‹ Roger-la-Honte (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · ROGERSEA-HONTE 7 ote ee · texte numérisé non relu

ROGERSEA-HONTE 7 ote ee

terrogées. Mais, a présent, ma chere femme, et toi, ma chére Suzanne, il faut tout dire... Ne craignez point, puisque je suis innocent, de raconter tout ce que vous avez vu... On m’accuse, mais qui sait si votre temoignage ne va pas prouver mon innocence ?... »

I] avait réuni les petites mains de Suzanne dans les mains d’Henriette, et les baisait toutes quatre ensemble.

La mére et la fille, toujours aussi pales, toujours les yeux fermés, se ‘taisaient...

M. de Lignerolles intervint et ce fut 4 Mme La-

roque, particuli¢rement, qu'il s’adressa:

« Je vous ai mise en présence de votre mari, dit-il, parce que j’espére encore que, cédant a ses priéres, vous finirez par étre persuadée que votre silence est dangereux et qu'il vaut mieux parler et nous raconter la vérité, quelle qu’elle soit, que vous taire plus longtemps. Laroque vous dira, plus chaleureusement que je ne pourrais faire, qu'il est de son intérét que vous parliez. Pour nous, comme pour tout le monde, il est évident que, vous et votre fille, vous avez assisté en témoins a ce meurtre. Les charges les plus graves pesent sur votre mari. Si vous refusez de répondre a nos questions, c’est donc que Laroque est coupable, pour vous comme pour nous ? »

a se tournant vers le malheureux :

« Expliquez bien ceci A votre femme et A votre fille, Laroque. M. Lacroix et moi nous avons essayé. Elles ont fait la sourde oreille. Soyez plus heureux que nous! »

Roger avait écouté avec attention.

I] lui fallait un effort constant d’intelligence, a présent, car son cerveau était vidé.

I] hocha la téte et murmura :

« I] faut qu’elles parlent ou je suis perdu! »

I] était resté aux genoux de sa femme.

I] n’avait abandonné ni ses mains, ni les mains’ de sa fille.

Deux fois Henriette, par un mouvement imperceptible, avait voulu les retirer. I] les avait retenues.

Et, a chaque fois, Laroque, en la regardant, avait souri d'un air craintif.

« Henriette, tu viens d’entendre M. de Lignerolles, mais peut-€tre n’as-tu pas bien saisi sa pensée. Je vais te la traduire : « Votre femme et « votre fille ne veulent point sortir de leur si- « lence, a-t-il dit : or, il est prouvé qu’elles ont « été témoins du meurtre. Si vous n’étiez pas « l’assassin, elles parleraient. Ne rien dire, c’est « donc vous accuser. Puisque vous protestez de « votre innocence, ordonnez-leur de parler! « Qu’elles révélent ce qu’elles ont vu! Si vous « €étes innocent, vous n’avez rien a redouter, au « contraire, vous avez tout 4 espérer de leurs dé- « clarations. » Est-ce votre pensée, M. de Ligne; rolles ?

— Vous l’avez rendue exactement.

— C'est vrai, Henriette, ce que dit le juge, sais-tu bien ? On croirait que tu ne t’en rends pas compte. Ton silence paraitrait étrange, et tout naturellement les juges penseraient que Vic-

toire ne s'est pas trompée, que, du balcon de notre villa, tu as vu assassiner Larouette et que, par pitié pour ton mari, tu ne veux pas parler. Or, moi, je suis bien sir que tu n’as pu me voir de la villa et je n’ai rien a redouter de tes aveux, rien, entends-tu, ma chérie ? Puisque je suis innocent, ce n'est pas moi que tu as vu, si tu as vu quelqu’un, j'ai donc tout intérét 4 ce que tu ren- ‘seignes M. de Lignerolles. Je t’en prie, mon enfant, dis-nous ce que tu sais! »

Elle ne répondit rien, gardant son attitude singuliére qui faisait penser 4 ces magnétisées, immobiles sur leur chaise, le buste droit, les mains comme mortes, les paupiéres baissées.

Tu m’as entendu, Henriette ? »

Elle fit un signe afhrmatif.

« Alors, pourquoi ce silence, ce silence qui me condamne, Henriette ?

— Je n’ai rien a dire.

— Tu mens. La déposition de Victoire est precise. Et ton trouble, ta paleur, ton air étrange te trahissent... Et je me rappelle, maintenant, que, le lendemain de ce jour, le matin, Suzanne a été malade, est tombée dans des convulsions. Tout cela est une preuve...

— Je n’ai rien vu!

— Puisque je t’en supplie, Henriette !..

— N’ayant rien vu, je ne peux rien dire !...

— Alors, tu m’accuses ?... Je suis ton mari, je t'aime, je suis innocent, et tu me condamnes |... »

Quelle force il lui fallait, 4 la pauvre femme, pour ne pas éclater en sanglots !

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Elle l’avait pressentie, cette situation sans issue, le jour ou, pour la seconde fois, a la mairie de Ville-d’Avray, M. Lacroix l’avait interrogée.

Parler ! C’était dire qu’elle avait vu Roger assassinant Larouette! Et cela lui semblait une chose si monstrueuse que d’accuser cet homme —, le pére de Suzanne ! — qu’on l’etit mise a la: torture, sans lui arracher une parole !

Quand elle l’entendait ainsi, qui la suppliait, si elle fermait les yeux pour ne le point voir a ses genoux, si elle se mordait les lévres jusqu’a les ~ faire saigner, pour résister a la tentation de crier —, c'est qu'elle avait envie de lui dire

« Je te connais. Je te devine. Tu joues la une infame comédie. Tu es l’assassin puisque j’ai été témoin de ton crime : mais tu sais trop que j’aurai pitié de toi et voila pourquoi tu me pries de parler ! Dans cette comédie, je joue un réle avec toi pour tromper la justice. Ce r6le, je l’accepte, parce que je ne puis oublier que tu as eu mon amour. Je t’aimerais mieux cynique, avouant hautement ton crime, mais tu cherches a mentir, a tromper. Tes larmes, comédie ! Tes priéres, comédie ! Tes supplications a genoux, tes baisers, comédie! Tes semblants d’affection, comédie ! Tu voudrais tant faire croire au juge que tu es de bonne foi! Ah! que tu me connais !

Comme tu sais que je suis faible et que, par pitié, je t’épargnerai !... Tu es vil et bas, tu trembles et je te méprise !... »

Tout cela, son regard abaissé sur Roger le lui fit si bien comprendre quiil se laissa aller a une

crise de désespoir effrayante, meurtrissant son front sur le plancher, comme s’il avait voulu se briser la téte !

M. de Lignerolles ne faisait rien "pour interrompre cette scene déchirante.

I] était la pour écouter et observer.

Roger, pourtant, se reléve a demi.

Il passe son mouchoir sur son visage enflammé, sur ses yeux rougis.

Et toujours a genoux, il cherche a émouvoir sa femme

« Henriette, oublie o1 nous sommes, et laissemoi te parler comme si nous étions seuls, en ta chambre de la villa, ta chambre blanche, si gaie et si ensoleillée, ot tu te plaisais tant et ot tu n’avais pas besoin d’oiseaux dans les cages, car tous ceux du bois semblaient te connaitre, et se donnaient rendez-vous autour de toi.

« Regarde-moi, Henriette!... Ai-je quelque chose de changé ?...

« Moi, je te retrouve tout autre... Que s’est-il passé pendant que je n’étais pas la ?... Tu ne veux pas me le dire ?...

« Nous sommes jeunes tous les deux, Henriette, et pourtant, voila huit ans. que nous sommes mariés !... Et depuis huit ans, as-tu remarqué dans mes paroles et dans ma conduite, rien qui pit t'expliquer et te faire prévoir le crime que l’on me reproche ?

— Non, Roger, non, jamais ! dit-elle avec élan.

— Je t'ai aimée, jadis, bien, longtemps avant de te le laisser voir, avant de te-l’oser dire. Et

c’est ton pére qui, avant toi, peut~tre, s’en est apercu. Comme j'étais pauvre et que tu étais presque riche, j’'aurais continué de souffrir, j’aurais gardé mon amour pour moi parce que je redoutais que le moindre soupcon vint |’effleurer et le ternir. J’étais pauvre, mais j’étais fier. Tu maimais, toi aussi, et ton pére l’avait deviné également. I] a forcé nos deux cceurs a parler. Est-ce la ce qu’edt fait un futur criminel ?

— Non, Roger, votre délicatesse a été grande...

— Avez-vous oublié, Henriette, combien nous fames heureux, avant notre mariage et depuis ? Je me savais brusque et je m’étudiais a rester doux. Est-ce que jamais vous avez eu a souffrir de la moindre brutalité ?... N’ai-je pas, sans cesse, prévenu vos désirs ? deviné vos fantaisies ?... Si je vous ai rendue malheureuse sans le savoir, Henriette, dites-le, et je suis prét a reconnaitre mes torts... /

— J’étais heureuse, Roger.

— Qui, vous |’étiez. Vous le dites et je le crois. Je le crois, parce que je ne passais guére de jour sans chercher ce qui pourrait vous rendre heureuse, parce que je me serais reconnu indigne de vous, si, par mon fait, j’'avais surpris un nuage sur votre front. Certes, je ne pouvais étre a vos pieds, constamment, a vous dire que je vous aimais. ,

« J’avais l’aisance a gagner, de la fortune a acquérir.

« Mon travail, c’était encore une preuve d’amour, car, bien que vous ne fussiez ni co-

wee

quette ni dépensiére, j’étais fier de pouvoir vous dire que nos affaires étaient en pleine prospérité, parce que je savais que si vous n’en conceviez point trop grande joie pour vous-méme, vous en étiez heureuse pour notre fille.

— Tout cela est vrai, Roger, je le reconnais. Je n’ai jamais. douté de vous. Je n’ai jamais eu de reproche a vous faire.

— Et c'est moi, Henriette, moi qu’on accuse

- aujourd’hui d’assassinat et que vous ne voulez: J

pas défendre ! Je sais bien que la fatalité —, je n’y avais jamais cru ! — a réuni contre moi des preuves presque évidentes.

« Il y a des indices, en tout cela, sur lesquels il m’est impossible de m’expliquer; mais vous, Henriette, qui me connaissez, qui m’avez aimé, qui avez vécu de ma vie — de ma vie irréprochable —, vous étes la pour ne pas croire a |’évidence, pour expliquer les choses inexplicables; ou bien, si vous ne le faites pas, vous étes vousméme coupable, car votre silence va peser d’un poids énorme dans la décision des juges, votre silence qui est l’aveu de ma culpabilité.

« J’irai plus loin, Henriette.

« Vous m’auriez vu, comme on le dit, étranglant Larouette de ces deux mains qui ont tant de fois caressé les vétres, qui les serrent encore, en ce moment, vous m’auriez vu sans qu'il vous fit possible de douter, que votre devoir serait de douter encore, de vous révolter contre vos yeux, contre votre souvenir, contre votre conviction.

« Ou bien alors, si vous m’aimez si faiblement

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que votre amour ne peut résister a un pareil assaut, c’est encore votre devoir de femme de tout dire, comme ce serait votre devoir, s'il s’agissait d’un étranger, du premier venu !... »

Elle écoutait.

I] parlait si tendrement qu’elle aurait pu s’y laisser prendre, si elle n’avait pas vu le malheureux, dans cette fatale nuit !..

Les souvenirs d'amour, méme, qu ‘il se plaisait a rappeler, ne faisaient qu’augmenter son mépris, parce que ces souvenirs, ainsi évoqués en ~ cette heure tragique, c’étaient comme autant de preuves de son hypocrisie.

I] aurait voulu se couvrir de son amour...

L’infame !

Quels abimes profonds cache donc le cceur d’un homme !...

La moindre incertitude, la moindre hésitation ne venait pas a Henriette.

Elle connaissait les indices relevés par |’instruction et la faillite prochaine, et le remboursement a Larouette, et l’impossibilité pour Laroque de justifier de l’emploi de son temps, et la découverte des billets incriminés, et le reste, mais ce qu'elle connaissait de plus que la justice, c’était le retour de Roger, aprés minuit, le crime commis —, l’air hagard, le visage décomposé, les vétements en désordre; ce qu'elle avait surpris, c’était ce projet de suicide, sous la premiére épouvante du chatiment, le premier. remords du meurtre... pouvait-elle hésiter et ne pas croire ?

« Henriette, tu te tais ? Tu n’as pitié ni de mes larmes, ni de mes prieéres ? »

Ses lévres restaient obstinément fermées; son regard disait :

« Mensonge ! Mensonge ! »

I] se redressa, ferma les poings, puis, soudain se calmant :

« Henriette, tu me perds. Tu ne m’aimes plus, tu ne m’as jamais aimé sans doute. Eh bien, je veux que tu le saches... Moi je t'aime toujours, je t'aime malgré tout... Je t’aimerai, méme si je suis flétri par une condamnation ! Méme sur |’échafaud je crierai mon amour !... Ce sera ta punition... ce sera ma vengeance... »

Il se promena quelques instants dans le cabinet de M. de Lignerolles, en proie a la plus vive douleur.

« J’ai fait ce que j'ai pu, monsieur », dit-il au juge.

Du doigt celui-ci lui montrait Suzanne, sur les Stas de sa mére.

« Il y a eu deux témoins, votre femme et votre fille. »

Roger comprit. Un dernier espoir lui restait : son enfant parlerait peut-étre.

I] l’enleva a sa mére et |’embrassa avec passion a plusieurs reprises.

Puis, tout a coup, s'approchant de M. de Lignerolles. ‘

« Je vous supplie de faire éloigner ma femme », murmura-t-il.

Le magistrat acquiesca d’un signe de téte.

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Henriette s’était levée sans attendre l’injonc- tion et sétait dirigée vers la salle d’attente ot elle disparut.

Roger prit Suzanne sous les bras, comme lorsqu’il voulait l’enlever au-dessus de sa téte et la tint éloignée de lui, un moment, en souriant :

« Tu ne m’aimes donc plus, chérie ? » dit-il.

L’enfant le regardait avec une sorte de sauvagerie.

Elle était si changée que quiconque l’ett vue © avant le crime et l’edt revue alors, eat juré qu'il y avait la deux enfants.

De sa gentillesse d’autrefois et de ses jolis sourires et de l’expression si tendre et si rieuse de ses yeux, il ne restait rien.

Les lévres tombaient lourdement, comme s'affaissent les lévres d’une femme que la dou- ‘leur a flétries.

Elle était jadis pale et rose, d’une paleur transparente, sous laquelle on devinait le sang vivace et chaud.

Maintenant, son teint était jaune et le front, ce front candide de fillette, restait constamment ridé.

« Pourquoi veux-tu me faire de la peine ? disait Laroque en l’embrassant presque entre chaque mot. Est-ce que je t’ai jamais fait pleurer, moi ? Est-ce que je ne t’ai pas aimée, cajolée, autant que petite mére ?... embrassée aussi souvent qu'elle t’embrassait ?... Est-ce que, tous les jours, . quand je venais de Paris, tu ne trouvais pas sur

aS

Dione ROGER- LA- HONTE

moi quelque surprise ? Et, tu le savais bien, vilaine, car tu venais toujours au-devant de moi, ou, du plus loin que tu pouvais me voir, tu guettais mon arrivée... Ce n’était donc pas pour moi que tu m’aimais et parce que je suis ton pere ?... C’était pour les jouets et les poupées dont je te faisais présent ?... C’est trés laid, cela, mademoiselle, et vous mériteriez d’étre grondée !... » Suzanne semblait ne pas entendre.

Avez-vous vu de ces pauvres enfants, déshérités de la nature, frappés d’idiotie dés leur naissance ? Ils ont les yeux hagards, les traits boursouflés. Suzanne était ainsi.

Evidemment, les paroles de son pére n/arriee pas jusqu’a son intelligence.

« Suzanne, Suzanne, ma chére mignonne, réponds- -moi. Tu te rappelles bien, n’est-ce pas ? le jour ot tu m’as récité ce gentil compliment que ta mére t’avait appris et ot tu me disais : « Pere chéri, je ne suis jamais si heureuse que « lorsque tu m’embrasses. Je sais que tu es in- -« dulgent pour moi et tous les jours je t’aime « davantage parce que tous les jours je vois « combien tu es bon... » Rappelle-toi, chére petite... c’était la veille de ce jour-la... la veille au soir... Je ne suis pas venu diner avec ta mére et avec toi. I] parait que vous m’avez attendu, trés tard. Vous vous étiez mises au balcon et vous regardiez dans la rue pour me voir venir. Tu sais ? Tu te souviens ?

— Qui, pére, je me souviens », murmura |’enfant.

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ROGER - LA- HONTE 2s

Roger eut un geste de joie. I] soupira, soulagé. Suzanne se souvenait !

« Alors, vous m’avez vu entrer, dans la petite maison qui fait face a la n6tre... Tu la vois bien, la petite maison avec ses grands marronniers ?

— Qui, la maison du voisin Larouette.

— C'est cela. Tu m’as vu entrer, a ce qu'il parait ? Puis, tu m’as vu dans la chambre dont la fenétre était ouverte, tu m’as vu me jeter sur Larouette et lui mettre les mains autour du cou, l’abattre sous moi et le tuer ? »

L’enfant se tut.

« Réponds, ma chérie. C’ est ton petit pere qui t’en supplie ! !

— Je n’ai rien vu de cela, dit-elle a voix basse.

— Alors, qu’as-tu vu, car cela est certain, tu as vu quelque chose ? —

— Non, mére et moi, nous n’avons rien vu...

— Tu mens. On te l’a déja dit. Et je te le répéte, tu mens. Et c’est mal. Et je t’ordonne de parler, ou, si tu ne parles pas, je te punirai. Et d’abord, tu ne me verras plus —, plus jamais, entends-tu bien ? — Et bientot tu me regretteras, car tu n’auras plus tes bibelots, ni tes chariots, ni tes pelles, ni tes béches pour creuser dans le sable, ni tes fleurs, ni tes poupées, grandes comme toi. On te retirera tout cela, parce que tu seras devenue pauvre et que ton pére ne sera plus la pour te les acheter. Alors tu n’auras plus tes jolis chapeaux avec de grands rubans sous lesquels tu étais si gracieuse et si char-

Bes ROGER-LA-HONTE

mante. Tu n’auras plus tes jolies robes fraiches qui faisaient tant plaisir a ta coquetterie. Tu n’auras plus rien, parce que tu seras pauvre. Et tu seras pauvre, parce que tu n’auras pas voulu obéir a ton pére. Parle! Je te dis de parler... Je te l’ordonne... parleras-tu ?

— Oh! pére, pére, dit-elle, j’ai peur !

— Parleras-tu, te dis-je, parleras-tu, a la fin ? Tu étais sur le balcon, qu’as-tu vu ? qu’as-tu entendu ? Si tu ne m’obéis pas, je t’emmeéne avec moi et tu resteras en prison, avec ton pére... Dans une prison tres noire ot toutes sortes de

mauvaises bétes viendront te mordre... ot: tu ver- ©

ras des fantémes la nuit... ou l’on viendra te réveiller quand tu dormiras, pour te faire souffrir... Parle, allons, parle !

