‹ Roger-la-Honte (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · ROGER LAROQUE · texte numérisé non relu

ROGER LAROQUE

La conviction de M. Lacroix était formée.

C’était — du moins les plus graves preuves s'accumulaient contre lui —, c’était Laroque qui avait commis le meurtre.

Et, chose horrible et qui émouvait le magistrat lui-méme, la femme et la fille de Laroque avaient été les temoins du crime, malgré elles !

Voila ce qui semblait démontré.

Quant au mobile de l’assassinat, n’appa-.

~e be

ROGER-LA-HONTE ee

raissait-il pas dans ces deux lettres, dont les lignes formidables semblaient autant d’accusations vengeresses ?

Laroque avait remboursé Larouette, et, pour éviter la ruine et la faillite, il avait songé au crime, il avait tué Larouette.

M. Lacroix ne perdit pas son temps en déductions inutiles.

Cette affaire se présentait pour lui dans toute sa clarté limpide.

I] fallait agir avec énergie et brusquer les choses.

I] fallait empécher Laroque de faire disparaitre la somme volée a Larouette.

Lacroix prit le train de Paris et courut a la Préfecture; on lui confia deux agents habiles, Tristot et Pivolot, qui, sans appartenir directement au service de stireté, lui rendaient cependant des services.

Tristot et Pivolot marchaient toujours ensemble et avaient acquis, depuis quelques années, une certaine réputation de finesse.

Lacroix leur raconta l’affaire et les chargea de prendre des renseignements sur Roger, en méme temps que de reconstituer ]’emploi de la journée et de la soirée du constructeur-mécanicien, le jour du crime.

I] revint en toute hate a la gare Saint-Lazare, prit son billet pour Versailles, et la courut s’entendre avec le juge d’instruction et le procureur de la République.

Puis, ayant ses coudées franches, ayant tout

préparé, il alla s’enfermer dans son cabinet pour arréter, en son esprit; l’interrogatoire qu'il ferait subir le lendemain aux habitants de la villa Montalais.

Que se passait-il a la villa pendant ces allées et venues du commissaire ?

Henriette était dans une angoisse mortelle depuis le matin. La fiévre lui brdlait le sang. N’allait-elle pas apprendre de minute en minute que Roger était arrété ? Victoire n’avait-elle point parlé ?... Et qu’avait-elle dit ? Sans doute des choses bien graves puisqu’elle. n’avait pas osé reparaitre devant sa maitresse !...

Brisée, anéantie par cette nuit et cette journée, elle n’avait pas voulu quitter sa chambre ou elle était restée enfermée avec sa fille — toutes deux,

comme la nuit, serrées l’une contre l'autre —, se regardant, parfois avec un air épouvanté —, silencieuses —, le tour des yeux trés noir.

Comme la veille, Roger ne rentra pas a l’heure accoutumée.

Le soir vint. Les heures s’écoulérent.

Les fenétres de la villa étaient fermées.

La lune brillait toujours dans la pureté du ciel bleu, mais ni Henriette ni Suzanne n’osaient plus. regarder du cété du balcon, parce que 1a-bas, dans la petite chambre d’acajou, si elles avaient regardé, elles eussent vu un noir fantéme d’assassin, les poings levés, sinistre et terrible.

Et, pour ne pas voir cela, elles restaient tout au fond de la chambre, frissonnant parce que

c’était la nuit et que le silence leur faisait peur, se faisant petites, parfois s’embrassant avec une passion qu’avivait et centuplait un désespoir sans reméde, infini, sans terme, sans horizon, puisqu'il s’étendait sur leur vie tout en- Pere.

Vers une heure du matin, Roger rentra.

I] vint, comme la veille, écouter a la porte de la chambre de sa femme, puis traversa le salon sur la pointe des pieds...

I] s’enferma aussitot.

Mais le silence était si profond, en ce coin de campagne ou frissonnait seulement au-dehors un souffle de brise dans les arbres, si profond en cette maison isolée, que la mére et la fille entendirent Roger qui, se’ déshabillant et se couchant, fredonnait une ronde enfantine, apprise 4 Suzanne en un jour de bonne humetr !...

Et cette seconde nuit s’‘écoula comme la premiere. -

Suzanne, abattue, dormit pourtant, dans le lit de sa mére.

Mais Henriette ne songea méme pas a se coucher; elle resta éveillée, semblant écouter son coeur; ses yeux, ouverts, toujours si terrifiés qu’assurément, en ces heures nocturnes qui font naitre si facilement les fantémes, elle revoyait le drame lugubre de la veille.

Et le soleil levant la retrouva comme le soleil couchant I’avait laissée.

Vers sept heures, elle entendit du bruit dans la chambre de son mari.

I] avait dormi, lui... sans remords, sans fant6mes ni cauchemars... .

Et il se réveillait gaiement, car il chantait la méme ronde enfantine apprise 4 Suzanne.

Quel monstre avait-elle donc épousé ?

Quel homme était-ce donc, 4 ce point maitre de lui, pour si vite oublier et trouver le repos, en face méme de son crime ?

Oui, il chantait, comme si le brillant soleil du matin, dont Ja villa était baignée, lui eGt donné au coeur l’espérance et la joie...

Il chantait, en s’habillant, ayant ouvert sa fenétre.

Et Suzanne, réveillée, écoutait, dans son lit, la ronde apprise par son pere, qui la faisait tant rire, encore la veille, et qui maintenant lui donnait envie de pleurer :

En passant devant les bois,

Les petits oiseaux chantaient,

Et dans leur chant disaient :

« Coucou! coucou! »

Moi, je croyais qu’ils disaient « Coupez-lui l’cou! »

Et moi, je m’enfuyais...

Roger traversa le salon, frappa a la porte de la chambre.

« Entrez! » dit Henriette d’une voix faible.

Roger entra, le sourire sur les lévres, mais s’arréta, surpris, en voyant sa femme habillée et debout.

« Déja ? dit-il... Et il n’est pas huit heures...

oats a -

— I] fait si beau que j’irai tout a l'heure me promener avec Suzanne.

— Ah! que vous étes heureuses et que je voudrais vous accompagner ! »

I] embrassa tendrement Henriette qui ne se défendit pas.

Et, avisant Suzanne dont il ne semblait pas comprendre le regard épouvanté :

« Comment, mademoiselle ? Encore aujourd’hui dans le lit de votre mére? on vous gate !... Je ne permettrai pas ces libertés-la ! »

Et s’asseyant sur le lit, il prit dans ses bras la fillette en chemise.

En passant devant les prés, Les moissonneurs chantaient, Et dans leur chant disaient :

« Oh! quel bonheur! »

Moi, je croyais qu’ils disaient :

« Oh! quel voleur! »

Et moi, je m’enfuyais...

L’enfant n’avait pas desserré les lévres. Ses yeux étaient fixes, on ett dit qu'elle avait perdu la raison.

D’habitude, elle riait aux éclats, quand il chantait cette ronde.

Son pére l’embrassait a pleines lévres en la faisant danser :

« Allons, mademoiselle, chantez seule le troisiéme couplet! »

Elle dit d’une voix sourde et les paupiéres voilant ses yeux :

re, ‘ :

Be saint 5 ee i : ‘Ke 1 bea . ie ls f se

En passant devant une église,

Les enfants de chceur chantaient,

Et dans leur joli chant disaient :

« Te Deum! Te Deum! »

Moi, je croyais qu’ils disaient :

« Attrapez l‘homme! »

Et moi, je m’enfuyais...

« Vous n’étes pas réveillée et vous avez l’air boudeur, dit Roger. Rendormez-vous, mademoiselle !... »

Et il la replaga dans le lit, doucement, aprés l’avoir embrassée encore.

« A propos, dit-il d’un ton indifférent... et le meurtre du voisin, sait-on qui l’a commis ?

A-t-on découvert Je meurtrier ? -

— Je l’ignore. Le commissaire de police est venu hier nous interroger...

— Toi ? fit Laroque, avec un mouvement.

— Moi, ma fille et les domestiques.

— Et a quel propos ?

— Comme il a été tiré un coup de pistolet, la nuit, dans la maison proche de la ndétre; on pouvait supposer que nous avions entendu, que nous nous étions levées, que nous avions vu...

— Crest juste.

— Mais toi-méme, Roger, dit la jeune femme tremblante, comment as-tu connu cet -assassinat, puisque hier matin tu es parti avant qu’on |’edat découvert ?

— Tout simplement, cette nuit, a la gare de Ville d’Avray. Le chef de gare m’a dit ce qu'il sa-

ROGER - LA- HONTE 63 vait... Peu de choses, en somme... pas méme le. nom... ,

— Notre voisin était un petit rentier du nom de Larouette... »

Roger Laroque se retourna brusquement a ce nom. I] était pale.

« Tu as dit que la victime s’appelle ?...

— Larouette... Je l’ai appris dans la journée...

— Voila qui est étrange ! » murmura Roger.

Il garda-le silence pendant quelques minutes, puis demanda :

« Sait-on quel a été le mobile du meurtre ?

— Sans doute le vol! » dit Henriette, regardant son mari dans les yeux.

Mais Roger ne prenait pas garde a la singuliére émotion de sa femme. I] se mordait les lévres et paraissait en proie a une trés vive préoccupation. A la fin, il sortit, prit son chapeau et sa canne :

« Excusez-moi, dit-il... je pars... je ne veux pas manquer le train... »

Elle ne répondit pas.

Elle avait envie de lui crier :

« Fuis !... Quitte la France !... Tu n’échapperas pas a la justice !... Ne reparais plus devant moi, tu me fais horreur... Ne souille plus le front de ma fille de tes baisers d’assassin !... »

Au lieu d’aller directement a la gare, Roger descendit a la mairie.

Il fit passer sa carte au commissaire qui arrivait de Versailles et avec lequel, dit-il a l’agent qui le recut, il désirait avoir sur-le-champ un entretien particulier.

On l’introduisit.

Lacroix, sans parler, lui indiqua un siége.

Le cceur du jeune magistrat battait un peu.

Que venait faire Roger Laroque ?...

Quel audacieux plan avait congu celui qu'il considérait comme le meurtrier de Larouette ?

Il craignait un piége et il était sur ses gardes. ‘

« Monsieur, dit Roger, je viens vous donner, au sujet du crime qui s’est commis prés de chez moi, un renseignement qui, sans doute, vous sera trés utile... Je viens d’apprendre le nom de la victime... Or, monsieur, j'ai été obligé de rembourser, dans la journée d’hier, plus de cent trente mille francs 4 un homme qui porte ce méme nom de Larouette... La coincidence est étrange. Seulement, mon créancier habitait 4 Paris, rue Saint-Roch... du moins y avait un appartement. Comme ce remboursement me génait beaucoup, jai eu, en ces derniers jours, d’assez fréquents rendez-vous avec Larouette, que je suppliais de le retarder, dans |’intérét de ma maison... Je reconnaitrais donc facilement mon créancier, et, si vous voulez, je vous dirais... »

M. Lacroix l’interrompit, et, avec le plus grand calme

« Cette confrontation serait inutile, monsieur ‘Laroque. Le Larouette assassiné est le méme que celui auquel vous avez restitué cent trente mille francs, plus les intéréts.

— Comment le savez-vous ?

— J'ai retrouvé dans ses papiers vos lettres ot

bl

il est parlé de ce remboursement... Je vous remercie quand méme de votre visite, et du renseignement que vous m’apportiez dans |’intérét de la justice. Permettez-moi cependant, avant de vous laisser partir, de vous adresser quelques questions. Larouette, pour obtenir de vous ce remboursement, s’est-il servi d’intermédiaires ?

— Non. II est venu lui-méme et n’a vu que moi.

— Connaissiez-vous son existence, ses habitudes, ses liaisons, ses vices ?

— Il y a quinze jours, je ne l’avais jamais vu. Ainsi que vous l’explique une des deux lettres que vous avez entre les mains, le dépét de cette somme avait été fait chez moi par un vieil ami de mon pére, Célestin Vaubernon, oncle maternel de Larouette, mort subitement il y a trois semaines. Ce que je puis dire, c’est que M. Vaubernon n’aimait pas son neveu. Pourquoi? Je l'ignore. Ils ne se voyaient jamais. A en juger par ce qui s'est passé entre Larouette et moi, les relations avec ce dernier ne devaient pas étre agréables. Je l’ai trouvé dur, cassant, impitoyable et... fort mal élevé...

— Vous pourrez, je suppose, nous donner le détail des valeurs, or ou billets, qui constituaient les cent trente mille francs remboursés a Larouette ?... C’est pour nous, vous le comprendrez, de la derniére importance. »

Derriére ses lunettes, l’ceil bleu du magistrat, pénétrant et fouilleur, descendait jusqu’au fond du coeur de Laroque.

Mais celui-ci possédait tout son sang-froid. I] ne sourcilla pas.

« J’en conférerai avec mon caissier, dit-il, qui seul est en mesure de vous fournir ces détails. »

Laroque prit congé. L’heure du train approchait. .

Les deux hommes se saluérent.

M. Lacroix le regarda, du coin de |’cil, par la fenétre entrouverte du cabinet, sloignant dans la direction de la gare.

« Toi, mon bonhomme, murmura-t-il... tu es - trés fort, mais tu t’es approché trop prés de la flamme... Ca te brtilera... »

Il prit, dans son portefeuille, une lettre de convocation tout imprimée.

I] remplit les blancs, écrivit l’heure de la convocation, le nom de Mme Laroque et le postscriptum suivant :

« Priére d’amener Mlle Suzanne. »

Puis il mit la lettre sous enveloppe et l’envoya porter a la villa.

Lorsque Henriette la parcourut, elle trembla...

Tout, maintenant, pour la pauvre femme, était motif a frayeur...

La lettre, séche et bréve, était concue en termes administratifs :

« Vous étes priée de vous présenter a la mai- « rie, prés du commissaire de police de Versail-- « les, pour affaire qui vous concerne. »

Rien de plus. Mais cela ne suffisait-il pas pour renouveler ses angoisses ?..

Que voulait M. Lacroix : 2 Linterroger + ? Interroger Suzanne ?

Sans doute Victoire avait parlé ?... Qu’allaitelle faire pour se défendre ?

Tout d’abord, elle se cee contre l’insistance

‘du commissaire.

Une sorte de colére eids la prit contre cet homme, dont elle sentait peser sur elle la curiosité et la pénétrante intelligence.

Elle laissa Suzanne a la villa, mit son chapeau et sortit.

M. Lacroix était seul quand elle entra.

« Me voici, monsieur, dit-elle bravement. Vous m’avez demandée ?

— Qui; mais je vous avais priée d’amener aussi votre fille ?

— Suzanne est souffrante... Du reste, ce n’est qu'une enfant... Qu’avez-vous a me dire? En quoi puis-je vous étre utile ?

— Vous allez le savoir, madame, dit Lacroix, avancant un fauteuil. I] s’agit toujours, comme vous devez le penser, de l’assassinat de La- — rouette... Je désire, madame, entendre de vous, sur ce meurtre, la vérité, mais la vérité tout entiére, sans hésitations, sans réticences...

— Je n’ai rien a ajouter a ma ‘déposition d/hier... »

M. Lacroix la regarda en face et froidement :

« Vous mentez, madame...

— Monsieur! » dit-elle, se levant frémissante.

I] fit un geste pour la calmer. Et, avec la méme dureté, il répéta :

« Vous mentez... jen ai la conviction... j’en ai la preuve...

La ie. Sapien Elle le comprit. Elle était saisie d’une fureur d’impuissance... et son coeur défaillait, en dépit de sa résolution.

« Je vous rappellerai tout d’abord briévement, fit le commissaire, ce que vous m/avez dit, lorsque je suis allé a la villa vous demander quelques renseignements.

— C'est inutile, monsieur. Je me souviens parfaitement de ce que j'ai dit. Je n'ai rien a y ajouter, rien a y retrancher.

— C’est ce que nous verrons plus tard. Hier, vous aviez prétendu que vous n’aviez rien, absolument rien entendu — que vous n’aviez rien vu —, et que vous dormiez depuis dix heures.

— Peut-étre était-il un peu plus tard, lignore.

— Beaucoup plus tard. J’aime mieux vous avouer tout de suite que votre femme de chambre ne m’a rien caché de ce qui s'est passé. A onze heures et demie, appuyée a votre balcon, vous attendiez encore votre mari — et, chose a remarquer, vous étiez avec votre petite fille, laquelle, pourtant, se couche, d’ordinaire, beaucoup plus tdt.

— Je suis restée assez longtemps au balcon, en effet.

a oo ROGER-LA-HONTE 69

— Pendant que vous y étiez, voici ce qui s’est passé, ce que vous avez vu : Un homme a traversé la rue. Votre fille a reconnu son pére. Elle l’a appelé par son nom : « Pére! pére! » a-t-elle dit. Vous l’avez reconnu vous-méme, car, en vous penchant, vous lui avez reproché d’étre en retard et de vous avoir inquiétée.

— C'est faux.

— Cela est vrai. Vos paroles textuelles, les voici : « Roger, pourquoi es-tu en retard!

« Comme nous sommes inquiétes ! » Et ce n’est -pas tout... Suzanne s’écriait encore : «”Tiens, « pére, qui va chez le voisin! » Peu d’instants aprés —, une minute a peine —, un coup de pistolet est tiré dans la maison qui n’est séparée de la vOtre que par une rue assez étroite... Et vous vous rejettez dans votre chambre, comme pour fuir un spectacle terrifiant en disant : « Roger ! « Lui! C'est horrible! »

— Tout cela, monsieur, n’est qu’une suite d’inventions monstrueuses, et il faut que Victoire soit folle...

— Crest bien, en effet, ce que vous lui avez répondu lorsqu’elle vous a demandé si vous aviez entendu la détonation.

— Enfin — dit-elle, nerveuse —, vous ne pouvez cependant pas m’obliger 4 vous raconter ce | dont je n’ai pas été témoin.

— Non, madame, je ne le puis. La déposition, méme, que vous me faites, je ne puis la relater que sous forme de rapport, car la loi me défend d’entendre, comme témoin régulier, un allié,

| Ee wed : Oa 5 ee

-pére, mére, fille ou femme de celui que je soupconne fort d’étre le coupable que je cherche...

— Mon mari!

— Vous l’avez dit, madame, votre mari...

— Eh! monsieur, a votre tour, vous étes fou... -Réfléchissez donc a |l'infamie d’une accusation pareille... Cela n’a pas le sens commun... et je suis tranquille, personne ne vous croira.

— Cette accusation, madame, s’appuie, malheureusement, sur de fortes préventions, lesquelles seront devenues, avant ce soir, j’en suis certain, d’irrécusables preuves. A cette heure, votre mari doit subir un premier interrogatoire dans son bureau de la rue Saint-Maur. II est entre les mains de la justice et il faut qu'il se défende.

— Arrété! Roger ? Mon Dieu, mon Dieu!... »

Elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient rouges, mais secs. Elle avait épuisé, depuis deux jours, toutes les émotions les plus intenses, et elle s’attendait si bien a ce dénouement funeste qu’elle y était en quelque sorte préparée, et que cette nouvelle ne lui enlevait rien de son sang-froid.

Le commissaire comprit cet état singulier de son esprit.

Il hocha la .téte, et avec une certaine douceur qu'il n’avait pas montrée jusque-la :

« Vous devez beaucoup souffrir, dit-il, et je me fais presque un scrupule d’insister encore... Je vous plains sincérement. »

Elle releva le front avec un air de bravade.

« Et vous avez tort de me plaindre, monsieur. Et vous avez tort de croire que je souffre. Pour-

ae ; 2

quoi souffrirais-je ? Je suis attristée par l’erreur que vous avez commise en faisant arréter mon mari, mais je suis tranquille sur son sort, et il n’aura pas de peine 4 se disculper.

— C'est votre conviction, tant mieux. Je dirai méme que c'est presque votre devoir de parler ainsi.

— Eh bien, monsieur, pourquoi dés lors m’interrogez-vous ?

— Vous allez le savoir. Je reprends la suite de la déposition de votre femme de chambre. Vous

-étiez au balcon, et vous avez été vous et votre

fille, temoins du crime. Et telle a été votre épouvante que vous ne vous étes pas couchée. Votre lit était défait, mais l’a été par vous le matin. Victoire l’affirme. Reconnaissez-vous, au moins, la vérité de ce détail ?

— Cela est faux, comme le reste.

— Vous n’étiez pas seule 4 ne point dormir... Victoire a affrmé encore que M. Laroque, lui non plus, ne s’est pas couché. Et votre mari n’a pas eu, comme vous, la précaution de chiffonner les draps et de défaire la couverture.

— Mon mari a beaucoup d'affaires. Ses ateliers occupent tout son temps. I] cherche souvent des amélioraticns, des simplifications pour ses machines. Et les travaux que nécessitent ces inventions l’absorbent parfois au point qu’il passe la nuit devant ses dessins et ses plans, ne se souciant ni de l’heure ni de la fatigue. Cela lui

est arrivé maintes fois, monsieur.

— C’est possible, je le reconnais, mais au

moins vous avouerez qu'elle est singuliére, cette coincidence qui fait que, tous les deux, la méme nuit, vous ne songiez pas a dormir ?

— Je vous répéte, monsieur, que moi je me suis couchée. »

Le commissaire haussa les épaules.

Tout me prouve, madame, que de votre balcon, malgré vous et sans pouvoir |’empécher, vous avez assisté au meurtre de Larouette.

— Encore une fois, monsieur, c’est de la folie et je vous jure...

— Hélas ! madame, vous ne répondez que par des dénégations pures et simples aux affirmanoe si claires de votre femme de chambre.

« Au lieu de nier, ainsi que vous le faites — il est si facile de nier ! — que n’expliquez-vous, au contraire, les paroles que vous avez laissé échapper, la terreur ou vous étiez, les exclamations gree ae vous n’avez pu retenir ?

« Ne voyez-vous pas que vos dénégations, que Poke silence méme est plus terrible pour votre mari qu'une accusation motivée ?

« Tout a l’heure, lorsque je vous disais qu'il stat presque de votre devoir de parler ainsi que. vous le faites, vous me demandiez avec raison pourquoi, dés lors, je vous interrogeais..

Eh bien, voici pourquoi :

« Vous avez été témoin d’un crime. Ce crime jai la conviction que c’est votre mari qui Va commis.

Or, ayant vu, vous refusez de parler.

Ne comprenez-vous pas que ce refus d’éclai-

ee

rer la justice trahit clairement le nom de I’assassin ? ae

« Quel autre motif vous empécherait de parler que la crainte de livrer votre mari a la cour d’assises ? .

« Vous avez été témoin du crime. Si le coupable n’était pas Roger Laroque, il y a longtemps que, de vous-méme et sans vous faire prier, vous vous seriez mise a ma disposition pour tous les renseignements qu'il m’aurait plu de vous demander. Je m’attendais a votre silence. Et ce silence est la condamnation de votre mari. »

I] avait raison. Ce qu'il disait était logique.

‘ Elle se trouvait dans une atroce et inextricable situation.

Ou bien elle parlerait, et alors elle accusait Roger 1...

Ou bien elle se tairait, et son silence l’accuserait toujours !...

Pas d’issue... pas de fuite possible !...

Cet homme la tenait, tenait son cceur et la torturait a son aise...

« I] y a plus, fit M. Lacroix, poursuivant sans pitié ses déductions. Votre mari vous fait horreur, mais vous avez compassion de lui, en souvenir de votre amour —, vous avez compassion de lui et vous: voulez le sauver, parce qu'il faut, a tout prix, que vous épargniez a votre fille l’ignominie d’un peére assassin !... Alors, que faites-vous, ?... Vous niez |’évidence, en prétendant, devant votre femme de chambre, n’avoir point entendu de deétonation. Et vous essayez méme, par un subter-

fuge dont votre désespoir explique-la naiveté,

vous essayez, dis-je, de créer un alibi 4 Roger Laroque. »

Henriette répondait, avec la méme obstination,

avec le méme entétement, voulant nier malgré tout Sea

« Le passé de mon mari témoigne de sa probité. Un honnéte homme ne devient pas ainsi assassin du jour au lendemain, sans motifs. Vous pouvez l’accuser, l’arréter, le traduire en cour d’assises. Personne ne vous croira. I] ne se trouvera personne pour le condamner.

