K)4 ROGER BACON
question de Porphyre, puisque Tuaiversel est de la nature même des êtres en qui il réside, et qu'il y a des universaux physiques et d^autres spirituels, suivant que les individus appartiennent au monde des corps ou à celui des esprits. II n'aura pas non plus à rechercher par quelles facultés nous connaissons Tuniversel, puisque cette connaissance, suivant lui, ne se distingue pas de celle du particulier, et que dans chaque notion individuelle est enveloppée une notion universelle. Sa doctrine de la connaissance, que nous trouverons plus bas, nous renseignera du reste à ce sujet (*]. Enfin, s'il* se demande quelle est la cause de Tindividuation des éti*es, il ne sera pas obligé de tourmenter des abstractions, comme Albert et saint Thqmas. Sa réponse est toute prête, et nous pouvons pressentir comment il résoudra ce dernier des problèmes sur lesquels nous nous étions proposés de Tinterroger.
Quels sont les principes propres qui constituent l'individu ? Toute substance se compose de matière et de forme : dans l'individu, estce la forme ou la matière qui détermine cet être particulier, cet hoc aliquid qui se distingue de tout le reste? Question difficile quMl valait peut-être mieux ne pas poser, et qui est née de quelque passage obscur de la Métaphysique. Saint Thomas l'a traitée avec complaisance et s'est décidé en faveur de la matière. Solution étrange, semble-t-il, puisque la matière est le pur indéterminé; solution forcée pourtant, si l'on considère que la forme constitue Tespèce, principe éminemment péripatéticien. Âus&i n'est-ce pas de là matière pure que Fange de l'école entend former l'individu, mais d'une matière déjà déterminée, signât a ^ ayant le nombre et rétendue. Duns Scot inventera, pour résoudre le problème, son hœcceité, cette qualité propre qui distingue un être d'un autre, à laquelle ses disciples attribueront une existence positive, et qui ira
(^) Cf. Opiu maitu, p. 868 et iq.
; grossir le nombre de ces êtres fantastiques que l-école réaliste a fait passer du domaine de la logique dans Tordre de la nature. Bacon propose une solution très-originale pour son temps : c'est celle même qu'enseignera plus tard Guillaume d'Ockam, quand il viendra chasser devant lui, comme de vaines ombres, tous ces fantômes sortis de Tespril humain, et proclamer qu'il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité. Quelle est la cause de Tindividuation? « Cest une très -grave question, dit Bacon, toujours » insoluble, et à laquelle pourtant ne manquent pas les réponses » erronées. Les uns disent que Tespèce, la forme, est Tessence
> tout entière des individus, et qu'elle seule existe en eux avec ses » diversités; les autres, qu'une matière ajoutée à la forme univer-
> selle constitue l'individu ; d'autres, enfin, qu'un caractère déter- » miné s'ajoute à la matière, et donne à l'espèce son caractère » individuel dans chaque individu (^). Toutes ces opinions sont
> convaincues de fausseté par les principes qui précèdent. » L'universel et le particulier ne * se séparent pas ; la raison ajoutée à l'animal fait l'homme; cette raison ajoutée à cet animal fait cet homme. Ce n'est donc pas l'espèce humanité ajoutée à l'homme qui réalisera l'individu humain, l'individu existant avant l'espèce, qui est en dehors de son essence et est analogue à l'accident. C'est par accident, pour ainsi dire, que Socrate est homme; essentiellement, il est Socrate ; il n'est homme que quand on le compare à d'autres hommes. Ainsi, l'individu a son être avant la naissance de son universel. « Ce n'est donc ni l'universel ni rien qu'on y puisse » ajouter, qui pourra le constituer; mais bien ses propres prin-
> cipes, constitutifs de son essence. C'est cette âme et ce corps » qui font cet homme; l'un autant que l'autre, la forme autant que j la matière, et pas plus l'un que l'autre; la matière n'est pas » plus le principe de l'individuation que la forme, malgré le succès
> d'une thèse fameuse (celle de saint Thomas) qui veut que des » matières diverses multiplient la forme, l'individualisent en plu-
(*) Conm. nat., cap. IX. H n'est pas facile de tradaire ces mots : « Alii dicniit quod potenii» aliqaid signiBcatum additur, et sic signifleator species signiOcanda in diversis. »
» sietirs singuliers , comme un miroir brisé multiplié Timage en 9 tous ses fragments. » On s'autorise, pour soutenir ce système, des paroles d*Âristote au premier livre Du ciel et du monde : « Le ciel c*est la forme seule, et ce ciel c'est la forme dans la matière (^); » ou de ces mots, au septième livre de la Métaphysique : « L'être qui engendre, n'engendre rien qu'à cause de la matière. » C'est les interpréter en sophiste, que d'en conclure que la matière ajoutée à la forme spécifique fait l'individu.