— Pére, pére, pitié de moi, pitié...

— Pourquoi aurais-je pitié de toi puisque tu

t’entétes a ne rien dire ? Je ne t’aime plus. Je ne >

te reconnais plus pour mon enfant. Non, tu n’es pas ma fille; qui est-elle, celle-la ? C’est une petite étrangére que nous avons élevée par charité et que nous allons renvoyer dans la rue, parce quelle est désobéissante et parce que, pour l’affection qu’on lui a vouée, elle ne montre que de |’ingratitude. Vous ne méritez pas qu’on vous aime !... »

La colére l’envahissait. I] la secouait dans ses mains avec rudesse. Elle se. laissait faire, masse inerte, les bras ballants, la téte sur la poitrine.

Soudain, il la pose prés de lui.

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L’enfant perd l’équilibre et tombe sur les genoux. Laroque léve les bras dans un accés de fureur.

La raison lui échappe, comme elle échappe a Suzanne, comme elle échappe 4 Henriette, car leurs nerfs sont tendus et cette scéne déchirante, si elle devait se prolonger, casserait chez ces trois étres tous les ressorts du cerveau.

La folie est prochaine.

Il n’a jamais eu que des caresses pour cette enfant qu'il adore, et cette résistance le met dans une rage insensée. I] a envie de la battre, de la briser.

On dirait qu'elle attend le coup, car, victime résignée, elle baisse la téte et Roger ne l’entend plus qui dit encore, doucement :

« Pardon, pére, pardon, pere! »

Alors, une femme vient se jeter entre Suzanne et lui!

C’est Henriette. Elle aussi, est 4 genoux.

Elle prend Suzanne dans ses bras, effarouchée, mais en tombant [a, elle a glissé quelques mots a Laroque — de sa voix mourante —, quelques mots que, seul, il entend :

« Frappe-nous ‘donc, comme tu as frappé l’aueels

Sa colére s’évanouit soudain. Les bras levés pour frapper — les poings fermés — s’abaissent lentement sur ces deux tétes ou depuis des années, il a accumulé tant de baisers d'amour.

Ses doigts rudes errent un instant dans ces cheveux blonds, ceux de la mére comme ceux de

-la fille —, et se font doux pour cette supréme caresse, et il dit :

« Non, je ne frapperai pas... car je vous aime... je vous aime, mon Dieu, je vous aime !... »

Et c’est plus qu'il n’en peut supporter, cet homme.

I] fait un signe a M. de Lignerolles.

Le grefher prend Henriette par le bras et la fait sortir, en la soutenant, pendant que Suzanne reste pendue 4a sa robe.

Roger les suit un moment des yeux.

Et, quand elles ne sont plus 1a, il semble que la terre lui manque, que rien ne se trouve plus sous ses pieds, et il tombe lourdement, avec un grand soupir, évanoui, demi-mort.

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L'INSTRUCTION se poursuivit pendant quelques | jours et s’'acheva sans autres péripéties.

Rien ne vint l’entraver.

A toutes les questions de M. de Lignerolles, Laroque répondait :

« Je suis innocent. Je ne me défendrai plus. »

Il se laissait aller au désespoir, a la fatalité qui l’entrainait.

Si le moindre doute avait existé dans l’esprit de la justice, Roger aurait pu étre sauvé; mais, par malheur, les détails du crime, les indices trouvés par l’enquéte, les incidents relevés contre lui, tout coincidait a le faire paraitre coupable et constituait un ensemble de preuves accablantes qui avaient formé chez M. de Lignerolles une conviction inébranlable.

Le juge transmit donc les piéces a la chambre

- des mises en accusation, a Paris, et celle-ci or-

donna le renvoi de Roger Laroque devant la cour d’assises de Seine-et-Oise, siégeant a Versailles. Henriette l’apprit par les journaux.

Elle ne sortait plus de la villa ni de sa cham-

bre, ensevelie dans une torpeur morale et physique étrange.

Elle ne pronongait plus une parole, ne s’occupait méme plus de Suzanne, la regardant parfois s’agiter autour d’elle, avec une sorte d’étonnement, comme si elle ne reconnaissait pas sa fille

et comme si l’enfant n’avait été qu'une étrangére. ©

Elle n’avait plus eu de nouvelles de M. Lacroix ni de M. de Lignerolles.

Le souvenir de ces deux hommes, des scénes douloureuses auxquelles avaient donné lieu leurs interrogatoires, la secouait d’un tremblement maladif. Ses dents alors claquaient, et elle se cachait la téte sous les couvertures, par un de ces gestes qu’ont les petits enfants, lorsqu’ils jouent avec leur mere...

Un matin, elle ne se leva pas.

Elle était toute blanche dans son lit et ne bougeait plus, terrassée par une syncope.

Les domestiques, en ne la voyant pas — elle si matineuse d’habitude — entrérent dans sa chambre et furent frappés de son état de faiblesse.

Ils appelérent le docteur Martinaud.

Celui-ci prescrivit un traitement, mais sans espoir.

I] déclara que Mme Laroque était perdue et n’en avait plus que pour quelques jours.

Henriette se réveilla sous les frictions et les sinapismes qu'il lui fit appliquer et le remercia en souriant avec tristesse. .

Elle ne se faisait pas d’illusions.

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Avant de mourir, elle voulut toutefois assurer l'avenir de Suzanne.

Elle écrivit quelques mots, d’une écriture bien tremblée déja, presque illisible, 4 un vieil oncle, frére de son pére, Adrien Bénardit, qui avait une forge pres de Monthermé, dans les Ardennes.

Suzanne allait étre privée de sa mére — et, selon toute prévision, Roger allant étre condamné — Henriette voulait confier l’enfant au maitre de forges, un brave et honnéte homme dont son pére l’avait entretenue souvent, mais qu'elle n’avait vu que deux fois en sa vie.

Puis, ayant écrit cette lettre, elle attendait |’arrivée du vieux prétre et se prépara a mourir, rassasiant ses yeux de la vue de sa fillette dont elle allait étre éternellement séparée et qui, avec cette maturité d’intelligence que donne le malheur, s’arrangeait pour ne point quitter la chambre de sa mére.

Suzanne la soignait, n’ayant pas voulu laisser ce soin a un autre. Elle la soignait avec un dévouement absolu, veillant sur son sommeil, afin qu'on ne le troublat pas, lui présentant a boire les potions prescrites, soulevant et soutenant la téte de la malade pendant qu'elle buvait, lui essuyant les lévres, arrangeant les oreillers, rebordant le lit.

Et la mére, préte 4 mourir, la remerciait d'un regard d’infinie reconnaissance, tout plein de regrets amers, de désespoirs sans reméde.

Et l'enfant, alors, grimpant sur le lit et la bouche prés de I’oreille d’Henriette, murmurait :

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Re

2240 ROGER - LA- HON tees « Petite mére, guéris-toi, si tu aimes ta fille ! »

Mme de Noirville avait révé la vengeance; et elle allait étre vengée plus complétement peutétre quelle n’aurait voulu.

Elle l’avait dit a Laroque : elle était d’une race extréme en tout.

Le mélange de sang ee et de sang arabe lui avait donné un caractére d’une grande vio-

lence, une ardente imagination, un appétit de.

plaisir que seul aurait pu régler, lorsqu’elle se maria, son amour pour son mari, mais auquel elle se trouva livrée sans force de résistance, puisqu elle n’aimait pas Lucien.

« Vengez-moi ! mais vengez-moi bien! » avaitelle crié 4 Luversan, lorsque le pacte eut été conelite <7

Quelques jours aprés, Luversan la retrouvait dans un bal, le dernier de la saison, donné dans les grands jardins de l’hétel Terrenoire, rue de Chanaleilles. I] était 4 peu prés une heure du matin. — Il y avait une heure et demie, environ, que Larouette était assassiné.

Luversan était trés pale, mais froid et correct; dans sa tenue irréprochable:

Quand, dans une allée obscure, il put s’approcher de Julia, il lui tendit silencieusement un paquet de billets de banque.

« Qu’est-ce donc ? fit-elle, surprise.

— Les cent mille francs que vous devez a Laroque. I] faut que demain matin, sans faute, Laroque les ait en sa possession.

— Je le croyais dans une situation trés génée ?

— Crest la vérité.

-— Alors, je le sauve. Est-ce lA ma vengeance ?

— Vous le perdez.

— Je ne comprends pas, dit-elle, mais vous le dites et je vous crois. Je ne puis refuser, puisque vous possédez mon secret et que vous me tenez par la. Du reste, vous haissez. Je hais aussi. Le méme intérét nous lie. »

Elle prit les liasses qu’il lui tendait, les cacha.

Luversan la salua, se montra dans le bal, et, de la soirée, ne lui adressa plus la parole.

Le lendemain, dés le matin, elle sortait sous le premier prétexte venu, montait dans un fiacre et se faisait conduire chez Laroque, boulevard Malesherbes. Roger venait justement d’arriver. On sait le reste.

Deux ou trois jours se passeérent.

Ce fut Noirville qui apprit, par des amis communs, l’arrestation de Roger et son envoi a Versailles, sous ]’inculpation de vol et d’assassinat.

« C’est une folie, s’écria-t-il. C’est méme plus que cela, c’est une bétise !... Roger voleur et assassin ! la bonne histoire. »

Et, sans perdre de temps, il se rendit au parquet, d’ou il fut renvoyé au commissaire aux deélégations judiciaires.

M. Liénard était dans son cabinet.

I] renseigna Lucien complétement.

L’avocat rentra chez lui inquiet et déconcerté —., inquiet de l’issue de l’affaire, déconcerté par tant de preuves réunies contre Laroque...

Mais sa foi en son ami, en son frére, restait inébranlable.

Roger voleur et assassin !...

Cette seule idée faisait bondir son coeur de honte et de coleére !...

Méme sans savoir, et malgré toutes les évidences, il aimait tant Roger qu'il eit tendu ses poignets a une hache pour répondre de son innocence. :

Julia ne savait rien encore.

I] lui dit tout en un flot de paroles rageuses, méprisantes pour la police qui s’était fourvoyée.

« Ces gens devraient étre prudents, disait-il. L’an dernier, ils ont eu un terrible exemple d’erreur judiciaire, dans cette condamnation a mort de Lauriot, dit le Boucher de Meudon, qui était innocent et faillit étre guillotiné. »

Mme de Noirville, bléme, écoutait sans mot dire.

A cette heure, elle comprenait.

L’assassin de Larouette, c’était Luversan.

Le voleur, c’était Luversan.

L’argent volé, dont Roger n’expliquait pas la source, c’étaient les cent mille francs qu'elle avait portés elle-méme boulevard Malesherbes !

Ah ! tout cela avait été combiné avec une infernale adresse.

Roger était perdu, si elle ne parlait pas. Elle avait voulu gotiter au fruit de la vengeance, elle allait étre terriblement vengée.

Elle ne fut point touchée du sublime dévouement de Laroque, préférant la honte et une con-

r . ROGER - LA- HONTE 227

damnation presque certaine plutét que de déshonorer Lucien, en révélant |’adultére de Julia.

Sa haine n’était pas apaisée.

Elle avait tant supplié, sans étre écoutée.

Elle voulait que toutes ses larmes fussent noyées dans les larmes de Roger.

Et une nuit, dans sa chambre, se réveillant, elle alla ouvrir le tiroir secret d’un petit meuble dont elle avait seule la clef, y prit une photographie, qu'elle regarda un instant les yeux brillants, a la lumiére d’une veilleuse qui brilait sur un guéridon dans un vase d’albatre.

Puis, tout a coup, avec un geste de demisauvage quelle était, elle saisit un couteau poignard, a manche d’or, qui lui servait de coupepapier et frappa la photographie au cceur.

C’était le portrait de Laroque.

Derriére, elle écrivit, comme pour préciser sa haine, comme pour mieux préciser ses souvenirs, peut-étre, lorsque plus tard, elle se rappellerait, elle écrivit la date de l’assassinat de Larouette :

28 juillet 1872.

Dessous, encore, elle écrivit la date de l’arrestation

30 juillet 1872.

se réservant d’inscrire bientét la date de la condamnation.

all

Toute sa vengeance — et pour elle c’était alors toute sa vie — tenait dans ces trois dates.

Quelques jours aprés l’arrestation, qui avait fait beaucoup de bruit dans Paris —, Laroque étant mélé au grand monde du cOmmerce et y ayant les meilleures relations —, Lucien de Noirville dit Aa sa femme :

« Je ne plaide plus. Ma santé chancelante et mon infirmité me le défendent. Je n’ai pas plaidé depuis la guerre, mais on m’entendra, du moins, encore une fois, avant que je prenne décidément ma retraite. »

Vaguement inquiéte, elle demanda :

« Et quel procés acceptez-vous donc de plaider ?

— Pardieu, tu ne devines pas ? Crois-tu que je vais laisser ce pauvre Roger aux prises avec le président des assises et le jury, sans avoir aupres de lui un ami qui le soutienne ? Je le défendrai et je l’arracherai de leurs mains, 4 moins que - Dieu ne m’en refuse la force. Et ce sera peut€tre la premiére fois qu’on aura vu un mutilé, qui ne peut plus marcher sans un aide, se faire transporter devant un tribunal pour y protester, par sa présence d’abord, et ensuite par tout ce qu'il peut avoir de chaleur et de talent, de l’innocence de son frére d’armes. »

Elle avait tressailli et elle se troublait, malgré sa puissance sur elle-méme.

Son mari défendant Roger !

Ah! elle n’avait pas songé a cela, par exemple !

ities le ene PS 1 ze

Lucien voulait arracher 4 la justice un homme !... :

Et cet homme avait été l’amant de sa femme !...

Eh bien, disait-il, poursuivant son idée, tu ne trouves pas que j'ai raison ? Est-ce que tu doutes de moi ? Eh! tu as tort va! Je prouverai que je n'ai pas cessé d’étre l’avocat qui faisait avant la guerre courir tout Paris.

C'est vrai, je suis faible.

Ces maudites blessures ont fait de moi un pauvre diable sans souffle, qui n’a pas l’air d’avoir quatre jours a vivre... mais le cceur est resté jeune... tu verras... j'aime Roger... 4 coup sar mieux que je n’aurais aimé un frére...

Tu ne sais pas, toi, Julia, comme il est loyal et bon, et brave, et gai... et combien il a d’abandon dans l’esprit... un esprit grave et réfléchi avec, souvent, des naivetés d’enfant... un homme, enfin, qu’on est fier de connaitre et de l’amitié duquel on s’honore...

« Et c’est lui qu’on accuse !

« Mais, je leur montrerai, moi, qu'il est innocent... Et ce ne sera pas difficile... je n’aurai pas besoin de longuement étudier son dossier pour cela... Je n’aurai qu’a laisser parler mon coeur.

Et je l’embrasserai devant le tribunal... devant le jury... devant tout le monde, pour montrer que je suis convaincu de son innocence, ainsi que nous nous sommes embrassés, croyant mourir, sur le sinistre plateau de la Garenne, a

ow. ROGER - LA- HONTE

Sedan... ow j’ai laissé mes deux pauvres jambes... Tu verras... Tu verras la belle plaidoirie... Je veux que ceux qui seront la pleurent !... »

Elle se taisait, toute saisie par l’étrangeté dramatique de cette situation.

Le mari, ignorant l'adultere de sa femme, défendant l’amant !

Et c'est qu'il était capable de le sauver !...

Certes, oui, il ne se vantait pas quand il disait qu'il avait fait courir Paris...

On s‘était bousculé aux procés ot son nom avait été méle...

Il avait fait oublier, par sa virulente élo-

quence, ardente, colorée, enthousiaste — et toujours sare d’elle, alors qu'elle paraissait le plus abandonnée —, le tonnerre des grands plai-

doyers de Lachaud, et la parole diserte, souple et claire de Jules Favre.

I] n’avait pas eu de rival.

I] avait régné, pendant quelques années, en maitre incontesté du barreau.

Depuis qu'il ne plaidait plus, le barreau avait perdu son éclat.

Non, elle n’en doutait pas !

Si quelqu’un avait assez de talent pour sauver Roger, ce ne pouvait étre que Noirville.

Le sauver ?

Alors, que devenait sa vengeance, 4a elle ?

Elle hocha la téte, disant :

« Lorsque vous connaitrez le dossier de l'affaire, peut-étre ne serez-vous plus aussi stir de vous-méme... »

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ROGER -LA-HONTE Ae eee

Il eut un sourire d’orgueil... l’orgueil de son amitié pour Roger.

« Il est innocent, te dis-je, en douterais- hint ? Certes, il y a des choses singuliéres dans son cas, des billets volés, retrouvés dans la caisse de ses ateliers de la rue Saint-Maur. Roger prétend que ces billets proviennent d’un remboursement, mais refuse de nommer le débiteur. I] est incapable de mentir. Le débiteur existe. I] y a la un mystére qu'il m’expliquera. Ce qu'il n’a pas voulu dire a la justice, il me le confiera 4 moi, il a confiance dans mon amitié. Et un avocat est un confesseur. Quand je saurai son secret, je n’en serai que plus fort pour le défendre... Et son secret... il me le faut! »

Elle toussa, la gorge contractée.

Et, par un mouvement machinal, elle fit craquer ses doigts enlacés l’un dans l'autre. Ses levres étaient blanches.

Et méme le regard, un moment, parut mort...

I] ajouta en souriant —, et Julia faillit s’évanouir

« Cette obstination de Roger a ne rien dire me fait soupconner qu'il doit y avoir en tout cela une aventure de femme.

— Vous le voyez donc bien, dit-elle avec effort, il se cache de vous ! »

I] resta un instant pensif.

« C’est vrai. Si j'ai deviné juste, il s'est défie de moi. Cela me surprend, car, depuis longtemps, sa vie la plus intime m’était connue. »

Le jour méme, Lucien se rendit au parquet de

2325 ROGER - LA- HONTE og

Paris, et la prit toutes ses dispositions pour pouvoir pénétrer auprés de Laroque, a la prison de Versailles.

Deux jours apres, les employés de la gare Saint-Lazare voyaient, montant le grand escalier qui conduit a la salle des Pas-Perdus, un homme jeune encore, au visage distingué mais fatigué et trahissant de secrétes souffrances.

Cet homme avait deux jambes de bois, marchait avec peine en s'appuyant sur des béquilles et une jeune femme d’une admirable beauté, grande, souple, aux yeux noirs, marchait aupreés de lui, veillant sur lui, préte a le secourir, s’il venait a trébucher.

Ces deux voyageurs, qui attiraient ainsi tous les regards, étaient Lucien de Noirville, qui allait a la prison de Versailles, et sa femme, qui, pour étre prés du danger, et le conjurer plus facilement, fiévreuse et inquiete, n’avait pas voulu le laisser seul.

Mme de Noirville quitta son mari au moment -ou celui-ci entrait dans la prison.

Avec la voiture qu’ils avaient prise a la gare, elle fit des courses dans Versailles, oti elle avait des amies.