— Assassin .sans motifs, dites-vous ? Connaissiez-vous l'état des affaires de votre mari ?

— Assurément. Sans étre riches, nous sommes dans une aiSance qui nous permet de vivre trés largement et sans souci de l'avenir.

— Détrompez-vous. Laroque était, il y a deux jours, a la veille de faire faillite. Il est bien invraisemblable que votre mari ne vous ait pas mise dans la confidence de ses embarras financiers.

— Si invraisemblable, monsieur, que je ne puis y ajouter foi. Mon mari avait en moi la plus grande confiance. I] m’aimait..., il m’aime... et il ne m’a rien dit !

— I] ne vous a point parlé non plus du remboursement d'une somme trés importante qu'il était obligé de faire 4 bref délai ?

— Non.

— Vous voyez donc bien qu'il avait des secrets pour vous. Déja, sans doute, il préparait

le te

ROGER - LA- HONTE w

son crime et s’entourait de toutes les précautions possibles. S’il vous avait entretenue de ce remboursement qui ne s’éléve pas 4 moins de cent quarante mille francs, vous comprendriez la géne de ses affaires — et si je vous disais a qui ces cent quarante mille francs ont été payés, vous hésiteriez peut-étre désormais a le défendre... »

Elle avait peur de comprendre.

Et pourtant, qu’était-ce qu’une. preuve de plus ajoutée a ce qu'elle savait, a ce quelle avait vu? © Cet interrogatoire la fatiguait horriblement.

Elle avait tiré son mouchoir et elle s’essuyait fréquemment les mains et le front. Une rougeur violente lui briélait les pommettes.

Ses lévres étaient séches et elle les humectait fréquemment du bout de la langue.

Elle se taisait...

Elle cherchait quelque raison nouvelle, quelque argumentation supréme, en son esprit affolé, mais ne trouvait plus rien.

« Vous ne me le demandez pas, fit M. Lacroix impitoyable... je vais quand méme vous le dire... Le créancier de votre mari était justement Larouette et c’est le soir méme du remboursement de cette créance si fatale a la fortune de votre mari, que Larouette a été assassiné. Ai-je besoin de vous convaincre encore ?... Non... Je souffre beaucoup de l’angoisse ot je vous vois... Et cependant, je n’en ai pas fini de vous torturer... Je vais étre obligé de me rendre chez vous, d’y faire une perquisition minutieuse, enfin, madame, je

Meee ROGER -LA- HONTE

vais étre obligé, en votre présence, d’entendre, d’interroger votre fille Suzanne. »

Elle eut un geste d’horreur, mais elle ne dit pas un mot.

Elle n’aurait pu. Elle n’avait plus de forces. Elle étouffait.

Elle se renversa dans le fauteuil ot elle était assise et ferma les yeux.

« Pauvre femme! » murmura M. Lacroix, pris d'une pitié profonde.

I] plaignait en elle l'avenir encore plus peutétre que le présent.

D’ORDINAIRE, Suzanne passait ses journées, par ce gai soleil, 4 courir dans le jardin aprés les papillons, a cueillir des bouquets pour la salle a manger, a arroser les fleurs, les salades et les plates-bandes rouges de fraises, avec le cocher qui s occupait de jardinage.

On la voyait partout, riant et sautant, la figure animée par la chaleur, les yeux brillants, les cheveux sur le front et son chapeau de paille descendu dans le dos, retenu au cou par un ruban bleu.

Elle était la joie de la maison qu'elle emplissait de rires et de chansons.

La villa semblait en deuil quand on n’entendait pas, quelque part, la-jolie voix cristalline de la petite qui fredonnait :

En passant devant une église

Ou les prétres chantaient,

Et, dans leur joli chant, disaient :

« Alleluia, alleluia. »

Moi, je croyais qu’ils disaient :

« Le diable est la! »

Et moi, je m’enfuyais Tout béte que j’étais...

Et comme, depuis deux jours, Suzanne n‘était pas venue au jardin, la villa était triste.

Elle avait voulu rester dans la chambre de sa mére, n’essayant méme pas de se distraire avec ses jouets, ni d’habiller ses poupées, ni d’étudier sa legon au piano.

Henriette la faisait lire, écrire, coudre et tapisser, le matin et le soir — le reste du temps, Suzanne s’amusait, mais, depuis deux jours que sa vie était bouleversée, la pauvre femme ne songeait plus a ces douces et maternelles occupations —, et l’enfant, de son cété, dont tous les nerfs vibraient d’épouvante, eit été incapable de s’appliquer et de travailler.

M. Lacroix avait accompagné Henriette jusqu’a la villa, et il était monté avec elle.

Au salon, ow il resta, elle dit d’une voix bréve :

« Ainsi, vous voulez parler 4 Suzanne ? Vous voulez |’interroger ?

— Il le faut. Je dois arriver a la vérité, dans l’intérét de la justice...

— Mais savez-vous bien que si mon mari, contre toute invraisemblance, était coupable, ce serait horrible ce que vous allez faire 1a... obliger une fille, une enfant 4 accuser son pére !...

— Non pas. Souvenez-vous que je recherche la vérité, de quelque cété qu'elle se rencontre. Ma joie serait grande de trouver M. Laroque innocent. Et si j’interroge votre fille, ce n'est pas

dans l’espoir — ce serait affreux comme vous le dites —, qu'elle accusera son pére, mais c’est avec le secret désir que sa déposition |’innocentera.

— Suzanne est délicate... nerveuse... fort impressionnable... Sa santé n’est pas et n’a jamais été trés robuste... Epargnez-lui une aussi cruelle fatigue... ‘

— Je vous promets d’user de tous les ménagements. »

Elle baissa la téte, découragée et lentement se dirigea vers sa chambre...

Suzanne était la, debout, qui avait tout entendu.

Elle tendit les bras a sa mére. Celle-ci la serra contre sa poitrine, dans une étreinte convulsive.

Et, en la couvrant de baisers, elle lui redit encore tout bas, a loreille :

« Souviens-toi !... Souviens-toi !... »

Elles rentrérent toutes deux au salon.

« Va, dit la mére a l’enfant en lui montrant le commissaire, va auprés de ce monsieur qui veut te parler et réponds bien a ce qu'il te demandera. »

Suzanne avanga sans timidité et vint se placer entre les genoux de M. Lacroix qui l’entoura de ses bras et lui mit un baiser sur le front.

« Elle ne dira rien. Elle a sa lecgon faite... » murmura le magistrat.

Et, doucement, en la flattant du bout du doigt

sur la joue :

BO ie ROGER - LA- HONTE

« Te rappelles-tu ce que tu as fait avant-hier soir, ma chére petite ? »

L’enfant réfléchit un peu; elle était fort pale et avait les yeux trés fatigués; mais son attitude ne marquait aucune timidité, aucune irrésolution. Elle répondit d’une voix ferme :

« Mais oui, monsieur, je me rappelle parfaitement.

— Et veux-tu me dire ce que tu as fait ?

— J’ai joué au jardin trés tard; j'ai arrosé les fleurs; j’ai cueilli:des fraises, puis j’ai fait un gros bouquet de roses que j'ai mis sur la table de la salle 4 manger; j’ai joué aussi avec une grande poupée que mére m’avait donnée le matin parce que c était l’anniversaire de ma naissance... j'ai eu sept ans avant-hier, monsieur... je l’ai déshabillée, ma poupée, et lui ai refait, avec mére, une belle robe de satin bleu et je lui ai arrangé aussi un chapeau... Voila, monsieur...

— Mais le soir, mon enfant, tout a fait dans la soirée ?

— Je n‘ai rien fait. Je suis restée prés de mére qui mia fait répéter mon compliment pour papa... mais je ne le lui ai dit que le lendemain parce que... papa est revenu tard... et je me suis couchée dans le lit de mére... avant son retour...

— Tu oublies beaucoup de choses...

— Peut-étre bien... quoi donc ?

— Tu t’es couchée trés tard... beaucoup plus tard qu’a |’ordinaire...

— Crest vrai... et pourtant je ne m’endormais pas... :

— Sais-tu l’heure qu’il était ?

— Je ne sais pas, non, monsieur, mére le dira peut-étre...

— Mais avant de te mettre au lit, tu étais au balcon.

— Avec maman, oui, monsieur...

— Et, du balcon, qu’est-ce que tu as vu dans la rue ?

— Rien.

— Tu n’as pas vu un homme, celui-la méme que tu attendais, ton pére ? Tu ne l’as pas vu entrer dans la maison du voisin ?... »

La voix de Suzanne se fit un peu plus tremblante }

« Non, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire !...

— Souviens-toi bien, mon enfant, tu as méme appelé ton pére, en battant des mains, parce que tu étais heureuse de le revoir... Et tu sais bien que tu as dit aussi : « Tiens, pére qui va chez le « voisin !... » Et, un instant aprés, tu as entendu un coup de feu : Pan! qui a dd te faire beaucoup de peur ?... Voyons, raconte-moi la vérité, mon enfant...

— Mais, monsieur, je ne me souviens pas d’avoir dit tout cela.

— C’est un mensonge... et ce n’est pas beau de mentir... On a dd te dire cela souvent... Quand tu étais plus petite et que tu mentais... on a du te punir... te mettre en pénitence... Et si je disais a ta mére de te punir... de t'enfermer toute seule dans une chambre noire ?...

— Mére ne me punit jamais que lorsque je l’ai mérité, monsieur. »

Et la courageuse enfant regardait sa mére avec une tendresse infinie. ©

M. Lacroix se leva et fit quelques pas dans le salon, assurant du bout du doigt, coup sur coup, a deux ou trois reprises, ses lunettes sur son nez.

Assurément, il était ému par cet interrogatoire étrange —, dramatique — le seul peut-étre de ce genre qu'il ferait dans sa carriére de magistrat.

Et s'il entrait un peu de désappointement dans cette émotion, il y avait surtout de ]’admiration pour cette enfant fréle et délicate, a ]’énergie de laquelle il se heurtait, sans pouvoir la briser.

Quelle femme elle serait plus tard, cette fillette... vraiment forte... et quelle mére, vraiment digne du nom de mere!

Henriette s’était assise auprés de la fenétre. Lacroix lui tournait le dos, et, comme il avait pris Suzanne sur ses genoux, l’enfant, tout en répondant a ses questions, pouvait voir sa mére.

Celle-ci dévorait sa fille de son regard anxieux...

Elle sentait bien qu'elle vivait toute sa vie, en ces quelques secondes... La vie s’use vite a de pareils drames...

Elle écoutait parler Suzanne... ne respirant pas... et contraignant les convulsions de son coeur de ses deux mains crispées.

Et le soleil ruisselait dans le salon, en une longue bande de lumiére qui passait a travers les la-

mes des persiennes ot se jouaient des myriades d’atomes invisibles de lair...

Et les oiseaux pépiaient et se bataillaient dans les feuilles des marronniers du jardin de Larouette.

« Madame, dit tout a coup Lacroix, je vous serais obligé de me laisser un moment seul avec votre fille...

— Quoi, monsieur, vous voulez ?

— Oui, madame... De votre chambre, dont la porte est ouverte, vous pourrez, du reste, enten- ~ dre ce que je lui dirai. »

Elle se dressa, chancelante. En passant aupres de sa fille, elle se pencha et lui mit un baiser dans les cheveux. J

Elle lui dit encore son éternel mot, son éternelle priére :

« Souviens-toi! »

Puis marchant et se tenant debout par je ne sais quelle force instinctive — car elle ne sentait plus ses jambes —, elle traversa le salon sans plus se retourner et rentra dans sa chambre.

Lacroix restait seul avec Suzanne. .

I] vint se rasseoir ot il était tout a l'heure et l’attira de nouveau sur ses genoux; mais l'enfant résista et se tint debout pres de lui.

L’expression de son regard avait changé.

Il y avait maintenant de la crainte.

Sa mére partie, elle avait peur.

Et ses grands yeux effarés ne quittaient pas la porte de la chambre derriére laquelle elle venait de voir disparaitre Henriette...

« En t’obstinant a ne rien dire, mon enfant, reprit M. Lacroix, tu peux faire beaucoup de mal a ton -pére... Pourquoi ne me dis-tu pas la vérité ?... Tu vois cependant que je la connais ?... Victoire m’a tout raconté... Elle t’a vue au balcon, elle t’a entendue appeler ton pére... et t’étonner, tout haut, de le voir pénétrer chez le voisin... Ce que Victoire m’a dit, pourquoi ne me le répétes-tu pas ?... Qui t’en empéche ? Qui crains-tu ?...

— J’ignore ce que vous voulez de moi et pourquoi vous m’adressez toutes ces questions... Je ne puis vous dire ce que je ne sais pas... Faites venir mére et dites 4 mére de m’interroger...

— I] ne faut pas croire, mon enfant, que je te veuille causer du chagrin, je suis ton ami.

Ecoute-moi bien et laisse-moi expliquer a ta jeune intelligence ce que je veux et pourquoi je te parle ainsi... »

Il essaya encore de la mettre sur ses genoux, mais elle se raidit.

« Il y avait un homme, A4gé et sans défense, car il n’était pas robuste, qui demeurait la, dans cette maison qui fait face a la vétre. On l’a tué, ce pauvre homme. Et tout le monde me dit que tu as vu celui qui l’a tué. Or, c’est un trés grand crime, vois-tu, cela... et qui mérite une punition... Si l'on avait tué ta mére, ne voudrais-tu pas qu'on punit celui qui l’a tuée ? »

Suzanne se retenait pour ne pas pleurer.

Le commissaire de police s’en apercut.

Il sentait fondre, pour ainsi dire, sous sa

main, cette énergie dont Suzanne, jusqu’a ce moment, avait fait preuve.

Elle eut un brusque mouvement pour se dégager, s’éloigner de cet homme, courir a sa mere.

Il ne voulut pas lui laisser le temps de se remettre...

« Tu le connais donc, que tu ne veuilles rien dire ? Car autrement, tu parlerais. Et si tu le connais, si tu te tais, c’est qu’il est de tes amis ? Alors, qui cela peut-il étre ? »

Elle avait les yeux gonflés de larmes.

Elle ne pleurait pas encore, mais les sanglots lui montaient a la gorge, et comme ces sanglots | l’étouffaient, son visage, tout a l’heure si blanc, se colorait de plaques roses, par places, et ses yeux s’enflammaient.

« Ainsi, je me trompe ? II] n’est pas de tes amis ?... Alors, si tu ne le connais pas... si c’est un homme que tu n’as jamais vu... Pourquoi gardes-tu le silence ?... Il faut me le dire, mon enfant... Du moment que tu ne l’aimes pas, celui qui a tué ce vieux Larouette, du moment qu'il n’est pas de tes amis, pourquoi te retiens-tu de parler ?

— Oh! monsieur ! monsieur ! » fit l’enfant.

Et elle ne put dire que cela.

Ses larmes coulaient.

Elle éclatait en sanglots.

Son corps fréle était tordu par des spasmes nerveux...

M. Lacroix hésita. I] se trouvait cruel.

Mais son désir de connaitre la vérité était si grand qu'il fit un dernier effort et renouvela ses instances.

« Est-ce ta mére qui t’a ordonné le silence ? Oui, n’est-ce pas ? Ta mére a eu tort, mais si cela est vrai, je ne demande plus rien, car je comprends que tu ne veuilles pas désobéir a ta mere. Réponds seulement 4 ceci et je te tiens quitte de tout : « Est-il vrai que ta mére t’ait fait promet- « tre de ne rien dire ? »

Ses sanglots seuls, et ses torrents de larmes, répondaient.

« Ecoute, chére petite, je serai franc avec toi. Je ne veux pas de mal a ton pére. Et toi tu I’aimes bien, ton pére, n’est-ce pas ?... Dis-moi que tu l’aimes... »

Mais elle était incapable de parler.

« Tu l’aimes, j’en suis sar. Eh bien, il y a de vilaines gens qui prétendent que c’est lui qui a pénétré, dans la nuit d’avant-hier, chez votre voisin Larouette pour le tuer et lui prendre son argent. Si cela était prouvé, tu ne reverrais plus ton pere... Mais si cela est faux, ton pére te sera rendu bient6t et tu pourras toujours l’embras- ser, le caresser, grimper sur ses genoux, lui tirer la barbe, et chercher dans ses poches les jouets qu il te rapporte de Paris... Tu m’écoutes ?...

— Qui... oui, monsieur! dit-elle entre deux sanglots.

— Il dépend de toi que ton pére revienne tout de suite.. Tu as vu l'homme qui a tué Larouette... Si c'est ton pére... ne me le dis pas,

mon enfant... si ce n’est pas lui, ne crains pas de parler !...

— Je ne sais rien, monsieur... je n’ai rien vu... pourquoi me faites-vous tant de chagrin ? »

Le commissaire de police la meee longtemps en silence.

I] lui tenait les deux mains et l’avait éloignée un peu de lui pour la mieux voir...

Les larmes descendaient en ruisseaux intarissables le long du visage de la fillette, s’arrétaient

, au coin des lévres puis tombaient.

Elle pleurait debout, la téte droite, sans songer a se cacher...

M. Lacroix était trés trouble.

Tout 4 coup avec une sorte de geste de colere,

il attira l'enfant, lui prit le front dans ses deux

mains et l’embrassa sur les yeux, comme pour y refouler les larmes qu'il avait fait verser.

« Je t’ai causé du chagrin et je t’en demande pardon, chére enfant! dit-il 4 mi-voix... Va retrouver ta mere. »

Et Suzanne, pleurant toujours — mais sortant victorieuse de cette lutte poignante —, alla rejoindre Henriette dans sa chambre.

« Sa. lecon était faite, je l’avais deviné! » se dit Lacroix.

A ce moment, on frappa au salon. Deux hommes entrérent.

C’étaient les agents dont nous avons parlé, Tristot et Pivolot.

Ils venaient apprendre a Lacroix qui leur avait donné rendez-vous a Ville-d’Avray que, le matin

méme, Roger Laroque avait été arrété dans son bureau de la rue Saint-Maur et interrogé séance tenante par un commissaire aux délégations judiclaires.

Nous raconterons tout a l’heure cette arresta-

tion. ; Profitant de la présence des deux agents a la villa Montalais, le commissaire de police procéda a une perquisition dans le cabinet de Laroque et dans sa chambre a coucher. |

Cette perquisition ne fut pas inutile, car elle amena la découverte, dans un placard d’une petite piéce servant de cabinet de toilette, des vétements dont Laroque était couvert la nuit du crime : le pardessus de couleur gris pale, avec sa pelerine; un pantalon brun au bas duquel on constata une déchirure; le chapeau gris, haut de forme, a large bande noire, bossué et sali.

Tristot et Pivolot, mis en campagne depuis la veille, savaient comment Roger Laroque était vétu le jour ot fut assassiné Larouette et reconnurent les vétements sans hésiter.

Du reste, Lacroix interrogea aussit6t Mme Laroque.

« Ce pardessus, ce pantalon, cette redingote et ce chapeau sont bien ceux que votre mari portait avant-hier ?

— Oui, monsieur, je les reconnais.

— Votre mari vous a-t-il expliqué pourquoi son pardessus était ainsi fripé... son pantalon déchiré... son chapeau bossué ?... »

Elle fit un signe négatif.

« Avez-vous, demanda M. Lacroix, les clefs du secrétaire et des tiroirs du bureau ?

— Je les‘ai, oui, monsieur.

— Voulez-vous me les préter ?... Cela m’évitera la peine de mander un serrurier et de faire forcer les serrures...

— Les voici, monsieur. »

Et la jeune femme tendit un trousseau de clefs.

Les trois hommes fouillérent les tiroirs. Ils s’'emparérent de quelques valeurs, actions ou obligations, titres de rente et billets de banque...

Dans un des tiroirs du bureau, M. Lacroix trouva un revolver.

« Oh! oh! murmura-t-il... voici quelque chose d’intéressant. »

C’était une arme de petit calibre —, un revolver de poche, a poignée d'ivoire et assez richement damasquiné.

Cette arme, Henriette l’avait vue, quelques minutes aprés l’assassinat de Larouette, entre les mains de son mari...

Elle avait vu son mari l’armer, la considérer

avec une sorte d’effroi — ainsi que doivent faire

les désespérés de la vie, quand ils veulent en finir —, elle l’avait vu, déboutonnant sa redingote, appuyer le revolver sur son cceur...

Puis, il avait été lache devant le suicide...

M. Lacroix avait fait jouer la batterie et il remarqua qu'un coup avait été tiré; une cartouche manquait; il n’en restait que cinq sur les six.

En méme temps, le canon prouvait que l'on avait tiré tout réecemment.

M. Lacroix retira une des cartouches et, avec son canif, en fit sauter la balle; celle-ci était de la méme grosseur que la balle extraite par le médecin de la poitrine de Larouette.

« S’i]l m’était resté un doute, voila qui me convaincrait », se dit-il.

Et il glissa le revolver dans sa poche.

La suite de la perquisition ne fit rien découvrir d’intéressant.

Les trois hommes sortirent, emportant vétements, revolver et valeurs.

Sur le point de partir, M. Lacroix dit a Mme Laroque

« Nous serons obligés de revenir ce soir, vers dix ou onze heures, pour une expérience que je veux faire, ayez l’obligeance de nous attendre. »

Henriette inclina le front sans répondre.

Elle se laissait aller, 4 présent, sans force et sans résistance, au torrent qui l’emportait.

Vers onze heures du soir, en effet, Lacroix revint.

I] était accompagné par Tristot et Pivolot.

I] sonna a la villa. Comme les domestiques étaient couchés, ce fut Mme Laroque elle-méme — elle attendait — qui vint ouvrir.

Que voulaient ces hommes et quel était leur but ?

Elle se l’était bien demandé, mais sans deviner.

Et puis, que lui importait ?

C’était une torture de plus, sans doute ?...

Mais on ne la ferait jamais plus souffrir qu'elle n’avait souffert depuis deux jours...

Depuis le matin, méme, depuis son interrogatoire dans le bureau de M. Lacroix — et surtout depuis l’interrogatoire de sa: fille —, ses nerfs, en révolte jusque-la, s’étaient pour ainsi dire assoupis, et, pareille A -ces névrosées qui ne trouvent un peu de calme que dans la morphine, elle était tombée dans une sorte d’hébétude physique et morale qui engourdissait sa douleur.

Ni l’un ni l’autre des agents n’était entré dans la villa avec le commissaire de police.

Ils étaient restés en bas tous les deux.

M. Lacroix monta. Au salon, il dit :

« Je vous demanderai la permission, madame, de pénétrer dans votre chambre... Oh! pour quelques minutes seulement...

— Que voulez-vous donc faire ?

— Vous allez le voir. Excusez-moi de mon importunité et de mon indiscrétion... I] ne s’agit que d’une expérience... »

Et il entra dans la chambre.

Suzanne nétait pas encore couchée. Elle n’avait pas voulu, malgré les sollicitations de sa mere, quand elle avait appris que le commissaire de police devait revenir.

« Oh! mére, mére, avait dit la pauvre enfant en entourant la jeune femme de ses bras tremblants, protége-moi contre cet homme...

Défends-lui de me parler... Il me fait peur... »

Lorsqu’elle vit Lacroix, elle recula jusqu’au fond de la chambre.

Le commissaire de police alla ouvrir la fenétre et passa sur le balcon.

La nuit était splendide.

Le ciel était parsemé d’innombrables étoiles qui semblaient comme autant d’yeux fixés sur ce coin de terre inconnu ot, depuis deux jours, habitaient la tristesse et le désespoir.

