» Pars., dist. 3S cap. 11.