Elle était convenue d’un rendez-vous avec Lucien.

Roger Laroque, depuis le dernier interrogatoire que nous avons rapporté,, était dans une prostration complete. I] avait espéré jusqu’au dernier moment, car il se disait qu'on ne condamne plus des innocents, que la-police est trop

= a P eeTOn Tey

ROGER -LA-HONTE . as

perspicace et clairvoyante, la magistrature trop sérieuse et expérimentée pour que de pareilles erreurs puissent se produire encore.

« On découvrira l’assassin, se disait-il... on le découvrira un jour ou l'autre. »

Mais les jours s'‘étaient passés; chacun d’eux avait apporté contre Roger son contingent de preuves, et l’assassin restait inconnu.

Et, dans l’effroyable bouleversement de sa vie, sa derniére consolation — la derniére joie 4 laquelle il se rattachait — lui était enlevée : il ne pouvait méme plus compter sur l’affection de sa femme et de sa fille, puisque toutes deux semblaient l’accuser et le croyaient coupable.

Ce fut le dernier coup; sa raison chancela un moment sous le choc.

Toute la matinée du lendemain, il avait divagué, en proie au délire.

Puis, son tempérament, sa vigoureuse constitution avaient encore eu le dessus.

I] aurait bien voulu devenir fou, pour ne plus penser, et par conséquent pour ne plus souffrir, mais Dieu lui garda la raison, parce que, sans doute, il n’avait pas fini de souffrir encore.

I] était tout habillé, couché sur son lit étroit — large a peine pour lui — dans sa cellule, lorsqu'un gardien ouvrit sa porte.

Comme il ne bougeait pas et gardait les yeux fermés —, cependant, il ne dormait pas ! — le gardien le secoua avec rudesse en criant :

« Hé! Laroque! Levez-vous... Voici l’avocat M. de Noirville. »

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A ce nom, Roger se dressa brusquement.

Lucien entrait, et comme son émotion était trop forte pour sa faiblesse, il s‘appuya contre le mur de la cellule et ses béquilles, qu'il lacha, roulérent sur le plancher avec bruit. I tendit les bras a Roger. Des larmes montaient a ses yeux.

« Roger! dit-il.. Mon pauvre Roger! mon frereic

— Lucien ici!... quel bonheur !... mon ami, mon seul ami !... »

Le gardien s’‘était retiré, Noirville devant rester seul avec le prisonnier.

Les mains serrées, les yeux dans les yeux, ils se regardérent longuement.

Et tout a coup, Roger demande a son ami avec angoisse

« Au moins, toi, tu me crois innocent ? »

C’est sa premiére pensée, son premier mot.

« Parbleu! dit Lucien en riant... et j’espére bien le leur prouver a tous !... »

Et comme Roger, interdit, le regarde sans oser -comprendre

« T’imagines-tu, par hasard, que je vais laisser a un autre avocat le soin de te défendre ? Ce serait une injure a notre amitié. »

Roger recule, comme assommé, les mains sur le front... Il balbutie :

« Toi! Toi!... Tu veux me défendre !... Tu me défendras, toi ! .

— Eh bien, qu’y a-t-il la de si extraordinaire ? Ne suis-je pas avocat ? Et pas mauvais avocat, dit-on — et je m’en applaudis, aujourd’hui —-

- fe”

i ROGER - LA- HONTE 25)

qu'est-ce que tu as, voyons ?... Tu n’as pas l'air d’accepter ma proposition avec beaucoup d’enthousiasme ?... Pourquoi ?... Qu’est-ce que je t’ai fait.? ix r

— Mais rien, Lucien, rien... c’est que...

— Nias-tu pas confiance en moi ?

— Oh! si... je n’espére pas qu’on puisse me sauver... mais, pourtant, si le miracle est possi-’ ble, ce n’est que par toi...

— A la bonne heure... je te retrouve...

— Non, non... répétait Roger, fou de douleur et d’horreur... Je ne veux pas... Tu m’entends ?... Je ne veux pas !... »

Et il murmurait la téte cachée par ses mains, dans sa détresse :

Il me défendrait ? Lui? Lui, l’honnéte homme, pur de toute tache ? Moi, qui l’ai déshonoré ?... Moi dont il aurait horreur, s’il savait !... Non, jamais ! jamais ! Dussé-je étre condamné a mort !... »

I] s’était reculé jusqu’a son lit, ow il était retombé.

Péniblement, chancelant, car il n’avait pas ramassé ses béquilles, Lucien alla jusqu’a lui et s‘assit a son coté.

« Veux-tu m’expliquer cet enfantillage ? dit-il avec un regard de reproche. Comment, tu refuses que moi, ton meilleur ami, ton frére d’armes — de l’affection duquel tu n’as pas le droit de douter —, je sois ton avocat dans cette affaire ?... Je comprends que la douleur t’égare... On a beau étre un honnéte homme et un homme fort, une

accusation comme celle qui pése sur toi est tellement inouie — et grave, je ne me le dissimule pas — quelle peut briser l’énergie la mieux trempée. Mais je suis la, te dis-je, et puisque je suis la, rien n’est perdu !... »

Et comme Roger gardait le ‘visage dans ses mains

« Voyons, Roger, dit Noirville avec cette bonté un peu brusque qu’on émploie vis-a-vis des enfants indociles, fais-moi donc le plaisir de me regarder en face. »

Laroque releva la téte, sous la pression des doigts de son ami.

Ses larmes coulaient, larmes de rage, de douleur, de honte, surtout !

Tu pleures ? fit Lucien attendri.

— Je pleure parce que ton dévouement me touche, Lucien.

— Laisse la mon dévouement et ne pensons qu’a toi. Nous n’en sommes plus, je suppose, a nous faire des compliments...

— Je ne puis accepter ton offre généreuse...

Merci, mon ami... Aussi longtemps que je vivrai,

— et qui sait si ce sera longtemps —, je ne |’oublierai pas.

— Comme tu me parles!... Est-ce qu'il doit

étre question de reconnaissance entre nous ?... Je te trouve changé a mon égard, Roger...

— Rien n'est changé 4 mon. affection, mon ami.

— Pourquoi ne veux-tu pas de moi, dés lors, comme ton avocat ?...

ROGER LAWHONTE «<2. 337

— Je ne le peux... je ne le peux... disait le pauvre homme, se tordant les mains, et, pour la seconde fois, pensant au suicide.

— Tu me fais injure... et tu me causes beaucoup de chagrin...

— Pardon, frére, pardon !

— Mais enfin, la raison... la raison d’un pareil refus, car tu as des raisons...

— Qui, dit-il au hasard, parce qu'il fallait répondre.

— Au moins me les feras-tu connaitre ?

— A quoi bon ?

— Je t’en prie... au besoin je te l’ordonne... jen ai le droit... mais j’ai beau y réfléchir... je ne vois pas, vraiment, ce qu’elles peuvent etre...»

Roger se taisait, il cherchait une explication et ne trouvait rien.

« Roger, dit Lucien, si tu ne parles pas, je vais douter de ton amitié... »

Alors, le malheureux se décida, parce qu'il voyait déja je ne sais quel vague soupcon, quelle inquiétude sur le visage de Noirville.

« Connais-tu toutes les preuves qui pesent. sur moi ?

— La chambre de Paris m’a communiqué ton dossier. J’ai tout lu.

— Tu as dt voir que les preuves sont de la plus extréme gravité ?

— Qui. Je le reconnais.

— Ne te fais donc point d’illusions, Lucien. ay sais que l’on me condamnera. I] ne peut en étre

autrement. Dans ces conditions, et comme ma défense n’est pas possible, je ne veux pas que tu t'en charges, car tu échouerais. Je ne prendrai point d’avocat. On m’en constituera un d’office, voila tout.

— Crest la une de tes raisons ?

— Oui.

— En d’autres termes, tu sembles craindre pour ma réputation, étant données les difficultés presque insurmontables de la défense ?

— Justement.

— Rassure-toi, cela ne m’effraie pas. D’abord, cette raison est puérile, et n’en est pas une. Un avocat ne gagne pas toutes ses causes. Les plus délicates et les. plus embrouillées sont celles ot il brille le plus, quel qu’en doive étre le dénouement. Lachaud a plaidé pour Troppmann, mon cher ami, et si une affaire s’est jamais présentée dont le dénouement fit certain d’avance, c’est bien celle-la! Or, si je ne suis pas Lachaud, tu n’es pas Troppmann. Est-ce que tu n’as que de pareils arguments a m’opposer ?... En ce cas, parlons d’autre chose ! »

Roger secoua la téte... Des arguments, il n’en trouverait pas... Chacun d’eux se heurterait a l’amitié de Lucien, qui les repousserait. Que dire ? Une seule chose était claire et trés nette. Dans le trouble de son esprit : sa ferme résolution de ne pas étre défendu par Lucien! Mais comment le décourager ?

L’avocat avait pris dans une des siennes la main du prisonnier. I] lisait bien, dans cette

eee rts ‘ :

q ROGER - LA-HONTE 239

ame, des combats intérieurs, mais il n’en devinait pas la cause.

Roger, tout a coup, lui paris a voix basse, trés vite

Tu ne comprends donc pas, Lucien ?... Je suis donc obligé de t’avouer...

— Quoi ?

— Mon crime!

— Quel crime ?

— L’assassinat de Larouette...

— Tu es fou. Qu’est-ce que tu veux me faire croire-la?.

— Cela est vrai, pourtant. C'est moi qui suis le coupable. J’avais restitué 4 cet homme plus de cent quarante mille francs. Ce remboursement, c’était ma ruine. Je l’ai tué, pour lui voler cet argent, pour échapper 4a la faillitte... Et je ne veux pas que tu me défendes, Lucien, parce que je ne veux pas étre sauvé, parce que je ne suis pas digne que tu prennes ma défense, et que je ne veux pas échapper au chatiment qui va m/atteindre... »

Et poursuivant son idée fixe — l’idée de I'adul-. tére a expier —, pendant que Lucien, étonné, ne trouvait rien 4 répondre, Roger répétait :

« Non, je ne mérite pas que tu essaies de me sauver... Je n’en suis pas digne ! Je n’en suis pas digne! »

Lucien semblait le fouiller jusqu’au fond de |’Ame.

Et Roger baissait la téte sous son regard, murmurant

« Mon Dieu, pourvu qu'il ne sache jamais !...

en

— Ainsi, tu l’avoues, fit le mutilé, c’est toi l’assassin ?

— Cest moi.

— Et tu as tué pour voler, comme le premier venu des repris de justice | ?

— Qui.

— Alors, c’est bien toi que ta femme et ta fille ont vu ? »

Roger se dressa, ne retenant pas une sourde exclamation...

Avouer cela, était-ce possible ?...

Non, mille fois non...

Vouer son nom, sa mémoire, a jamais, a l’exécration de ces deux créatures si aimées ?

Non, mille fois non !...

Elles le croyaient coupable, mais s'il protestait de son innocence jusqu’a l’échafaud ou jusqu’au bagne... elles finiraient par douter d’elles-mémes, peut-étre...

I] se retourna vers Lucien...

I] allait lui dire : « Ne m’écoute point... je suis fou !... Oublie tout ce que tu viens d’entendre... Suis-je capable d’un pareil crime ? »

Mais ses lévres restérent closes ! Julia... Julia se dressait devant lui !... Laisser son mari le défendre... il trouvait cela plus horrible, en un sens, que ce crime d’assassinat qu’on lui reprochait !...

I] voulut boire cette honte, la boire jusqu’a la derniére goutte.

Et presque mourant, a force d'emotion et de douleur

e ROGER- LA-HONTE 241

C’est bien moi qu’elles ont vu, dit-il...

— Alors, ces reproches, ces larmes, ces suppli- . cations, devant M. de Lignerolles ?...

— Comédie! Comédie! pour faire croire a mon innocence. »

Lucien resta longtemps silencieux. Tl n’avait oe laché la main de son ami.

« Et — dit-il enfin —, tu m’autorises, n’est-ce ae puisque tu reconnais ton crime, a en faire part a M. de Lignerolles, afin qu’au jour des assises, le jury se montre indulgent, en te tenant~ compte de tes aveux ?...

— Si je t’autorise ?... Si je t’autorise ?... » bégaya Roger, atterré..

Et tout a coup sans répondre, il roula sur son lit, sanglotant bruyamment.

Lucien le laissa pleurer, parce que ces larmes allaient le soulager.

Quand le prisonnier fut un peu calmé, doucement en souriant, et son visage reflétait une noble et sublime confiance, il dit :

Tu sais, Roger, que je ne te crois pas ? »

C’était la preuve d’une amitié si grande, d’une affection si vraie, que Roger en fut comme écrasé.

I] était. vaincu; il n’essaya plus de résister.

Seulement, son étrange obstination avait mis un premier soupcon dans l’esprit de Noirville, une inquiétude plut6t méme qu'un soupcon, comme la crainte irraisonnée et instinctive d’un malheur.

I] ne voulut méme pas y réfléchir tout de suite.

ae. wo. ame re eel ee eee eee

Ce fut plus tard que cette scéne lui revint a la mémoire.

Et continuant de sourire :

« Maintenant, dit-il, que tu en as fini avec tes enfantillages, car un enfant ou une femme n’ett -point parlé autrement, je suppose que c’est une affaire entendue entre nous et que je puis te considérer comme mon client ?

— Cher, cher ami! dit Roger, suffoqué par les larmes.

— Et ne te décourage pas. Tu vas voir, si tu veux bien écouter mes conseils et répondre a mes questions, avec quelle facilité nous allons débrouiller la chose. »

Laroque fit un geste désespéré. I] n’avait plus confiance.

« Et d’abord, réponds-moi bien franchement, hein ?

— En doutes-tu ? m’as-tu jamais vu mentir ?

— Non, mais tu pourrais avoir quelques scrupules... Et, si tu en as, c’est que tu oublies que tu parles 4 un ami; et a un ami, on peut, on doit tout dire, méme ce qu’on ne dit pas au juge, méme ce qu’on ne dirait pas a un confesseur...

— Interroge ! dit Laroque d’une voix sourde, car ces mots de Lucien lui faisaient prévoir de nouvelles tortures.

— Tout ce que tu as raconté tant en premier lieu a M. Lacroix, qu’ensuite 4 M. Liénard et enfin a M. de Lignerolles, est l’exacte vérité, n’est-ce pas ? Tu.n’as rien omis, rien ajouté ?

— Rien. Je te le jure.

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— Ta simple parole me suffit. Ainsi donc — fit Lucien en consultant quelques notes qu'il avait prises sur les piéces du dossier —, le soir du jour ou tu as remboursé Larouette, tu as vagué au hasard dans Paris, la téte en feu, parce que tu te voyais ruiné, parce que tu voyais ta faillite prochaine et inévitable. A Ville-d’Avray, méme fiévre, méme accés de désespoir, méme course vagabonde dans le bois ot tu tombes et déchires tes vétements. Tout cela est possible et, connaissant ton caractére, pour moi ne fait aucun doute.

— Tout cela est vrai.

— Bien. Passons a autre chose. On t’accuse, mieux que cela, on prouve que tu as été vu par ta femime et ta fille.

— C’est impossible, c’est faux, c’est odieux.

— D’accord; mais enfin, comment expliques-tu cela ?

— Ma femme n’a rien avoué.

— Soit, par affection; mais elle a vu, certainement. Qui ?

— Que sais-je ?

— C'est ce qu'il faut chercher. M. Lacroix, et deux agents tres fins, Tristot et Pivolot, ont reconstitué la scéne du meurtre. Ils se sont assurés que du balcon de la villa on pouvait voir admirablement ce qui se passait chez Larouette.

— Alors elles ont été abusées par une ressemblance.

— Connais-tu quelqu’un qui te ressemble ?

' — Personne.

— Nous nous informerons. Parlons du Cercle

Le eer ee ee ON See ee

maintenant. As-tu des doutes sur quelqu’un de ceux qui ont joué contre toi ?

— Non. Du reste, M. Liénard s’est informé avec prudence, tu dois le savoir, et n’a rien pu apprendre.

— J’arrive donc tout de suite a la preuve principale relevée contre toi : la découverte, dans la caisse, des billets volés a Larouette. I] y a la un fait matériel indiscutable. Que ta femme ait cru te voir, ou ne t’ait point vu, cela est, sans contredit, trés intéressant pour l’instruction, mais ce qui t’accable, bien plus que ne pourrait t’accabler le témoignage méme de ta femme si elle avait parlé, ce sont ces maudits billets. Voyons, prends ton courage a deux mains... D’ot viennent-ils ?

— Eh! le sais-je ?

— Entendons-nous. II est possible que tu ne saches pas de qui ton débiteur les avait recus. Ce

mystérieux débiteur, que tu caches a l’enquéte,

n'est peut-étre pas l’assassin. Donc, rien a craindre pour lui, si tu le nommes. Mais il est nécessaire que, coupable ou non, nous le connaissions, parce qu'il y a la une fili¢re — comme on dit en langage de police —, une piste, si tu aimes mieux —, et, en suivant cette piste, en remontant cette filiére, il faudrait étre maladroit si nous n’arrivions pas a la vérité.

— IJ est inutile de chercher de ce cété, Lucien. Ce serait t égarer.

— Qu’en sais-tu ?

— J’en suis sir.

ee

eee pS eee te ROGER -LA-HONTE © — 245

— Oh! oh! eh bien, pour me faire partager ta certitude, éclaire-moi. De qui tenais-tu ces billets ? »

Laroque ne répondit pas. Le supplice recommengait pour lui !

L’avocat se mit 4a rire.

« Je compte bien, dit-il, que tu ne vas pas faire le mystérieux avec moi, comme tu l’as fait avec tes juges et je te prie, avant tout, de voir en moi un ami, plutd6t qu'un homme chargé de te défendre. J’ai besoin de former ma conviction et il faut tout me dire.

— N’insiste pas, Lucien, dit Roger tremblant.

-— Comment, tu refuses ?

— Je refuse.

— Voila qui est singulier, par exemple ! murmura Noirville.

— Je t’avais prévenu, mon ami, mieux vaut ne pas me défendre !

— Mais si, je te défendrai, morbleu! malgré toi, si tu m’y contrains |...

— Je t’en prie, Lucien, je ne puis rien dire...

— Pourquoi ?

— L’honneur me le défend.

— Tu me fais beaucoup de peine, Roger, beaucoup. Ton manque de confiance me surprend péniblement. Tu me connais assez — outre que ma profession me commande la plus absolue discrétion — pour étre str que le secret que tu me confieras me sera sacré, comme 4 toi. L’>honneur te défend de parler, a ce que tu prétends... Mais il y a un autre honneur qui te défend de te taire,

ee

i : oe, ree no eae 216 ROGER - LA- HONTE |

c’est celui de ta femme et de ta fille auxquelles ta condamnation léguerait une honte éternelle —, l’opprobre d’une flétrissure ineffagable. Ces deux honneurs sont en balance. Auquel des deux obéiras-tu ? »

Roger baissait la téte.

Lucien garda un moment le silence —, ses yeux ne quittaient pas son ami.

Il se mit a rire —, pourtant il était un peu nerveux.