Le calme était si grand, qu'il n’y avait méme pas un souffle dans les arbres.

Pas une feuille ne bruissait dans la forét.

On entendait seulement, mais trés loin, 4 |’autre bout de l’étang, un violon et un piston qui faisaient danser une noce d’ouvriers dans une guinguette du bord de l'eau.

Selon, sans doute, que les portes et les fenétres de la guinguette s’ouvraient ou se fermaient, la musique arrivait, plus bruyante ou plus sourde, jouant le quadrille d’Orphée aux Enfers...

En face, la maison de Larouette, morte et deserte: depuis l’assassinat, parut s'animer tout a coup et vivre.

Devant la fenétre ouverte de la chambre de la victime, une ombre s’agita.

La lumiére d’une bougie, placée sur la table, éclaira soudain la scéne, tout le théatre-. du crime.

Lacroix, alors, vint prendre Suzanne par la main.

eres : m~

La petite eut une convulsion des membres et retira les bras.

« Maman, maman, dit-elle, je ne veux pas, je ne veux pas. »

Henriette, machinalement, s’était approche du balcon, ne devinant pas ce que restait a faire la M. Lacroix.

Mais, brusquement, ayant vu, elle comprit, elle

laissa échapper un cri d’horreur.

« Non, vous ne ferez pas cela, dit la malheureuse femme, en se jetant entre Suzanne et M. Lacroix, ce serait atroce, ce serait odieux... et cela ne vous est pas permis... C’est assez de nous — torturer depuis deux jours, comme vous le faites... Vous étes chez moi, dans ma chambre, et jai le droit de vous chasser... Allez-vous-en... allez-vous-en... »

Elle était dans une agitation voisine de la folie.

Elle se reculait devant Lacroix, serrant Su-

zanne contre elle, cachant dans sa robe le visage

terrifié de |’enfant...

« Mais, madame, réfléchissez, disait Lacroix...

— Je vous ai dit que ma fille était malade. I] faut avoir pitié d’elle... une trop forte émotion pourrait la tuer, tellement elle est impressionnable et nerveuse... Ayez pitié d’elle, monsieur... Enfin, que voulez-vous donc obtenir ?... Que voulez-vous de moi ?... Qu’avons-nous fait ?

-Qu’espérez-vous ?... Pourquoi, depuis deux

jours, étes-vous entré de force dans notre vie et

by

ne nous laissez-vous plus un instant de repos ?

Un crime s’est commis prés de nous... Est-ce donc la faute de ma pauvre petite fille ?...

Est-ce donc ma faute, 4 moi ?... Vous outrepassez votre devoir... Votre zéle vous emporte trop loin. La chambre d’une femme devrait vous étre sacrée... Et ce qui devrait vous étre plus sacré encore, c’est l’innocence de cette enfant, ce sont ses terreurs, ce sont ses larmes... Allezvous-en, vous dis-je... J'ai le droit de vous ordonner de partir, et je me, veux pas que vous restiez ici plus longtemps. »

Elle s’emportait; elle allait se trahir peut-étre, car elle n’était plus capable de feindre encore, tant son esprit était en désordre.

Un mot trés froid du commissaire de police la rappela a la raison :

« Puisque votre fille et vous, prétendez n’avoir rien vu du meurtre de Larouette, comment devinez-vous que nous voulons reconstituer la scéne du crime ?... »

Elle se tut, baissant le dos, comme si, dans un acces de fiévre chaude, elle avait regu une douche d’eau glacée sur la téte.

Puis — aprés un moment —, d’une voix faible et suppliante :

De grace, monsieur.... par pitié, laisseéznous. »

Lacroix avait pris doucement Suzanne par la main. I] disait :

« Puisqu’elle n’a rien vu, d’ot vient sa frayeur ?... Et pourquoi ne veut-elle pas monter avec moi sur le balcon ?... »

Suzanne, tout a coup, s’éloigna de sa mére et la regarda en face. Et ce regard consolait la pauvre femme et disait clairement :

« Ne crains rien. Je te comprends. Je suis forte f.:.<»

Et elle se laissa entrainer sur le balcon.

Au loin, dans la guinguette de |’étang, on entendait toujours le quadrille d’Orphée aux Enfers.

La lune brillait, éclairant presque nettement, tant la nuit était pure, les moindres détails de la rue.

En face, dans la petite chambre meublée d’acajou, comme au soir méme du crime, un homme était assis devant son secrétaire ouvert et faisait mine de compulser des papiers.

Cet homme, qui occupait la place de Larouette, c’était l’un des agents, Tristot.

Derriére lui, sur la table qui occupait le milieu de la piéce, une bougie brilait dans un chandelier de faience, la méme bougie qui avait éclairé le crime.

Lacroix toucha du doigt Venaule de Suzanne.

« Regarde, mon enfant, dit-il... et, si tu as vu, tu te souviendras !... »

Soudain, apparut dans la rue un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau haut de forme, de couleur grise, bordé d’un large ruban noir — la lune permettait de distinguer ces choses —, et vétu d’un pardessus gris a pélerine.

Cet homme, c’était l’autre agent, Pivolot; le vé-

“eon

tement et le chapeau étaient ceux de Roger Laroque, le soir du crime.

Il traversa les marronniers et pénétra chez Larouette.

Un instant aprés, il entrait doucement dans la chambre ot Tristot travaillait, sans defiance, a son secrétaire.

Mais, tout a coup, Pivolot ayant remué une chaise, Tristot se retourna, l’apercut, et les deux agents firent mine de se jeter l’un sur l'autre; car, d’aprés la déposition du médecin, la posture © du cadavre, |’état des lieux, Lacroix n’avait pas eu de peine a reconstituer la scene du meurtre.

Et l’on voit qu'il ne s’était pas trompé.

« On distingue parfaitement, murmura le commissaire de police. Il est évident pour moi qu'une personne placée ici au moment de I’assassinat, devait ne perdre aucun détail; or, comme Mme Laroque et sa fille se trouvaient — Victoire l’affirme —, sur le balcon, il est facile de conclure qu’elles ont tout vu... »

I] avait tenu, tout le temps de cette scene, Suzanne par la main.

I] espérait surprendre un tressaillement —, a l’apparition surtout de l’agent vétu des habits de son pere.

Mais la main brtilante de l’enfant était restée inerte dans la sienne.

Pas un geste, pas un tressaillement, pas une contraction !

I] se pencha sur elle et la regarda de trés prés.

Alors, il vit qu'elle avait les yeux si obstiné-

Fs ‘

ment fermés et avec tant de force, que les paupieres formaient sur eux mille rides.

Elle avait voulu ne rien voir, et elle n’avait rien vu !

« Sublime enfant ! murmura le magistrat, elle m’a vaincu.... »

La-bas dans la guinguette, le piston et le vio- © lon jouaient toujours Orphée aux Enfers.

Ils attaquaient maintenant la « chaine des da- MeS25.) »

“aed

Nous allons remonter, dans notre récit, de quelques heures en arri¢re et nous suivrons Roger depuis le moment ow il avait quitté le bureau provisoire du commissaire de police, 4 la mairie, ot il venait de parler du remboursement fait par lui, la veille, 4 Larouette.

Roger, d'un pas alerte, et sans autrement s’occuper de cet incident, avait gagné la gare de Ville-d’Avray, et pris le train de neuf heures.

Environ une demi-heure apres, il était a Paris.

I] se rendit 4 pied rue Saint-Maur ot étaient ses ateliers.

Ceux-ci occupaient un assez grand corps de batiment, au fond d’une cour dont les deux cétés, a droite et 4 gauche, rapprochés de la rue, comprenaient les bureaux, la caisse, le cabinet de Laroque, les surveillants et le portier. Le tout était séparé de la rue par un mur coupé, au milieu, par une grille en fer forgé, aussi solide qu'elle était élégante et de fort riche travail.

Aprés étre passé a son cabinet et avoir jeté un

aoa

rapide coup d’ceil 4 sa correspondance, Roger Laroque sonna.

Un garcon entra :

« M. Guerrier est a la caisse ? demanda-t-il.

— Qui, monsieur, M. Guerrier est méme arrivé avant l’ouverture des bureaux.

— Priez-le de venir dans mon cabinet. »

Le garcon sortit et, cinq minutes aprés, la porte s’ouvrait de nouveau et livrait passage a un tout jeune homme a l’air droit et franc, a mine intelligente, grand, mince et distingué.

C’était Jean Guerrier, le caissier de la maison.

« Asseyez-vous, Jean, dit Roger en lui indiquant une chaise, et aprés lui avoir cordialement serré la main. Qu’y a-t-il de nouveau ?

— Hélas! monsieur, dit le caissier avec tristesse, la situation ne s'est pas modifiée depuis hier. Nos affaires ne se sont pas relevées, vous le savez mieux que moi, depuis la guerre avec la Prusse. Cependant, nous sommes sortis, a plusieurs reprises, de crises dangereuses et nous avons fait face 4 tous nos paiements, a toutes nos fins de mois. Par malheur, je crains fort que ce- maudit remboursement, que nous avons été contraints de faire, ne soit cause de notre perte. I] nous fallait, pour demain, environ cent quatre-vingt mille francs. Le remboursement a Larouette nous en a pris a peu pres cent quarante-cing mille. Les cent mille francs que vous m’avez rendus hier matin, en arrivant, ne comblent pas le déficit. Et je ne vois pas trop comment nous ferons demain. Ah! si nous pouvions

ni tn allan

‘ee

payer demain nos échéances et nos ouvriers !... Cela nous donnerait du temps.

— Oui, fit Laroque avec calme, cela serait du répit et le salut, car la situation n’est pas désespérée... nos commandes sont importantes, et quelques semaines sufhraient pour nous permettre de terminer nos machines. Celles-ci livrées, c'est de l’argent a bref délai, c’est de |’avance, c'est la tranquillité pour le lendemain et la possi-bilité d’entreprendre d’autres travaux.

— Vous connaissez, monsieur, toute l’affection que je vous porte et tout mon dévouement. Je suis attristé par votre désespoir autant que par un malheur personnel. .

— Je le sais, mon ami, et j’ai pleine confiance en vous.

— Avez-vous frappé 4 toutes les portes ?

— A toutes. Et je les ai trouvées fermées. Sur la place de Paris, les mauvaises nouvelles se répandent vite, et il n'est peut-étre pas 4 cette heure un patron d’atelier ou un chef d’usine qui ne s’'attende a voir annoncer prochainement ma faillite. Dans ces conditions et avec la menace d’un pareil dénouement, les bourses se ferment. C’est lorsqu’on n’a pas besoin d'argent que l’on vous en offre, et que les mains se tendent.

— De telle sorte qu'il n’y a plus d’espoir ? »

Roger ne répondit pas tout de suite. Puis il se mit a rire :

« Voyons, mon brave gargon — dit-il en se levant et en allant prendre les deux mains de

Guerrier —, regardez-moi bien en face et ditesmoi si vous me trouvez la mine d’un homme qui va se tuer...

— Ma foi non, monsieur... et j’ose presque espérer...

— Osez, Guerrier, osez, je vous le permets... »

Alors, le jeune homme, riant, épanoui, dans un élan cordial :

« Vous avez complété la somme qui nous manque ?

— Oui...

— Cinquante mille francs ?... dit le caissier, avec un geste d’inquiétude.

—-Cinquante mille... Et les voici! »

Et, de son portefeuille, des poches de sa redingote, Laroque tira un par un, deux par deux, dix par dix, des billets de banque de cinquante francs, de cent francs, de mille francs.

Guerrier les prenait au fur et 4 mesure. Quand Laroque eut tout donné :

« Le compte est facile, n’est-il pas vrai ? dit-il, souriant toujours et comme soulagé d’un poids énorme... Hier matin, une rentrée inespérée me permettait de vous verser cent mille francs... Cette nuit, j'ai joué au cercle, contre mon habitude... j'ai joué par nécessité parce que je n’avais plus que cette chance et que je devais la tenter avant de me briler la cervelle... Et j’ai gagné les cinquante mille francs que vous avez entre les mains... Cela, réuni a ce qui vous reste en caisse, vous permet de payer demain jusqu’au dernier sou...

— Ah! monsieur, je suis bien, bien heureux », dit Guerrier, les larmes aux yeux.

Il ne lui vint pas méme a la pensée de demander a Laroque d'autres détails sur ce gain inespéré du cercle —, pas plus que la veille, a la méme heure, a peu prés, il n’avait songé a interroger Laroque, qui, a peine arrivé rue Saint- Maur, lui jetait, paquets par paquets et d’une main fiévreuse, cent mille francs de billets, de banque.

Il sortit, congédié d’un geste par son patron et Roger, l’air gai, l'oeil pétillant, se mit a bourrer sa pipe. Un bon sourire errait sur ses lévres — et il pensait sans doute a celles qu'il avait laissées, la-bas, a la villa Montalais, toute sa joie et toutes ses amours — car il fredonna, en faisant craquer une allumette, la ronde chére a Suzanne

En passant devant un couvent

Ow les filles chantaient

Et dans leur joli chant, disaient :

« Ainsi soit-il! »

Moi, je croyais qu’elles disaient :

« Oh! l’imbécile! »

Et moi, je m’enfuyais...

Tout béte que j’étais !

Roger Laroque, dans son cabinet, et Jean Guerrier, 4 la caisse, travaillaient depuis une heure.

Roger, aprés avoir lu sa correspondance, ré-

pondait 4 quelques lettres pressées et importantes.

Son visage était trés calme et n’exprimait aucune - inquiétude.

Maintenant qu'il était sir de faire face aux en-

gagements du lendemain, et qu'il avait en caisse ~non seulement les échéances de fin de mois, mais la paie des ouvriers et du personnel de ses bureaux, l’avenir apparaissait moins sombre; il avait été découragé un moment : il renaissait a lespoir.

I] fumait sa pipe avec un air de satisfaction visible : c’était une petite débauche qu'il ne se permettait que tout a fait chez lui, dans |’intimité de son cabinet de travail; dehors, il fumait le cigare; a Ville-d’Avray ou dans son appartement du boulevard Malesherbes, il s’abstenait de tout, a cause d’Henriette, dont la poitrine n’était pas trés forte.

De temps en temps, il s’arrétait d’écrire et il promenait son regard autour de lui, le regard heureux de l’homme qui se retrouve au milieu de la besogne quotidienne qui lui est chére.

Une petite bibliothéque, dans le fond du cabinet, ne contenait que des volumes de science ou de mécanique.

De l’autre cété de la fenétre, qui donnait sur la cour, un grand cartonnier dont tous les cartons étaient bourrés de lettres.

Puis, sur les murs, des dessins 4 l’encre ou de plans de machines.

Par la fenétre entraient les bruits assourdis-

sants des ateliers, des marteaux, des limes, de la vapeur, des roues en mouvement.

C’était un vacarme qu'il aimait; ¢’avait été sa vie depuis son enfance.

Fils d’ouvriers, il avait été apprenti d’abord, et c’était 4 force de courage, de travail et d’intelligence qu'il s’était élevé.

S’il avait eu de rudes débuts, il n’avait cependant pas a se plaindre, car la fortune et le succés avaient répondu 4a ses efforts.

Et le regard qu’il laissait errer sur les dessins de machines qui tapissaient son bureau — succés du passé ou espoirs de l’avenir —, accusait bien hautement, a cette heure, quelle était sa pensée :

« Et j’ai été sur le point de quitter tout cela !... J’ai failli dire adieu 4 ce qui a été le travail et le réve de toute ma vie !... J'ai touché du doigt la ruine ! Heureusement c’était un cauchemar, n’y pensons plus !... »

De son cété, Jean Guerrier était rentré dans le bureau qu’il occupait seul et ot se trouvait, scellée contre le mur, la caisse de la maison.

Il compta les billets remis par Laroque et les classa par sommes.

I] y avait bien cinquante mille francs.

I] les rangea dans la caisse et les inscrivit sur son livre, puis, prenant les feuilles de paie que les surveillants des ateliers venaient de lui apporter, il calcula rapidement ce qu'il faudrait donner a chacun d’eux pour les ouvriers le lendemain.

ee

Ce travail lui prit une heure.

Alors, ayant fini, il fit appeler les trois chefs des ateliers.

Les ateliers Laroque, trés connus a cette époque du tout Paris des affaires et de l'industrie, occupaient environ cent cinquante ouvriers que la maison payait toutes les quinzaines.

Jean Guerrier prit dans la caisse deux liasses de billets de mille francs — de dix billets chacune —, et les remit aux chefs d’ateliers, lesquels étaient chargés de la paie des hommes.

Puis, les surveillants partis, le caissier continua son travail.

I] préparait maintenant la feuille de paie des employés de bureau.

I] fut interrompu dans sa besogne par l’entrée d’un gargon qui s'approcha du caissier d’un air effaré et lui dit a l'oreille :

« Monsieur Guerrier, qu’est-ce qui se passe donc ?... Il y'a quatre messieurs qui viennent d’entrer dans la salle d’attente et demandent a parler a M. Laroque sur-le-champ.

— Eh bien, qu’est-ce que tu vois la de si étrange ? dit Guerrier sans lever le nez de ses registres et continuant d’aligner ses chiffres.

— C’est que, sur les quatre, il y a M. Liénard, le commissaire de police aux délégations judiciaires, et deux types qu'il est facile, 4 leur mine de reconnaitre pour des agents en bourgeois... »

Cette fois le caissier releva la téte.

I] avait légérement tressailli.

« Un commissaire aux délégations, murmura-

t-il. Qu’est-ce que cela signifie ? Préviens M. Laroque et introduis-les. »

A l’annonce de cette visite, Laroque parut trés étonné.

I] avait complétement oublié le meurtre de Larouette et sa déposition du matin chez M. Lacroix.

Il y repensa tout a coup, et vivement fit signe au garcon de faire entrer M. Liénard. I] alla audevant du commissaire et le salua.

« Je devine l’objet de votre visite, monsieur, dit-il, et je vous remercie de vous étre dérangé... Mais, sur une lettre de vous, je serais volontiers passé a votre cabinet...

— Monsieur, dit le commissaire, qui ne voulut point s’asseoir, malgré l’invitation réitérée de Laroque, j'ai amené avec moi un expert en écritures auquel je vous prie de vouloir bien remettre vos livres... »

Laroque redressa la téte brusquement, et avec violence

« Mes livres ? Et de quel droit, monsieur, s’il vous plait ?

— Du droit que me donne la loi. Je vous prie, en méme temps — au besoin je vous somme —, de dire a votre caissier de faciliter le travail de l’expert en donnant tous les renseignements qui lui seront demandés.

— Et si je refuse ?

— Je passerai outre a votre refus. »

Laroque parut faire un énergique effort pour se contenir. :

Sa face, d’ordinaire trés halée, était devenue d’un gris terreux.

Ses yeux brillaient.

I] attendit un long moment avant de reprendre la parole.

« Que désirez-vous, monsieur, et pourquoi cet abus de pouvoir ?

— Ce que je veux, c'est d’abord, le détail des valeurs diverses qui ont constitué la somme de cent quarante-cing mille francs que vous avez remboursée 4 Larouette... Vous n’ignorez pas que Larouette a été assassiné et qu’on n’a pas retrouvé cette somme chez lui... tout fait donc croire quelle lui a été volée le soir méme du jour ow restitution lui en avait été faite dans vos bureaux.

— Il est de mon devoir de vous éclairer sur ce point et vous pouvez faire passer votre expert a la caisse. M. Guerrier le renseignera. Permettezmoi seulement de vous faire remarquer que si vous aviez usé de plus de courtoisie dans votre demande — que je prévoyais et que je juge trés naturelle —, vous m’auriez évité un mouvement ' de surprise et de mauvaise humeur. »

M. Liénard resta froid et ne répondit rien.

Roger passa a la caisse, dit quelques mots a Guerrier et revint.

En méme temps entrait au bureau du jeune homme un petit vieux, tout blanc, l’air futé, sec comme un tas de paperasses, M. .Ricordot, l’expert.

« Monsieur, dit Jean Guerrier, d’aprés ce que

vient de me dire mon patron, la justice désire savoir en quoi consiste le remboursement que nous avons opéré il y a trois jours.

— Parfaitement, or, valeurs ou billets.

— Rien n'est plus facile. Voici quel était, il y a trois jours, c’est-a-dire le 28 juillet, l'état de ma caisse. Nous n’avions, comme vous le verrez, que de l’or et des billets. Ni chéques, ni valeurs. »

I] poussa ses livres tout ouverts devant M. Ri- ‘cordot qui les feuilleta.

« Comme dans le remboursement de Larouette nous n’avons fait entrer ni actions, ni obligations, il sera peu aisé de retrouver la piste du meurtrier. Malgré cela, je puis vous donner une indication plus précise. »

Et, aprés avoir réfléchi quelques secondes, il alla prendre dans un cartonnier un dossier de correspondances, et chercha une lettre.

« Parmi les billets de mille francs qui composaient la majeure partie de la somme restituée, vingt ou trente nous étaient parvenus de province, par lettres chargées, en paiement de différentes factures. Voici ces lettres.

« Elles contiennent les numéros et lettres de séries des billets. Peut-étre cela vous servirat-il ?...

— En effet. Merci. »

M. Liénard entra et resta debout prés de la porte, écoutant. Ce fut a lui, autant qu’a l’expert, que s’adressa Guerrier, lorsqu’il dit :

« Je ne dois pas vous laisser ignorer non plus un signe particulier di au hasard et qui pour-

ae

rait, plus facilement que les numéros, faire reconnaitre certains de ces billets...

— Ah! ah! et quel est ce signe particulier ?

— Au moment ou j’étais en train de compter une liasse de billets de cing cents francs, un employé, en passant devant mon pupitre, a frdlé mon encrier, avec son coude, et l’encre a taché une dizaine de billets, presque tous a la méme place, a droite, la ot il est dit que « l’article 139 « du code pénal punit des travaux forcés a per- « pétuité ceux qui auront contrefait ou falsifié « les billets de banques autorisées par la loi »... « Vous savez le reste.

— Le renseignement est précieux ! » murmura M. Liénard.

M. Ricordot continuait de paperasser. Comme il était trés myope et qu'il avait la manie de ne pas se servir de lunettes, son front touchait presque les alignements de chiffres.

« L’état de la caisse au 28 juillet dernier est conforme a ce que dit ce jeune homme, grommela-t-il. Voyons maintenant aujourd’hui. »

Pendant un quart d’heure le silence régna.

M. Liénard se promenait de long en large dans le bureau —, ou tantdt venait. se pencher audessus de l’expert et parlait bas.

Quant a Guerrier, un peu intrigué et malgré lui mal 4 l’aise, il s’était mis 4 tapoter contre un carreau de fenétre.

Tout a coup M. Ricordot se leva, ferma les registres avec lenteur et attirant le commissaire dans un coin, lui parla longuement 4 | ’oreille.

Puis tous deux rentrérent dans le cabinet de Laroque.

En voila des cachotteries! » murmura le caissier, se rasseyant a sa place.

M. Liénard disait, 4 ce moment, 4 Laroque :

« M. Ricordot vient de parcourir vos livres. II y a vu ce qui, je me hate de le dire, était connu de nous, que vos affaires étaient fort mauvaises en ce moment et qu’avant-hier, hier méme encore, vous ne deviez guere compter que sur un hasard pour vous tirer d’embarras.

— Cst vrai, monsieur, dit Laroque avec tristesse, j'ai failli suspendre mes paiements. Mais aujourd’hui je suis sauvé.

— En effet, M. Ricordot a remarqué sur votre livre de caisse, a la date d’hier, la rentrée d’une somme importante... Cent mille francs... et a la date d’aujourd’hui méme, la rentrée d’une autre somme de cinquante mille, toutes deux versées par vous, sans autre indication de provenance...

— C’est l’exacte vérité, dit Laroque. Ou voulez-vous en venir’?

— M. Laroque — fit le commissaire aprés une pause —, veuillez répondre franchement et sans hésitation aux questions que je vais vous faire...