La matière dont parle ici Âristote n'est pas l'un des deux éléments de la substance, ce n'est pas non plus le sujet de la génération ; elle est prise dans un troisième sens, comme on dit que le sujet est la matière de l'accident; ici l'individuel est la matière du général, son sujet d'inhérence.
On allègue encore que Boèce a dit que l'espèce est tout l'être des individus. Boèce se trompe; l'être des individus est double, suivant qu'on considère les principes de leur essence, ou qu'on les compare à un autre individu. L'espèce ne constitue que cette deuxième partie des êtres et non pas la première, la plus importante, la vraie substance. Mais alors, quelle est la cause de l'individuation, si elle ne réside ni dans la forme, ni dans rien qu'on puisse ajouter à la forme, ni dans la matière? < S'ils font cette de- » mande, s'écrie le docteur, il faut leur demander quelle est la » cause de l'universalité , si ni l'individu , ni rien qu'on puisse » ajouter à l'individu ne fait l'universel. Cette question est absurde : » elle suppose qu'on ne peut rendre compte de l'individu qu'avec » l'espèce et un caractère ajouté à l'espèce, comme si l'individu » n'avait pas ses principes singuliers, propres » comme l'universel » a les siens. Vouloir déterminer quelle est la cause de l'indivi- »duation, c'est rechercher les principes du premier individu. > Qu'on leur demande ce qui fait l'universalité de leurs universels, » quid facit universalia eorum esse universalia ? Et ils ne peuvent » répondre, si ce n'est que le Créateur fait chaque chose suivant sa » nature ; qu'il a fait universelle, la nature commune à un grand
(«) Du Ciel, llv. !, ch. IX.
> nombre d'êtres ; singulière, celle qui se distingue de toute autre, » parce que sa condition d'être l'exigeait ainsi. S'il a fait univer^- » selle la forme commune à deux formes, universelle la matière
> commune à deux matières, c'est pour la même raison ; n'a-t-il
> pas fait l'àne d'une certaine nature, et l'homme d'une autre, et
> ainsi de suite. Voilà pourquoi il n'y a que de^ l'absurdité dans » cette question qu'ils soulèvent à propos de l'individuation (*). » Qui parle ainsi? Est-ce un contemporain de saint Thomas, un prédécesseur de Duns Scot? N'est-ce pas plutôt quelque détracteur moderne de la scolastique, ou du moins le grand nomina* liste, le docteur invincible, Guillaume d'Ockam? Le franciscain d'Oxford, le novateur hardi, l'ennemi des entités scolastiqnes, ne se rappelle-t-il pas ces paroles, lorsque, sur la même question, il répond à peu près dans les mêmes termes, traite les longues dissertations du docteur subtil, comme Bacon celles de l'ange de l'école, les repousse par une fin de non-recevoir toute brève et toute dédaigneuse, et laisse tomber sur la question, qui ne s'en relèvera pas, cette sentence que l'avenir n'a pas cassée : c H ne faut pas chercher la cause de l'individuation, et ideo non est quœrenda causa individuationis » (*). Pendant cent cinquante ans cette question va passionner l'école ; dédaignée par Bacon, elle va se relever avec Duns Scot, et ne cédera pas même à la critique du sceptique Ockam. Ce n'est pas ici le lien de faire ressortir les incertitudes et les angoisses du docteur angélique, aux prises avec cette terrible difficulté ; la manière contradictoire dont il la résout, les périls de sa solution pour l'immortalité de l'âme, les hypothèses étranges qu'y substituent les Scotistes et l'invention de l'hsecceité
(^) Henri de Gand, sor la doctrine de i'individoalion, se rapproche de Bacon; il Tait voir que le prublème de rindividuallon n'est pas antre que celui de Texistence même, et ne. pent être résola qu'en le rattachant k la cause efficienie (Aurea quodlibHa, vol. II, p. 56. Veneiiis, 1613).