« Je parie que je devine ! » dit-il.

Roger tressaillit...

Ah! s’il avait pu se douter, le pauvre garcon !

« Et si je devine, me diras-tu que j’ai rencon- tré juste ?

— Lucien, ta gaieté me fait mal.

— Fais-moi partager ton secret, et je pleurerai avec toi, s’il le faut. »

Chacune de ces paroles pénétrait en Laroque avec la sensation froide d’un coup de poignard en plein corps.

- Lucien aurait voulu le torturer, lui faire endurer mille agonies, qu’il ne.s’y fat pas pris autrement,

I] était obligé de se taire !

Noirville continuait :

« Hier, je parlais de toi a Julia, et je lui disais que ton entétement me faisait croire qu'il y a dans ta vie quelque secret de femme. »

Tout le sang de Laroque reflua vers son cceur.

Ce fut si violent, si brutal, qu’il étouffa, renversé sur le lit, la gorge trop serrée.

a eon ae y a) ea u 3 RU aROGER =< LA-HONTE 247

Lucien eut peur.

I] brisa le col de la chemise pour que le prisonnier respirat plus librement.

« J’avais deviné juste ! » murmura-t-il.

Et quand Laroque fut remis, Lucien, toujours riant

« Une fredaine, hein ? avoue donc, enfant, avoue donc!

— Laisse-moi, Lucien, tu me fais souffrir, ami..

— C'est pour ton bien, comme disent les médecins aux malades. Alors, nous disons qu'il © s’agit d’une fredaine ?... Une fredaine qui tourne au tragique! Eh! eh! comme tu cachais ton jeu !... Je ne te savais pas si coureur !... Une passion... alors ?... ou simplement un. caprice ?... S’agit-il d’une grande dame ou d’une cocotte ?... Une actrice peut-étre... Parle donc... aide-moi a trouver, puisque la moitié de la besogne est faite !...

— Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Roger, en proie a la plus inexprimable angoisse, n’aurez-vous pas pitié de moi et auriez-vous le droit de me condamner, si je recourais au suicide ?

— Une femme mariée, sans doute > interrogeait Lucien, pareil, en cette scéne, a un chirurgien qui arracherait lambeau par lambeau la chair pour arriver jusqu’a l’4me. Une femme mariée ? Non, ce n'est pas possible... Ne m’as-tu pas dit cent fois — et ne l’ai-je pas vu, aussi — que tu adorais ta femme et ta fille ?... Et cependant...

un moment d’oubli, de faiblesse !... Enfin, si‘c’est

en

vrai, ce n’est pas la mort d’un homme '!...

Voyons, confie-moi son nom !... J’irai la trouver en secret — personne ne se doutera de rien, je le jure — je la déciderai 4 venir avec moi chez le procureur de la République... Tout se passera pour le mieux... Hein ? qu’en dis-tu ?

— Tu te trompes, ami, il ne s’agit pas d’une femme !

— De qui, donc ? »

Roger ne répondit pas.

Alors Lucien

« Puisque tu ne veux pas me renseigner, permets que je continue mes suppositions, lesquelles — jusqu’a preuve du contraire — me semblent se rapprocher d’assez prés de la vérité...

— Par grace, Lucien !

— Point de grace, ami. Je disais qu'il est possible que ce soit une femme mariée... Je .ne te cache pas que j’eusse préféré une aventure dans le demi-monde... L’adultére, vois-tu, Roger, améne toujours avec lui — quelle que soit la passion qui lui serve d’excuse — tout un cortége de hontes et d’hypocrisies pénibles pour la loyauté d’un homme... La passion aveugle; mais, quand elle a disparu, on se retrouve tout autre, avec moins d’estime de soi-méme... Une femme mariée, disions-nous ?... Il y a le mari !... Voila pourquoi tu me disais que l’honneur te défend de parler !

— Assez, Lucien, dit Roger d’un ton ferme. De deux choses l’une : ou tes suppositions sont vraies et ce que tu diras ne peut que renouveler ma peine et aviver mes regrets; ou elles sont

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fausses et alors blessantes pour moi. N’en parlons plus, mon ami, veux-tu ? »

Ce fut au tour de Lucien de se taire.

Un vague soupcon avait pénétré dans son esprit, avec une douleur aigué.

Cela dura une seconde, pas méme.

Le trouble de Roger, sa persistance 4 ne rien dire aux juges, au mépris des dangers qu'il courait, sacrifiant sa vie a son secret, c’était bien étrange.

Quelle grave raison le poussait donc a un pareil dévouement ?

L’honneur d’une femme ?...

Mais, en avouant la vérité a Lucien, il n’ett point touché a l’honneur de cette femme...

Et, au fond du cceur, quelque chose lui disait, a Lucien :

« C'est a toi surtout qu’il a voulu celer la vérite ds '>

L’avocat avait beau se défendre contre ce soupcon, son amitié était impuissante a |’écarter.

I] revoyait sa femme libre et coquette.

I] revoyait Roger, troublé devant lui, pale et tremblant, ayant vraiment l’aspect d’un coupable

Pourquoi ces deux étres lui apparaissaient-ils ainsi rapprochés ?

Ah ! qu'il souffrit en cette seconde !

Mais il était fort et son amitié pour Roger était grande !

Cette lutte si courte, et si cruelle pourtant, ne

se traduisit que par un mot, proféré par le pauvre homme presque avec honte :

-« Tu étais donc lié avec le mari ?... Il y a donc une trahison 4a ]’amitié ?... Et tu crains pour la femme, que le mari ne se venge ? » ;

Roger comprit-il le soupgon de Noirville ?

Les deux hommes se regardérent... droit dans les yeux... .

Et les yeux de Roger se mouillérent de larmes...

Et il mentit — ou plutdt non, ce fut la vérité —, car lorsqu’il avait aimé Julia, connaissait-il Lucien ? Etait-il son ami ? Y avait-il eu trahison a l’amitié ? Non !...

Et c’est pourquoi, ayant deviné le vague doute qui, de son aile noire, venait d’effleurer l’Ame de son frére, de l'homme qu'il aimait entre tous, ‘pour la paix et l’honneur duquel il laissait pla-

ner sur lui une accusation capitale, c’est pourquoi il dit :

« Oh! Lucien... oh! mon ami ! qu’as-tu pensé ieee. :

Et sa gorge se serra, sa voix fut étouffée. I] ne put en dire plus.

Lucien l’entoura de ses bras et le serra contre lui... Dans cette étreinte, il faisait passer toute son amitié.

« Vois, dit-il, ce que ton silence peut causer de mal, non seulement a toi-méme, mais encore aux autres... Pardon, ami... Une derniére fois, laissemoi te supplier, au nom de ta femme et de ta fille... Si tu ne dis pas d’ou proviennent les bil-

waeaeer sr he le, Zi > , ¢ .

lets, tu es perdu... entends-tu bien ?... Perdu !... que deviendront Henriette et Suzanne ?... Si jétais riche, je te dirais : J’en prendrai soin. Mais je suis pauvre !... Et quel lugubre héritage vas-tu leur léguer, mon pauvre ami! Car, ne te fais pas d’illusions !... Si tu ne parles pas, tu seras condamné... Que veux-tu que je dise pour te défendre, moi ?... On jurerait que tu prends plai- ‘Sir 4 m’en enlever les moyens !...

— Aussi, c'est ume triste besogne, et voila pourquoi je ne voulais pas de toi pour défenseur.

— Tu avais tort. Tu es innocent... Je crois en ton innocence... Je te défendrai et, s'il se peut, je sauverai ta téte... — Car, malheureux, il s’agit de fas tete:).:,

— Je le sais bien !

— Coupable, je te défendrais encore, car je ne pourrais oublier ce qui s’est passé entre nous et l’affection qui nous a fait vivre de la méme wie t...

— Comme tu es bon!

— Pas si bon que tu crois, Roger, car je te garde rancune, et je n’aurai de césse que je n’aie pénétré le mystére que tu me caches. »

Roger secoua la téte.

« Tu crois que c’est impossible ? dit Lucien. Bast ! qui sait ? »

I] se leva, tendit les deux mains au prisonnier.

« Adieu, ami. Je reviendrai te voir avant la cour d’assises. Reste sur tes gardes et attends-toi a d’autres assauts de ma part. Puisque c’est mal-

r pa

NS aT ee A eS Pee ae ee er say ee ea

gré toi quil faut qu'on te sauve, eh bien, je te. sauverai malgré toi! »

Roger alla ramasser les. béquilles et les tendit a son ami.

‘Lucien sortit et Laroque, penché, I’oreille contre la porte de sa cellule, que le gardien venait de refermer, écouta longtemps le bruit sourd des

jambes de bois sur les dalles de la prison. Le ' bruit alla s’affaiblissant, puis s‘évanouit tout a fait.

Alors, sans plus de forces — accoté contre le mur —, la téte tombée sur la poitrine et les bras ballants, Laroque murmura :

«‘C’est trop souffrir !... La souffrance dépasse la faute !... »

Et ainsi, dans cette posture, il réva longtemps, repassant Sa vie, triste a mourir...

LE lendemain, Lucien reprenait le train a la gare. Saint-Lazare, mais cette fois, il n’alla point jusqu’a Versailles; il s'arréta a Ville-d’Avray et se fit conduire a la villa Montalais.

I] voulait voir Henriette, s’entretenir avec elle, espérant que la jeune femme lui donnerait quel-

ques renseignements précieux.

La petite maison, lorsqu’il y entra, était silencieuse.

La grille était ouverte, il put pénétrer sans sonner.

I] frappa a la porte d’entrée; mais, comme personne ne répondit, il la poussa; celle-la, non plus, n’était pas fermée.

Dans le corridor, personne.

I] monta Il’escalier, péniblement.

I] était 4 peu prés au milieu, quand il entendit des pas au-dessus de lui.

Quelqu’un venait 4 sa rencontre...

C’était un domestique, le cocher...

« Ah! monsieur de Noirville, dit le cocher, qui

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ee ong vet ROGER-LA-HONTE 7

connaissait l’avocat pour l’avoir vu souvent avec son maitre, quel malheur ! arrivez vite !...

— Qu’y a-t-il donc ?

— Madame est a l’agonie !

— Grand Dieu!... Ah! c’est effroyable !... Pauvre Roger !... »

Et, aidé par le cocher, il monta les derniéres marches, se pressant.

La porte du salon était toute grande ouverte, ainsi que la porte de la chambre a coucher d’Henriette, qui donnait sur ce salon.

Le cocher alla s’agenouiller dans un coin, prés de la cuisiniére.

M. de Noirville s’avanga vers la chambre mortuaire.

Il y avait la le docteur Martinaud qui, penché sur le lit, semblait épier le dernier souffle de la pauvre femme.

Il y avait aussi un vieillard a la figure trés brune, entiérement rasée, sauf le collier de barbe, et qui priait, les yeux tres rouges.

C’était l’oncle Bénardit, appelé par Henriette.

I] était arrivé la veille, Mme Laroque lui avait remis Suzanne et, comme si elle n’avait attendu que cela pour mourir, elle avait perdu connaissance presque aussit6t; son agonie durait depuis la veille.

Il y avait, enfin, Suzanne, qu’on n’avait pu arracher du lit de sa mére et dont le désespoir muet était effrayant.

Mme Laroque n’était pas morte encore, mais déja ses yeux fixes étaient vitreux; ses bras

étaient sur les draps et, de temps A autre, on voyait remuer les doigts, faiblement, trés faiblement.

Tout a coup, elle parut se ranimer.

Son regard reprit un peu de vie.

La crise supréme approchait.

Elle ouvrit les yeux trés grands et les promena -sur ceux qui l’entouraient, sur le docteur, sur Bénardit, sur Lucien.

Elle les reconnut tous, car elle leur sourit, un pauvre sourire qui fit grimacer sa figure amaigrie.

Puis elle n’eut plus d’attention que pour sa fille.

Son bras lentement se souleva jusqu’aux blonds cheveux de l'enfant et resta la, une seconde.

« Ma fille, murmura-t-elle, ma Suzanne adorée... pardonne-lui... pardonne-lui !... »

Sa derniére pensée avait été pour Laroque.

. Et sa derniére caresse fut pour Suzanne, car la main glacée de la moribonde glissa des cheveux de Suzanne jusqu’a sa joue, retomba inerte sur |’épaule ou elle resta une seconde, puis sur le lit.

Elle était morte.

« C’est fini... dit le docteur Martinaud. Voila une fillette orpheline !... »

Suzanne avait compris et collait ses lévres sur Ja joue de sa mére.

On voulut l’enlever, l’arracher a ce terrible spectacle...

Mais cela fut impossible.

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Le docteur Martinaud frongait le sourcil :

« C’est trop pour un cerveau si fréle, dit-il a~ Noirville et 4 Bénardit, j’ai peur que cette enfant ne devienne folle !... »

Ce fut seulement a la fin de la journée, lorsque morte de fatigue, épuisée de sanglots, elle tomba endormie auprés du cadavre de sa mére, qu’on put enlever Suzanne de ce lit funébre.

La mission de Lucien était manqueée. I] s’était proposé d’interroger Henriette. I] était trop tard.

Avant de partir, il eut une courte conversation avec Bénardit :

« Vous étes l’avocat de Roger, monsieur ? fit le maitre de forges.

— Son avocat et son ami.

— Que pensez-vous de cette triste affaire ?

— Est-ce l’avocat que vous interrogez, ou lami ?

— Les deux.

— Comme ami, je suis sur de l’innocence de Roger. Je n’en ai pas douté un seul instant et n’en douterai jamais.

— Et comme avocat ?

— Je suis convaincu qu’il n’échappera pas a une condamnation.

— Vous verrez Roger sans doute bientét ?

— Demain. Ne faut-il pas que je lui apprenne cette triste nouvelle ?

— Dites-lui que, quelle que soit sa condamnation, Suzanne aura en moi un peére... dans ma femme... une mére... et nous l’aimerons d’autant plus que nous n’avons point d’enfant.

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— Je le lui dirai, monsieur, soyez-en certain. Mais allez-vous donc quitter Ville-d’Avray aprés l’enterrement ?

— Non, cela me serait impdssible. I] faut quelqu’un pour s’occuper des ateliers de la rue Saint-Maur. J’attendrai ici l’issue de 1’affaire... d’autant plus... d’autant plus que, s'il est condamné, Laroque sera heureux de revoir sa fille au moins une fois... Et je me reprocherais toute ma vie de lui avoir enlevé ce bonheur... Je reste donc... Vous me trouverez soit ici, soit a Paris, rue Saint-Maur. $

— Vous étes un brave et honnéte homme, monsieur Bénardit.

— Et vous aussi, monsieur de Noirville, puisque vous croyez a l’innocence de mon neveu. »

Les deux hommes se serrérent la main.

Lucien reprit le train de Paris. Le lendemain il était a la prison de Versailles et se faisait conduire auprés. de Roger.

« Ami, dit-il, prépare-toi a supporter un nouveau malheur !..

— Ma fille est morte ! dit le pauvre gargon, avec un cri effrayant.

— Non pas ta fille, mais ta femme ! »

Laroque, comme fauché, s’écroula sur les genoux...

Longtemps il ne dit rien.

Méme il ne pleurait pas.

Tout a coup, il dit faiblement :

-« Tant mieux, Lucien, tant mieux qu'elle soit morte... Elle me croyait coupable !... Quelle

s is alee est vrai qu “il y ait une autre vie aprés la ae. mort, Henriette, a cette heure, sait es je suis in- - nocent!... »

. Et il répéta, hochant la téte :

- « Tant mieux, Lucien, oui, tant mieux... »

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LUCIEN revit plusieurs fois Roger avant le jour ou ce dernier devait comparaitre en cour d’assises.

I] aurait voulu avoir raison de cette obstination étrange et deviner le secret qu'il cachait...

Mais Roger resta intraitable, malgré les supplications de Lucien, ses protestations d’amitié, les assurances qu'il lui donnait, par serment, que personne autre que lui ne connaitrait ce secret.

Enfin, Noirville cessa toute insistance, un peu humilié et attristé par ce qu'il appelait le manque de confiance de Laroque.

Mais sa foi dans son ami n’en était pas diminuée, et c’était toujours avec la méme conviction qu'il le proclamait innocent.

Le jour des assises arriva.

Lucien ne s ‘était pas trompé quand il avait prévu que tout Paris se transporterait ce jour-la a Versailles, pour l’entendre plaider.

Les journaux, qui suivaient avec passion tou-

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tes les phases de cette affaire, avaient raconté l’amitié qui liait l’accusé 4 son avocat.

Des reporters étaient venus chez Noirville, et celui-ci, qui tenait a intéresser le public a son client et méme a exciter, s'il était possible, en sa faveur, un mouvement de l’opinion, leur avait dit sur Roger ce qu'il savait.

Comme la police avait donné quelques détails sur les parties les plus émouvantes de l’enquéte, les journaux avaient exactement renseigné le public et l’on savait que Roger — ce qui était la principale charge contre lui — n’avait pu expliquer la découverte des billets de banque; on savait aussi qu'il prétendait les avoir regus d’un tiers et qu'il s’était obstinément refusé a livrer le nom de la personne inconnue.

Sur ce theme, bien des histoires avaient été brodées, dont quelques-unes se rapprochaient de la vérité. a

Le plus large champ étant laissé aux imaginations, toutes sortes de suppositions avaient été faites — et, dans les suppositions méme les plus invraisemblables, la femme —, une femme — toujours jouait son role.

On attendait donc les débats avec la plus vive curiosité et cette curiosité, tout concourait a la surexciter : le nom de Laroque et son honorabilité jusque-la incontestée; le mystére encore complet de certains points de l’instruction; le grand talent de Lucien de Noirville, son affection pour Laroque, leur conduite 4 tous deux pendant la guerre, la mutilation de l’avocat qui |’obligerait

\ ~~ ' . Ps Bee ROGER-LA-HONTE | 261 a se faire transporter a la salle des assises et a plaider assis; la mort de Mme Laroque, qui rendait cette affaire plus douloureuse encore et plus dramatique; les efforts des juges pour contraindre Suzanne a parler, comme ils avaient voulu faire parler la mére, rien n’y manquait.

La salle fut donc prise d’assaut par tous ie porteurs de billets.

Lucien était arrivé le matin a Versailles, a la premiére heure, et avait tenu a serrer la main de Roger. :

« Ainsi, dit-il, c'est bien entendu ? Tu ne veux rien m’avouer ?

— Je ne le peux, ami !

— A tout a l'heure donc. Je ferai l'impossible. Bon courage ! »

Lucien avait déja fait quelques pas pour se retirer. I] revint.

« Je dois te dire que tu reverras tout a l'heure ta fille.

— Ah! » fit le malheureux, avec un mouve-

ment de joie.

Mais ce mouvement, un mot de Lucien le réprima aussitét.

« Tu la reverras, mais, hélas ! devant le tribunal et le jury. Le président, usant de son pouvoir discrétionnaire, l’a mandée a Versailles. I] veut

linterroger devant toi, devant nous.

— On la tuera, mon Dieu, on !a tuera !