— Vous pouvez compter sur ma franchise, monsieur, dit Roger avec simplicité et noblesse, je n'ai de ma vie menti !...

— D’ow viennent les cinquante mille francs que vous avez versés ce matin méme a votre

caisse ?

Bs itis TP as ee. e « ae D

Rie ste ROGER - LA- HONTE

— Je les ai gagnés cette nuit, au baccara du Cercle du Commerce.

— Bien, nous vérifierons... Et les cent mille francs dont votre livre de caisse porte la mention, a la date d’hier, 29 juillet ?

— Ces cent mille francs m’ont été remboursés par... »

Il s’arréta brusquement, comme si tout 4 coup une main d’acier s’était crispée autour de sa gorge... l’empéchant de parler...

I] était debout.

L’effet fut si soudain, si foudroyant qu'il s’écroula sur une chaise... et que de grosses gout- ‘tes de sueur perlérent a son front...

« Mon .Dieu! Mon Dieu! murmura-t-il...

qu allais-je dire la ? »

Le commissaire aux delegations l’observait attentivement

« Je vous réitére ma question, dit-il, que vous semblez n’avoir pas entendue. D’ou proviennent les cent mille francs que vous avez versés hier a la caisse et dont vos livres portent mention ?... »

Roger Laroque essuya son front avec ses doigts.

« Je vous l|’ai dit, monsieur, fit-il d’une voix sourde... d’un remboursement...

— Une personne vous les devait et vous les a rendus ?

— Justement.

— C'est fort possible. Quel est le nom fae cette personne ?

— Peu vous importe. Je trouve votre curiosité

iia

un peu indiscréte, bien que, par votre profession et par devoir, vous devez étre indiscret... Mais ici, vous comprenez mal votre devoir et vous étes égaré par l'amour du métier...

— Je vous engage a répondre sans subterfuge.

— Je ne vous reconnais pas le droit de m’interroger et je refuse... Et, comme mon caissier a di vous fournir tous les renseigriements qui vous sont nécessaires, je vous ferai observer quil est onze heures, que mon temps est preé- CIeux..

— Vous ne vous rendez pas compte, je le vois, monsieur Laroque, de la gravité de la situation

’ oU vous vous trouvez... »

Laroque eut l’air surpris —, et avec sa brusquerie ordinaire :

« Ou diable trouvez-vous ma situation grave, s'il vous plait ?... Et en quoi cela peut-il intéresser M. le commissaire de police Liénard ?

— En ce qu'il existe contre vous de fortes présomptions de culpabilité et que bien des indices sérieux vous désignent comme le meurtrier de Larouette.

— Hein ? Comment ? Vous avez dit ?

— Vous avez bien entendu ! »

Laroque se tut.

Il semblait repasser, dans sa téte, les paroles de Liénard.

I] regardait tour 4 tour le commissaire et Ricordot d’un ceil singulier.

Puis voila que tout a coup il part d’un éclat de

rire énorme, qui secoue comme de spasmes son corps de colosse.

I] va s’asseoir dans le fauteuil en cuir rouge de son bureau et, les mains sur le ventre, les yeux bridés et la bouche largement fendue, il rit toujours —, d’un rire convulsif qui lui améne des larmes aux paupieres.

« Moi, je n’aurais pas trouvé cela, vous savez ! finit-il par dire.

— Vous avez tort de ne pas prendre cette accusation au sérieux, dit le commissaire, et je vous préviens que la meilleure maniére d’y échapper et d’empécher votre arrestation serait de répondre a la question que je vous pose.

— Crest donc sérieux ? ;

— Ai-je l’air de plaisanter ? fit M. Liénard d'un ton sec.

— Non, quant 4a cela, je le reconnais, et c’est ce qui me fait rire. Réfléchissez a l’absurdité de votre accusation. A qui ferez-vous croire, a Paris, que Roger Laroque est devenu assassin ? A ceux qui ne me connaissent pas, peut-étre, et ceux-la, je me soucie peu de leur opinion; mais les autres ?

— Je ne suis pas ici pour ergoter sur le plus ou moins de vraisemblance de votre culpabilité; mais pour vous poser certaines questions trés nettes et pour vous mettre a la disposition du parquet de Versailles, dans le cas ou vos réponses ne me paraitraient pas satisfaisantes. »

Laroque avait cessé de rire.

Sa physionomie reflétait un peu d’inquiétude,

a ae

ROGER - LA- HONTE TiS

et méme il regardait le magistrat avec une certaine frayeur.

C’était donc vrai ? On l’accusait ?

L’expert Ricordot était sorti depuis quelques minutes et était passé dans le bureau de Guer- Lier.

Laroque le vit rentrer tout a coup, portant, entre les mains, des liasses de billets de banque.

Et ces billets, expert se mit 4 les examiner l'un apres l'autre, pendant que |’interrogatoire | reprenait

« Enfin, dit le mari d’Henriette, ce n’est pas sans de trés graves indices qu’on accuse un homme comme moi. Ma vie n’a jamais laissé de prise a la critique, et je ne sais comment le soupcon a pu m’atteindre... C’est presque m’humilier

et me rabaisser que de me défendre... Et avant

de me résigner a cette humiliation, je voudrais connaitre les preuves relevées contre moi.

— Elles sont de plusieurs natures, mais je n'ai pas ici 4 m’occuper d’autre chose que de cet argent suspect retrouvé dans votre caisse. Ma mission est précise et limitée, puisque le crime s'est commis en dehors du ressort de la Préfecture de police, et je n’agis qu’en vertu d’une commission rogatoire. Vous aurez a répondre, pour le reste, au parquet de Versailles. Maintenez-vous votre affirmation de tout a l'heure... a savoir que l'importante somme retrouvée dans votre caisse — alors que le 28 votre caisse était vide —, provient, pour la plus faible partie, d’un gain au baccara, et pour le reste, d’un remboursement ?

— Qui, monsieur.

. — J] va falloir prouver ce que vous afhrmez.

— J’ai tenu les cartes hier, de dix heures a minuit, au Cercle du Commerce, et je vous donnerai les noms de plusieurs des membres du cercle qui pontaient contre moi. II] y avait le baron de Cé, Léonce Dubois, le manufacturier bien connu, Gaston et Adolphe Levallois, de la rue du Sentier.

— Va donc, en ce qui concerne le cercle. Nous y feviendrons plus tard. Mais les cent mille francs apportés par vous 4a la caisse le 29 juillet?»

De nouveau, M. Laroque s’était troublé et avait pali. Il se leva, fit quelques pas fiévreusement dans son cabinet, puis :

« Je n'ai rien a ajouter 4 ma réponse précé- ~dente. Ces cent mille francs viennent du remboursement — inespéré — d’un prét...

— Le nom du débiteur ? »

Laroque se tut.

« Réfléchissez... ce nom, c'est la preuve que vous ne mentez~ pas... car il nous sera facile de vérifier votre renseignement... Au contraire, si vous refusez de parler, c’est une charge de plus — la plus lourde — contre vous!... Allons, décidez-vous ! ce nom ?... » ,

Laroque secoua la téte, et tout 4 coup, prenant son front dans ses mains puissantes, il dit a plusieurs reprises, avec colére

« Que vous importe ! que vous importe !

— Dans votre intérét, Laroque, pour votre

honneur, l’honneur de votre maison, je vous engage a parler... :

— Non. Que vous importe, encore une fois ?.

— Laroque, dans |'intérét et pour l’amour de votre femme et de votre fille, que yous semblez oublier, il faut que vous parliez... »

I] eut une brusque secousse de tous les membres, a cette évocation.

Un instant, la bouche détendue, la respiration sifflante, les yeux fixes, il demeura atterré.

Ses larges épaules se voitérerit... On-le voyait se courber, se courber...

« Je suis perdu!... murmura-t-il... je suis perdu !... »

M: Liénard laissa échapper un geste d’impatience.

De son cété, l’expert, qui avait contrdélé les billets de banque, en se reportant aux numéros et lettres de séries indiqués par Guerrier, se leva tout 4 coup, fit au magistrat un clin d’ceil significatif et lui glissa dans la main, sans dire un seul mot, un chiffon de papier sur lequel il avait écrit quelques mots et auquel, avec une épingle, il venait d’attacher six ou sept billets de mille francs.

M. Liénard se tourna vers Laroque :

« Ainsi, dit-il, c’est bien entendu, vous refusez de répondre ?

— Je refuse! fit Roger, d’une voix basse et rauque.

— Votre caissier nous a signalé tout a l’heure une série de numéros de billets, regus en paiement de factures envoyées en province. Ces bil-

lets sont entrés en compte et ont servi, le 28 juillet, 4 payer Larouette. D’aprés votre caissier, il ne restait, le 28, dans votre caisse, apres le remboursement effectué, que de l’or... Dans ces conditions, voulez-vous m’expliquer comment il se fait que nous retouvions aujourd'hui, en caisse, — la plupart des billets signalés ?...

— C’est impossible! s’écria Roger, se réveillant en sursaut.

— Voyez vous-méme... D’une part les lettres de province qui contenaient le chargement et les indications de numéros —, ainsi que cela se fait d’habitude. — D’autre part, les billets, portant ces mémes numéros...

— Mon Dieu! mon Dieu ! murmura Roger.

— Ces billets — vos livres en font foi et votre caissier lui-méme le déclare — sont sortis le 28 juillet de votre maison. Larouette les a eus en sa possession. On les lui a volés. Et voici qu’ils se retrouvent dans votre caisse !... »

Effaré, pressant d’une main son front et sentant que sa raison s’échappait de son cerveau, Roger Laroque regardait les chiffres qu’on lui montrait.

Et machinalement, il les contrélait, tout haut,

-répétant a plusieurs reprises, comme s’il ne comprenait pas :

Et a lui-méme, trés bas, avec l’épouvante d’un danger qui lui paraissait d’autant plus terrible que c était l’inconnu :

« C’est pourtant vrai !... La preuve est 1a !

— En suivant votre raisonnement, reprit M. Liénard, et si je croyais 4 vos affirmations, il se serait passé ceci : Ou bien les billets suspects proviennent du remboursement dont vous refusez d’avouer la source, ou vous les avez ramassés, hier, sur la table de baccara, dans votre gain du cercle...

— C'est impossible...

— De telle sorte que, d’aprés vous, l’assassin de Larouette serait ou l'un des membres du cercle du commerce qui ont joué contre vous... ou la personne méme de laquelle vous prétendez tenir le remboursement...

— Quelle folie !... .

— Persistez-vous dans vos déclarations ?

— J'ai dit la vérité.

— Je veux bien vous croire, mais, du moins, complétez-la. Vous voyez maintenant a quel danger vous expose votre refus de me donner le nom de votre débiteur... Revenez sur ce refus...

— Non! dit-il avec effort.

— Ce peut étre votre perte...

— J’aurai ma conscience pour mdi...

— Quelle raison si puissante vous empéche de parler ?

— N’insistez pas, monsieur! dit Roger avec une tristesse profonde.

— Soit. Le- parquet de Versailles sera sans doute plus heureux que moi. Une autre question : lorsque vous avez taillé une banque au cercle, les pontes des deux tableaux vous étaient-ils connus ?

— La plupart, au moins de vue, mais non tous. Je vais assez rarement au cercle. Je ne suis pas joueur. Et si j’ai joué hier, c’est parce qu'il ne me restait que cette chance d’échapper a la faillite, au déshonneur et au suicide... »

L’expert Ricordot, tout a ses recherches, ne prétait aucune attention a cet interrogatoire.

I] venait de se lever, pour la seconde fois, et passait a M. Liénard une liasse de billets de cing cents francs, en lui faisant remarquer, d’un geste du doigt, le coin de ces billets tachés d’encre au méme endroit.

M. Liénard était un vieux magistrat, habitué aux affaires les plus émouvantes.

Sa physionomie ne changea pas. I] se contenta de pincer les lévres.

Puis, ouvrant la porte, il appela :

« Monsieur Guerrier, voudriez-vous venir un instant, s'il vous plait ? »

Le caissier posa sa plume, se leva et obéit. ie nard lui dit :

« Ayez l’obligeance de répéter devant votre patron ce que vous m/’avez déclaré tout a l'heure au sujet d’un petit accident arrivé, il y a trois jours, a certains des billets comptés a Larouette...

‘— La tache d’encre ?

— Oui. » :

Jean Guerrier s’exécuta, repéetant mot pour mot ce qu'il avait dit.

« C'est bien, dit le commissaire de police, je n’ai plus besoin de vous. »

Le caissier se retira, assez intrigué par l’attitude et la prostration de Roger.

Alors Liénard, s’adressant a celui-ci :

« Vous avez entendu les renseignements donnés par votre employé ? »

Laroque inclina la téte, sans parler, le cceur serré par la crainte et prévoyant une nouvelle et terrible explication.

« Comment se fait-il que ces billets, si aisément reconnaissables, se retrouvent chez vous, apres avoir été versés a Larouette ? Car, les voici, regardez !... Vous voyez la tache d’encre sur I’article du code ?

— Je vois, oui, fit Laroque, et je reconnais comme vous que tout cela est bien étrange et bien extraordinaire...

— Pas si étrange, car, pour moi, je l’explique facilement...

— Ah!

— La situation est claire. Vos affaires allaient mal, et vous aviez a grand-peine réuni la somme qui vous était indispensable pour faire face a vos engagements de la fin du mois, quand est arrivée la demande de remboursement de Larouette.

Vous avez supplié Larouette d’attendre, mais vous l’avez trouvé intraitable. I] a fallu vous exécuter. C’était la faillite, ainsi que vous l’avez dit vous-méme 4a votre créancier dans l'une de vos lettres; un seul moyen vous restait : reprendre a’ Larouette cet argent qui était votre salut... le voler et, en cas de résistance, le tuer...

— Ce que vous racontez la est infame, mon-

sieur, dit Laroque, auquel l’imminence du danger qu'il courait rendait peu 4 peu son sang- © froid... J'ai presque de la honte a dire que je suis innocent !...

— Malheureusement, c’est une protestation toute platonique. I] est facile de protester de votre innocence —, mais il est moins facile de vous -défendre... Je reléve contre vous une preuve accablante : ces billets payés par vous a Larouette, volés chez Larouette aprés le meurtre, et retrouvés chez vous... Et notez ces circonstances : votre créancier demeure a Ville-d’Avray, tout prés de chez vous... le refuge est 1a... l’alibi est naturel.. vous assassinez! Et, le lendemain méme, vous restituez a la caisse l’argent qui en était sorti la veille !... Vous étes le coupable, Laroque; pour moi, cela ne fait aucun doute...

— Je vous jure, monsieur, que je suis innocent — dit Roger au comble de |’émotion —, je vous jure que la pensée méme d’un crime pareil ne pouvait entrer dans mon esprit. Que puis-je vous dire pour me défendre ? Rien. Si j’avais été coupable, j’aurais de longue date préparé ma défense !...

- « Qui, monsieur, je reconnais, comme vous, que ces billets coincident avec ceux des billets payés a Larouette.

« Je reconnais méme que ces faches d’encre — dont parle Guerrier — constituent contre moi des preuves terribles.

« Moi-méme, je ne vous le cache pas... j'ai peur... je suis tout bouleversé... je voudrais vous

Dra 4 ae oP ROGER - LA- HONTE 123

expliquer, mais je ne le puis... non, je ne le puis...

— Je vais étre obligé de vous arréter et de vous faire conduire a Versailles.

— Vous me déshonorez... Vous tuez ma femme et ma fille... Vous ruinez ma maison. Moi, assassin... moi, Roger Laroque !... Songez, monsieur Liénard, que je puis, si vous le désirez, vous envoyer vingt des commergants les plus

-connus et les plus honorés de Paris, qui tous vous seront garants de ma probité...

— Ce sont des phrases, et j’aimerais mieux une réfutation bien nette...

— Je ne sais que vous dire, moi... C’est horrible d’étre ainsi soupgonné !... Ma pauvre femme ! Ma pauvre petite Suzanne ! Que vont-elles devenir quand on leur apprendra !

« Et c’est moi qu’on accuse !

« Et je ne réve pas, on ne se moque pas de moi !... Ce qui se passe ici, c’est de la vraie vie !...

« Voyons, il doit y avoir pourtant un moyen de me sauver...

« Je n’ai plus de pensées... J’ai du feu dans mon cerveau... J’ai été trop heureux... Le bonheur m’a amolli... je me croyais plus fort !...

« Monsieur Liénard, vous ne pouvez, de gaieté de coeur, vouloir ma perte; vous ne me connaissez pas. Aidez-moi donc a me défendre. Vous verrez, cela ira tout seul... Vous étes de sang-froid, vous... moi, je deviens fou !

— Je vais vous en faciliter les moyens, dit le magistrat. J’admets pour un moment les explica-

al

tions que vous m’avez données. Si vous avez dit la vérité, il est clair que les billets suspects viennent de |’un des joueurs du cercle, 4 moins que vous ne les teniez.de celui de vos débiteurs dont vous prétendez avoir recu cent mille francs. »

Laroque avait baissé les yeux. Son front était mee Liénard continuait :

« En ce qui concerne le cercle, nous saurons ak a quoi nous en tenir, lorsque nous aurons retrouvé le nom de ceux qui ont joué dans votre partie. Reste le débiteur mystérieux dont vous cachez la personnalité... Vous pouvez vous sauver en le nommant... J’enverrai un de mes agents le chercher, a l’adresse que vous m’indiquerez, et, aprés avoir entendu sa déclaration, si elle est conforme a ce que vous prétendez, vous resterez libre... Au contraire, si vous refusez de le nommer, il sera clair que vous mentez, que le débiteur n'est qu'un étre imaginaire inventé par vous pour sortir d’embarras, en ce moment critique... Je ne vois pas pour vous d’autre moyen de défense... Maintenant, Laroque, parlez, je vous écoute... » ¥ :

Rous fit deux pas vers le commissaire.

« Eh bien, soit, dit-il, puisqu’il le faut !... »

“4 allait parler... Mais il s’arréta — ainsi qu'une fois déja —, étouffé par une parole qui ne pouvait sortir de sa gorge contractée.

I] recula comme si le magistrat lui ett fait peur...

Ses doigts, en un mouvement de rage, se fixérent dans ses cheveux, et, sans doute pour se pu-

ee Oe:

nir d’un moment de faiblesse et d’avoir voulu parler, ses dents blanches s ‘enfoncérent dans sa lévre inférieure, qui s’ensanglanta.

« Laroque ? » insista M. Liénard avec douceur.

Mais le malheureux était retombé dans son fauteuil et brusquement, pareil a un enfant qui veut dérober ses larmes, il avait caché sa téte dans ses bras.

Il resta ainsi longtemps immobile.

Cependant il ne pleurait pas.

L’agitation fébrile de ses doigts, qui semblaient traversés de courants électriques, trahissait seule son émotion intense...

« Songez, Laroque, dit le commissaire de police, A toutes les suppositions que fera naitre votre silence !...

— Je vous jure par ce que j'ai de plus cher — par ma femme... —, par la vie de ma fille — que jai dit la vérité !...

— Comment la justice pourra-t-elle vous croire, si vous lui enlevez le seul moyen possible de s’assurer que vous ne la trompez pas ?...

— A la grace de Dieu, et que ma destinée s'accomplisse, dit l’industriel d’un ton ferme, en se relevant. Arrétez-moi. Je suis prét a vous suivre, mais je n’ajouterai rien a ce que j'ai dit !... »

Etrange obstination! » murmura M. Liénard. Et tout haut :.« Je vous mets donc en état d’arrestation. Vous ]’aurez voulu et vous m’aurez -forcé la main. »

Le magistrat mit en ordre ses notes, fit signer ses réponses a Laroque, recut réguli¢rement la

ge”

déclaration de Guerrier, joignit a ces pieces le procés-verbal trés bref de l’expert et les billets de banque qui allaient former en quelque sorte la ‘base de l’accusation — le tout pour étre expédié a Versailles, en méme temps que le prisonnier, au juge d’instruction chargé de |’enquéte.

Midi sonnait, a ce moment, a l’horloge de lusine.

« Suivez-moi, monsieur », dit Liénard.

En traversant le bureau de la caisse, Roger trouva rassemblés a Jean Guerrier et tous les employés qu’agitait le pressentiment d’un malheur.

« Mes amis, dit Laroque, je suis arrété sous Vinculpation d’un crime horrible... d’un assassinat suivi de vol... Je vais vous quitter... mais tranquillisez-vous... ce ne sera pas pour longtemps... J’aurai tot fait de prouver mon innocence... Continuez-moi vos services... Guerrier, je vous laisse la direction de la fabrique... Adieu, mes amis, mes enfants !... »

Ils s’élancérent tous autour de lui, les mains tendues, mais ne disant rien parce que cette nouvelle les atterrait.

Guerrier embrassa Laroque :

« Cette accusation est insensée... dit-il... vous vous justifierez facilement. »

Laroque eut un sourire navré. I] n’avait plus la foi.

Dans la cour, ils se trouvérent au milieu du flot des ouvriers qui sortaient de l’usine pour aller déjeuner.

ROGHR-EA-HONTE 137

Laroque était entre les deux agents restés dans la salle d’attente; chacun le tenait par un bras pour l’empécher de fuir.

La nouvelle se répandit tout 4 coup avec la rapidité de |’éclair.

« Le patron est arrété !... »

I] était adoré par ses inférieurs pour sa’ justice, son égalité d’humeur, sa gaieté bon enfant, sa droiture.

En une seconde, le commissaire de police, l’expert Ricordot, le prisonnier et les agents du service de la sdreté furent entourés par une centaine d’ouvriers, curieux et menagcants, dont le cercle se ferma.

C’étaient tous de grands gaillards aux epaules robustes, au teint halé, a l’ceil hardi.

Certes, Laroque n’aurait eu qu’a faire un signe pour étre libre.

Liénard le comprit et eut un moment d’inquiétude.

« Restez calmes, mes enfants, dit Roger... et éloignez-vous... Je suis victime d’une erreur... mais ce soir, demain au plus tard, je serai de retour au milieu de vous... Soyez sans crainte pour votre paie... qui vous sera comptée, comme toutes les quinzaines, par M. Guerrier... »

Un apprenti, un gamin — la figure barbouillée de noir — se jeta dans les jambes des agents, pour se rapprocher de Laroque: —

« Patron, si vous vouliez, on pourrait faire passer la rousse par-dessus le mur... Ca vous donnerait le temps de vous tirer des pieds.

—— Fuir, mon garcon, ce serait m’avouer coupable...

— Alors, c’est comme vous voudrez... Pourtant, mince, ¢’aurait été rien rigolboche !... »

Et le gamin tourna les talons.

Les ouvriers s’étaient écartés respectueusement.

Un fiacre 4 quatre places, attelé de deux che-vaux, attendait a la grille. Le commissaire y monta, puis Roger, puis les agents.

L’horloge de l’usine marquait midi un quart.

Les ateliers étaient arrétés.

On n’entendait plus ni les marteaux, ni les limes, ni le bruit retentissant de l’acier que l'on frappe et qui résonne comme du cristal, ni le mouvement des roues, ni les sifflements de la va- peur.

On entendait seulement, dans la cour, un grondement de voix d’hommes.

C’étaient les ouvriers qui commentaient |’arrestation du patron.

Roger eut un pressentiment sinistre.

« Je ne reverrai plus rien de tout cela... » murmura-t-il. |

Et, se penchant, il embrassa d’un dernier regard les ateliers du fond, détachant en plein solejil de midi leur fagade poussiéreuse et leurs hautes fenétres a carreaux étroits salis par la limaille...

I] entrevit aussi, derriére la grille, des masses de tétes brunes tres animées et des bras qui gesticulaient, puis il ne vit plus rien : le fiacre roulait vers la gare Saint-Lazare.

Pendant le trajet de Paris 4 Versailles — qu’il fit entre les deux agents —, il ne pensa qu’a sa femme et a sa fille. Quand le train passa devant Ville-d’Avray, son coeur se serra; 4 deux pas de lui étaient les deux étres chéris de sa vie...

