‹ Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inéditsChapitre 30 sur 53 · WO ROGER BACON · texte numérisé non relu

WO ROGER BACON

» ils 86 servent. Je dis donc que cette proposition, dans le singu-

> lier tout est singulier, est fausse. Aristote, en effet, au quatrième i

> livre de la physique, distingua huit modes d'inhérence, et Tun ' » d^eux, c*est celui du singulier dans Tuniversel, et un autre, de ' » Tuniversel dans le singulier; donc, ils sont en contradiction avec i » Aristote lui-même. D^ailleurs, il faut se rappeler qu'il y a deux *|| 9 sortes de caractères dans Tindividu : les uns sont absolus et I » constitués par ses principes mêmes, comme Socrate est formé de i * cette âme et de ce corps ; les autres sont relatifs et résultent de ^

> ses rapports avec un autre individu, qui lui est uni par une nature » spécifique commune, comme par exemple Thumaniti. Les pre- » miers sont singuliers; les autres, réels aussi, sont universels; » s'il en était autrement, toute attribution serait synonyme et ne

> ferait que répéter le sujet : Socrate est un homme, Platon est un » homme ; cela reviendrait à dire : Socrate est Socrate et Platon » est Platon. » Ainsi, Tuniversel en soi est quelque chose; s'il n*est

pas séparé de Tindividuel, il existe à côté de lui ; et ici Bacon, que I

nous ne faisons que résumer et expliquer, expose quelles sont les J

thèses, positiones, les plus célèbres à cet égard. Il y en a cinq 1

suivant lui, sans compter celle de Platon, qu'il traite ifVec grand J dédain. < Platon a dit que les universaux sont les idées; Aristote a

> fait justice de cette opinion, et comme elle est insensée et que

> personne aujourd'hui ne la soutient, je passe aux systèmes des | 9 modernes. » ^

Sn.

Quels sont ces systèmes que Bacon nous signale comme ayant encore des partisans de son temps? En voici l'énumération : 1<^ l'universel n'existe que dans l'âme (*) ; 3^ l'universel est dans les chpses par le moyen de l'âme ; i^ Tuniversel, en tant qu^universel, est

(^) Le Manosérit de Parit dit in rebw; eetoi de Londres, in anima. La reptation de BaeoD proo?e sorabondammeDl qoe cette dernière leçon eit la Traie.

dans rame; mais considéré dans sa nature, secundvm id quod est, il est dans Tindividuel; 4® Tuniversel n^existe que quand l'intellect le connaît; 5^ Tuniversel est seulement dans Tindividuel et ne dépend en rien de Pâme.

Le docteur entreprend de réfuter quatre de ces thèses, et se déclare pour la cinquième. Voici à quoi se réduit cette longue discussion : 1® quand Fâme raisonnable n'existerait pas, une pierre et une pierre auraient quelque chose de commun, et cette communauté constitue Tuniversel; de plus, l'universel sert de prédicat au particulier, et ce qui est hors d'une chose ne peut lui être attribué L; comme inhérent. Enfin, dans l'âme il n'y a que des idées; ces

I idées représentent des êtres particuliers déterminés, et ne peuvent

^ s'attribuer à plusieurs; l'universel n'est donc pas dans l'âme; 2" il

^ résulte de là que la deuxième thèse est fausse, puisque l'âme ne

fait rien pour l'universalité. L'être des individus est double: l'un est absolu, l'autre relatif, etc. ; mais ces deux manières d'être exis* '^ tent indépendamment de l'âme ; l'universalité est donc bien dans

les choses et non par le moyen de l'âme; 3<> la troisième opinion se soutient encore moins que les deux précédentes, et Bacon la réfute avec une vivacité qui nous en révèle l'origine; c'est une \ doctrine thomiste : « Dire que l'universel, en tant qu'universel, est

> quelque part où ne se trouve pas l'universalité, c'est tout sim-

> plement absurde, et c'est la plus vaine des assertions ( * ) ; > i** il en ^ est de même de la quatrième qui au fond ne se distingue pas de la

précédente. Il est vrai que cette opinion s'autorise de certains passages d'Aristote au deuxième livre de VAme, d'Averroès au troisième, d'Avicenne dans sa Métaphysique et sa Logique, et de Boèce au cinquième livre de la Consolation, c Pris au pied de la » lettre, ces passages sembleraient établir que l'universel, en tant » qu'universel, n'existe que quand il est connu par l'intellect, in-

> telligitur, et considéré en lui-même, et secundum se considéra-

> tur; mais ces propositions, si on les prend à la rigueur, sont » insensées et contre la vérité. » Si Aristote, par exemple, dit