— Je te le répéte, courage, ami! Je serai pres

de toi... »

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Lorsque les débats commencerent, la curiosité et la sympathie de tous les spectateurs se porterent aussitot sur Lucien de Noirville.

L’avocat était entré lentement, soutenu par un de ses confréres.

‘La toque et la robe noires faisaient paraitre encore plus pale la paleur distinguée de son visage amaigri, un peu long et souffreteux; ses yeux rayonnaient d’intelligence. I] gagna son banc, posa prés de lui ses béquilles et, se retournant, promena sur le public son calme et limpide regard d’honnéte homme.

A toutes les figures de connaissance, il faisait un petit signe de téte.

Mais il ne souriait pas.

Il était triste.

Lorsque Roger Laroque fut introduit, Lucien lui tendit vivement les deux mains, se servit de ce point d’appui pour se mettre debout, et, devant tout le monde, embrassa l’accusé sur les deux joues.

Les murmures des conversations avaient cessé.

Cet acte si simple d’amitié fraternelle, ainsi accompli bravement comme une protestation, était allé droit au coeur de tous.

I] avait bien dit a Julia :

« Si je n'ai pas d'autres moyens de le défendre, je l’embrasserai en jurant qu'il est innocent! »

Apres l’acte d’accusation, les témoins furent entendus.

Roger Laroque vit défiler devant le jury, les

q - ROGER- LA- HONTE 263 +

uns pour étre entendus réguliérement, les autres a titre de renseignements, les personnages qui ont joué un role dans ce récit.

Aucun n’avait contre lui d’animosité; tous, au contraire, au fur et a mesure qu’ils comparaissaient, lui adressaient un regard de pitié et d’intérét.

Lui, tranquille, presque indifférent, écouta les dépositions —, et, 4 chaque regard de commisé-. ration qui tombait sur lui, répondait par un sourire.

Mais il perdit soudain ce calme affecté, quand le président ordonna d’introduire « Suzanne La-

roque, fille de l’inculpé ».

Il se dressa, comme détendu par un ressort, encore grandi pour ainsi dire; il porta les deux poings sur ses tempes, et tout le monde vit qu'un tremblement horrible le secouait des pieds a la téte... puis il se courba, comme sous le fardeau trop lourd de son malheur, et se rassit sur son banc, la téte basse.

Aux mots du président : « Introduisez Suzanne Laroque », des exclamations sourdes avaient répondu.

Cela semblait effroyable de vouloir obliger la fille —, une enfant ! — a accuser son pére!... C’était le droit du président, mais quel triste droit !

Une sorte de remous, produit par une émotion violente, agita la salle.

Il y eut 1a un frisson d’anxiété, d’épouvante et d’horreur.

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Une voix dit — une voix de femme —, de mére, sans doute :

Non, non, on ne devrait pas... Cela ne devrait pas étre !... »

Le président fronga le sourcil et redressa le buste dans son fauteuil.

C’était un homme sec, a la figure glabre, aux yeux froids, au nez un peu long; un tas de petites rides plissaient les coins de ses lévres fines, presque invisibles, pareilles 4 une coupure.

Une autre voix dit, une voix d’homme, irritée, pendant que les murmures s’accentuaient :

« Il est possible que Laroque ait commis un crime, mais c’est un crime aussi que commet la loi en obligeant sa fille a l’accuser.

— Je vais faire évacuer la salle », dit le président.

Les murmures s’apaisérent. On chuchota encore, puis le silence se fit, brusque, complet, presque solennel...

Suzanne était introduite...

Quand elle vit son pére, elle s’arréta, interdite, et il fallut, pour la faire avancer, qu’on l’encourageat, qu'on la portat presque.

Dans l’auditoire, bien des femmes avaient le coeur serré.

Roger avait tendu les mains, machinalement, vers la petite, mais on ne lui avait pas permis de l’embrasser.

Le président interrogea Suzanne! :

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1. La plupart des demandes et des réponses qui vont suivre ont été

prises textuellement par l’auteur.

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« Mon enfant, reconnais-tu cet homme qui est la ? Tu le reconnais, c’est ton pére ? »

Suzanne fit un signe de téte affrmatif.

« L’aimes-tu, ton pére ?

— Qui.

— Ta mére, ou est-elle ?:

— Morte.

— Qui l’a fait mourir ?

— Je ne sais pas.

— Tu as vu, par le balcon os votre maison, un homme pénétrer chez Larouette, et le tuer, au moment ou il comptait son argent ? »

L’enfant se tut.

« Quels vétements portait cet homme ? Comment était-il habillé ?

— Je ne sais pas.

— Tu as reconnu ton pére puisque tu as crié : « Papa! Papa! »

— Non.

— Tu mens, puisque Victoire, la femme de chambre a entendu. »

Suzanne se taisant, le président la rassure :

« Tues une petite fille bien sage, bien gentille, je le sais, et on ne te fera pas de mal, tu com-— prends ? Tu as vu un homme dans la chambre de Larouette. Comment était-il habillé ? Ressemblait-il 4 ton pére ?

— Je ne sais pas.

— Le connaissais-tu ? Etait-ce ton pére ?

— Je ne sais pas.

— Mais ta mére elle-méme l’a reconnu... ta pauvre mére qui est morte ?

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266 ROGER- Lae HONTE

« Tu as entendu ta mére dire quelque chose ?

Tu l’aimais bien, ta maman ?

— Oh! oui.

— Rappelle-toi donc, mon enfant, l‘homme que tu as vu, tu l’as reconnu ?

— Je n’ai vu personne. »

Alors le président s’adresse a l’accusé.

« Le silence de cette petite fille vous accuse.

— Hélas! monsieur, je l’ai suppliée de parler... Elle ne m’a pas écouté.

— C'est que ce quelle aurait 4 dire est plus terrible, sans doute, que tout ce que laisse pré- — ‘voir son silence obstiné.

— Monsieur le président, veuillez lui demander qui lui a dit de parler comme elle fait ? »

A linterrogatoire du président, l’enfant répond sans hésitation et trés énergiquement :

« Personne !

— Demandez-lui, dit Roger, si ce n'est pas sa mere.

— Est-ce que ta mére ne t’a pas dit quelque chose ? Que t’a-t-elle dit ?

— Rien!

— Ce nest pas ta mére qui t’a dit de parler comme tu le fais ?

— Non, monsieur, elle ne m’a rien dit.

— Si tu mens, c’est bien vilain, surtout quand tu parles de ton pére... Est-ce ton papa que tu as — vu dans la chambre du crime ? »

Silence de |’enfant.

« Il faut répondre, chére petite, dire oui ou dire non. »

5 a ee eee ee ll lf” | ROGER-LA-HONTE. 267

Nouveau silence.

« Elle ne désobéira pas a sa mére, fit Laroque, a sa mére morte surtout. »

La scéne était €mouvante. On sentait flotter, au-dessus de la petite fille, quelque chose de supérieur et de grand.

Tout le monde comprenait qu’elle avait vu son pére, mais qu'elle ne le livrerait pas.

Le Droit (journal des tribunaux) rapporte que

« l'enfant, le menton appuyé sur sa main qui re-

posait sur le bureau de la cour, avait l’air réfléchi et soucieux, l’ceil baissé, et son visage et sa voix marquaient une gravité, un sérieux qui n’étaient pas de son Age et qui paraissaient lui avoir été imprimés par le saisissant spectacle du drame... »

Le président prit l'enfant par la main, la conduisit prés du banc des jurés et, a cette place, renouvela les questions auxquelles Suzanne avait déja répondu, ou plutdt auxquelles elle avait refusé de répondre.

L’émotion de l’auditoire était au comble.

La plupart des jurés étaient pales et beaucoup détournaient les yeux.

« Laroque, dit le président, voulez-vous interroger votre fille vous-méme.

— Non. Je ne la questionnerai pas. Qu’on la fasse parler comme on voudra. Qurelle se taise ou qu'elle parle, moi je ne lui demanderai rien. ;

— Vous ne voulez pas lui adresser de questions ?... Regarde bien ton pére, mon enfant...

ert

C’est lui qui a tué votre voisin Larouette ?

-— Je ne sais pas.

— Tu ne mens pas ?

— Non.

— On t’a bien parlé du Bon Dieu, et tu sais qu'il te punirait si tu étais menteuse ?...

— Oui.

— Tu nas pas peur d’aller en enfer pour avoir menti ?

— Non! »

Ici se produisit un incident caractéristique.

Suzanne se prit a pleurer, et le président lui ayant demandé pourquoi elle pleurait, l'enfant répondit

« Parce que je vois petit pere ! »

asiiesitiail

Un juré, ne pouvant maitriser son émotion, ©

laissa échapper ces mots :

« Je crois, monsieur le président, que nous en savons assez! »

Lucien de Noirville, en qualité d’avocat, demanda 4 ce que la cour lui donnat acte des paroles qui venaient d’étre prononcées.

Invité a s’expliquer sur la portée de sa pensée, le juré répondit « que c’était le sentiment pénible causé par la déposition de l'enfant qui avait provoqué son interruption, mais qu'il n’avait pas

entendu formuler son opinion sur le fond de

laffaire ».

Trois autres jurés, qui avaient adhéré par leur attitude aux paroles prononcées par leur colleégue, firent la méme déclaration.

C’était le cri de la chair, le cri de l’humanité

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révoltée par un aussi terrible et navrant spectacle.

On fit sortir Suzanne.

L’interrogatoire de Laroque, qui commenca aussitot, n’offrit rien de particulier.

Roger protesta de son innocence.

Il eut a répondre aux mémes questions de détail que lui avaient adressées déja M. de Lignerolles, aussi bien que M. Liénard et le commissaire de police de Versailles.

I] répondit d’un ton ferme, avec simplicité.

Mais il était fatigué —, fatigué horriblement —, et il souhaitait la fin de ces douloureux débats, quel que dit étre le dénouement.

Lorsque Lucien de Noirville prit la parole pour le défendre il se produisit une vive curiosité.

La cause de Laroque paraissait si bien perdue d’avance, qu’on se demandait quelle corde allait faire vibrer l’avocat pour arriver 4 émouvoir les jurés.

Noirville commenga sa plaidoirie d’une voix basse, d’abord, mais qui s‘éleva peu 4 peu, chaude, passionnée, vibrante, au fur et 4 mesure qu'il parla.

Il ne voulut pas ergoter sur les minuties de l’enquéte; il montra seulement — 4 grands traits — ce quétait, ce qu’avait été son client; il fit l'histoire de sa vie si honorable, toute de famille et de travail; il représenta Laroque désespéré de ce remboursement qui le prenait pour ainsi dire a la gorge, a la veille d’une échéance considéra-

ble; perdant la téte et songeant au suicide. II le

suivit minute par minute, dans ces courses vagabondes dans Paris et dans le bois de Villed’Avray, par lesquelles Roger essayait de se fatiguer l’esprit, pour ne plus penser, pour ne plus se souvenir.

Il prouva que Roger était si loin de croire a

une pareille accusation, que, lorsqu'il apprend le nom de la victime, il va raconter a M. Lacroix que le meurtre n’a dt avoir que le vol pour mobile, car Larouette avait touché a sa caisse, le jour méme, une somme trés considérable.

Il démontra, encore, que si Roger avait été l’assassin, son premier acte ett été de cacher le produit de son crime, l’argent volé.

Et, au lieu de cela, il arrive 4 son bureau, plus gai le matin qu'il ne l’a été depuis longtemps, parce qu'il entrevoit la possibilité d’échapper a la faillite et a la ruine.

I] arrive 4 son bureau et jette a son caissier cent billets de mille francs.

S'il avait été l’assasin, n’edt-il pas pensé que ces billets sortaient de chez lui et pouvaient y avoir laissé des traces ?... Certes, oui. La plus simple prudence lui eit commandé de n’agir qu’avec précaution, d’attendre, de guetter une occasion d’échanger ses billets.

Mais, puisqu’il était innocent, il n’avait pas besoin de précautions.

I] parla de ces billets et du nayete eens personnage que l’accusé ne voulait pas nommer.

Il se représenta, lui, l’avocat, comme ayant

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presque pénétré ce mystére; il dit qu'il y avait la une question d’honneur, et qu'il est certains points d’honneur si délicats qu’un homme — digne vraiment de ce nom — aimera mieux leur sacrifier fortune, liberté, que d’y forfaire.

A ces mots voilés — puisqu’il ne savait rien et se doutait seulement —, il laissa entendre qu'il s‘agissait peut-étre d’une femme et que, diat-il y perdre la vie, un homme d’honneur ne sacrifie pas une femme.

Et il représenta aussi cette femme, faible et craintive, assistant peut-tre aux débats, n’osant se livrer, 4 cause du monde, a cause de sa famille, 4 cause de ses enfants, cruellement tiraillée par deux devoirs contraires, celui qui lui commandait de se taire, celui qui lui commandait de parler...

Arrivé 1a de sa plaidoirie,-la voix ae Lucien faiblit un peu.

I] plaidait depuis une heure. II était fatigué.

Il pria le président de lui donner quelques moments de repos.

L’audience fut suspendue.

Dans l’auditoire, les opinions étaient trés partagées, et méme on pouvait dire, dés cet instant, que Laroque avait pour lui toutes les femmes, a ]’imagination desquelles Lucien s’était adressé.

En effet, sachant trop bien que ce serait au-

tant de paroles inutiles que de vouloir combat-

tre, par des arguments, les preuves qui existaient contre Laroque, l’avocat s’était attaqué au

coeur des jurés, les remuant de sa phrase ardente, et faisant passer dans leur 4me sa propre conviction.

Tout d’abord, il avait plaidé assis, mais, géné par cette attitude qui le rendait 4 peu prés invisible pour tous et qui empéchait ses gestes, il se laissa emporter par sa propre éloquence, tout a coup on le vit qui se dressait, sans chanceler, plus grand qu'on l’avait connu autrefois, transfiguré.

Bien qu'on ne l’eat pas entendu depuis deux années, il n’avait rien perdu de son talent, ni de son action sur le public.

Il le sentit bien, dés les premiers mots, et cela lui donna de l’assurance. :

I] s’était mis tout prés de Roger et, de temps en temps, quand il retragait les qualités intimes du malheureux, sa droiture, son affection pour sa femme et sa fille, sa main s’étendait vers l’accusé, allait chercher sa main et la serrait.

Ce fut vraiment un spectacle unique que cette défense —, un drame dans un autre drame.

Pendant la suspension d'audience, Lucien n’avait pas quitté Roger; celui-ci le remerciait avec effusion

« Comme tu es bon, cher ami |...

— Bast! C’est mon métier! disait Lucien en riant.

— Ne te calomnie pas. Tu parles avec ton coeur. I] y a la des accents auxquels je ne puis me tromper.

— Puisque je plaide pour toi, le puis-je autre- .

ment qu’avec toute mon ame ?

— Va, je crains bien que ton grand talent ne me sauve pas la téte.

— La téte ? Es-tu fou ?... Je m’y connais. Ca va trés bien. A l’heure qu'il est, ta téte est sauvée... mais ce n'est pas fini, c’est ta liberté qu'il me faut. »

Laroque ne répondit pas et se contenta de soupirer.

« Homme de peu de foi... », dit Lucien riant

toujours —, sur de lui.

Une demi-heure se passa. L’audience fut reprise.

Le sort de Roger allait se décider.

Lucien avait réservé pour la seconde partie de sa plaidoirie les interrogatoires subis par Suzanne et par sa mére.

Il voulait achever d’attendrir les jurés avec histoire de ce douloureux calvaire, de ces tortures sans nom.

I] voulait montrer cette jeune femme et cette fillette, a coup stir abusées par une ressemblance, n’osant point trahir Laroque et ne répondant pas aux juges dans la crainte de |’accabler d’une preuve de plus.

Il voulait montrer surtout Laroque, fort de son innocence, les suppliant de parler et se heurtant a une invincible obstination.

C’était surtout sur ces effets qu'il comptait.

Il parlait depuis cinq minutes et l’auditoire l’écoutait dans un religieux silence, lorsqu’un garcon du palais, entrouvrant doucement la porte, fit passer une lettre a l’huissier de service.

L’huissier prit la lettre et ee la suscription.

Elle portait seulement ces mots :

« Monsieur Lucien de Noirville, en cour d’assises. »

L’huissier attendit que la période de l’avocat fut terminée, afin de ne point |’interrompre, puis, s'approchant, lui tendit la lettre.

Tout en parlant, Noirville regarda |’écriture...

I] ne la connaissait pas.

Tout en parlant encore, il déchira l’enveloppe qu'il froissa et laissa tomber 4a ses pieds.

- Tout en parlant toujours, il déplia la lettre, mais n’y jeta pas sur-le-champ un coup d’eeil.

Quelques secondes se passérent...

Lucien s’arréta, but une gorgée d’eau, sourit a Laroque d’un air qui voulait dire : « Courage ! Ke Je ne me suis pas trompé... Tout marche a souhait ! » puis il lut...

D’abord il ne comprit pas bien...

Les phrases et les lettres dansérent devant ses yeux troubles...

I] releva la téte — étrangement pale — le nez aminci —, les lévres rentrées et devenues presque invisibles —, puis il lut encore...

Et Laroque, qui le regardait, fut épouvanté du changement qui se faisait dans ce visage...

Une douleur horrible creusait les traits...

Et il lisait toujours, toujours, comme si ce qu il voyait la était écrit en langue étrangére et qu'il lui edt fallu le temps de traduire.

Et pourtant la lettre était courte...

; pS ROGER-LA-HONTE 275

Elle disait seulement :

« Vous prenez la défense de Roger Laroque, « comme s'il n’était pas l’amant de votre femme « —, et vous faisiez, il n’y a qu’un instant, de « gaieté de coeur, allusion a une aventure galante « qui se serait terminée par le remboursement « d’un prét de cent mille francs. Cela est véridi- « que, monsieur. Retournez chez vous et interro- « gez la-dessus votre femme, ou plutét, ce qui « est plus simple, retournez-vous et interrogez « Laroque! »

Cette lettre est de-Luversan, qui assiste aux débats...

Luversan craint que Lucien ne sauve Laroque.

I] tremble que sa vengeance ne lui échappe.

D’un coup, comme si les ténébres de son ame s’étaient subitement illuminées, Lucien revoit les hésitations de Laroque, non seulement devant les juges, mais surtout a la prison de Versailles, quand lui-méme I|’interrogeait.

Il revoit l’émotion profonde du prisonnier lorsqu’en l’abordant, il lui a annoncé a brilepourpoint son intention de le défendre en cour d’assises.

Et son refus, son refus obstiné d’avoir Lucien pour défenseur, est-ce que cela n’éclaircissait pas bien des choses ?

Quelles étranges raisons Roger n’avait-il pas ‘invoquées, pour expliquer son refus ?

La peur d’un échec pour Lucien ?

Raison enfantine, qui ne pouvait venir qu’a une imagination aux abois !

Puis, cet aveu de culpabilité, auquel Lucien n’a pas cru ?