Et, comme les vitres des portiéres étaient baissées a cause de la chaleur, il eut une sorte d’hal- lucination —, il était si loin de la vérité ! — et se figura entendre la jolie voix de Suzanne, pendant qu'elle courait, ébouriffée et la figure rouge, parmi les fleurs :

Des enfants de chcoeur chantaient « Te Deum, te Deum! »

Moi, je croyais quiils disaient :

« ‘Attrapez l’homme! »

Alors il ferma les yeux et silencieusement pleura.

ROGER avait épousé Henriette, fille de Georges Bénardit, propriétaire des ateliers de la rue Saint-Maur.

Son mariage le fit l’associé de Bénardit, alors malade, et la mort du pere d’Henriette, qui arriva quelque temps aprés, le rendit seul maitre de la maison.

Ce n’était pas la fortune; c’était peut-étre ie moyen d’y parvenir, mais c’était 4 coup sar un brevet de probité que Bénardit laissait en mourant a son gendre.

Il le lui avait dit. Roger le savait, du reste, aussi bien que lui.

« Les affaires deviennent difficiles, mon cher fils. Nos grands succés de |’Exposition nous ont plus cotité que rapporté. Je sens partout, dans toutes les branches du commerce et de |’industrie, un malaise que l’on cache encore, mais qui finira bient6t par apparaitre. Sois prudent. Ne t'aventure pas. Ou je me trompe fort, ou les an-

-nées qui vont suivre apporteront de gros événe-

ments. Sois prét a les supporter, a en profiter.

Sois économe et travaille. Tu t’en tireras toujours. »

Et Bénardit était mort.

Roger était jeune et fort. I] avait confiance en lui-méme. —

Au lieu de vivoter, ainsi que le lui avait recom- -mandé son beau-pére, il agrandit, au contraire, ses ateliers, chercha des débouchés nouveaux, et accepta des commandes trés importantes.

Comme il ne possédait pas |’outillage néces-

saire, il accepta, d’un ami de son pére, Célestin Vaubernon — ancien ouvrier comme lui, qui avait fait fortune et se trouvait a la téte d’une importante maison de soieries de Lyon —, il accepta, disons-nous, un prét de cent trente mille francs environ qui lui servit 4 augmenter sa production et 4 donner une vie nouvelle a la fabrique.

Il avait foi dans l'avenir et l’avenir semblait lui donner raison, car les années 1868 et 1869 furent pour lui trés florissantes.

Roger Laroque, par son mariage, avait noué d’excellentes relations dans la haute bourgeoisie parisienne.

I] allait souvent dans le monde, ou il était trés aimé pour sa gaieté toujours égale, un peu débordante, mais dont les accés étaient tempérés par un tact exquis.

Il y apportait une intelligence nette et précise, un tour d’esprit neuf, ‘un jugement str et porté de trés haut.

En méme temps que ces qualités solides lui

-ROGER-LA-HONTE ee)

faisaient des amis parmi les hommes, sa finesse et son esprit le faisaient rechercher des femmes.

I] n‘était pas beau. I] était peut-étre mieux que beau. Sa physionomie expressive et changeante attirait la sympathie, en méme temps que l'on sentait chez lui je ne sais quelle puissance de volonté et quel feu intérieur. :

Roger sétait marié en 1865 et Henriette était devenue enceinte presque aussitét son mariage.

Suzanne vint au monde.

En 1869, seconde grossesse. Mais un accident de voiture, 4 Dieppe, dans une promenade a Pourville, mit ses jours en danger et la fit accoucher avant terme.

L’enfant mourut. ;

Henriette resta fort longtemps souffrante, plus d’un an.

Dans un des salons qu'il fréquentait, Roger avait rencontré, un soir de bal, une femme dont la beauté l’avait fortement trouble.

Mme Julia de Noirville, femme de l’avocat déja célébre, était fille d’un pére espagnol et d’une Arabe, et elle avait, trés accusé, le cachet des deux races : un profil nettement découpé, le nez fin, des yeux ardents et pleins de flammes, la taille mince, cambrée, presque maigre, mais non point fréle, et laissant deviner, au contraire, dans chaque mouvement, dans chaque attitude, une vigueur, une souplesse étonnantes.

Une sorte de charme mauvais, mais réel, se dégageait de cette femme, de son sourire sérieux, comme en dedans, de ses yeux troublants et

fouilleurs, dont le regard était presque génant par trop de fixité.

Quelle fatalité poussa l’un vers |’autre Roger et- Julia ? L’amour ? Non. Roger aimait sa femme.

S'il avait eu le temps de raisonner le sentiment qui l’entrainait vers Julia, il se fat éloigné d’elle, mais il fut emporté dans un coup de passion, comme une feuille d’automne que balaie la rafale, et, lorsqu’il retomba, il rougit d’avoir été faible et d’avoir cédé si facilement.

I] était trop tard. Julia était sa maitresse.

Nous n’essaierons ni de |’expliquer ni de l’excuser. Ce fut une de ces aventures qui se présentent avec le charme de l’inconnu et la possibilité d’une rupture, dans un certain monde facile.

Mais, pour Julia comme pour Roger, les suites en devaient étre tragiques.

Julia: aima Roger avec passion, s’attachant a lui d’autant plus que l’instinct merveilleux de la femme criait bien fort a son cceur que Roger n’avait cédé qu’a une ivresse et qu'elle n’était pas aimee...

Ce fut la seule faute de la vie de Laroque.

I] devait l’expier cruellement.

Lucien de Noirville, l’avocat, avait épousé Julia dans un voyage fait en Algérie.

Les premiéres années du mariage furent assez calmes.

Julia donna deux enfants, deux garcons, 4 Lucien, mais quand elle n’eut plus pour se distraire les soins et les inquiétudes de la maternité, elle se langa, avec une sorte d’emportement, dans

tous les caprices et les plus ruineuses fantaisies de la vie mondaine.

Noirville n’était pas riche.

Trés estimé au Palais, promettant de faire une carriére brillante, il gagnait beaucoup d’argent a force de travail.

Mais il n’avait point de fortune personnelle et les dépenses désordonnées de sa femme mirent bientdét la géne dans le ménage.

Les économies de l’avocat, et le mince patrimoine qui lui avait servi 4 vivre quand il était étudiant, n’existaient plus qu’a |’état de souvenir.

Tout cela s’effondra vite dans les petites mains fluettes, aux ongles roses, de la jolie femme, et passa dans la caisse des bijoutiers, des couturieéres, des modistes et des tailleurs pour dames.

Si Lucien avait été seul, il ne se fat pas plaint, peut-étre.

I] edt souffert en silence. I] eit redoublé d’ardeur au travail, car il adorait sa femme... il l’adorait comme au premier jour ow il l’avait rencontrée, prés d’Alger, sous le grand soleil africain qui avait ambré son visage et coulé de la flamme dans ses yeux...

Mais il avait deux enfants, deux fils : Raymond et Pierre.

I] -songeait 4 eux, a leur avenir, et il avait peur.

Un soir d’hiver, ils revenaient d’un bal chez le président de la cour, un ami de Noirville.

Ils étaient emmitouflés dans leurs fourrures et accotés dans les coins d’un élégant coupé, attelé

de deux purs arabes dont on voyait la chair rosée par le froid sous la robe d’une blancheur de lait.

Pendant le trajet, Lucien et Julia ne se parlerent. pas.

Au bal, Julia avait eu, comme toujours, son succes de beauté.

Elle était vraiment radieuse et charmeuse au possible.

Elle semblait, au milieu des élégances qui l’entouraient, et qu'elle dominait de toute sa fierté et de la certitude de son triomphe, elle semblait comme une fleur de ces pays d’Orient, éclatante et étrange, faisant palir, par la vivacité et l’harmonie de ses couleurs, les fleurs plus fréles, plus délicates d’un pays plus froid.

Lucien, lui-méme, la trouva si belle, sous la ruisselante lumiére des lustres, cette femme qui était la sienne, qu'il oublia un moment les anciennes querelles et les appréhensions de l'avenir et resta ébloui, fasciné et troublé comme au premier jour.

Et il ne songeait ni a danser, ni a jouer, ni a causer, lui si brillant causeur, et, du fond d’un salon, il se contentait d’admirer, et il emplissait ses yeux et son coeur d’amour.

Quelqu'un lui avait alors pris le bras, M. de Ferrand, son vieil ami, qui donnait cette féte.

Le vieillard l’avait doucement entrainé.

« Lucien, avait-il dit, j’ai été, pendant toute sa vie, le compagnon de ton pére. Toi, je t’ai suivi depuis ta naissance, pendant tes études et depuis

ton mariage, comme si tu avais été mon fils — avec autant d’affection et de sollicitude.

« Tu es donc bien sir que je suis ton ami, n’est-ce pas ?

— Certes, monsieur de Ferrand, dit |l’avocat, surpris par ce préambule, mais pourquoi...

— Je sais, aussi, quelle est ta fortune, quelles sont tes ressources plutét. Eh bien, mon enfant, veux-tu me pardonner ce que je vais te demander ?

— Je vous pardonne », dit Lucien en souriant.

M. de Ferrand baissa la voix.

« Regarde ta femme — non pas sa toilette, mais ses diamants —, Lucien, ne te fache pas, je te parle comme I’ett fait ton pére —, tu vis sur le pied de deux cent mille francs par an. Tu n’en gagnes pas~plus de soixante... Comment faistu? “>

Lucien avait regu un choc violent au cceur.

Cette parole répondait si bien a ses angoisses secretes qu'on eit dit que c’était la voix de ses souffrances intimes qui venait de s’élever...

I] courba le front et dit :

« Je l’aime tant... »

Le vieux magistrat répondit :

« Prends garde! »

Et voila pourquoi, dans le coupé qui le reconduisait rue de Rome, out il habitait, Lucien se taisait, remué par des pressentiments de malheur.

Mme de Noirville, de son c6été, devinait un orage.

Elle se pelotonnait dans son coin et fermait les yeux pour faire croire qu'elle dormait.

Toutefois, Lucien continuait de se taire.

Lorsqu’ils furent rentrés, seulement, il se d& | cida.

« Julia, le moment est assez mal choisi pour te parler sévérement. Tu reviens du bal et tu es encore dans l’enivrement de ton succés. Cependant, mieux vaut tout de suite. II y a longtemps que je désire avoir avec toi une explication que je tai fait prévoir, mais que tu mets tous les soins a fuir. J’espére que tu ne m‘obligeras plus a reve © nir sur un aussi pénible sujet. »

Il se tut, croyant qu'elle allait dire quelque

Elle le regarda avec étonnement, mais le laissa parler, sans l'interrompre...

« Ce n'est pas la premiére fois que je te fais ces observations, ma chére Julia; je tai déja mise en garde contre toi-méme. Nous ne sommes pas riches et, depuis notre mariage, tes dépenses pour ta toilette seule ont dépassé chaque année le budget général de notre ménage.

« Deux fois déja, en outre de la somme trés suffisante que je te donne pour ta coquetterie, jai payé tes fournisseurs chez qui tu avais laissé grossir des factures dont le total, la premiére et la seconde fois, s'est élevé a plus de quatre-vingt mille francs.

« I]me répugne beaucoup d’aborder avec toi ces questions d'argent, mais il le faut, dans ton intérét méme.

« Certes, ma chérie, je comprends que tu sois coquette et pour ma part je t’aime trop pour t'empécher de te parer 4 ton godt et je suis trop fier de ta beauté pour m’opposer 4a ce que tu la rehausses par ton élégance et tes toilettes. Je te conseille seulement un peu plus de prudence.

J’ai horreur des dettes; nous sommes sur l’extréme limite ou elles commencent. Et nous avons toute la vie devant nous ! Et nous avons I’avenir de nos enfants qu'il faut que nous assurions, ce a quoi tu ne penses guere... »

Elle, laissa tomber sur lui un regard indifférent, tout en arrangeant ses magnifiques et lourds cheveux noirs pour sa coiffure de nuit.

« I] est donc urgent, acheva Lucien d’un ton ferme et un peu impatienté par ce silence, que nous changions notre genre de vie. Désormais, ma chére enfant, nous vivrons d’une existence plus simple. Je ne saurais trop vivement t’engager a diminuer tes dépenses, car vois a quelle désolante perspective nous courons, Julia : 4 une séparation qui nous fera vivre chacun de notre coté, qui causera un scandale énorme dans le monde, et qui brisera ma vie, car je t'aime...

— Si vous m’aimez, dit-elle — palissant sous cette menace, proférée timidement, et pourtant que Lucien était capable d’exécuter —, si vous

m’aimez, comment pouvez-vous penser a un aussi triste dénouement ?

‘— Je t'aime, dit-il en se levant pour prendre congé d’elle, je t'aime, mais je n’oublie pas que j'ai deux fils! »

Et il appuya ses lévres sur le bras nu de sa

femme. .

-« Souviens-toi, dit-il en la quittant, que je suis absolument résolu a ne plus te pardonner tes dépenses, et que, si douloureuse que soit une séparation, je n/hésiterai pas a la demander aux lois, dans |’intérét de Raymond et de Pierre. »

I] se retira.

I] avait dit tout ce qu'il voulait.

I] avait jugé cet entretien nécessaire; mais il avait été obligé, pour le poursuivre jusqu’au bout, de marcher sur son coeur et de faire violence a sa passion.

Si Julia avait aimé son mari autant que celui-ci aimait sa femme, l’effort qu’il lui demandait ne lui eit point semblé trop pénible.

L’amour remplace tout chez les femmes et leur tient lieu de luxe, de triomphes,-de coquetteries.

Malheureusement, elle n’aimait pas.

Elle avait épousé Noirville sans amour.

Pour oublier son besoin d’aimer, elle s’était jetée sans réflexion au milieu de la vie a outrance, essayant de dompter, a force de fatigue, les révoltes qu'elle ressentait parfois contre le vide de son coeur.

L’explication de Lucien tombait mal.

Elle avait fait, depuis un an, plus de cent mille francs de dettes.

Pendant six mois, ses créanciers |’avaient laissée tranquille, car elle avait toujours payé;

mais, depuis quelque temps, ils la pressaient, la fatiguaient de leurs réclamations incessantes.

Elle se vit, tout d’un coup, aprés cet entretien, dans une impasse, cherchant partout, sans succés, une porte de salut.

D’une part, les créanciers qui perdaient patience.

D’autre part, la colére de Lucien, la menace du scandale.

On dira : que lui importait une séparation, puisqu’elle n’aimait pas son mari ?

Elle s’y fit résignée peuttre, si elle avait été seule.

Mais si légére et coquette qu'elle fat, elle adorait ses enfants, et, parfois, en un soudain caprice, en un brusque revirement d’amour maternel, apres les avoir délaissés pendant quelque temps, elle revenait 4 eux tout 4 coup et, vivant de leur vie, s'amusant de leurs jeux, redevenue fillette, riant et sautant avec eux, elle ne les quittait plus, pas méme une heure, durant de longs jours.

Ce fut alors qu’elle était ainsi tiraillée, pleine d’angoisses, qu’elle rencontra Laroque.

Elle oublia tout pour cet homme et l’aima avec une telle fougue, que rien ne semblait plus exister des choses d’autour d’elle qui étaient sa vie ordinaire —, ni Lucien, ni ses enfants, ni le monde, ni les toilettes, ni les créanciers...

Noirville possédait une des charges les plus courues de Paris.

eet

Il] travaillait beaucoup et avait une ambition que justifiait pleinement son talent.

Julia jouissait donc d’une liberté relative et souvent il arrivait qu’elle allait dans le monde, non pas avec son mari, mais avec quelque parent ou quelque ami.

Lucien, assez tard dans la soirée, venait la. chercher.

Laroque ne connut Lucien que de vue et l’apercut deux ou trois fois seulement dans les salons ot des relations communes les réunissaient; une simple présentation mondaine leur avait appris, a tous deux, leurs noms.

Quelques jours aprés la conversation que nous avons rapportée, Roger recut, rue Saint- Maur, un petit mot d’une écriture fine et penchée, exhalant un parfum qu'il reconnut tout de suite.

I] n’eut pas besoin de courir 4 la signature pour deviner le nom de Julia.

La lettre demandait a4 Roger un rendez-vous pressant, dans la journée, vers deux heures, aux magasins du Louvre.

Déja la chaine de cette liaison semblait lourde a Roger.

I] avait cédé 4 un entrainement sans amour et il rougissait de la faute commise, si préoccupé et si attristé par cette dissimulation constante qui est la honte premiére et le premier chatiment de ladultére, qu'il fuyait maintenant sa femme, dans la crainte qu'elle ne devinat |’état de son ame et sa trahison.

La lettre de Julia était pressante! il fut au rendez-vous.

I] trouva la jeune femme arrivée avant lui, |’attendant avec anxiété.

Dans les grands magasins de Paris, les rendezvous sont faciles. On n’est jamais si bien et si complétement isolé qu’au milieu de la foule. Personne ne faisait attention a eux...

Du moins, ils le croyaient... mais tout ce qu’ils dirent, un homme I’entendit, qui s’était dérobé aux premiers mots pour mieux écouter...

C’était un garcon du Louvre, au visage dur, a la taille athlétique.

Roger n’eut pas besoin d’un long examen pour deviner, malgré le sourire dont Julia l’accueillit, avec un furtif serrement de main, qu'elle apportait une mauvaise nouvelle.

En effet, son teint ambré était presque olivatre; ses traits étaient fatigués; quelque chose voilait l’éclat de ses yeux de flammes.

Hardiment, sans hésiter, mais par petites phrases courtes, hachées, qui seules trahissaient son émotion

« Roger! si vous ne me sauvez pas, je suis perdue !

— Quy a-t-il ? »

Elle raconta ce que nous savons, combien elle était endettée et comment son mari l’avait mena-cée d’un scandale.

« Ainsi, dit-il rassuré — car il s’était imaginé un malheur bien plus grand —, vous devez cent mille francs ?

— Oui, fit-elle sans parler —, d’un signe de téte.

— Eh bien, je vous les donnerai. Seulement c’est une grosse, trés grosse somme pour moi. I] me faut quinze jours, plus peut-étre pour la réunir. Vos créanciers attendront-ils jusque-la ?

— Je le crois, lorsqu’ils sauront surtout que je les paierai.

— Comptez donc sur moi, Julia.

— Roger, vous me sauvez, dit-elle, ayant des larmes plein les yeux et faisant des efforts pour ne pas pleurer, parce quelle craignait d’étre vue... Au moins, puis-je étre sire que ces cent mille francs ne nuiront en rien a la prospérité de votre maison ?... Autrement, je n’accepterais pas !

— Tranquillisez-vous, Julia.

— Vous me le jurez ?

— Je vous le jure !

— Du reste, je n’accepte, mon ami, qu’a titre de prét. Je serai plus sage désormais. Puisque j'ai votre amour, qu’ai-je besoin du monde ? Vo- ’ tre amour, n’est-ce pas assez pour emplir toute ma vie ? »

Elle sortit la premiére des magasins et envoya un garcon lui chercher un fiacre sur la place du Palais-Royal.

Dans l’ombre de la voiture, du bout de sa main gantée, elle jeta un baiser 4 Laroque et disparut.

Mais, jusqu’a la rue de Rome, un fiacre suivit le sien.

Et, quand elle fut remontée chez elle, un homme — celui-la qui, dans les magasins, avait surpris sa confidence — entrait chez le concierge et demandait son nom.

Et le concierge, sans défiance, disait :

« Mme de Noirville, la femme de I’avocat. »

Quinze jours aprés, Laroque apportait a Julia les cent mille francs promis : la jeune femme était sauvée...

a att

DE graves €vénements se passaient en France, a cette époque.

Le mois néfaste de juillet 1870 avait commencé, et, le 15, le gouvernement impérial déclarait la guerre a la Prusse.

‘Dans les premiers jours d’aoiat, l’armée était concentrée sur le Rhin : dans les premiers jours d’aoait, nos premiéres et lamentables défaites.

La. France comprit alors qu'elle était en danger et tout ce qui, chez elle, était capable de se battre, courut s’enrdler pour la défense de la patrie menacée.

Les recrues furent dirigées sur le camp de Chalons ou revenait alors l’armée de Mac-Mahon, pour s’y réorganiser et encadrer ses renforts.

Or, au camp, un mois a peine apres la déclaration de guerre, deux hommes se trouvaient en présence, que le méme généreux dévouement avait arrachés a la famille et que le hasard réunissait dans le méme régiment : le 6° chasseurs a cheval.

Ces deux hommes, c’étaient Laroque et Noirville... l’amant et le mari.

Dans le monde, ils se saluaient avec une stricte politesse, mais sans que rien les poussat |’un vers l'autre...

Quand Roger apercut l’avocat, il fut si ému qu'il recula, d’instinct, mais Lucien le reconnais- Sait et, joyeusement, les mains tendues :

« Monsieur Laroque !... Engagé comme moi !... Nous allons faire campagne ensemble !... »

Le soir, sur les bottes de paille ow il reposait, péle-méle, sous les baraquements, avec une cohue de soldats, Roger ne dormit guére...

I] sentait que, dans cette rencontre, il y avait ~ plus que le hasard... il y devinait comme une menace de l'avenir et.comme un chatiment prochain !...

La vie en commun, les dangers courus ensemble, les mille incidents si pénibles de cette campagne, vaillamment supportés, tout cela les rapprocha, malgré Roger, qui se tint d’abord sur la défensive, le coeur serré, l’esprit envahi par de mauvais souvenirs, et qui voyait toujours, entre Lucien et lui, l'image de la femme coupable.

Chaque poignée de main de Noirville lui faisait monter du rouge au front, et pourtant, il se sentait attiré vers Lucien, invinciblement.

Chaque jour lui faisait reconnaitre les rares qualités de cet homme, sa franchise, sa loyauté, son coeur.

L’armée de Mac-Mahon avait quitté le camp et

lait | ae

entreprenait cette marche fatale qui devait aboutir au désastre de Sedan.

Roger et Lucien faisaient partie du méme escadron.

Ils se voyaient toute la journée, quand les services de grand’garde et de reconnaissance ne les éloignaient pas l'un de l'autre, et encore, souvent étaient-ils ensemble de service... Disciplinés et braves, supportant toutes les fatigues sans se plaindre, excellents cavaliers avec cela, tous deux étaient trés estimés de leurs chefs.

Au bivouac, sous la tente, ils ne laissaient jamais échapper l’occasion de se rapprocher |’un de l’autre, et le temps passait alors en de longues . causeries o Lucien livrait 4 son nouvel ami son Ame ardente et généreuse; oti Roger, entrainé par une sympathie mystérieuse a laquelle il avait vainement résisté, se montrait luirméme ce qu'il était : gai, loyal et bon.

Et il arriva bientét fatalement qu’ils se prirent l'un pour l’autre d’une affection profonde, presque impérieuse.

Ces amitiés, nées dans des époques tragiques, en plein bouleversement, sont les meilleures, les plus vives, les plus durables.

Lucien s’y était abandonné avec joie.

Pouvait-il se douter que cet homme quiil voyait si droit, si brave, l’'avait trompé, avait porté le déshonneur et la honte dans sa maison ?

Roger avait combattu plus longtemps.

L’avenir l’effrayait. Qu’adviendrait-il s’il se lais-

ee

sait aller a l’affection qui naissait en lui pour le mari de Julia ?

Pendant quelque temps encore, il se tint sur la réserve... et puis, ce fut fini... l’‘amitié était née... plus ardente encore peut-étre chez lui que chez Lucien, parce qu'elle était faite de sentiments divers oti le remords jouait son réle.

Ah! s’il avait connu Lucien, jadis ! Comme il eat résisté plus facilement a ce caprice affolant qui l’avait jeté dans les bras de Julia !

Mais cette pensée ne diminuait en rien ses regrets.