(') Albert. 0pp., t. V, p. 347, Oé intelleetu et inUUigihUi : < Sic oniversale, ineo I qaod est oniveraile, non est oisi in anima. »

< que nous comprenons quand nous voulons parce que Tuni-

> versel est en nous, et que nous ne sentons pas quand nous » voulons, parce que les choses sensibles ne nous sont pas tou- » jours présentes, » cela veut dire tout simplement < que la sen- » sation ne se produit qu'en face des objets sensibles, et qu'il » suiBt de la présence des idées pour que Tintellect agisse ; or, les » idées étant conservées par la mémoire, Tintellect agit quand il le » veut. S^ii ne parle que des idées universelles, c'est par antono- » mase et non pas pour exclure les autres ; l'universel se com- » prend mieux, il est mieux proportionné à la débilité de Tenten-

> dément, étant lui-même une sorte d'être imparfait, res debilis, » bien moins réel que le singulier; ensuite, un objet particulier » n'est connu que par une seule idée singulière, au lieu que chaque » idée singulière est accompagnée d'une idée universelle, qui se » produit ainsi bien plus fréquemment dans l'âme et s'y grave » avec plus de force. » Albert s'est donc trompé quand il a dit : « L'universel n'existe que quand il est connu, non est universale nisidum intelligitur (*). > L'auteur se trouve ici en face d'une opinion de saint Thomas, et jamais il ne manque l'occasion de s'arrêter à réfuter ce docteur sans le désigner ; il s'agit de l'intellect des anges : < Ainsi se trouve contredite la thèse fameuse, famosa positio,

> de l'intellect des anges. C'est une opinion commune, solemnis^

> qu'il n'y a chez eux que des idées universelles. Mais il est impos-

> sible que ces idées se forment sans l'intermédiaire des idées » particulières ; les anges ne peuvent donc connaître le particulier » par le moyen des idées générales appliquées aux individus. » Quant à l'autorité de Boèce, qui affirme que l'intellect fait l'universel, cela veut dire qu'il crée les idées universelles, qu'il ne faut pas confondre avec les choses universelles, rapports réels des individus en dehors de l'Ame. Reste enfin Averroès ; Bacon l'ajourne à la métaphysique, « car on peut répondre à toutes ses » paroles sans compromettre la vérité, et j'ai déjà posé les princi- 9 pes d'une réfutation de ses assertions; je les ai exposées en

(«) Albert opp. Mêtaph., llb. V, iract. VI, cap. VII.

> d'autres temps, et j'ai montré que tout vient de Tobscurité et de

> rinfidélité de la traduction. » 5^ Toutes ces opinions réfutées, il n'en reste qu'une seule debout qui se trouve démontrée par la critique des autres, et Bacon conclut qu'on ne peut contester Texistence des choses universelles < que nous plaçons dans les

> individus, sans que l'âme soit pour>ien dans leur existence, sine » anima. »

On serait tenté de voir quelque ressemblance entre ces idées et celles qui constituent une doctrine célèbre au moyen âge, celle de la non-différence, que M. de Rémusat d'une manière un peu hésitante, M. Cousin et M. Hauréau avec plus de décision, regardent comme une forme mitigée et raisonnable du réalisme (^). Cette thèse prétend que l'universel n'est pas réel hors de Tindividu, mais qu'il constitue à lui seul l'individu, dont les caractères particuliers ne sont pour ainsi dire que des formes accidentelles, si bien qu'après tout, ce qu'il y a de plus réel, c'est la non-différence. Mais Bacon ne peut être mis au nombre des disciples de Guillaume de Champcuux et de son compatriote Âdélard de Bath. Ne déclare- 1- il pas énergiquement que, tout au contraire, ce qu'il y a de réel ce sont ces caractères qu'il appelle absolus et fixes et oppose à la manière d'être toute relative de l'universel ?

Certes, toutes les diflicultés que soulève la question de l'universel ne sont pas résolues explicitement dans les lignes qui précèdent, mais il est facile de prévoir les réponses que Bacon aurait faites aux questions qu'il ne s'est pas posées. Comme on Ta déjà fait remarquer, sa tendance bien marquée est de simplifier, de supprimer des problèmes qui lui semblent inutiles ou insolubles, plutôt que de raffiner sur d'inextricables difficultés. Il n'examinera pas, par exemple, si les idées universelles n'existent pas hors des choses dans l'entendement divin : il est dispensé de suivre saint Thomas dans cet ordre de spéculations, puisqu'il ne sépare pas l'universel du particulier. Par la même raison, il ne se demandera pas si les universaux sont des coips ou des esprits, suivant une troisième

(>) Uaaréau, t. I, p. 262.

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