Et cette syncope brusque, cet étouffement, cette menace d’apoplexie, lorsque moitié riant, moitié sérieux, Noirville avait fait allusion 4 une aventure de femme ?.. - lorsqu’ il avait parlé du mari dé cette femme 2, i

Il comprenait maintenant chacun de ces détails.

Cette femme, c’était la sienne !

Et il avait traité l’aventure de fredaine ! de caprice! en souriant d’un sourire bon garcon, comme sourient les hommes qui entendent une histoire croustillante.

Pour un peu, vraiment, il ett plaisanté ce mari.

Et le mari, 6 honte, c’était lui-méme !...

En tout autre temps, il n’efit point cru a cette lettre anonyme.

Mais ne venait-elle pas, juste 4 point, donner un corps a l’affreux soupcon qui était né en lui quelques jours auparavant !

Ce soupcon, il avait fait tous ses Siar: pour n’y plus penser, et il le croyait mort !

Au contraire, il sommeillait —, et il avait grandi !

L’épouvante de Roger devant Lucien, en prison, avait parlé plus clairement qu’un aveu méme...

Quand le poison est entré dans le corps, c’en est fait de la vie... quand le doute est entré dans l’ame, c’en est fait de la tranquillité et du bonheur.

Julia, la maitresse de Roger !...

La maitresse de son ami, de son frére d’armes, de l’homme qu'il aimait le plus au monde... Infamie !...

De homme, accusé d’un crime, qu’il défendait en ce moment, contre tous, devant le tribunal, et a l’innocence duquel il était peut-étre le seul a croire !... Dérision !

De l’homme pour le salut duquel il épuisait les forces de sa santé chancelante, car il sentait du feu dans sa poitrine, depuis la premiére heure de sa plaidoirie, du feu qui lui rongeait le corps, comme si l’obus qui l’avait frappé a Sedan, le blessant aux jambes et prés du coeur, avait laissé en lui de sa flamme...

Tout a l’heure encore, il se disait que, dit-il mourir dans un supréme effort, il mourrait en sauvant Roger...

Roger, l’amant de sa femme !

Parbleu ! La chose en valait la peine !

Arracher a la guillotine ou au bagne un homme qui vous a pris votre bonheur, qui a trahi l’amitié la plus sainte, qui vous a déshonoré, ce n’est pas vulgaire !...

Ou cela est d’un saint, ou cela est d’un profond philosophe !

Lucien n’était ni l’un ni l'autre.

Il était homme, et il souffrait, vraiment; les

plus cruelles souffrances morales que puisse endurer un homme ! :

Il est certains drames du cceur a la peinture desquels |’écrivain doit reconnaitre son impuissance : les termes lui manquent, les expressions lui semblent faibles et restent froides, sous sa plume.

Ce qui se passait en Lucien était un de ces drames-la.

A la lecture de ces lignes funestes, il s’était abattu sur son banc, si lourdement, que |’on crut qu'il s’était fait mal.

Les gendarmes s’empresseérent auprés de lui.

Mais il les éloigna d’un geste.

« Ce n'est rien, dit-il, ce n’est rien! »

Et son regard alla chercher le regard de’ Laroque inquiet.

« Infame ! murmurérent ses lévres, sans qu'il parlat, infame !... »

Laroque sentit sa vie s’en aller. Ses yeux s‘agrandirent d’horreur.

« Que dis-tu ?

— Je dis, fit Lucien A voix basse, en se penchant sur lui, je dis que tu es cent fois plus infame que les assassins les plus vils et les plus misérables.

— Lucien |...

— Je dis que tu es digne du mépris entre les plus misérables !

« Je dis que tu as été l’amant de Julia !...

— Lucien !

— Ose donc nier et me regarder en face ! »

Roger ett préféré affronter toutes’ les morts plutét que ce regard d’un homme outragé.

I] se cacha la téte entre les mains.

Il avouait la faute.

Tout cela, raconté si longuement, avait tenu en trois minutes.

Depuis trois minutes Lucien se taisait.

Mais tel était le charme de sa parole que personne ne songeait a s’étonner lorsqu’il venait a garder le silence. On écoutait encore.

On le savait malade; on savait que c’était par un prodige d’énergie qu'il était venu aux débats, par un dévouement absolu qu'il s’était chargé de cette cause. a8

On attendait.

Il fallait bien parler, plaider encore cependant.

Se taire plus longtemps, c’était exciter la curiosité, la surprise.

Mais parler, plaider, était-ce possible ?

Que dira-t-il maintenant ? I] n’aura plus la force de se tenir debout.

I] sent la mort entrer dans ses veines.

I] sent quelque chose au dedans de lui qui se déchire vers le cceur, et il place tres vite son mouchoir devant ses levres.

Quand il le retire, son mouchoir est plein de sang.

Il le cache. On ne l’a pas remarqué.

Et tout le monde le regarde.

Et le silence régne toujours, parce qu’on attend.

Il ne se souvient plus de rien. Une seule chose .

reste en son esprit : l’adultére de sa femme —, la trahison de son ami !...

~ Que va-t-il faire ?

Le défendre encore, cet homme !

Le défendre !...

Il n'y a qu'un instant, il croyait a son innocence !... Maintenant il ne sait plus s'il y croit !...

Pourquoi y croyait-il, tout a l'heure ?

Parce qu'il connaissait Roger, qu'il le savait honnéte et loyal...

Ou donc? a présent, son honneur et sa loyauté ?

Un traitre a l’amitié ne peut-il devenir un assassin ?

Est-ce qu'un des deux crimes n’est pas plus grand que l'autre, le crime moral ?

Le défendre !

Mais il a bien plutdt envie de l’accuser, de crier au président, au tribunal, aux jurés, dont il sent peser sur lui les regards attentifs et interro- ' gateurs .

« Vous voyez cet homme ?... J’'avais foi en lui, malgré vos preuves, malgré lui-méme... Je n’ai pas douté un instant de son innocence... Eh bien, tout est changé... Je vous le livre... Je l’accuse moi-méme... d’un crime pour lequel la loi est trop indulgente... puisque souvent il brise deux vies : l’adultére... Je vous le livre et je retire tout ce que j'ai dit, ce que vous avez.entendu. Ces paroles emportées par lesquelles j’ai essayé de vous émouvoir, ces gestes ou je mettais mon Ame, ces arguments que je tirais du meilleur de mon

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coeur, tout cela n’était que de la rhétorique phraseuse et pompeuse. Rien de cela n’était vrai! Je n'y croyais pas ! Je n’y croyais pas ! »

Et cherchant les yeux de Laroque, i] murmura de nouveau : « L’infame ! oh! |’infame ! »

« Maitre de Noirville, dit le président — surpris de ce silence qui se prolongeait —, veuillez continuer, nous vous écoutons. »

I] fallait continuer ! L’abominable situation !

Et Lucien, par un effort supréme, se retrouva debout.

Comme il a conservé, dans sa main, la fatale lettre qui vient de lui ouvrir les yeux, il la froisse et la met dans la poche de sa robe.

I] ne veut pas que personne, autre que lui, en prenne connaissance.

Au moins, que son déshonneur reste un secret !

I] est debout, et il cherche a reprendre un peu d’assurance.

Pour cela, il lui suffit de jeter un regard devant lui, d’abord —, autour de lui, ensuite.

Devant lui, c’est la justice de son pays — représentée par des hommes qu'il connait pour la plupart —, dont il connait peut-étre aussi les défauts, les ridicules ou les vices —, mais qui, en ce moment, ont une majesté singuli¢re, car ce ne sont plus des hommes; ils n’ont plus ni vices, ni ridicules, ils représentent un principe, une chose sacrée, divine : la Justice !... Le président, dans sa robe rouge, lui semble une statue du Droit, de quelque chose qui est au-dessus de tout, comme

So en O82 ROGER -LA-HONTE 4

une sorte de dieu moderne et qui est la Loi!

I] frissonne...

Ce n’est plus a des hommes qu ‘dl s’adresse.

Ceux qui sont la — les jurés — ont un pouvoir sans limite que n’a plus chez nous ni prince, ni roi : pouvoir de vie ou de mort.

Ils peuvent faire vivre ou faire mourir.

Voila ce qu’il voit devant lui...

Derriére lui, c’est la curiosité banale. I] ne s’en préoccupe pas. Mais prés, tout pres, entre ces deux gendarmes a figure- impassible, un ae attend qu'on décide de sa vie.

Tout le monde est réuni la pour juger cet homme.

Et lui, Lucien, est la pour le défendre.

C’est son devoir, puisqu’il s’est offert pour cela !

Roger n’a qu'une espérance. Elle est en Lucien.

Si cette espérance lui échappe, il est perdu.

Le devoir parle plus haut, chez Lucien, que toutes ses douleurs, que sa rage, que sa honte...

« Messieurs de la cour, reprend-il, messieurs les jurés... »

Sa voix a bien changé. Elle est rauque, presque indistincte. On s’étonne. On chuchote. On se regarde.

« Reposez-vous encore quelques minutes! »

dit le président.

L’avocat fait un signe pour dire qu’il.n’a pas besoin de repos.

I] se raidit contre la fatigue, contre la douleur, contre la mort.

Car il sent qu’il s’en va, qu'il n’y résistera pas, et que c'est la mort pour lui, bient6t la mort, bientdét la délivrance.

Et le devoir, qui parle haut, crie 4 Lucien :

« Tu ne t’es pas trompé. Cet homme a beau étre coupable vis-a-vis de tous et avoir apporté le déshonneur dans ta maison, le désespoir dans ta vie, ce n’est pas pour ce crime qu'il comparait. C'est pour avoir assassiné Larouette. Et de ce

crime, tu sais bien qu'il est innocent. Feras-tu -

peser ta rancune dans la balance ?... et le laisseras-tu condamner parce qu'il a été |’amant de ta femme ?... Tu l’as cru innocent. Tu le crois encore. I] l’est. I] faut donc le défendre. Broie ton coeur avec tes paroles et meurs de ton héroisme, s'il faut que tu meures; mais donne ainsi un grand exemple; meurs fier de toi, l’4me en paix, parce que tu seras sans reproches !.:. »

Il plaidera donc, mais il est atteint mortellement et ce sont les derniers souffles de sa vie qui vont s’écouler avec ses derniéres paroles.

Il parle.

On se penche pour l’écouter. On ne l’entend presque plus. On avance la téte. On retient sa respiration.

Si prés qu'il soit de la cour, la moitié de ses phrases n’arrive pas jusqu’au président ni jusqu’aux jurés.

Le président lui dit :

« Veuillez élever un peu la voix, si cela vous est possible, sans fatigue. »

I] essaie et ne peut.

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Et il parle, il parle quand méme.

I] veut sauver cet homme, parce que c’est son devoir, comme il voulait le sauver tout a l'heure, par amitié !

Et il trouve dans son propre désespoir et ses intimes angoisses, il trouve des accents attendris, des phrases emportées, des déchirements qui vont a l’4me et forcent les pleurs.

Mais voila que soudain —, alors quiil parle, achevant son étrange plaidoirie, la nourrissant pour ainsi dire de sa propre chair et de ce qui lui reste de sang, la faisant palpiter au prix de sa vie —, voila qu'une pensée qui ne lui était pas venue se dresse comme un sanglant fantéme, le serre a la gorge, l’étouffe, étrangle sa voix.

Cette pensée lui montre Julia, la maitresse de Roger.

Mais Roger n’a pas voulu révéler le nom du débiteur de qui il tient les billets volés ?

Ce débiteur, c’est donc, ainsi que Lucien l’a deviné, une femme ?

Cette femme, c'est donc la sienne ?

Cet argent, un prét de l’amant a la maitresse ?

Mais pareille somme — pour rembourser —, Julia ne la possédait pas !

Qui la lui avait donnée ?

Un autre amant, peut-étre ?

Et celui-la, n’était-ce pas l’assassin ?

Ah! dans quel abime d’ignominies tombait son regard !

Julia, la complice de l’assassin, Julia, sa femme ! qu'il avait aimée !...

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Qu’avait-il fait pour mériter tant de hontes !....

Lui, le mutilé, l’honnéte homme, simple, grand et bon!

Mais cela, c’était plus qu'il n’en pouvait supporter.

Le dernier ressort de sa vie se brisait...

Par un prodige de courage et de sublime dévouement, il voulut parler encore...

Mais la mémoire lui échappait.

I] s'affaissa, soudain, en fermant les yeux, bégaya quelques mots entrecoupés, owt l’on crut comprendre

« De l’indulgence.. de l’indulgence... Laroque est innocent... »

Roger voulut se précipiter 4 son secours.

Les gendarmes le clouérent a son banc.

On emporta Noirville évanoui dans la salle des témoins.

Un médecin — le docteur Martinaud, qui se trouvait la — fut appelé en toute hate et lui donna les premiers soins.

Mais le pauvre homme ne revint pas 4 la vie.

Quelques minutes aprés, le bruit se répandait qu'il était mort de la rupture d’un anévrisme.

Le bruit était vrai.

On le dit 4 Laroque qui étouffa ses sanglots dans ses doigts.

Il y avait dans la salle une émotion poignante.

L’avocat était mort pour avoir défendu son ami.

L’amitié l’avait tué.

Laroque ne s’y méprenait pas !

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or a a ee CR ee ee ee 286 ROGER - LA-HONTE

I] avait lu la lettre qu’un huissier apportait a Noirville. ;

I] avait vu Noirville horriblement pale.

I] l’avait vu, se retournant vers lui, les yeux pleins de dégodt et de mépris et il avait bien compris le mouvement de ses lévres : « Infame !... Infame... »

Lucien lui avait tout dit. I] savait tout !

Et une a une, pour ainsi dire, il put compter les hésitations de l’avocat, au fur et 4 mesure que son silence trahissait ses luttes intérieures.

Dans ces situations tragiques, l’esprit acquiert une acuité, une perception extraordinaires...

Roger avait lu dans l’ame de Lucien... de Lucien mort par sa faute et le maudissant...

Déja, il était cause de deux morts, celle d’Henriette, celle de son ami.

Alors, il releve la téte quand le président lui demande s’il n’a rien a ajouter a sa défense.

Et d’une voix forte, sans trembler :

« Je suis coupable, dit-il. J’ai tué et j’ai volé. Condamnez-moi! »

C’est un coup de théatre dans ]’auditoire. Un long murmure ne s‘apaise qu’ave¢ peine.

Le président adresse quelques questions a Laroque et veut revenir sur les détails de l’enquéte, mais il n’obtient de l’accusé qu’une méme, toujours aussi ferme et invariable réponse :

« Je suis coupable. Condamnez-moi ! »

I] veut étre condamné le malheureux. I] a besoin de souffrir encore. I] voudrait expier la mort d’Henriette, la mort de Lucien.

Le jury s’est retiré dans la chambre des délibérations. .

La délibération est longue.

Lucien a parlé a ces coeurs d’hommes et l’aveu tardif de Laroque n’a pas influé beaucoup sur leur opinion.

Ils ont deviné la-dessous je ne sais quel mystere — que déja leur avait fait pressentir la plaidoirie —, mais ils hésitent, ils sont dans le vague, et, comme ils ont a se prononcer sur des faits précis, ce qui revient a leur mémoire et forme leur supréme opinion, ce sont les preuves relevées par l’enquéte : les billets retrouvés, |’absence d’explications fournies par |l’accusé sur l’emploi de son temps, alors que s’accomplissait le meurtre, la déposition de Victoire, l’étrange attitude de la mére et de la fille.

La cour rentre dans la salle d'audience.

Le chef du jury se léve :

« Sur mon ame et conscience, oui, l’accusé est coupable.

« I] y a des circonstances atténuantes. »

Laroque, qu’on a introduit, entend sa condamnation.

Si Lucien avait vécu, peut-étre lui edt-il sauvé la liberté !

Mais il est mort, laissant sa tache inachevée.

Du moins, il lui sauve la téte, l’arrache a la

- guillotine.

Laroque est condamné aux travaux forcés a perpétuite...

__ La foule s’écoule en silence.

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« Cest justice ! x est justice ! a ,

be : Et on le voit disparaitre entre ie peanieeness

ais téte inclinée, ses larEes épaules courbées trés a bas...

* er

L'oncLE Adrien Bénardit avait une fonderie de fer, a La-Val-Dieu, prés de Monthermé, dans les Ardennes montagneuses.

C’est la qu’il avait emmené Suzanne.

A peine arrivée a La-Val-Dieu, a peine confiée aux soins et a la tendresse de Mme Bénardit, qui reporta sur elle l’affection qu'elle avait eue jadis pour une fille morte en bas age, Suzanne Laroque tomba malade.

Les terribles émotions de l’enquéte et de la cour d’assises qui, tout le temps qu’elles avaient duré, l’avaient tenue fiévreuse et haletante, mais debout encore, la foudroyaient maintenant qu’elles avaient cessé.

Une fiévre cérébrale intense s’empara d’elle et mit ses jours en danger.

Deux jeunes médecins, l’un de Donchery, 1’autre de Sedan, les docteurs Moreaux et Lapierre, vinrent la soigner tous les jours, et si la petite fille devait étre sauvée, ce ne pouvait étre que par leurs soins intelligents et par leur dévoue-

ment.

Pendant quinze jours on désespéra de sa vie.

Elle était si fréle, si mignonne et si délicate que la maladie la terrassait; elle restait parfois de longues heures plongée dans des syncopes presque pareilles 4 la mort méme; et souvent, quand elle s’en réveillait, c’était pour entrer en une sorte de folie furieuse oti elle se débattait, malgré les efforts de Mme Bénardit, avec une vigueur d’homme, efforts qui la laissaient bientdt toute pantelante et la poitrine déchirée par de rauques sifflements.

Dans le délire de cette fiévre, elle bredouillait parfois, trés vite et d’une facon inintelligible, des phrases qu’on ne pouvait comprendre, mais ot revenaient sans cesse les noms de son pére et de sa mére et aussi, avec des gestes d’horreur, ceux de Larouette, de Lacroix, de M. de Lignerolles, mélés a sa vie des derniers jours.

Puis, dans ses réves de malade, surgissaient, sans doute, des scénes moins navrantes, des spectacles plus doux, car deux ou trois fois, on Yentendit qui chante.t :

En passant devant les prés,

Les moissonneurs chantaient

Et dans leur chant disaient :

« Oh! quel bonheur ! »

Et moi, je croyais qu’ils disaient :

« Oh! quel voleur! »

Et, moi, je m’enfuyais...

Enfin, elle se rétablit pourtant. La fiévre la quitta.

= or

Elle se leva.

Un mois de convalescence, au gai soleil de septembre, dans ces montagnes boisées d’arbres au feuillage d’or, au pied desquelles, le long de la Meuse capricieuse et courante, serpentaient les vignes vierges a la rouge parure — un mois de convalescence la guérit enti¢rement.

L’oncle Bénardit n’avait pu cacher aux docteurs Moreaux et Lapierre les causes qui avaient amené cette maladie.

« Peut-étre la pauvre enfant ne se souviendrat-elle plus de ce drame, dit le docteur Moreaux. Cela s’est vu.

— Ce serait un bonheur pour elle », fit Lapierre.