Coupable envers Noirville, il se disait :

« §’il apprend jamais la vérité, que pensera-t-il de moi ? que fera-t-il ?... Comme il va me mépriser !... Aura-t-il assez de dégotit !... ».

Et il souhaitait que les hasards de la guerre lui procurassent l’occasion de se dévouer pour Lucien.

Il sentait grandir en lui, tous les jours, une sensation singuliére qui faisait qu'il avait vraiment besoin, pour se réhabiliter a ses propres yeux, d’un dévouement dont Noirville serait ]’objet. Il eGt voulu courir un danger, méme mortel, afin de remonter dans l’estime de lui-méme.

I] eat voulu, en un mot, effacer la faute commise —, et, a tout jamais, effacer aussi, avec beaucoup de son sang, le déshonneur dont il était cause.

Mais le hasard semblait étre inflexible pour lui et favoriser toujours Lucien; car, dans une reconnaissance faite 4 quelques kilométres des li-

gnes frangaises, l’avant-veille de la bataille de Sedan, vers Mouzon, ou se portait l’armée ennemie, | Roger eut le crane touché par une balle, qui l’étourdit et le renversa.

Un fort parti de dragons bleus leur donnait la chasse.

Roger avait roulé en travers de la route, éva-— noui. On le crut tué raide. Du reste, il était perdu, car il allait étre écrasé par les chevaux allemands.

Lucien ne voulut pas l’abandonner et revint sur ses pas.

Les balles sifflaient autour. de lui.

Les dragons approchaient de toute la vitesse de leurs montures.

L’avocat était robuste.

Il enleva Roger, le coucha sur sa selle, remonta, puis, enfongant les éperons dans les flancs de son cheval, il repartit a fond de train.

Le peloton de chasseurs s’était arrété pour le soutenir. On apercevait au loin, a la lisiére d’un petit bois que longeait la Meuse, les pantalons rouges d’un bataillon de la ligne qui s’éparpillait en tirailleurs.

Les dragons prussiens s’arrétérent, firent une derniére décharge 'et rétrogradérent a toute bride.

Une heure aprés, Laroque reprenait connaissance.

La balle lui avait seulement effleuré la téte.

I] put remonter sur son cheval, errant dans la

prairie, et qu'un des chasseurs avait rejoint et ramené.

Roger était sombre. Ses sourcils étaient froncés.

« Je vous dois la vie, Lucien, dit-il en trem-

blant, Dieu m’est témoin que je suis prét a vous

rendre le méme service et a sacrifier ma vie pour ©

sauver la votre. »

L’avocat sourit et lui tendit la main.

« Je vous crois, Roger. Ce que j'ai fait pour vous, vous l’auriez fait et le feriez pour moi. N’en parlons plus, je vous en prie... A la guerre, c'est chose si commune !... »

Roger n’en parla plus, en effet. I] était de plus en plus triste.

Mais son amitié pour Noirville grandissait encore et Lucien, de son cdté, depuis cette aventure, aimait Roger davantage.

Le 1°" septembre arriva.

La bataille autour de Sedan commenga deés le lever du jour.

Quatre ou cinq cents canons enserraient |’armée francaise et crachaient sur elle la mort de ‘tous les cétés, de toutes les collines, de tous les coins de bois.

Nous ne décrirons pas cette bataille. Nous ne nous en occuperons qu’autant que nos deux personnages sy trouveront mélés.

Jusqu’a onze heures, l’armée frangaise, qui se battait pour l’honneur, sans plus guére d’espoir de vaincre, garda ses positions et les armées allemandes gagnérent peu de terrain.

« Les Frangais, dit l’écrivain militaire prussien Borbstaedt, inférieurs sous le double rapport du nombre et de la portée des piéces, faisaient preuve d’une admirable abnégation et d’un complet mépris du danger. »

Vers onze heures, un ordre du général de Wimpfen dégarnit le 7° corps du général Douay pour renforcer de trois brigades le corps de Lebrun. Ce fut le commencement de la défaite.

Le centre et la gauche de la ligne francaise étaient menacés.

Le double mouvement tournant du prince royal de Saxe et du prince royal de Prusse s'achevait.

Les routes de Bouillon et de Méziéres étaient coupées.

La Chapelle et Saint-Menges tombaient au pouvoir de l’ennemi.

Le plateau d’Illy et le bois de la Garenne étaient en butte a la plus effroyable canonnade qui ait jamais retenti sur un champ de bataille.

Le moment devenait critique. L’armée faiblissait. Un peu avant midi, le général de Wimpfen, qui avait pris le commandement en chef, et le général Ducrot se rencontrérent pres de la Garenne. Un dialogue rapide s’échange entre eux. Wimpfen ordonne 4 Ducrot de tenter un dernier effort de ce cété.

Le général Ducrot rassemble immédiatement toute la cavalerie disponible : la division Margueritte, comprenant le 1*" régiment de hussards,

le 6° régiment de chasseurs, les 1°", 3°, 4° régiments de chasseurs d'Afrique, puis des fractions des divisions Bonnemain et Salignac-Fénelon. :

La cavalerie est préte a se dévouer, comme elle l’a fait &4 Reischoffen, et son abnégation est d’autant plus sublime qu'elle sait que son dévouement restera inutile.

Roger et Lucien font partie du 6° chasseurs qui va se méler a la charge, restée célébre, avec deux ou trois faits de guerre du méme genre, héroiques sacrifices qui grandissent les hommes et font briller une lueur d’espérance dans la sombre nuit des défaites et des humiliations.

L’heure est solennelle.

Roger et Noirville pressent de leurs genoux les flancs de leurs chevaux qui pointent l’oreille et soufflent bruyamment.

Ils ‘sont l’un prés de l'autre dans le rang.

« Roger, dit Lucien, nous allons mourir...

— Je le crois aussi, dit Laroque d’une voix grave. .

— Je mourrai sans regret, parce que j’aurai | fait mon devoir. Mais j’ai une femme, j’ai deux | fils... si je meurs et si tu survis, toi, Roger, veux-tu me promettre de me remplacer auprés d’eux ? Ma femme, hélas ! est légére et coquette... J'aurais peur pour mes enfants qu'elle négligerait peut-étre. Tu leur serviras de pére... Alors, je -mourrai tranquille et joyeux... »

Trés pale, Roger répond :

« Je te le promets. Mais moi aussi, j’ai une

femme et une fille. Si je meurs et si tu survis, les consoleras-tu ? les protégeras-tu ?

— Comme si j étais ton frére !

— Cest bien. Maintenant, comme peut-~€tre nous mourrons tous les deux, viens, Lucien ! »

Et, se penchant sur sa selle, il lui tend les bras...

Et devant les cavaliers dont pas un ne sourit, car tous sont résignés et pensifs, tous ont conscience du danger, ils s‘étreignent et s’embrassent...

Le général Margueritte passe au galop de son cheval... : .

I] voit-la scéne, simple et grande.... I] 6te son képi, le léve vers le ciel et crie :

« Vive la France! »

Celui-la court a la mort...

La patrie n'est fécondée que par le sang généreux de ses fils...

L’artillerie frangaise appuie le mouvement qui commence. Les premiéres batteries sont pulvérisées. D’autres les remplacent.

Le général Margueritte va reconnaitre le terrain ou il veut conduire ses cavaliers a la charge...

I] tombe frappé d’une balle.

Le général de Galliffet prend le commandement.

Ducrot ordonne la charge.

Hussards, chasseurs, chasseurs. d'Afrique, s ébranlent, le sabre au poing, penchés sur leurs

chevaux.

TER Re oe reel ae ee

C’est un ouragan furieux qui, entre le bois de

la Garenne et le village de Floing, vient se heurter a dix-sept bataillons allemands.

Les tirailleurs sont dispersés, hachés, mais les bataillons résistent.

Une pluie de fer s’abat sur les cavaliers francais.

Des rangs s’écroulent, tout entiers, faisant

dans les escadrons de grands trous ow se débat-.

tent péle-méle hommes et chevaux, dans un monstrueux charnier.

On recule. —

Les escadrons vont se reformer derriére |’infanterie.

Roger et Lucien sont sains et saufs, ivres, le sabre rouge de sang; Roger a le sien tordu.

Une demi-heure se passe. ,

Galliffet s’ébranle de nouveau, avec ses escadrons décimés, recule encore, et, pour la troisiéme fois s’élance —, mais cette fois ne raméne plus que des débris broyés par la mitraille.

Roger Laroque, seul, revient.

Lucien est resté... la-bas... prés de la Garenne...

Roger a encore, devant les yeux, une rouge vision, quelque chose d’atroce, d’horrible, d’innommable...

Une balle a frappé le cheval de Noirville.

Celui-ci s'est dégagé.

Des chevaux errent en liberté, privés de cavaliers. I] court a]’un d’eux. I] va I’atteindre. Déja il étend la main... Un obus éclate prés de lui...

Et Roger, qui venait 4 son aide, frappant son

- sionaes pap ee :

cheval de la pointe de son sabre pour en obtenir un dernier effort, Roger ne voit plus a la place de son ami que quelque chose d’épouvantable et d’informe, un troncon qui s’abat, pendant aie deux bras se tordent...

L’obus avait coupé les deux jambes de Losien:

Guillaume, roi de Prusse, placé sur les hauteurs de la Marfée, distinguait le champ de bataille.

On dit qu'il fut saisi d’admiration a la vue de ces héroiques cavaliers se sacrifiant pour l’honneur, avec une abnégation surhumaine, et qu'il s‘écria

« Oh! les braves gens !... »

Ce furent de braves gens, en effet, dont la France peut étre fiére, mais dont tout le sang versé ne retarda pas la défaite.

A trois heures, le drapeau blanc flottait sur la citadelle.

Entrainé par les flots mouvants d’une mer de fuyards, cavaliers, fantassins, artilleurs, qui tous rétrogradaient vers Sedan, Roger avait été obligé de quitter le champ de bataille...

Du reste, i] était a demi-fou, de douleur et d’horreur, parce qu'il avait toujours devant les yeux le spectacle de Lucien coupé en deux —, fou de rage aussi, devant ce nouveau désastre.

Quand Wimpfen rallia trois mille hommes dans les rues de Sedan pour percer les lignes ennemies — effort insensé —, il fut de ceux-la. Son cheval fut tué. I] revint a pied vers Sedan.

Les lignes prussiennes redoublaient leur feu...

Hise ROGER -LA-HONTE

Elles avaient achevé leur mouvement et formaient, 4 présent, autour de nous, un infranchissable cercle de fer.

Du reste, c’était fini: Napoléon avait décidé de capituler.

Dans l’intérieur de la ville, un effroyable et indescriptible désordre.

Roger se réfugia sur les remparts, y tomba a demi-mort de fatigue et s’endormit sur l’herbe.

La fraicheur de la soirée le réveilla. I] se frotta les yeux.

Pourquoi était-il couché la ?

La mémoire lui revint. I] se tata. I] n’était pas blessé. Alors il pensa a Lucien.

« Pauvre ami! dit-il. Il est mort en faisant son devoir! »

Et il soupira.

Un silence relatif s’était fait autour de lui. Les Prussiens avaient cessé leur feu. Les batteries se taisaient. Napoléon venait d’écrire a4 Guillaume :

Monsieur mon frére,

N’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste plus qu’a remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté.

Je suis de Votre Majesté Le bon frére, NAPOLEON.

Roger déboucla son ceinturon, brisa son sabre en deux et le jeta du haut des remparts dans le fossé.

ares

La nuit descendait lentement —, une nuit calme qui semblait vouloir cacher de son ombre protectrice le carnage de la journée et ensevelir vainqueurs et vaincus, étendus céte a cdte, sous

le méme voile noir de la mort, sinistre égalitaire. Roger s’orienta, se reconnut.

« Je me veux pas laisser Lucien, se disait-il tout haut. Je le retrouverai... Je l’enterrerai moiméme, 1a ot il est tombé; et je mettrai une croix sur sa tombe... »

I] sortit de la ville et, quoique brisé de fatigue, s'appuyant sur un baton qu'il avait. arraché a une haie, il prit le chemin du champ de bataille, la ot il avait chargé les Prussiens, o4 Lucien était mort...

Une heure se passa. C’était prés du bois de la Garenne. I] n’eut pas de peine a reconnaitre |’endroit.

Il y avait bien des cadavres, et, un a un, il fallut qu'il inspectat tous ces morts, les soulevant, regardant leur visage, cherchant parmi les traits défigurés, les traits de Lucien.

La nuit était tout a fait venue.

Des étoiles brillaient au ciel bleu.

Et il semblait aussi que d’autres étoiles s’allu-

-maient sur la terre, autour de Sedan, de Bazeil-

les et de deux ou trois villages brilant dans une

fumée épaisse : c’étaient les feux des bivouacs al-

lemands.

Un moment saisi par la grandeur terrible du spectacle, Roger reste debout, sur la hauteur de la Garenne, et regarde autour de lui.

C'est l'heure ot! Guillaume, victorieux, répond a Napoléon : 3

Monsieur mon frére,

En regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j'accepte l’épée de Votre Majesté, et je la prie de vouloir bien nommer un de vos officiers, muni de vos pleins pouvoirs, pour traiter de la capitulation de lVarmée qui s'est si bravement battue sous vos ordres. De mon cété, j'ai désigné le général de Mollke a cet effet.

Je suis, de Votre Majesté,

Le bon frére, GUILLAUME.

Des blessés, dans la nuit, criaient d’une voix rauque et appelaient au secours.

Une ombre, parfois, se levait, faisait deux ou trois pas, chancelant, étendait les bras en avant et retombait pour ne se relever jamais plus...

La-bas, du cété de Floing, de la Chapelle, de la Marfée, de Saint-Menges, partout enfin, des hourras répétés, puis des musiques allemandes jouant des airs nationaux, des fifres jouant des marches triomphales, au milieu des torches allumées et des acclamations de l’ennemi vainqueur.

Mais ce qu'il y avait de plus navrant que cette joie, de plus navrant que ces cris de Frangais et d’Allemands moribonds, de plus navrant que ces tas de corps mutilés, c’était le spectacle des villages couronnés d’une lourde fumée

noire, et brdlant dans le silence de la nuit calme, bralant depuis le matin, brilant sans

cesse, brilant toujours, comme si les flammes

se ravivaient d’elles-mémes pour perpétuer la vengeance atroce de l’ennemi et la marquer de traits rouges, dans le ciel...

Les nerfs de Roger se détendirent. I] eut. un sanglot et pleura.

I] continua ses recherches.

A la fin, il trouva. I] avait bien vu. Lucien avait les deux jambes emportées et un éclat du méme obus lui avait éraflé la poitrine.

Roger se mit a genoux prés de lui et l’embrassa sur le front.

« Pardon! Lucien, dit-il a mi-voix, pardon, ami !... »

I] placa la main sur le coeur du pauvre garcon.

Ce coeur battait encore malgré l’effroyable blessure et le sang perdu.

Alors, Roger fut pris d’une espérance folle.

S’il était possible de le sauver !

Il entendit des voix a une centaine de meétres, des voix frangaises. I] appela. On accourut.

C’étaient des brancardiers.

Quand il leur montra Lucien, ils se mirent a rire

« Son compte est bon!... Un peu de patience !...

— Mais il n'est pas mort !

— Il n’en vaut guére mieux. Nous avons d’autres blessés qu’on peut sauver, tandis que celui-la est perdu ! »

Alors Roger pria, supplia, finit par les convainere:

Et il placa sur le brancard le corps de Noirville.

A Sedan, les premiers chirurgiens auxquels il s’adressa refusérent de s’occuper du mutilé.

A quoi bon ? II n’avait plus que quelques minutes a vivre...

Et ils avaient tant a faire, en ces néfastes jour- ° nées.

Désespéré, il recourut 4 un médecin civil qu’on lui indiqua, qui n’exergait plus depuis longtemps : le docteur Champeaux.

Le docteur prit Noirville chez lui.

« Je ferai ce qui dépendra de moi, dit-il 4 Roger, mais n’espérez rien... Votre ami est un homme mort !... »

Roger le remercia avec effusion. I] lui donna le nom de Lucien, son adresse a Paris, sa propre adresse a lui, rue Saint-Maur.

« Je suis prisonnier, dit-il, et demain, aprésdemain au plus tard, je vais partir pour |’Allemagne. Je vous é€crirai. »

Il embrassa Lucien sur le front et alla rejoindre, dans la presquiile d’Iges, les débris du 6° chasseurs.

EMMENE a Coblentz, il se sauva aprés deux mois de captivité. Il avait vainement écrit au docteur Champeaux et n’en avait pas recu de réponse.

Il essaya de rentrer a Paris, pour y retrouver

-sa femme et sa fille dont il était sans nouvelles,

mais n’y réussit pas. Alors il rejoignit l’armée qui se battait sur la Loire.

Fait une seconde fois prisonnier, 4 Coulmiers, il s’échappa de nouveau, avant d’étre dirigé sur le Rhin.

Apres la Commune, il revint rue Saint-Maur.

Suzanne et Henriette avaient souffert, mais n’avaient pas été malades. Elles étaient en deuil parce qu’elles le croyaient mort.

I] télégraphia aussit6t a Sedan, au docteur Champeaux.

Celui-ci répondit

« Noirville, hors de danger. Toujours chez « moi. L’accompagnerai a Paris dans quelques « jours. »

Ainsi, Lucien était sauvé, malgré sa terrible mutilation !

Quinze jours apres, Roger, recevait un mot, par la poste :

« Cher ami, je n’espérais plus te revoir. Je suis | « rue de Rome, mais trop faible encore pour « m’aventurer hors de chez moi! Viens! J'ai « tant d’envie de te serrer dans mes bras. »

Aller chez Lucien, c’était revoir Julia !... Se. retrouver entre elle et le pauvre homme, cet homme dont il était devenu l’ami —, qu'il aimait comme s'il avait été de sa famille, et qui maintenant, cloué a son fauteuil, éternellement, était cent fois digne de respect et de pitié...

Que faire ? S'il n’y allait pas, quelle excuse invoquer ?

« Non, dit-il, je verrai Julia... J’aurai avec elle une explication... Elle comprendra que tout est fini, qu'il ne peut plus y avoir entre nous, méme ~ un sourire, méme un serrement de main, méme un signe... que ce serait horrible, criminel, devant lui !... devant ce pauvre étre sans défense... Non, mille fois non !... »

Et il se présenta rue de Rome, chez |’avocat.

Noirville était dans sa chambre. Un domestique introduisit Roger au salon. Aussit6t entra Julia.

Elle courut a Roger, les mains tendues.

Presque une année s‘était écoulée depuis leur derniére entrevue.

Elle semblait encore SON ES

Son regard avait plus de flammes, pee plus profond.

, vi

Sa beauté était devenue plus impérieuse, plus orgueilleuse. é

Mais elle aimait Roger, et quelque chose, en elle, s’attendrissait, en le voyant.

I] s'‘inclina respectueusement, froidement, sans prendre ses mains.

« Roger! Roger ! dit-elle, comme j’ai pensé a vous ! Comme j'ai souffert ! »

Elle s'arréta en voyant je ne sais quelle inexprimable horreur sur ce visage mobile, qui reflétait si bien toutes les impressions de l’Ame.

Alors, a voix basse, il dit :

« Julia, oublions le passé et que Dieu nous le pardonne... Je suis devenu l’ami de Lucien... Comprenez-vous ? »

Et, pendant qu'elle reculait, comprimant son ceeur ot elle venait de recevoir un coup mortel, il pénétra chez Lucien de Noirville.

L’avocat était dans un fauteuil, pale, amaigri, méconnaissable, presque sans souffle. Il avait laissé pousser sa barbe. Deux jambes de bois étaient adaptées a ses cuisses, un peu au-dessus de ses genoux.

Quand il vit Roger son visage s’éclaira. Ses yeux s’emplirent de larmes.

« Roger! dit-il, mon ami, mon frére !... mon frered.c? >

Il essaya de se lever, mais n’y réussit pas. Ro-

ger, du reste, l’en empéchait. I] s’était élancé vers

lui. Et ils s’embrassérent, comme ils s’étaient embrassés sur le plateau funébre, pres de la Garenne, avant la charge.

« Dans quel état tu me retrouves, mon pauvre ami, dit Lucien, montrant ses jambes. Le docteur Champeaux m’a tout raconté. Sans toi, je serais mort, la-bas... Ah! qu'il eit valu mieux me laisser mourir !... Et quel mauvais service tu m’as rendu! »

Il soupira, puis, prenant les mains de Laro-

que :

« Non, dit-il, je suis un ingrat et un égoiste... Moi mort, c’était Julia et mes enfants sans fortune, sans pain. Vivant, c’est encore l’aisance car, si je ne plaide plus, du moins j’aurai un cabinet de consultations. Tu as donc bien fait de me sauver, Roger, et pour ma femme et mes fils, je te remercie. »

Puis Noirville raconta sa longue convalescence, et comment les soins touchants du docteur et de sa famille l’avaient rappelé a la vie.

I] voulut savoir aussi ce qu’était devenu Roger et les aventures qu'il avait courues.

Comme il était fatigué — si faible que maintenant on n’entendait presque plus sa voix —, Roger voulut se retirer.

Alors Lucien fit prier sa femme de venir. Elle accourut.

« Voici Roger Laroque, dit-il, que nous avons rencontré dans le monde, avant la guerre. Je lui ai sauvé la vie. I] m’a payé largement sa dette. Je ‘aime comme un frére. Nos familles, bientédt, je l’espére, n’en feront plus qu'une. »

Elle s‘inclina sans répondre. Quand Roger sortit, elle l’accompagna.

2 ee" : — --.

ROGER -LA-HONTE OT Ey

Au moment ot il la saluait avec la méme froideur, et se disposait a se retirer, elle le retint par le bras. Sa main semblait’ de fer. D’étranges lueurs traversaient ses yeux noirs.

« Ainsi, fit-elle, vous ne me dites pas un mot? »

I] désigna silencieusement la chambre du mutilé et, aprés un moment :

« Par pitié, si ce n’est par amour pour lui, taisez-vous ! » murmura-t-il.

Mais la jeune femme devenait folle. Sa colére es

« C'est fini entre nous, bien fini, 4 jamais? »

Boe eut. un geste égaré. Ses yeux étaient troublés. I] souffrait.

« Si je savais, dit-il, quelque moyen d’effacer, méme au prix des plus cruels sacrifices, les mauvais souvenirs qui existent entre nous, je l’emploierais a l’instant, sans hésiter, avec bonheur, dussé-je y perdre ou la fortune ou la vie !

— Roger! Roger! »

Mais il continuait, encore plus bas, avec une tristesse profonde :

« Votre devoir est tout tracé, Julia. Lucien mutilé, isolé, a besoin de tout votre dévouement. Ainsi, plus tard, votre faute vous semblera moins lourde. Pour moi, je ne sais pas comment j’effacerai la mienne, et j’ai bien peur d’en porter le poids toute ma vie..

— Roger, ne partez: pas ainsi sans un mot d’amour !

— Adieu, Julia.

ae

— Roger ! Roger ! C’est indigne ! c’est odieux ! Ainsi, bien vrai ?

— Oui.

— Eh bien, écoutez-moi... dit-elle d’une voix précipitée qu’entrecoupait une sourde colere, écoutez-moi, Roger! Moi, je vous aime... Que voulez-vous, ce n’est pas ma faute... c’est plutdt mon excuse... Mais mon amour peut se changer en haine... Je suis d’une race qu'il faut redouter, extréme en tout... Je ne vous pardonnerai pas... Et, si quelque jour il vous arrive malheur, souvenez-vous que, peut-étre, je n’y serai pas étrangeretioss

Des mois s’écoulérent sans apporter de changements dans cette situation.

Par la force méme des choses et sans que Roger elit pu sopposer a cette rencontre, Julia et Mme Laroque se voyaient, tantdot chez l'une, tantot chez l’autre, sans grande sympathie pourtant.