(') Durand de Saint-Pourçain a dit aussi : « Dicendum ergo quod nihil est principinm individuationis. M unttniioB,,,. (Lyon, 1563, foi. 116). Dorand s'écarte, du reste, de Bacon dans la théorie de l'universel, dans celle de l'intellect agent et de la substance de l'âme; mais il a plus d'une idée commune avec notre docteur.
qui explique ce mystère, par un mystère plas inintelligible (*). Cette recherche, Bacon la supprime à la fois en elle-même et dans les antécédents qui Tont tout-à-coup produite au milieu du xiii® siècle, sans qu'elle ait jamais préoccupé les âges précédents, c*est-àdire dans la division de Fétre en forme et matière. Par une réserve dont il faut lui tenir compte, il ne va pas, comme Durand de Saint-Pourçain et Ockam, jusqu'à nier la réalité de l'universel ; il tient un milieu qui est bien près de la vérité, et, fidèle à son rôle d'ennemi de la scolastique, il efface une discussion où tout est scolastique, la forme, Torigine et le fonds, et devance le jugement de la philosophie moderne (*).
En somme, en métaphysique. Bacon ne relève directement d'aucune des. écoles du xiii^ siècle. Les opinions ont peut-être été plus diverses en ce temps qu'on n'est tenté de le croire à première vue. ' On a beau vouloir les ramener à C6S deux seuls extrêmes, le réalisme et le nomiualisme ; pourra-t-on jamais s^entendre à fixer avec précision le point où l'un de ces systèmes finit, où l'autre commence? Les docteurs scolastiques eux-mêmes se sont-ils toujours mis en peine d'introduire une unité rigoureuse dans leurs spéculations? Bacon, par exemple, semble aussi décidément nominaliste que G. d'Ockam ; il a avec lui des ressemblances frappantes et qui feraient supposer qu'il a pu être un des maîtres de ce terrible logicien; et pourtant, plusieurs de ses propositions le rapprochent de Duns Scot. S'il faut en croire le dernier historien de la scolastique, le savant défenseur du nominalisme, pour classer un système au moyen âge, il suffit de poser celte seule question : L'universel en lui-même est-il quelque chose hors de l'âme? Si oui,
(') M. Morin voit an progrès dans \i doctrine de \'lIaccetU: mais il aura de la peine k la réliabiliter. — V. sur le principe d'individaalion chez saint Thomas, les eicellcntes pages fie M. Jourdain (Philoiophie de iaint Thomas, t. II, p. 371).
(^) Péuflon, parlant de l'individualion, ne s'exprimera guère aalrcroent que Bacou {Traité de Vexistence de Dieu, I|o partie, chap. IV). Dans sa belle évtùe sur saint Thomas, M. Jourdain dit de même : c Je n'ai pas 'b chercher la raison de mon lodivi. dualité, Je suis une personne en vertu de la même raose qui fait que J'existe... » (t. Il, p. 886). «c ... Noos écartons la qoestion elle-même, comme ayant été posée mal & propos » {Ibid., p. 889).
on est réaliste; si non, nominaliste. Nous avons vu la réponse de Bacon, et néanmoins, peut-on hésiter à reconnaître en lui un nominaliste éclairé? Nous faisons honneur à son bon sens, à son génie pratique et positif, de cette restriction ajoutée à la théorie de l'universel, s^citndum $e, restriction nécessaire, si Ton ne veut détruire, comme le dit te docteur, « les fondements de la philosophie et de la vérité. »