Ce qu'ils avaient prévu arriva, en effet.

Complétement remise, Suzanne parut avoir oublié.

Un peu inquiéte dans les premiers temps, parce qu'il y avait un vide dans sa vie —, comme une solution de continuité —, elle sembla chercher dans son esprit ce qui s était passé avant.

Mme Bénardit, qui surveillait avec une sollicitude maternelle le réveil de cette intelligence, guida ses recherches en lui disant que son pere et sa meére étaient partis pour un lointain voyage, qu’elle serait longtemps sans les revoir, et pourtant qu’ils reviendraient.

Suzanne écouta attentivement et avec un singulier regard.

Elle ne répondit rien, n’eut pas une remarque ni une question.

ay Pe eT ge ee ote ee ee a ae SS hee ae ee \ i ; . a

Et peu a peu, au fur et 4 mesure que la santé refleurissait son visage, elle redevenait plus gaie, plus souriante.

Bénardit et sa femme étaient tranquilles maintenant sur elle.

« Elle a oublié ! » se disaient-ils.

Peuttre n’auraient-ils pas été aussi rassurés s’‘ils avaient pu surprendre la fillette dans ses moments d’abandon, alors que son visage refleétait une gravité précoce et que son front était chargé de soucis.

L’hiver vint, toujours trés rude dans les Ardennes, puis passa et fit place aux floraisons printaniéres: : puis l’hiver revint encore; il y avait un an et demi que Roger Laroque était au bagne.

La neige était tombée depuis plusieurs jours et -

les gelées l’avaient durcie : elle couvrait les arbres, les montagnes, les maisons; les forges de La-Val-Dieu et la, fonderie de Bénardit, toujours noires et comme enveloppées de suie, avaient lair, depuis quelque temps, d’étre mortes, car la neige assourdissait le bruit jadis retentissant des marteaux-pilons sur le fer brut ou le minerai sortant flamboyant des fourneaux. Les sabots des ouvriers ne claquaient plus sur la terre et les roulements des charrettes s’étouffaient dans Y’ouate blanche, épaisse qui tapissait les rues et le chemin de halage.

Mais les travaux nen souffraient point.

Au-dessus des hautes cheminées de briques, de lourds panaches de fumée noire s’élancaient

See eS Wolf ees ; Oe ko: gessditras, S ¥ re ROGER -LA-HONTE 293

pe

dans lair et faisaient des masses de nuages obscurs sous le ciel bleu, au-dessus des toits d’ardoise.

La nuit était venue, plus calme que le jour, et la clarté de la lune semblait blanchir encore la blancheur de la neige.

Les cheminées des forges envoyaient des myriades d’étincelles qui crépitaient en |’air comme des fusées d’artifice, et parfois méme les flammes rouges montaient jusqu’en haut et semblaient essayer de s’échapper et de prendre leur vol vers les étoiles.

Comme il faisait trés froid, les maisons étaient fermées, sur toute la longueur de la rue de La- Val-Dieu; des lumiéres jaunies brillaient derriére les rideaux des fenétres.

La nuit, le froid rigoureux et la neige enseve-

lissaient La-Val-Dieu sous une sorte de torpeur.

Il pouvait étre dix heures du soir.

Depuis longtemps, la rue était déserte.

Personne dans La-Val-Dieu, mais seulement autour des forges, d’ou sortaient, de temps a autre, des ouvriers noircis par la fumée, ruisselants de sueur et qui passaient, nus jusqu’a la ceinture, d’une chaleur suffocante a un extréme froid.

Et, quand les portes de la fonderie s’ouvraient ainsi, sur la nuit, sur la neige, on aurait pu voir, pendant une seconde, des intérieurs embrasés, comme une fournaise ardente, presque un incendie, au milieu duquel couraient des ombres deémoniaques jouant avec les flammes.

Vers dix heures et demie, un homme apparut

PER ee Mle ae ns ee ee te ee 294 ~ ROGER-LA-HONTE

tout prés du chemin de fer, jete sur la Meuse en-

‘tre les deux tunnels.

Le train de Givet venait de le déposer a la gare de Monthermé, quelques secondes auparavant, et l’on entendait méme encore le roulement sourd des wagons qui, au sortir de la gare, s’engouffraient sous la montagne, dans la direction de Charleville.

Cet homme descendit lentement le chemin de halage, tout couvert d’une neige presque immaculée, le long de la riviére dont les bords étaient pris par la gelée.

I] était de trés haute taille, ce qui se voyait facilement, bien qu'il marchat les épaules courbées, comme s'il avait porte un trop lourd fardeau.

Un chapeau de feutre mou, déformé, couvrait son front, et les bords rabattus semblaient vouloir cacher le visage.

I] avait un foulard autour du cou.

Une redingote, qui paraissait rapée, trop étroite pour sa robuste carrure, l’abritait mal contre la rigueur de la nuit.

I] n’avait point de manteau.

Son pantalon était efhloché sur ses gros brodequins.

I] s‘appuyait sur un baton coupé dans quelque bois.

I] n‘était pas trés sGr de son chemin, car, a plusieurs reprises, il s’arréta pour s’orienter.

Si étouffés qu’ils fussent, les marteaux-pilons s‘entendaient pourtant jusque-la, assez pareils au

bruit qu’edt fait un forgeron souterrain, en frap-

pant sur une gigantesque enclume.

Cétait sur ce bruit que se dirigeait le voya-

geur.

Lorsqu’il fut 4 La-Val-Dieu, il s’approcha d’une verrerie dont les ouvreaux flamboyaient de rouges lueurs, et dans la grande cour de laquelle il apercut deux ouvriers.

« Pardon, monsieur, fit l-homme 4a |’un d’eux, je voudrais vous demander un renseignement.

— Parleye, mon brave... quel renseignement ?

fit l’ouvrier avec un accent belge trés prononcé.

— Je me rends a la fonderie de M. Adrien Bénardit, et je ne sais ou la trouver.

— Ah! ah! elle est bien connue dans le pays, sais-tu! I] est vraye que par ce temps de chien, tu ne rencontreras pas un chat pour te la montrer, pour une fois. »

L’ouvrier sortit de la cour et fit une centaine de pas dans un petit chemin ou la neige était noircie par des détritus de charbon, puis, étendant la main dans la direction de la Semoy :

« Alleye tout droit. C’est la premiére forge. »

L’inconnu remercia. Cinq minutes aprés, il arrivait. :

Mais au lieu d’entrer, comme pris de peur, il n’osa et se mit a tourner autour des batiments, pareil 4 un voleur qui chercherait une porte deérobée.

I] s’arréta pourtant, s’assit un moment sur

Vavant d’un chariot, sous un hangar, et parut ré-

fléchir.

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OS eee 296 ROGER - LA-HONTE

Il y avait cinq minutes qu'il révait ainsi, quand une main robuste lui secoua |’épaule.

En méme temps une voix disait un peu durement

« Quest-ce que tu fais la, toi ? »

L’homme se dressa et se trouva debout devant un grand vieillard vert et droit, vétu de velours brun, les jambes prises dans des demibottes.

Une casquette fourrée lui couvrait la téte.

« Vous étes M. Adrien Bénardit... fit ’inconnu.

— Qui, ce n’est pas un mysteére... Et toi, qui es-tu ? »

L’homme regarda autour de lui, pour s’assurer que personne n’entendrait, puis baissant la téte, et d’urie voix qui semblait couper des sanglots intérieurs

« Je suis Roger, mon oncle... Ne me reconnaissez-vous donc pas ? »

A ce nom, l’oncle Bénardit avait fait un pas en arriére.

Puis, il avait pris Roger par les deux bras et l’avait regardé de trés prés, sans rien dire, comme s'il doutait encore, comme s’il ne voulait pas croire.

Toi, dit-il d’une voix étouffée... toi ici, en France, et libre ?

— Oui, c'est moi », fit l"homme.

Et il enleva son large chapeau mou pour que Bénardit put le reconnaitre plus aisément.

Et aussit6t, comme s’il n’avait eu qu’une pee sée, qu'un but :

« Et Suzanne ?... Et ma fille ?... vous ne me parlez pas de ma fille ?...

— Elle vit. Elle est bien portante. Tranquillise-toi. »

Roger Laroque — car, en effet, c’était lui — poussa un grand soupir. II était soulagé; sans doute, il avait redouté un malheur.

Il y eut un court silence entre les deux hommes.

Aprés quoi :

« Viens, dit Bénardit, viens chez moi. I] ne faut pas qu’on te voie, n’est-ce pas ?

— Non, je serais perdu.

— Chez moi, nous pourrons causer a notre aise. Reste ici un instant. Je rentre donner quelques ordres. Aprés je te rejoins. »

Il le quitta. Roger le vit disparaitre dans la fonderie. On etit dit que le vieillard se langait dans un gouffre de flammes.

Cinq minutes s’écoulérent.

Bénardit reparut.

« Viens », dit-il.

Et il l’entraina silencieusement.

La maison d’habitation de Bénardit n’était pas loin de la fonderie. Mme Bénardit n’était pas couchée. La lumiére filtrait a travers les lames des persiennes.

Mme Bénardit se disposait 4 se coucher quand son mari entra, suivi de Roger.

A la vue de Bénardit, pale et agité, a la vue de cet homme déguenillé, a la barbe en désordre, Mme Bénardit se leva.

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Elle n’avait pas retenu un geste de frayeur.

Bénardit, sans rien dire, ferma soigneusement la porte. =

Alors, désignant Roger a sa femme :

« Laroque, dit-il —, le mari d’Henriette, le pere de Suzanne! » |

Et Mme Bénardit, comme avait fait son mari tout a l'heure :

« Vous ? ici ? libre ? »

Elle ne pouvait le reconnaitre. Elle ne Vavait jamais vu.

Laroque inclina la téte par deux fois, n’ayant pas la force de parler, puis il se laissa tomber sur une chaise...

« Suzanne ! murmura-t-il, je veux Suzanne! »

Bénardit et sa femme se regardérent.

Ils avaient peur.

Est-ce qu'il venait pour leur enlever l’enfant ?

« Elle dort ! fit la vieille dame. |

— Oh! je ne la réveillerai pas, je ne la réveillerai pas, je vous le jure, j’irai si doucement !... Mais laissez-moi la contempler, je craignais tant de ne point la revoir! »

Mme Beénardit hésita.

Laroque joignait les mains.

Alors elle alla ouvrir une porte et lui fit. un signe.

Il s'approcha, marchant sur la pointe des pieds.

C’était une jolie chambrette toute blanche, avec des rideaux blancs, et, tout au fond, le lit blanc ot dormait Suzanne.

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La lumiére des lampes arriva 1a et éclaira le lit d’une clarté indécise.

Laroque fit quelques pas.

Son émotion était si intense qu’il eae

Il se pencha au-dessus du lit et considéra |’enfant avec une émotion indicible.

Sa jolie téte blonde — les cheveux tout épars autour d’elle — reposait enfouie dans 1|’oreiller.

Un devses bras était sur la couverture, prés du bord. Elle dormait si gentiment qu’on ne I’entendait méme pas respirer.

Et elle révait —- sans doute un bon réve —, car elle souriait.

Roger Laroque se pencha plus encore; ses levres effleurérent la main de l'enfant d’un baiser furtif.

Suzanne fit un mouvement, elle ouvrit méme les yeux; elle se retourna de l’autre cété, rentra son bras sous la couverture.

Mais elle ne se réveilla point.

Et l’on ne vit plus que les longues et épaisses boucles de ses cheveux.

Laroque se retira.

Mme Bénardit ferma la porte, aprés avoir écouté un instant si la fillette ne remuait pas.

Devant le feu clair qui pétillait, Roger s‘était assis. .

I] pleurait en silence.

Son coeur avait été bouleversé par la vue de sa fille, dont il était séparé depuis un an et demi, séparé par un monde, séparé par une condamna-

tion infamante, et qu'il avait cru ne plus jamais revoir, séparé par le bagne, enfin.

Puis ses larmes cessérent tout a coup.

Il porta la main a son front, a sa poitrine, avec un gémissement.

Comme il chancelait sur sa chaise, pris de vertige et qu'il menagait de tomber, Bénardit se précipita pour le soutenir.

Et Bénardit entendit le pauvre homme qui trés bas, honteusement, lui murmurait a Voreille

« Par pitié, un peu de pain, je n'ai pas mangé depuis trois jours !... »

QuaNnp il eut mangé un peu et bu un verre de bordeaux, il parut se trouver mieux.

Alors, relevant les yeux sur les deux vieillards qui le contemplaient avec une douloureuse surprise

« Vous vous demandez sans doute, dit-il, comment il se fait que je sois ici, moi que, il y a un an et demi a peine, l’on condamnait aux travaux forcés 4 perpétuité ?

— Vous vous étes évadé ? dit Mme Bénardit.

— Six mois apres mon arrivée a la Nouvelle- Calédonie, je m’évadai avec cing détenus politiques, condamnés par les conseils de guerre de Versailles. D’étape en étape, de bateau en bateau, en prenant passage comme matelot, comme mécanicien presque toujours, parfois méme comme domestique, je parvins jusqu’en Amérique ow je restai prés d’un an, j’avais réussi 4 entrer dans des ateliers 4 New York; j'ai commencé par étre ouvrier dans ma jeunesse rue Saint-Maur, cela m/’a permis de vivre en Amérique. Mais je n’avais

en

qu’un but : je voulais revoir ma fille et je faisais des économies pour payer mon retour en France. Lorsque j’en eus réalisé suffisamment, je partis en prenant passage sur un bateau a destination d’Anvers. C’était plus sGr pour moi, dans le cas ou la police aurait eu l’éveil, puisque j’étais protégé par la Belgique. Je savais par Lucien de Noirville que Suzanne avait été recueillie par vous. Or, Monthermé n’étant qu’a quelques kilométres de la frontiére, je cours peu de risques. L’argent que j'avais amassé pour mon voyage

-suffisait 4 peine pour me défrayer en route. De

telle sorte qu’a Anvers je me suis trouvé sans un centime. Je suis venu d’Anvers a pied, mendiant le long du chemin. Quelques sous économisés sur des charités m’ont permis de prendre le train depuis Givet. En chemin de fer, j’avais en France moins a craindre que sur les grandes routes ot j aurais risqué de rencontrer des gendarmes qui m’eussent demandé mes papiers. Voila comment je suis arrivé ici tout a l’heure et comment je vous apparais si pauvre, si misérable...

— Et que comptes-tu faire ? dit Bénardit en hésitant.

— Oh! ne craignez point que je vous géne longtemps. Je ne veux pas non plus vous compromettre. Car vous seriez compromis si l’on apprenait dans le village que vous avez donné asile a un forgat en rupture de ban... »

I] parlait avec une certaine amertume.

Crois-tu vraiment que j’aie eu cette crainte ? dit Bénardit.

ROGER-LA-HONTE 303 — Crest votre droit. Je n’aurais pas a vous le reprocher.

— Lorsque je t’ai demandé ce que tu comptes faire, j'ai voulu savoir quelles sont tes ressources, quels sont tes projets plutdt. Car je suppose que tu n’es pas assez fou pour vouloir rester en France un an aprés ta condamnation ? Ce serait ta perte a bref délai.

— Je ne resterai pas en France, et je repartirai cette nuit méme. Je vous prierai seulement — car je suis dénué de tout — de me donner quelques vétements plus propres et un peu d'argent... Oh ! l’argent, ce n’est pas pour moi que je le demande... Je mendierais encore, si j'étais seul, et je trouverais bien mon passage pour gagner l’Amérique ot je veux retourner... Mais sans argent, vivant de charités, par l’hiver et par le froid, Suzanne souffrirait trop... et je crains tant de la voir souffrivr...

— Que parles-tu de Suzanne ?

— Je viens chercher ma fille !...

— Elle !... Tu veux nous la prendre ?...

— D’ot vient votre surprise ? N’est-ce pas mon droit ?

— Ton droit, malheureux, ton droit ?... Et devant qui pourrais-tu le faire valoir, ce droit que tu réclames ?... Est-ce que ta condamnation ne t’a pas retranché du monde, de la société, ne t’a pas placé hors de la loi ?... »

M. et Mme Bénardit se regardaient, effarés, en proie a la plus vive agitation.

Nous l’avons dit, ils s’étaient mis a aimer Su-

ce e ial - Se ig

zanne comme leur fille, et la leur prendre maintenant, c’était arracher un morceau de leur propre coeur.

« Je ne puis vivre sans Suzanne, dit Roger.

— Suzanne restera auprés de nous. Elle y trouve l’aisance, la paix, le bonheur. Pourras-tu lui donner tout cela ? .

— J’essaierai. Je suis jeune et fort. La vie n’est pas finie pour moi.

— Mais il est une chose qu'elle trouvera ici, et que tu ne pourras jamais lui rendre...

— Mon oncle!

— Et cette chose-la, c’est un nom honoré, sans tache...

— On m’a condamné, mon oncle, mais je suis innocent !... »

Bénardit l’avait toujours dit, l’avait toujours cru, et pourtant il eut, en ce moment, un geste vague de doute. I] fut cruel.

« Tu n’en restes pas moins flétri. »

Roger courba la téte et demeura un moment pensif.

« Je comprends, dit-il a la fin, pourquoi vous voulez garder Suzanne. Je vous comprends et je ne vous en aime que davantage. Mais ma fille est ma seule espérance, ma seule joie —, la seule affection qui pourrait me rattacher 4a la vie et m’empécher de mourir. I] me la faut. Je la veux ! Du reste, je tiens a ce que vous. soyez rassurés, tous les deux, sur moi. Je tiens 4 ce que vous soyez sls, qu’en me rendant ma fille, vous ne la rendez ni a un assassin, ni 4 un voleur... I] est

an

une confidence que je n’ai voulu faire ni a Lucien de Noirville, ni aux juges, ni en cour d’assises. Cette confidence m’etit sauvé. Mais ]’honneur me défendait de parler. Je vais vous la faire a vous, afin que vous me rendiez Suzanne —, afin que vous compreniez que j'ai toujours le droit de la réclamer et que vous n’avez pas, vous, celui de l’arracher 4 mon amour paternel... Ecoutz bse

Et briévement, en quelques mots, avec un accent de vérité sur lequel il était impossible de se méprendre, il dit l'histoire que nous savons.

I] dit tout, ne cacha rien, voulant reconquérir sa fille.

M. et Mme Bénardit l’avaient écouté sans |’interrompre.

C’était une cruelle confidence que celle qu’ils entendaient.

L’enchainement de tous ces faits était si logique qu'il ne leur venait méme pas 4 l’esprit que Roger put mentir et leur en imposer.

Un soupir leur échappa, a tous les deux :

« Tu as le droit d’emmener Suzanne », fit l’oncle avec effort.

I] ne se reconnaissait plus le droit de la garder, de priver cet homme si malheureux de la seule joie de sa vie, du seul rayon de soleil qui put éclairer la nuit noire de sa désespérance.

Bénardit réfléchissait :

« Mais le coupable, le coupable ? disait-il... qui est-il ?... y as-tu songé ?... as-tu cherché ?... ne

serait-ce pas cette femme ?...