Julia eut donc l'occasion de revoir fréquemment Roger. Chaque fois, quand elle ne pouvait. lui parler, ses yeux suppliaient.

Mais Roger restait inflexible.

Lucien continuait de n’avoir point de soupcons.

Sa santé restait trés chancelante, a la merci d'une indisposition, d’une imprudence, et Mme de Noirville, soit qu’elle voulit dissimuler, soit qu'elle vouldt étouffer ses remords et chercher l’oubli dans l’accomplissement de son devoir, redoublait de soins envers lui.

Quelques spéculations heureuses a la Bourse, dirigées par un certain Luversan, avaient mis l'avocat momentanément 4 l’abri du besoin et lui permettaient de chercher des affaires.

M. de Ferrand: s’occupait, du reste, de le tirer d’embarras, et sa haute recommandation devait lui étre trés utile.

La guerre avait été fatale a la fortune de Roger.

La confiance avait disparu et, malgré la reprise des affaires qui suivit nos désastres, le coup qui avait atteint la maison Laroque était rude et il fallait toute l’intelligence, la prudence, l’énergie de Roger pour se maintenir a flot.

C’est ainsi que Roger, faisant face avec peine a ses échéances, mais cependant ayant payé toujours, arriva a l’été de 1872, pendant lequel débute notre roman.

Les difficultés, que traversait la fabrique de la rue Saint-Maur, étaient connues a Paris.

On sentait qu'une fatalité, un hasard, moins que cela, un simple accident, pouvait perdre cette vieille et honorable maison, qui avait pourtant résisté a bien des tempétes et qui était sortie victorieuse de bien des batailles.

’ Cet accident, ce fut la mort subite de Célestin Vaubernon, le manufacturier lyonnais, créancier de Roger.

Vaubernon n’eut pas le temps de faire un testament, et sa fortune revint purement et simplement, sans codicilles, ni charges, ni conditions -d’aucune sorte, 4 son unique neveu Larouette, le-

quel fut mis en possession immédiate de l’héritage.

Quand les affaires de cette succession furent réglées, un jour, dans l’aprés-midi, un jeune homme de vingt-cing ans environ, tres brun, grand, large d’épaules, se présenta chez l’avocat et demanda a parler a Julia.

C’était le boursier auquel de Noirville avait eu affaire.

Julia le connaissait de vue.

Elle l’avait rencontré plusieurs fois dans le cabinet de son mari.

Et méme un jour qu'il attendait au salon, le dos tourné, que Noirville le recut, elle avait eu une surprise singuliére. Elle l’avait pris pour Laroque et s’était avancée vers lui en disant :

« Roger, un mot... »

Il sétait retourné et elle avait jeté um cri. C’était Luversan. : Méme port de téte, méme taille et méme car- rure, méme barbe brune et broussailleuse.

Mais la se terminait la ressemblance.

Les yeux étaient durs, la cornée marquée de fibrilles rouges. Le nez était plus large, aux narines mobiles; le front était plus bas, les sourcils plus touffus.

Qu’était-ce que cet homme ?

Rusé, intelligent, sans scrupules, il avait débuté par étre employé dans des maisons de commerce. On l’avait vu au Louvre, ow il était resté un an. Pendant la guerre, il avait disparu.

Il flotta d’une armée a l'autre, espionnant

soe

pour le compte des Frangais et des Allemands, ayant un but, qui était de s’enrichir pour se lancer ensuite, la paix revenue.

Durant les jours qui précédérent la bataille de Coulmiers, Laroque — alors maréchal des logis — suivait une route de la forét de Marchenoir, envoyé en reconnaissance avec une trentaine de cavaliers commandés par un lieutenant.

Un paysan accourut l’avertir qu’une grandgarde d’infanterie prussienne, composée d’une vingtaine d’hommes, venait de s’installer 4 deux kilometres de ]a,.4 la ferme des Mazures.

Le lieutenant fit un signe 4 Roger qui se rangea aupres de l’homme et, lui montrant son revolver tout armé :

« Si tu nous trompes, je te brile la cervelle ! »

Le paysan — un garcon de haute stature, tres

brun — ne répondit pas mais le regarda avec une insistance particuli¢re, comme s'il l’avait déja vu.

Ils s’approchérent du poste et l’entourérent.

Apres avoir fait mine de résister, les Prussiens mirent bas les armes et les Frangais étaient sans défiance quand, des caves, des greniers, des granges, des écuries, des remises, sortirent deux cents fusils 4 aiguilles et deux cents casques de cuir. Ils étaient tombés dans un piége.

Roger, furieux, chercha partout le paysan. I] avait disparu.

Heureusement, il s’évadait le soir méme en traversant Marchenoir.

Trois jours aprés que l’armée allemande, bat-

Coie ROGER - LA- HONTE

tue, eut abandonné Orléans, Roger vit passer, sur la place du Martroi, un paysan qu'il crut reconnaitre pour celui-la méme qui les avait trahis. II le suivit.

C’était bien lui, en effet. Roger l’arréta, aidé par des camarades.

Deux heures aprés, l'homme était jugé et condamné a passer par les armes. II avait déclaré

‘qu'il s’appelait Mathias Zuber, de nationalité

luxembourgeoise; il avoua qu'il était venu au camp francais pour espionner.

L’exécution fut remise au lendemain, dés l’aube.

Le matin, quand le peloton se présenta 4a la prison, on chercha vainement le condamné. I] avait descellé un barreau, s’était jeté dans la cour, avait étourdi dans sa chute le soldat de faction, étranglé avant d’avoir pu pousser un cri, et sous le couvert de la capote de l’uniforme francais, il avait pu s’évader.

On avait retrouvé deux lignes, gravées en grandes lettres, dans le platre de la muraille de sa cellule

« Au sous-officier de cavalerie qui m’a fait arréter et qui a failli me faire exécuter...

« A charge de revanche !

« MATHIAS ZUBER

Mathias Zuber et Luversan étaient le méme homme.

Mme de Noirville, prévenue par un valet de

> De ot aa —

ROGER -LA-HONTE ee AAS

chambre, entra au salon ou V'attendait l'aventurier

« C’est 4 moi, monsieur, que vous ; voulez parler ?

— Qui, madame.

— Je vous écoute », dit-elle, un peu anxieuse, car cet homme Veffrayait vaguement, sans qu ‘elle put deviner pourquoi.

I] se recueillit un instant.

Puis, d’une voix bréve et rude —, ou il n'y avait presque point d’accent tudesque —, il se mit a lui dire ce qu'il était d’abord, et ce qu'il révait ensuite...

Ce qu'il était ? Ce qu'il avait été ?...

Peu importait ! disait-il, a Mme de Noirville.

Ce qu'il était intéressant de savoir, pour elle, c’est qu'un jour, aux magasins du Louvre, il avait surpris le secret de ses amours avec Roger et de cet emprunt qu'elle avait fait pour échapper au scandale d’un procés avec son mari.

Ce qu'il révait ? La vengeance !

Il voulait se venger de Roger : peu importait encore, 4 Mme de Noirville, de savoir d’ou venait sa haine et comment était né son désir de vengeance.

Pourquoi il lui disait tout cela ?

Parce qu'il avait surpris le dénouement de la liaison de Julia avec Laroque et deviné que Julia elle-méme haissait cet homme.

Comment se vengerait-il ? C’était son secret.

Mais la vengeance serait compléte, irrémédia-

ble.

Effarée, Julia l’écoutait.

Tout, en cet homme, respirait la haine.

Et elle tremblait d’étre ainsi 4 la merci d’un inconnu.

Elle voulut nier, d’abord.

Mais il partageait le secret de son amour. I] était entré dans le mystére de son coeur.

I] fallut courber la téte.

« Eh bien, dit-elle, soit. Vous voulez vous venger ? Moi aussi; mais, auparavant, je ferai ma derniére tentative de réconciliation. Je vous demande quelques jours. Attendrez-vous ? »

I] s’inclina, acceptant ce délai.

Le lendemain, Julia vit Laroque, rue de Rome.

« Roger, dit-elle, vous étes impitoyable... Je vous aime toujours ! »

Il passa devant elle sans répondre et entra chez Lucien. —

Quand il sortit, il la retrouva qui guettait son départ.

-« Roger, une derniére fois... Si vous m’y forcez, je vous hairai et vous avez tout a craindre de ma haine. »

Roger, attristé, arréta son regard sur la chambre de Lucien et se retira sans avoir prononcé une parole. .

Huit jours apres, Mathias Zuber se présentait rue de Rome.

« Je vous donne carte blanche, dit Julia dont le regard flamboyant fit baisser les yeux au misérable... Vengez-vous... et vengez-moi !... »

ak

I] sourit, salua et sortit.

I] était en relations d'affaires avec Larouette qui jouait a la Bourse et il connaissait l’héritage de Vaubernon.

Ce fut sur ses conseils perfides que Larouette réclama a Laroque les cent trente mille francs de son oncle : ce fut sur ses conseils que Larouette résista a toutes les supplications de Roger qui demandait avec instance des délais pour payer.

Le soir méme du jour ou eee était en possession de la somme remboursée par le constructeur — ou il venait de rentrer chez lui, a Ville-d’Avray, ot il comptait avec un plaisir d’avare ces billets qui gonflaient son portefeuille, ces rouleaux d’or qui emplissaient ses poches — Mathias Zuber entrait chez lui pour le voler.

Nos lecteurs se rappellent la scéne du meurtre.

Zuber n’ignorait pas qu'il ressemblait 4 Laroque —, ou du moins si, le jour, une erreur était impossible, il savait que la nuit il était facile de s’y tromper.

Et il avait exploité cette ressemblance. I l’avait complétée par un chapeau et un pardessus semblables a ceux de Laroque.

Mais il était venu a Ville-d’Avray avec l’intention de voler, non pour assassiner.

Il avait compté profiter du sommeil de Larouette —, qu'il était venu voir une fois, afin de se renseigner sur le logis — pour le dépouiller sans étre vu.

Zuber, autrement dit Luversan, ne s’était pas attendu a la résistance du malheureux.

Alors fou de peur, il le tua, pour ne pas étre accusé, parce que Larouette l’avait reconnu:..

LE remboursement a Larouette avait provoqué chez Roger un sombre désespoir. C’était la ruine. Les amis auxquels il s’‘adressa et qui, du reste, connaissaient depuis longtemps sa situation génée, ne lui offrirent que des secours dérisoires. En vain, frappa-t-il 4 toutes les portes. I] trouva partout défiance et froideur.

Il se vit perdu.

Seul, Lucien l’aimait assez pour lui sacrifier sa fortune, s'il avait été riche, mais il était pauvre et ne pouvait lui étre d’aucun secours.

Et méme Roger ne le mit pas dans la confidence de ses angoisses, afin que Julia ne les connat point, par délicatesse, et parce que, peutétre, elle eit commis quelque imprudence en voulant lui rendre les cent mille francs avec lesquels il l’avait sauvée du scandale.

Et pourtant ces cent mille francs, c’etit été le salut ! Comme il y pensait... malgré lui !

Il y pensait, mais sans aucun espoir, comme on pense a un mort.

Eat-il prié Julia de lui rendre cette somme, qu'elle ne l’aurait pu.

Ou |’edt-elle cherchée et trouvée ?...

Pendant huit jours, il avait supplié Larouette d’attendre, de lui donner des délais, de lui permettre de faire face a ses échéances, mais il comprit bien vite qu'il n’obtiendrait rien.

Il se vit condamné et la faillite se dressa devant lui inévitable.

Le soir du remboursement, il devint presque fou !...

I] avait espéré jusqu’a la fin, le pauvre homme, que Larouette se raviserait.

I] avait quitté son bureau vers trois heures et couru dans Paris, sans pensées, au hasard des rues, cherchant a se fatiguer le corps pour échapper au souvenir.

A dix heures, il se retrouva, ramené par I’instinct, devant la gare Saint-Lazare.

I] avait oublié de diner; mais il n’avait pas faim. Seulement une soif bridlante le dévorait...

I] but, debout, a la terrasse d’une brasserie.

I] prit le train, et, une demi-heure aprés, descendit a Ville-d’Avray.

I] n'avait pas confié ses embarras d’argent a sa femme, parce qu'il avait espéré jusqu’au bout en sortir. :

Maintenant qu iil allait étre obligé de lui avouer la ruine de cette vieille maison que son pere lui avait léguée encore prospére, maintenant qu'il fallait préparer Henriette a la géne, a la pauvreté, il avait peur.

I] n’osa rentrer chez lui, voulant retarder cet aveu pénible et craignant qu’Henriette ne devinat la vérité 4 son air égaré, a son trouble —, car il n’était plus maitre de lui.

I] avait la téte en feu.

Il s’en alla errer dans le bois, derriére sa maison, au hasard, sans voir, sans regarder, ainsi — qu'il avait fait a Paris.

Quelquefois il s’arrétait. Des paroles incohérentes lui échappaient :

« Ma pauvre femme !... Ma pauvre Suzanne! »

Puis, il reprenait sa course d’insensé, se jetant d’une allée dans des sentiers qui se perdaient dans des fourrés d’épines ot il tombait, se déchirant les mains, souillant ses vétements, sans prendre garde, poursuivi par une pensée unique

« Ruiné !... déshonoré !... Ma vie est finie !... »

Et toujours le souvenir de sa femme, le souvenir de sa fille...

A la fin, n’en pouvant plus, il s’assit sur un banc et réva, frissonnant d’une grosse fiévre.

I] était revenu en bordure du bois, tout prés de |’étang.

- La lune argentait les eaux calmes.

Et la nuit était si tranquille que pas une feuille ne bougeait, pas une branchette ne craquait dans les arbres.

Comme la journée avait été trés chaude, des éclairs coupaient l’horizon de traits de flamme qui faisaient paraitre, certaines fois, rouges et bleus les troncs des bouleaux, des hétres et des chénes. Tout sentait bon, autour de lui. La nuit

dégageait les odeurs subtiles des plantes et des fleurs sauvages, des herbes et des fougéres, des écorces et des mousses.

Mais il n’entendait, ne voyait, ne sentait rien.

Son regard, obstinément, restait fixé sur une jolie maison, de l’autre cété du lac, dont on voyait le jardin descendre en pente douce, coupé de pelouses et de massifs, jusqu’a la rive.

C’était la.que reposait sa petite Suzanne, la que, sans doute, malgré l’heure, l’attendait sa femme.

La, pendant longtemps, il avait abrité sa gaieté, ses amours et le bonheur de celles qu'il aimait.

Est-ce qu'il allait perdre tout cela ?

- Lentement, il rentra.

I] longea l’étang, passa le pont, s’arréta une derniére fois, penché au-dessus de l’eau et des herbes nageantes, ayant envie d’en finir tout de suite, en se noyant, parce qu'il se sentait infini- “ment las devant sa vie 4 recommencer.

Mais son regard se reporta vers la villa.

Il voulait bien mourir, mais il -aurait tant voulu revoir encore sa femme et sa fille !...

I] revint, ouvrit la porte et monta.

Tout était silencieux dans la maison.

« Sans doute elles dorment ! » murmura-t-il.

I] écouta a la chambre d’Henriette.

Rien.

Alors il passa dans sa chambre et tomba, accablé, devant son bureau, la téte dans les mains.

C’est ainsi, dans cette attitude —, que le vit Henriette, que le vit Suzanne aussi...

J ! ones ne

er. aes oT

Poursuivi par la méme idée de suicide, il avait tiré un revolver d’un tiroir, l’avait armé, puis, écartant ses vétements, avait appliqué le canon contre son cceur.

Mais toujours, la pensée de Suzanne et d’Henriette se dressait entre lui et la mort !...

I] repoussa le revolver.

Il ne se coucha pas, ne dormit pas, resta toute la nuit a réver.

Le lendemain, quand il embrassa sa femme et sa fille, il sentit que sa résolution s’amollissait.

Se tuer, n’était-ce pas les condamner a la misére.?

I] fut presque gai.

I] n’avait pas encore le courage d’avouer sa ruine a Henriette.

« Demain ! se disait-il. Laissons-lui un jour de plus de bonheur !... »

Mais il avait besoin d’entendre Henriette lui

répéter qu'elle l’aimait —, ainsi qu'il le lui avait dit —, quoi qu’il dit arriver —, qu'elle l’aimerait toujours.

Quand, vers neuf heures, il repartit pour Paris, le meurtre de Larouette n’était pas découvert.

Roger passa boulevard Malesherbes.

I] avait 1a, dans un coquet appartement, quelques ceuvres d’art d'un assez grand prix, et il songeait a s’en débarrasser, voulant faire argent de tout.

Il y était depuis une demi-heure a peine, que le concierge montait et lui remettait un petit paquet sous enveloppe et une lettre, le tout a4 son

adresse, qu'une dame voilée, mais paraissant jeune et jolie, disait le concierge, venait d’apporter a l’instant méme. ;

Un coup d’cil suffit 4 Roger pour reconnaitre l’écriture...

Et puis, de la lettre, se dégageait ce délicat parfum de femme qu'il connaissait bien...

Il eut un mouvement de colere...

Que voulait-elle encore ?...

Elle le poursuivrait donc partout, toujours ?...

Il courut aprés le concierge pour les lui rendre, mais Julia était partie. Alors, il ouvrit, d’un geste brusque, la lettre d’abord :

« Quelqu’un qui connait votre détresse, et que « vous avez secouru autrefois, veut vous secourir « a son tour en vous remboursant. Vous trouve- « rez sous l’autre pli les cent mille francs qu’on « vous doit. On se venge. Adieu ! »

Quand il voulut briser le cachet de |’autre enveloppe, sa’ main tremblait tellement qu’il fut obligé de s’arréter.

Son visage et son front furent soudain envahis par une rougeur brdlante.

Puis, d’un coup de ciseaux, il creva l’enve-

loppe...

C’était vrai... Il ne révait pas... La lettre n’avait pas menti...

Des liasses de billets de banque s’éparpillérent sur le tapis.

Ainsi elle se vengeait, mais noblement.

Roger en fut accablé, malgré la joie de cette délivrance et la certitude du salut.

La faute lui retombait plus lourdement que jamais sur le coeur, sans espoir de l’oublier, ni d’échapper au remords.

Pour Julia, c’était presque une facon de racheter sa faute que de sauver son amant.

Elle se sauvait elle-méme par l'amour, tandis que Roger se disait que non seulement i] n’aimait pas, mais qu'il n’avait jamais aimé cette femme.

Et, dans son esprit inquiet, revenait sans cesse la méme idée : « Comment pourrai-je, par un dévouement, me relever a mes propres yeux ? »

I] déchira la lettre de Julia, la brila, pour qu'il n’en restat point de traces, puis rangea dans son portefeuille les cent mille francs de billets, qu'il venait de recevoir si miraculeusement et courut les porter rue Saint-Maur.

Jean Guerrier les avait encaissés sans méme les recompter.

Mais ce n’était pas tout.

Pour faire honneur aux échéances du lendemain, il manquait a Laroque une cinquantaine de mille francs. I] eut d’abord |’intention de s’'adresser aux amis qui lui avaient refusé une premiere fois, comptant sur leur obligeance pour un service moindre que celui qu'il avait précédemment réclamé d’eux, mais sa fierté le retint. :

Bien qu'il ne fat pas joueur, il voulut tater du jeu, bien résolu 4 s’arréter s'il perdait et assez sur de lui pour ne rien craindre.

I] gagna; en effet.

oe,

A la table de baccara, un joueur s’acharna contre lui.

C’était un membre du cercle récemment introduit.

Roger ne le connaissait pas.

On le lui nomma : Luversan.

Ce nom ne lui rappelait rien et pourtant, quand il regarda le joueur, il eut la singuliére sensation d’un homme déja rencontré.

I] chercha un instant dans sa mémoire, ne trouva pas et ne sen occupa plus.

Seulement, pendant la partie, un des joueurs nommeés par Roger au commissaire de police aux délégations, le baron de Cé, entrant dans la salle et apercevant Luversan de dos, alla lui frapper familiérement sur l’épaule, en disant :

« Vous ici, mon cher Roger ? »

Mais Luversan s’étant retourné, M. de Cé avait ditpe: :

« Mille pardons, monsieur, je vous prenais pour M. Laroque.

— Vous étes tout excusé, monsieur, avait dit Luversan en souriant avec bonhomie, plusieurs fois déja, a la Bourse, la méme erreur s'est produite. »

Les deux hommes s’étaient salués courtoisement, et la partie avait continué sans que Roger, qui tenait alors la banque, ett Bera grande at- . tention a l’incident.

En sortant du cercle, ow il venait de gagner cinquante mille francs, il courut 4 la gare.

Le dernier train partait. |

Vers une heure du matin, il rentrait a la villa.

I] était gai, léger.

De nouveau, il avait foi dans l'avenir, depuis qu avait disparu ]’énorme souci de son échéance et l’appréhension de la faillite.

Henriette et Suzanne, qui n’étaient pas couchées, on se le rappelle, l’entendirent fredonner, en se déshabillant, la ronde qu’aimait sa fillette, et le lendemain, quand il se leva, elles l’entendirent encore qui chantait.

Il souffrait tellement, depuis ces derniers jours, qu ‘il avait besoin d’ au son et d’un peu de joie bruyante.

Ce fut ce matin-la qu'il passa a la mairie de Ville-d’Avray pour y raconter au commissaire de police de Versailles ce qu'il savait sur Larouette.

Ce fut ce matin-la encore, qu'il versa entre les mains de Jean Guerrier, son caissier, les cinquante mille francs de son gain de la veille.

Ce fut ce matin-la, enfin, que M. Liénard se présenta rue Saint-Maur et que Roger fut arrété et envoyé a Versailles, a la disposition du juge d’instruction chargé de l’enquéte.

Nous allons donc reprendre la suite de notre récit.

RocGER fut écroué a la prison de Versailles et ne ~ fut pas interrogé le jour méme, mais seulement le lendemain.

M. de Lignerolles, le juge d’instruction, trés au courant par les préliminaires d’enquéte de M. Lacroix, attendait un supplément de renseignements, afin d’étre prét a accabler Roger.

Car la conviction du juge était faite; les procés-verbaux de M. Liénard, transmis.de Paris, et les rapports et procés-verbaux de M. Lacroix ne lui laissaient aucun doute sur la culpabilité de l’industriel.

Ce fut donc le lendemain que Roger comparut devant le juge.

Il était pale et défait. I] n’avait pas dormi et avait passé cette premiére et cruelle nuit a réver au moyen de prouver son innocence, sans trahir Julia, sans trahir la faute commise.

Car dire la vérité, c’était impossible.

Avouer qu'il avait prété cent mille francs a Julia, en secret de son mari, c’était dire que Julia ‘avait été sa maitresse, c’était la déshonorer,

PSSor ROGER - LA- HONTE

c’était déshonorer ce pauvre étre infirme et ma- | lade, incapable désormais de se défendre, Lucien, son ami.

Et cela, il ne le pouvait pas, méme au prix de sa vie.

I] avait cherché comment, en se dévouant pour Noirville, il effacerait en quelque sorte la faute commise...

Longtemps ce dévouement s‘était dérobé a Suis Il s’offrait maintenant, complet, il s‘offrait comme un chatiment terrible, une supréme expiation...

Et il était prét a l’accepter, bien que cela duit lui codter cher, l’‘honneur, la fortune, la liberté, peut-étre la vie !

Une seule espérance lui restait, presque une

joie.

« Jamais, se disait-il — dans la cellule ot il était au secret —, jamais Henriette, jamais Su-

zanne ne me croiront coupable. On me permettra bien de les voir une fois. Et je leur dirai : « Je- « suis innocent! » Cela sufhra pour qu’elles me croient, malgré toutes les apparences. Et je ne serai pas complétement abandonné, puisque, dans un coin du monde, il me restera deux coeurs fidéles, ma fille et ma femme !... »

Vers le matin, pourtant, lorsque le soleil se leva, il eut un accés de désespoir et crispa ses deux mains dans ses cheveux :

« Moi, en prison pour un meurtre et un vol !... Est-ce possible ?... Mais je veux me défendre... Ne

— + ee ee . : aoe z)

le pourrai-je donc sans trahir Julia ? Je le veux. I] le faut. Je me défendrai. » x

Mais quand il songea 4 toutes les preuves accablantes relevées contre lui, il mordit ses lévres avec rage, répétant sourdement :

« Comment faire ? Comment faire ? »

Lorsqu’il entra, escorté par deux gendarmes, dans le cabinet de M. de Lignerolles, il s’approcha vivement du juge, et, avec élan :

« Monsieur, dit-il, je vous jure que je suis innocent. C’est odieux de déshonorer | ainsi un honnéte homme. Toute ma vie répond pour moi... Je suis innocent, monsieur, croyezmoi! »

M. de Lignerolles ne Sepia pas.

Il avait d’un coup d’ceil dévisagé Laroque, et il avait été surpris.

Sur cette figure énergique tout indiquait une souffrance aigué, une fatigue énorme —, mais il n’y découvrait rien du criminel vulgaire.

Les yeux, voilés de larmes, étaient droits et francs.

Le juge pensa :

« Ce doit étre un habile comédien ! »

I] lui indiqua un siége, mais Roger n’y prit pas garde et demeura debout, les doigts entrelacés, regardant ardemment M. de Lignerolles, parce que 1a était le salut, s'il pouvait faire entrer la conviction dans l’ame de cet homme !

Mais le juge ne devait pas se laisser €mouvoir par une simple protestation.

Les principales questions étaient prétes.

« Vous €étes inculpé d’assassinat suivi de vol! » dit-il.

Alors commencga un interrogatoire pénible, roulant d’abord sur de menus faits.

Comment avait-il passé la soirée du crime ?

I] voulut l’expliquer, mais, dés les premiers mots, M. de Lignerolles souriait d’un sourire sceptique. En vain Roger essaya-t-il de dire qu’il avait erré dans Paris, en proie au plus sombre désespoir, poursuivi par l’idée de sa faillite prochaine.

En vain, dit-il que, de onze heures a minuit, il avait erré par les bois de Ville-d’Avray, n’osant rentrer chez lui dans la crainte d’étre deviné par sa femme et d’avoir:a lui avouer sa ruine.

« Prouvez-moi, disait le juge, que vous vous étes promené ainsi a l’aventure ? Quelqu’un peut-il témoigner en votre faveur ?

— Je n'ai rencontré personne. »

I] ne put rien expliquer, ni la souillure des vétements, ni les coups d’ongles sur sa main, ni aucun des petits et multiples détails relevés contre lui. Il prétendit seulement avoir tiré, le matin du jour du crime, un coup de revolver sur un corbeau perché dans un saule, ce qui’ expliquait qu'une balle manquat dans le barillet de l’arme.

Puis le juge en arriva aux charges plus graves.

Et il refit le récit des perquisitions de M. Liénard et de l’expert Ricordot, et de la découverte des billets de banque incriminés.

oe ii

Loa}. , a

Au fur et a mesure qu’il parlait, Roger baissait la téte. Quand M. de Lignerolles lui demanda ce qu'il avait 4 répondre, il murmura :

« Je ne suis pas coupable. Il y a une fatalité contre moi. >»

Lorsque M. de Lignerolles demanda d’ow provenait le remboursement Larouette,.Roger répondit

« Vous pouvez croire ce que vous voudrez !

— Jadmets pour un moment |’existence du débiteur, fit M. de Lignerolles; vous le connaissez : vous expliquez-vous, du moins, comment il se fait que les billets de Larouette soient venus en sa possession ? L’un de vous est le meurtrier et si vous ne voulez point passer pour son complice, je vous engage 4 nous dire son nom. »

L’insinuation du juge avait frappé Roger comme un coup de fouet qui lui edt cinglé les membres.

Etait-ce donc son ancienne maitresse qui avait assassiné Larouette ? Mais cette idée était si absurde qu'il se contenta de hausser les épaules.

Et pourtant elle avait dit, un jour, lors de leur rupture

« Si jamais il vous arrive malheur,-souvenezvous que peut-étre je n’y serai pas étrangére. »

Menace de femme 4 laquelle il n’avait pas pris garde. ;

Quant aux membres du cercle, qui avaient ponté contre Roger, la police s’était occupée d’eux; mais leur honorabilité était au-dessus de tout soupcon, et l’on n’avait rien trouvé contre

eux, pas méme contre Luversan, dont toutes les précautions étaient prises.

« Mon débiteur ne peut étre soupconné, pas plus que moi, dit Roger, et il importe peu a votre enquéte que son nom vous soit connu. J’ai déja refusé de répondre a ce propos, et je vous serai obligé de m’épargner de nouveau la peine de refuser encore.

— Vous vous perdez, je vous en avertis.

— C’est une affaire entre moi et ma conscience. »

- ,M. de Lignerolles sembla se recueillir un ins-

tant, puis

« I] est une autre preuve, dit-il, dont nous ne vous avons point parlé encore, irrécusable, terrible, et douloureuse entre toutes.

— Puis-je la connaitre tout de suite ? Je la réfuterai, celle-la, peut-étre, plus facilement que les autres.

— Vous avez été vu, au moment ou vous entriez chez Larouette, un instant avant l’assassinat.

— Moi ? Moi ? dit Roger, effaré.

— Vous avez été vu au moment oul vous commettiez le crime...

— Moi ? On m’a wu ? Qui cela ?

— Deux témoins... une femme... une petite fille:

— Une femme? Une petite fille ?... Ah! ah!

dit Roger en riant et comme soulagé. Voila qui me tranquillise, et qui va vous prouver, enfin, que je suis innocent. Cette femme, cette petite

en: ROGER -LA-HONTE 193

fille ont vu l’assassin. Faites-les donc venir devant moi et qu’elles me regardent ! Elles vous diront si elles me reconnaissent.

— Nous vous confronterons tout a l’heure.

— Et pourquoi pas a |'instant méme ? Lorsque ces deux témoins m’auront vu, leur conviction sera formée. Je suis innocent; on ne peut me reconnaitre. Des lors, il ne vous sera pas permis de me garder plus longtemps sous les verrous. Voici vingt-quatre heures que je suis en prison. J’ai hate de respirer librement et de me dire 4 moi-méme que je suis toujours et que je n'ai jamais cessé d’étre un honnéte homme. Car en vérité, j'ai beau me savoir innocent, je rougis de l’accusation qui pése sur moi, c'est déja presqu'un déshonneur que l'on ait pu me croire coupable. »

Le juge lui indiqua une salle d’attente communiquant avec son cabinet.

« Dans quelques minutes, vous serez satisfait, dit-il.

— Chacune de ces minutes va me paraitre bien longue, monsieur, dit Laroque en souriant. Enfin, j’entrevois l’espérance !... »

Et il sortit, accompagné par deux gendarmes.

Dans un coin du cabinet du juge, sur un bureau plat, un grefher — vieux bonhomme ridé, a barbe entiérement blanche — avait écrit les réponses de Laroque, M. de Lignerolles parcourut le procés-verbal afin de s’assurer que rien n’avait été oublié.

Aprés quoi, il dit :

« Faites entrer Mme Laroque, seule. »

Le greffier sortit et un instant aprés introduisait respectueusement Henriette.

Celle-ci avait recu la veille au soir une lettre du juge d’instruction la mandant au. parquet avec sa fille.

Connaissant l’arrestation de son mari, elle s’attendait a cette lettre.

Elle vint donc, tout a la fois tremblante et résolue.

En partant, Suzanne avait demande :

« OU me ménes-tu, mére ?

— A Versailles, ma chérie, a Versailles, ot I’on va te faire souffrir encore.

— Ne crains rien, mére, je me “souviendrai. »

Elles firent le trajet de Ville-d’Avray a Versailles, au coin d’un compartiment de premiére classe.

Pas un mot ne fut échangé et Suzanne ne desserra pas les bras d’autour de la taille d’Henriette.

Par un mouvement machinal, la main distraite de la jeune femme caressait le front et les blonds cheveux de l'enfant.

- Lorsque le greffier la fit-entrer chez M. de Lignerolles, elle semblait n’avoir plus une goutte de sang, tant elle était pale.

Ses beaux yeux étaient meurtris et parfois elle avait dans les mains un geste égaré de folle.

M. de Lignerolles lui avanca une chaise. Elle s'y affaissa.

« La mission que j'ai a remplir auprés de vous

est trés pénible, madame, dit le juge. Vous vous doutez assurément du motif qui m’oblige a vous entendre. Je ne veux pas, toutefois, recommencer l’interrogatoire cruel que vous avez subi déja et dont M. Lacroix m’a mis le détail sous les yeux.

— Vous pouvez d’autant mieux m’épargner cet interrogatoire, monsieur, que je n’ai qu’a vous répéter, mot pour mot, ce que j'ai dit a M. Lacroix.

— Non, madame, pour vous, pour votre mari, jespére que vos réponses seront plus précises, car votre refus de vous expliquer sur Je meurtre de Larouette est la condamnation de Laroque.

Dites-moi que vous n’avez pas reconnu votre mari dans le meurtrier, c’est bien — et alors, donnez-moi le signalement de |’assassin —, mais ne soutenez pas que vous n’avez pas été témoin du crime. .

— Cela est vrai, pourtant! dit la courageuse femme, dans son héroique entétement.

— Nous allons vous mettre en présence de votre femme de chambre. »

Victoire fut introduite. Un instant embarrassée devant son ancienne maitresse — car ce n’était point une méchante créature —, elle reprit cependant contenance.

« Répétez devant Mme Laroque, fit le juge, la déposition que vous avez faite a M. Lacroix, et une seconde fois 4 nous-méme... »

Victoire s’exécuta.

Mme Laroque écoutait et essayait d’affecter un air surpris.

196 ROGER - LA-HONTE — aa

Mais sa gorge était serrée.

I] fallut bien qu’elle répondit, quand Victoire eut parlé !

« Cette fille, dit-elle, 4 l’imagination troublée par la lecture des romans. Son récit est une suite d’inventions et d’extravagances. Ni ma fille, ni moi, n’avons tenu les propos qu'elle rapporte. Si du balcon nous avions appelé Roger, il nous ett répondu, et, se voyant découvert, il ne serait pas entré chez notre voisin. Tout cela est donc invraisemblable.

— Tout cela est malheureusement vrai, madame, dit Victoire.

— Que vous ai-je donc fait, ma fille, pour me causer autant de chagrin ? Et que vous avait fait mon mari pour que vous portiez sur lui une accusation aussi grave ?

— Je nai point de reproches a vous adresser, madame, et si j'avais pu garder pour moi ce que jai dit, je me serais tue. »

Elle se retira.

« Vous le voyez, madame, fit le juge, la déposition de cette fille est trés nette et ne varie pas. Vous avez été témoin involontaire du crime.

Qu’avez-vous vu ?

— Je n’ai rien vu, rien entendu.

— N’oubliez pas que votre silence est la perte de votre mari ?

— Toute la vie de mon mari plaide pour lui et crie haut sa probité !

— La faiblesse humaine est sans bornes, madame, et nous avons tous les jours, sous les

yeux, des drames aussi imprévus, aussi douloureux... » |

Le greffier fit sortir Henriette et ramena Suzanne.

Henriette était vétue de noir, comme si elle avait voulu porter le deuil de son amour et de son bonheur; Suzanne était vétue de deuil aussi.

La fiévre — une fiévre intense — rougissait les pommettes de ses joues et faisait briller ses grands yeux bleus d’un éclat inaccoutumé. Elle regarda le juge avec terreur.

M. de Lignerolles l’embrassa et la contempla longuement, avant de parler.

« Et vous, mon enfant, serez-vous plus raisonnable aujourd’hui que vous ne l’avez été hier ? Quelqu’un vous a-t-il fait comprendre que vous seriez la cause d’un grand malheur pour votre pere, si vous refusiez de nous dire ce que vous avez vu, il y a quatre jours, lorsque vous étiez au balcon prés de votre mére ?

— Je n’ai rien vu, monsieur.

— Ne mentez pas, mon enfant. Le mensonge est vilain. Est-ce un autre que votre pere que vous avez vu? S’il en est ainsi, ma chérie, dites-le. Vous aimez votre pére, et votre pére, si vous vous taisez, serait 4 jamais malheureux. I] souffrirait et pleurerait d’étre séparé de vous ! Et vous aussi, chére petite, vous seriez bien triste et vous pleureriez, car elle serait longue une vie sans votre peére !...

— Je ne sais rien, monsieur... je ne sais rien

wo

et je voudrais bien qu’on me laisse tranquille... monsieur... je suis malade... mére ne voulait pas m’emmener, ce matin, et c’est moi qui ai voulu venir... mais j'ai bien mal, monsieur... je ne comprends pas ce qu'on exige de moi... et pourquoi petite mére pleure tous les jours, depuis que l’on m'interroge... »

Elle grelottait, ses dents claquaient.

Elle avait de sourdes exclamations comme il en échappe aux fiévreux lorsque les frissons gagnent et contractent leur gorge.

Le rouge de ses pommettes s’accentuait encore et ses yeux se creusaient... se creusaient... et, comme ceux de sa mére, se meurtrissaient d’un large trait de bistre. ;

Oui, il est convenu que vous ne direz rien.

Vous avez montré que vous étiez courageuse autant qu'une femme. Aussi, je ne vous prierai pas, je me vous menacerai pas, je n’essaierai méme pas de vous persuader, comme a votre maman, que la pire chose qui puisse arriver a votre pére, cest d’étre accusé par votre silence... Non, mon enfant. Un autre que moi va se charger de ce soin! »

Le greffier alla rechercher Mme Laroque. En entrant, le premier regard de la jeune femme — regard épouvanté — fut pour Suzanne. L’enfant avait-elle parlé ? Suzanne, a son tour, regarda sa mére. Elles se comprirent. Suzanne n’avait rien dit. Henriette ouvrit ses bras, et la petite fille s’y jeta en pleurant.

L’accés de fiévre se terminait par des lating!

- os) 4 Ae 7 se .2™. ‘7 ‘ ee in = 4

Autrement la fiévre se serait portée au cerveau et l'enfant efit été en danger de mort.

M. de Lignerolles se pencha 4a l’oreille du greffier et lui parla bas.

Le greffier ouvrit la porte de la salle ot Roger attendait.

« Laroque, entrez! » dit-il.

Roger .obéit.

La salle d’attente était mal éclairée et obscure de telle sorte qu’il se trouva passer de la nuit © comme en plein jour.

I] s'arréta sur le seuil, et releva ses yeux, obstinément baissés jusque-la.

Et devant lui apparurent sa femme et sa fille.

M. de Lignerolles, avec une fixité singuliére, examinait la mére et la fille, afin de ne perdre aucun de leurs mouvements.

A la vue d’Henriette, a la vue de Suzanne, Roger avait joint les mains, comme en extase, sa figure s était épanouie; il avait laiss¢é échapper un cri de joie et s’était précipité vers elles les bras tendus.

« Suzanne ! Henriette ! Ma fille ! Ma femme ! »

Mais Henriette et Suzanne, tout d’abord sur-

prises, parce qu’elles ne s’attendaient pas a le voir, reculent avec une horreur si visible, que le juge d’instruction en tressaille.

L’instinct a été plus fort que la volonté chez ces deux étres si faibles, affaiblis encore par les tortures des jours derniers.

En voyant Laroque, ce nest ni le pére, ni le

mari — aimé jadis, qu’elles revoient, c’est ]’assassin -—, c’est l‘homme aux yeux sanglants, a la barbe broussailleuse, aux larges épaules, qu’elles ont vu étranglant Larouette de ses mains puissantes. — C’est le cadavre aussi qu’elles revoient, le cadavre dont elles ne distinguaient que les jambes toutes raides, entre le bureau d’acajou, aux tiroirs ouverts, et la table renversée !..:

Et Roger a compris cette terreur. I] s’est troublé ! Il bégaie :

«Quoi! Vous me fuyez ?... Je vous tends les bras !.... Vous m/évitez? Qu’ai-je donc de changé ? Est-ce parce qu’une accusation aussi odieuse que ridicule pése sur moi que je ne sois plus, toi, Suzanne, ton pére et toi, ma chére Henriette, ton mari ? »

Mais déja la mére et la fille se sont remises.

La mére a compris qu'elle a failli se trahir, qu'elle a failli perdre Roger d’un geste, d’un seul regard.

M. de Lignerolles l’examine toujours et elle devient plus blanche encore.

Cette entrevue, si brusquement menée, sans préparation, n’était qu'un piége et elle s’y est laissé prendre.

Elle a recouvré son sang-froid.

Elle serre la main de sa fille afin de lui faire deviner ce qu'elle veut et elle la pousse dans les bras de son pére.

L’enfant y tombe en fermant les yeux; parce que c'est Larouette, toujours, qu'elle apercoit, croulant sous l’étreinte de Laroque, et non plus

ROGER - LA- HONTE ae ed

son pére, et parce qu'elle espére ainsi échapper a cette vision. ¥

Déja Laroque, sans soupcons, sans défiance, a tout oublié.

Il embrasse Suzanne de toutes ses forces.

« Suzanne, ma fille, mon enfant bien-aimée ! »

Puis, dans le méme baiser, il confond la mére et la fille.

« Henriette... ma bonne et chére femme... que je suis heureux ! »

Et, tout d’un coup, se tournant vers M. de Lignerolles, silencieux :

« Que vous étes bon, monsieur, de m’avoir permis de revoir ma fille et ma femme |!... C’est tout ce qui m’aime au monde... quelle que soit la conclusion de votre enquéte, je vous remercie, monsieur, d’avoir été généreux et de vous étre souvenu que j étais pere... :

— Vous n’avez pas a me remercier, dit le juge, froidement.

— Pardonnez-moi, monsieur », fit Roger qui voulait insister.

M. de Lignerolles lui imposa silence d’un geste.

« Je vous ai dit tout a l’heure que vous aviez été vu, au moment ou vous entriez chez Larouette... et qu’au moment ou vous avez assassiné ce malheureux, vous avez été vu encore...

— Par une femme et par une petite fille... Et je vous supplie de ne pas retarder davantage ma confrontation avec elles !... »

M. de. Lignerolles se taisait

Mme Laroque, assise auprés du bureau du grefer, serrait sur ses genoux, dans ses bras, par un mouvement irréfléchi, sa fille défaillante.

Elle collait ses levres dans les cheveux dénoués de l'enfant, dont la téte reposait sur son sein, et qui toujours gardait les yeux obstinément clos.

Certes, elle aurait bien voulu étre morte et emporter dans la mort, l’oubli, l’éternel néant... son enfant avec elle !.

Et voila que dans esprit de Roger la lumiére se fait brusquement.

Il n’a eu qu’a regarder M. de Lignerolles —

ému malgré lui —, il n’a eu qu’a regarder Mme Laroque et Suzanne pour comprendre !

Il tremble! I] chancelle!... Je ne sais quoi

horrible, d’inavouable lui apparait... et il a le geste égaré d’un homme qui voudrait écarter de lui quelque cauchemar atroce... quelque immonde béte.!...

« Dieu! Dieu! Epargnez-moi, épargnez-moi ! »

balbutie-t-il.

I] voit que M. de Lignerolles entrouvre les leévres... qu'il va parler...

Alors, soudain, a la fois menacant et suppliant.

« Monsieur, prenez garde, taisez-vous, je vous en supplie! Vous allez proférer un blasphéme !

— Vous avez été vu, au moment de votre crime, par une mere et sa fille —, dit lentement le magistrat. — Vous avez ces deux témoins devant vous !... C’est votre femme et c’est votre enfant !... »

le Aa cm >

oe oo eS eee pe eae ) .

Roger part d'un éclat de rire strident —, un rire de fou. . 2:

« Elles m’ont vu! moi ?... Ma femme et ma fille m’ont vu assassiner Larouette ! » |

Et, se précipitant vers elles, il leur prend les mains, il leur secoue les bras... il leur fait mal... le pauvre homme !

« Vous m’avez vu, vous deux, a ce qu'il parait ?... Vous entendez qu’on prétend que vous m’avez vu ?... Mais protestez donc !... Levez-vous donc !... Criez donc a cet homme, qui m’accuse, qu'il en a menti et que ce n’est pas vrai, que vous n’avez pu voir Roger Laroque assassinant, puisque Roger Laroque est innocent et incapable de commettre un crime... »

Elles ne répondent pas. I] a beau leur serrer le bras a les faire crier, elles restent insensibles.

Alors, il les appelle.

« Suzanne !... Henriette !.... Qu’avez-vous ?... Etes-vous malades ?... Pourquoi ne parlez-vous pas? »

Henriette se léve.

Elle a cette paleur de cire qu’ont les morts.

« M. de Lignerolles a tort de vous dire, Roger, que nous avons été témoins d’un meurtre. Depuis trois jours, on nous poursuit, Suzanne et moi, pour nous contraindre a des aveux que nous ne pouvons faire. Je n’ai qu’a redire devant

vous, en mon nom comme au nom de ma fille, ce que nous avons dit bien des fois déja. Nous ne savons pas comment ce meurtre a été commis, et

7 ~ ‘ il

nous ne comprenons pas comment l’on ose vous accuser !.

—A Ta bonne heure!... Je respire!... Vous avez parlé !... Savez-vous bien qu'un moment... jai cru... oui, j'ai cru... mais non, qu’aurais-je pu croire ? I] est impossible que vous ayez vu, puisque ce nest pas moi! Quelle folie ! Mais j’ai eu peur... oui, je l’avoue, j’ai eu peur! »

Et tout a coup, a M. de Lignerolles, avec brutalité :

« Pourquoi avez-vous fait venir ici ma femme et ma fille ?

Pourquoi disiez-vous qu’elles avaient été témoins ?... Vous outrepassez votre droit de juge... Vous avez tout a l'heure affirmé un mensonge, et ma femme vous a donné un démenti que vous n’avez pas relevé ! »

Le magistrat répliqua dadcemeae parce qu'il avait pitié d’Henriette, pitié de la petite fille.

I] est prouvé qu’elles ont vu...

— Cela est prouvé ? faisait Laroque, étonné, calmé par un effort sur lui-méme... Vous entendez, Henriette ?... Moi, je ne peux rien dire... C’est a vous de répondre.

— Cela ne se peut — disait gravement la jeune femme —, puisque je ne comprends rien a ce que l’on me demande. »

Ce fut au tour de Laroque d’interroger le juge.

« Quelle est cette énigme ? »

M. de Lignerolles avait réprimé un geste d’impatience.

I] sonna.

- Au gendarme qui apparut, il ordonna d’introduire dans son cabinet la femme de chambre.

« Victoire? murmura’~ Roger. Pourquoi donc ? » :

Et il attendit anxieusement les explications du juge.

M. de oe fit répéter a Victoire sa déposition..

Elle le fit, sans se presser, mot pour mot, n’omettant rien.

Au fur et a mesure qu'elle parlait, on pouvait voir le visage de Laroque se décomposer.

Par une tension énorme de sa volonté, il essayait de comprendre.

I] secoua la téte, et dit tres haut, les yeux hagards

« Prenez garde 4 moi... j'ai peur de devenir fou !... »

Un long silence se fit.

Peu a peu, il comprenait.

Henriette et Suzanne avaient vu. Mais quoi ?

Elles avaient refusé de parler... Pourquoi ?... II fallait le savoir !...

Laroque alla s’agenouiller devant sa femme, avec une grace touchante.

I] lui prit les mains, les caressa, puis, comme s'il avait parlé a un enfant :

« Dis la vérité, fit-il. Est-ce vrai que tu m’as vu ? Tu as nié, n’est-ce pas ?... Jusqu’a la derniére minute, tu as prétendu que tu n’avais pas été témoin du meurtre ?... Et Suzanne a dit

~comme toi ?... C’est vainement qu’on vous a in-

-= wer

Page 1