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— Si, j’y ai pensé, si, j’ai cherché ! fit Laroque avec amertume... I] ne se passe point de jour ot je n’essaie de percer ce mystére.

— Mais cette femme, te dis-je, cette femme ?

— J’y ai pensé aussi, je dois |’avouer, mais ce ne peut étre elle. Comment aurait-elle commis ce crime ?... Seule ?... Avec un complice ?... Pour voler ?... Pour se venger ?... Non, c’est impossible... C’est folie que de s’y arréter, c’est perdre son temps...

— C'est vrai, murmura l’oncle. Alors, que croire ?

— Il faut tout attendre du temps. »

Comme le feu menagait de s’éteindre, Mme Bénardit se leva pour le ranimer, jeta dessus une flambée de bois et des btiches qui pétillérent avec une vive clarté.

Minuit sonna 4a la pendule, sur la cheminée.

« Mon oncle, dit Roger, il ne faut pas que le jour me retrouve chez vous. Or, il y a un train pour Givet et Bruxelles 4 deux heures du matin. Je prendrai ce train-la... avec Suzanne...

— Déja! » murmura Mme Bénardit.

Et elle essuya ses yeux, a la dérobée, avec son mouchoir.

« I] le faut....dit Laroque avec douceur... pardonnez-moi la peine que je vous cause.

— Crest bien, fit l’oncle... tu es libre... et, puisque tu dois partir, mieux vaut que tu n’attendes pas plus longtemps... Je serais désolé — pour toi, crois-le bien — qu'il t’arrivat malheur... mais. tu ne peux partir dans un tel dénuement de

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tout... Laisse-moi te donner quelques vétements. » é

I] monta dans une chambre, au premier étage et on l’entendit, pendant quelques minutes, qui allait et venait.

Mme Bénardit et Laroque regardaient, sans parler, la flamme du foyer et les longs sifflements des biiches qui éclataient et par les déchirures desquelles ruisselait une sorte de sueur bouillonnante.

L’oncle redescendit.

I] jeta sur une chaise une chemise de flanelle, un pantalon d’hiver, un gilet, un veston et une large et longue pelisse doublée de renard, puis une casquette fourrée pareille a la sienne.

« Tout cela ne te va peut-étre pas comme un

‘gant, dit-il, car tu es plus robuste que moi... mais nous sommes de la méme taille... dans tous les cas la pelisse cachera ce que ta mise aura de défectueux... Dans la poche du pantalon, tu trouveras mon porte-monnaie avec deux ou trois cents francs en or... et dans la poche intérieure du veston, j ai mis mon portefeuille...

— Oh! mon oncle...

— Oui, tu ne peux rester sans le sou, mon garcon, et heureusement moi qui n’ai point d‘enfants, je suis 4 mon aise... Dans le portefeuille tu trouveras sept billets de mille francs et mille francs en billets de cent francs de fagon a ce que tu ne sois pas géné par l’échange et que tu n’attires pas l’attention sur toi.

— C’est trop, mon oncle, beaucoup trop.

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— Non, ce n’est méme pas assez, car je ne veux pas que Suzanne souffre de la misére, tu entends ? Je n’ai que cet argent de disponible, en

ce moment, mais en Amérique, si jamais tu as - besoin d’un autre service, ne m’oublie pas, écrismoi, et tout de suite, par retour du courrier, tu recevras ce que tu m’auras demandé... Tu me le promets ?

— Que vous étes bon, mon oncle, et que je vous remercie !

— Tu me le promets ? répéta le vieillard, en insistant.

— Je vous le jure! mais j’espére n’en avoir pas besoin.

— Je le souhaite, pour toi, mon garcon, et je suis certain que tu réussiras, car tu es intelligent, honnéte et fort — et on a beau dire, vois-tu, la meilleure des habiletés, c'est encore d’étre honnéte —, tu réussiras donc, je le crois, mais les premiers moments peuvent étre difficiles et voila pourquoi je veux que tu partes en sachant que tu laisses derriére toi un ami — ce qui n’est pas rare —, et une bourse ouverte —, ce qui l’est davantage. »

Roger lui serra les mains avec émotion.

I] était profondément touché de cette bienveillance si franche.

« Je ne te donne point de linge, dit le vieillard; avec l’argent, tu achéteras pour toi et pour Suzanne ce dont vous aurez besoin. »

Mme Bénardit alla chercher, dans une armoire, un manteau fourré, des gants, un boa, un

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chapeau, un manchon, prépara les autres vétements de Suzanne et approcha du feu les bottines de la petite pour qu'elle ett bien chaud.

Elle pleurait tout en faisant ces préparatifs.

Quand elle eut fini, elle alla entrouvrir la porte qui donnait sur la rue.

Le temps avait changé.

Le vent s‘éiait levé, avait poussé des nuages qui voilaient le ciel, tout a l’heure étoilé, et la neige s’était remise a tomber, par flocons si larges, si serrés et si drus, qu’on ett dit un gigantesque voile blanc qui du ciel s’étendait sur la terre.

« Partir par une nuit pareille! » murmurat-elle en frissonnant.

Une rafale poussa de la neige et fit atten la lumiére de la lampe qui faillit s’éteindre.

Elle poussa la porte, disant encore :

« Pauvre enfant! pauvre enfant! Elle était si heureuse ici. »

Roger Laroque, depuis quelques minutes, se promenait pensif dans la chambre.

A plusieurs reprises, il s’arréta, en regardant tantot Bénardit, tantét la femme de celui-ci, d’un air indécis et hésitant.

I] avait sur les lévres une question qu'il n’osait — poser.

A la fin, cependant, il parut s’y décider :

« Mon oncle, dit-il, vous ne m’avez encore rien dit de Suzanne... Comment a-t-elle passé cette année qui s'est écoulée... A-t-elle parlé de = moi ?... En quels termes ?... Se souvient-elle,

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enfin, des tristes péripéties du drame qui l’a séparée de son pére, et comment va-t-elle me recevoir ?-

- — Suzanne a failli mourir d’une fiévre cérébrale, dit Bénardit. Depuis sa guérison, elle n’a pas dit un mot qui ptt nous faire croire qu'elle se souvenait... Nous lui avons raconté une histoire d’aprés laquelle tu étais en voyage et devais venir la chercher quelque jour. Elle a paru y ajouter foi... Nous ne lui aurons pas tout a fait -menti, puisque te voici... Lorsqu’elle te verra dans un instant — continua l’oncle, un pli au front —, tous les mauvais souvenirs d’autrefois ne vont-ils point surgir 4 son esprit ?... Ne le crains-tu point, Roger ?... Réfléchis, il en est temps encore !... »

— Qui sait ? dit Laroque... Elle avait a peine sept ans... Et un an et demi passé depuis lors, n’est-ce pas suffisant pour obscurcir cette fréle mémoire ?... Et puis... cette fievre cérébrale... c'est peut-étre Dieu qui l’a envoyée pour faire la nuit dans son jeune cerveau, tracer une ligne finale sous l’existence d’alors et lui faire recommencer une vie nouvelle...

— Qu’il soit fait comme tu le désires, fit ]’oncle attristé. Reste ici. Avec ma femme, je vais réveiller Suzanne, la prévenir doucement, et nous te l’apporterons. »

La pendule sonna une heure.

« Le temps presse. Heureusement nous ne sommes pas loin de la gare. Vingt minutes te suffront. Commence 4 te vétir. »

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M. et Mme Bénardit passérent dans la cham-

bre de Suzanne.

L’enfant continuait de dormir de ce bon sommeil d’ange que nous avons vu tout a l’heure.

Mme Bénardit se pencha sur elle et l’embrassa.

Puis elle appela doucement :

« Suzanne, mon enfant chérie, Suzanne, réveille-toi. »

Mais la fillette dormait si profondément qu'elle n’entendit rien.

Alors, la découvrant, Mme Bénardit la prit dans ses bras, en lui jetant sur les épaules le manteau fourré dont elle s’était munie.

La petite ouvrit les yeux, encore endormie.

« Réveille-toi, mon enfant, c’est moi, ta vieille mere... »

Suzanne se frotta les yeux avec ses poings, bailla... regarda Bénardit, puis la vieille dame

-qui la portait...

« Est-ce que c’est déja le matin ? dit-elle gentiment.

.— Non, mon enfant, nous sommes au milieu de la nuit, mais nous t’avons réveillée pour t’annoncer une bonne nouvelle.

— Une bonne nouvelle ?... comme l’hiver dernier ?... Mais nous ne sommes ni a la Saint-Nicolas, ni a Noél, ni au jour des étrennes.

— C’est vrai, et cependant c’est quelque chose d’heureux qui t’arrive !... Voyons... dans tes pe-

tits souhaits que tu ne nous dis pas, qust-ce

p que tu désires, parfois ?...

— Ce que je désire ?

— Qui, ne crains pas de parler.

— Mais rien, bonne meére... rien que d€tre sage et de ne pas étre grondée par vous.

— Et pas autre chose ?

— Si... je souhaite aussi de rester toujours a La-Val-Dieu...

— Tu vois bien, c'est quelque ote cela. Puis encore ?

— C'est tout, bonne mere.

— I] ne te manque rien ?

— Rien. Ne m’aimez-vous pas ? Et n’est-ce pas tout ce qu'il me faut ?

— Tu oublies qu'il n’y a pas que nous seulement qui t’aimons. ‘

— Qui donc ?

— Celui que tu n’as pas revu depuis long temps... qui t’a élevée... qui pense A toi... ton pere.., =»

Mme Bénardit avait toujours dans ses bras la fillette dont la téte, palie par le sommeil, retombait sur son épaule.

Elle sentit qu'elle tressaillait brusquement. Une commotion électrique agita ce petit corps.

Etait-ce la joie ?

Etait-ce tout autre sentiment ?

La vieille dame ne le sut pas.

« Mon pére... murmura Suzanne, vous avez revu mon pere...

— Il est ici, il t’attend... il t’a embrassée, tout a l'heure, dans ton lit, pendant que tu dormais... »

Elle ne répondit pas. °

ratte =

Si Mme Bénardit l’avait vue, jadis, en ces journées maudites ot les magistrats la pressaient de questions et, pour apprendre la vérité, pesaient sur sa volonté fréle, elle l’eGit reconnue maintenant.

Ce fut, en effet, d’un seul coup, la méme figure aux traits tirés et fatigués, présentant les mémes. indices de vieillesse précoce, aux yeux bridés, aux lévres alourdies, au teint d’un gris de terre.

Mais Mme Bénardit ne l’avait pas vue, en ce temps-la, elle ne put comparer : quant 4 l’oncle, préoccupé, il ne regardait pas.

Au bout d’un instant, surmontant son émotion

« Pére est venu ?... Pourquoi n’est-il pas pres de moi ? »

Alors, Mme Bénardit rentra dans la chambre ou attendait Laroque.

Celui-ci, a la vue de sa fille, tendit les bras.

L’enfant y fut déposée doucement, et Laroque la couvrit de baisers emportés, ardents.

« Mon enfant, ma fille, ma Suzanne ! » disait-il a travers ses larmes.

Et dans le premier moment, au milieu de ses caresses, il ne s’apercevait pas que Suzanne restait muette.

Quand il l’eut bien embrassée, bien choyée :

« Es-tu contente de me revoir, ma chérie ?

— Oui, pere.

— As-tu pensé a moi quelquefois ?

— Qui, pére, mais on m’avait dit que vous re-

viendriez... :

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— Et désormais, nous ne nous quitterons plus.

— Tant mieux, pére, je serai bien contente.

— Nous allons partir ensemble...

— Partir ?...

— Qui, nous allons quitter La-Val-Dieu...

— Quitter La-Val-Dieu, dit-elle, comme ne comprenant pas.

— Tout de suite, mon enfant !... nous allons nous rendre a la gare et nous prendrons le train...

— Quitter La-Val-Dieu !... répétait l'enfant...

Quitter bon pére, bonne mére, — c’est ainsi qu'elle avait l'habitude d’appeler M. et Mme Bénardit —, pourquoi ?... J’étais si heureuse auprés

d’eux, pourquoi n’y resterions-nous pas ?

— Cela est impossible, mon enfant, car j’habite loin, trés loin d’ici.

— Eh bien, pére, pourquoi ne viendriez-vous pas auprés de nous? ~

— Cela ne se peut, mon enfant.

— Pourquoi ?

— Pour des raisoris que tu ne - comprendrais pas et qu'il serait, dans tous les cas, trop long de t'expliquer aujourd’hui. »

‘La petite fille murmura trés bas :

« C’est bien, pére, nous allons partir... »

Laroque l’avait observée avec attention, pendant ce colloque.

I] essayait de descendre jusque dans le coeur de sa fille, afin de découvrir s'il n’y avait pas quelque arriére-pensée.

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Il ne vit rien.

Son ame, emplie de joie, se dilatait.

« Elle a oublié, se disait-il, elle a bien vraiment tout oublié! »

Mme Bénardit l’habilla, en retenant ses larmes —, pour que le spectacle de son chagrin ne fit pas pleurer Suzanne. :

Elle la vétit chaudement, l’enveloppa de sonmanteau de fourrure, noua le boa autour de son cou, lui donna son manchon et l’embrassa tendrement.

Suzanne se laissait habiller, sans dire un mot, mais ses grands yeux doux suivaient Mme Bénardit dans tous ses mouvements avec une obstination singuliére.

On eit dit que la fillette aurait voulu lui adresser quelques questions, mais qu'elle n’osait.

Quant a Bénardit, debout pres de la cheminée, il semblait ne rien voir, et restait absorbé dans ses pensées tristes.

Enfin Suzanne était préte.

Laroque, lui-méme, avait revétu les habits que lui avait donnés son oncle.

La pendule fit entendre un coup clair et argentin.

Il était une heure et demie.

« Il faut partir, dit Bénardit, la neige a rendu

les chemins difficiles, et, comme il s’est remis a

neiger depuis une heure, tu prendras bien garde de ne pas glisser le long de la Meuse. »

Mme Bénardit emmitoufla la figure de Su-

zanne d’un long et large cache-nez de laine, afin

Aw 7:

Sa ee Oe ea ae TE aR tk IN ah Ne ie mT TO) LF NA et oer

aes

qu’elle ne sentit pas de trop la bise glacée, puis, la serrant dans ses bras, et cette fois ne retenant plus ses larmes : :

« Va, mon amour, dit-elle... Je suis trop vieille pour espérer que je te reverrai quelque jour... C’est donc la derniére fois que je t’embrasse... Va, et que Dieu te garde! »

L’enfant était fort pale, mais elle ne pleurait pas.

Bénardit l’embrassa a son tour.

« Moi, dit-il, je suis rassuré sur ton avenir. Ton pére veillera sur toi. Puis, quand ma femme et moi nous serons morts, on vendra tout ce que nous possédons. Nous n’avons pas d'autres héritiers que toi. Tu auras quelques centaines de mille francs qui ne te nuiront pas pour te mariers.»

Il se détourna un peu, toussa et passa la main sur ses yeux.

Laroque fit ses adieux et serra tendrement les deux vieillards sur son cceur.

Lui aussi, devant ces deux douleurs, se sentait tout attendri.

I] enleva Suzanne dans-ses bras robustes.

« Je ne veux pas que tu marches, dit-il; avec cette neige tu aurais tout de suite froid aux pieds. »

Mme Bénardit ouvrit la porte.

Une bourrasque entra dans la chambre et la lampe, un instant violemment agitée, s’éteignit.

Alors Laroque, d’une voix grave :

ROGER- LA-HONTE eS asehy

__ « Embrasse encore une fois ceux qui ont si bien remplacé pour toi ton pére et ta mére, mon enfant, dit-il, et promets-leur de ne jamais les oublier, de les aimer toujours.

— Bon pére, bonne mére, dit la fillette de sa douce voix tremblante, je vous aimerai toujours, je ne vous oublierai jamais. »

Comme la nuit était trés profonde et comme on n’avait pas rallumé Ja lampe, on ne pouvait voir si Bénardit et sa femme continuaient a pleueer:

Mais Bénardit parla, et sa voix était bien saccadée, bien incertaine.

I] disait 4 Laroque.

« Reconnaitras-tu ton chemin ? Veux-tu que je t'accompagne ?

— C’est inutile, avec un pareil temps surtout. Au bout du chemin, je vais rencontrer la verrerie, n’est-ce pas ?

— C’est cela. Tu tourneras a gauche et prendras la route; tu rencontreras le chemin de halage qui conduit droit a la gare.

— Merci. Encore adieu. Priez pour moi... pour elle... pour elle! »

‘Et il s’enfonga dans la nuit.

Il avait 4 peine fait quatre ou cing pas, au milieu des tourbillons de neige, qu’il était devenu completement invisible.

Il s’en allait 4 grandes enjambées, portant son -précieux fardeau.

~ Quand il fut sur la rive de la Meuse, la bise devint si Apre quelle était presque insupporta-

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; er ee ee eo oe ae 318. ROGER-LA-HONTE —

ble; la Meuse, grossie, roulait presqu’a ras bords, lentement, une eau bourbeuse et jaune.

« As-tu froid, ma chérie ? disait Laroque.

— Non, pére, je ne sens pas le froid du tout. Je suis trés. bien.

— Ne pleure pas, surtout, pour ne pas m/attrister.

— Je ne pleure pas, pére.

— Cependant tu les aimais, ceux-la que tu quittes...

— Beaucoup, pére.

— Ne les regrette pas trop... Je t’aime aussi, moi, et je ferai tout ce qu'il faudra pour que tu m’aimes. »

I] glissait dans la neige, mais son pied solide ne perdait pas |’équilibre.

I] n’avait pas peur de se tromper de route.

Toujours la Meuse.

Un point jaune troua la nuit.

C’était une des lanternes de la voie, sur le pont du chemin de fer.

Il y avait un quart d’heure qu'il marchait.

Cinq minutes apres il était a la gare, ow il pre-. nait pour Givet deux billets de premiere classe.

La gare était déserte.

La neige incessante, semblait, partout, un immense linceul.

Le train arriva, Roger et Suzanne monterent. Le train partit...

... La-bas, dans la maison prés de la fonderie, on avait rallumé la lampe, et, devant le foyer qui s'éteignait et qu'on ne songeait pas a raviver,

ux wieilieedk: ‘étaient ; assis, feardaient le silence, , sans se cacher l'un de l'autre, pleuraient a -chaudes larmes.

Le destin semblait avoir voulu accorder une -réparation a l’innocent, en lui permettant de -sévader, puis d’associer sa fille 4 sa nouvelle existence.

Mais les coupables — ceux qui, de l’honnéte Roger Laroque, avaient fait Roger-la-Honte — les coupables demeureraient-ils impunis ? :

L’avenir en déciderait. ot

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IMPRIME EN FRANCE PAR BRODARD ET TAUPIN 6, place d’Alleray - Paris.

Usine de La Fléche, le 10-10-1973.

1928-5 - Dépot légal n° 2967, 4° trimestre 1973. Le Livre DE PocueE - 22, avenue Pierre 1°" de Serbie - Paris. 30 - 21 - 3623 - 01

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