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Roger-la-Honte

Au coin de la ruelle du Montalais, qui descend au lac, et à deux pas du bois de Yille-d'Avray, s'élevait, il y a une quinzaine d'années, une maison de campagne, fraîche et coquette au possible derrière ses clématites et ses plantes grimpantes : vrai nid damoureux qui détestent le bruit et d'amants égoïstes pour qui le monde finit à leur amour

Fort peu habitée l'hiver, Yille-d^Avray voit sa population se décupler quand éclosent les premières frondaisons de la forêt; quand les chauds rayons du soleil de juin font revivre les palmes des grands saules sur le bords des étangs si chers à Corot. Alors accourent, fuyant la poussière de l'asphalte et la bouc glissante du pavé de bois, rentiers, boursiers, artistes.

La villa Montalais avait été achetée quelques années auparavant par M. Roger Laroque, un ingénieur mécanicien, très connu, dont les ateliers de constructions étaient rue Saint-Maur et qui avait en outre un appartement particulier boulevard Malesherbes 117.

L'hiver, il habitait boulevard Malesherbes; l'été, il se réfugiait à Ville-d'Avray, avec sa femme et sa fille; mais, chaque matin ses atlaires le rappelaient à Paris, rue Saint-Maur; il y déjeunait et rentrait le soir, vers sept heures, pour diner en famille : train de vie ordinaire de tous les Parisiens n'ayant pas leur indépendance complète et qui. pendant la belle saison, font deux parts de leur existence : le jour à Paris, la nuit à ia campagne.

Le soir où commence notre récit — en juillet 1872 — à huit heures, contre son habitude très régulière, Roger Laroque n'était pas encoi'e rentré.

LIV. 1. — JULES MARY. — ROGER-LA-HÛNTE. — ÉD. J. ROUFF ET C'". UV. l

ii-'.r.

R0r.p:ii-LA-I10NTK

Le dîner était prêt. La lampe suspendue venait d être allumée dans une ravissante salle à manger communiquant avec une serre et tout encombrée de fleurs. Les verres étincelaient sur la nappe blanche et la lumière piquetait de taches éblouissantes l'argenterie fine <les couverts.

Au salon, dont les fenêtres ouvraient sur une largo terrasse, non phis qu'à l;i salie à manger, personne.

Et l'on eût dit, sans les lumières, que cette maison était inhabitée, tan! elle semblait calmo et comme endormie au milieu de ses fleurs dans la uuil envahissante.

Pourtant, à gauche du salon, deux voix chuchotent. De ce côté, se trouve la chambre de M"" Laroque, encore plongée dans la demi-obscurité du crépuscule.

Ni bougie allumée, ni lampe, ni veilleuse.

Deux voix, l'une superbe, grave et douce, de celles qui font aimer une femme sans la connaître, l'autre, enfantine, pareille au son du cri.^ai que choque le cristal, appelant le rire, les jeux et l'insouciance.

C'est la mère et la fille, Henriette Laroque et Suzanne.

M""" Laroque a traîné une chaise longue auprès de la fenêtre enlr'ouverte. Elle s'y est assise.

Elle a attiré Suzanne auprès d'elle.

Le soleil, à son déclin, envoie des flèches d'or rouge dans les vitres et, pendant quî^ques secondes, illumine comme des reflets d'un incendie voisin, un lit aux rideaux légers, des fauteuils profonds, recouverts de tapis orientaux, et mille bibelots de femme.

Lefj flèches d'or du soleil illuminent aussi le couple gracieux de la mère, ayant dans ses mains les mains de l'enfant, parlant bas et souriant.

Elles sont blondes toutes deux.

L'une a vingt-cinq ans. Elle est en pleine floraison de sa beauté.

L'autre a sept ans et n'est pas encore au printemps de la vie.

Elles se ressemblent.

Mèmris grands yeux bleus, même front brusquement terminé par une forôl de cheveux; même visage pâle, fin, allongé, délicat; mêmes lèvres ourlées, un peu accentuées et très rouges.

Et chez l'enfant déjà coquette, et dont le regard rayonne d'une intelligence supéi'ieure à son âge, des gestes gracieux de jeune fille, copiés sur les gestes de la mère.

Bien que huit heures aient sonné et que depuis plus d'une heure son mari devrait être là, M'"" Laroque n'est pas trop inquiète. De quoi s'inquièterait-elle ?

Ne sait-elle pas que Roger l'adore autant qu'elle l'aime?

Et un amour qui a résisté à huit ans de mariage n'apporte-t-i!pas avec lui la certitude complète du bonheur intime?

Cependant, plus que tout autre jour, elle désirerait ce soir-là qu'ilne fiit point en retard. Henriette et Suzanne l'attendent avec impatience et la maison elle-même, avec ses fleurs à profusion, son air souriant de fête, semble étonnée de ce silence et de cette solitude.

C'est que, justement, il y a sept ans que Suzanne est née : Suzanne, l'unique enfant, l'enfant gâtée, l'adoration du père.

Et, dans les longues heures de la journée, depuis lavant-veille, Henrielte lui fait réciter quelques mots qu'elle lui apprend par cœur et par lesquels Suzanne va souhaiter la bienvenue à Roger, dans un instant, lorsqu'il rentrera.

Écoutez la voix grave de la mère et le cristal pur de la petite fille, chuchotant, n'osant parler haut, afin de conserver bien à elle, pour quelques minutes encore, le mystère de leur douce surprise.

— Tu n'as pas oublié, chère enfant?

— Oh! non, mère, je n'ai rien oublié.

— Que diras-tu à ton père, lorsqu'il t'embrassera?

— Je lai dirai : « Père, je t'aime depuis sept ans. Je t'aime autant que maman. Je sais que tu consacres ta vie à préparer la mienne, et que tu te fatigues pour que je sois heureuse plus tard. Mais, père chéri, je ne suis jamais si heureuse que quand tu m'embrasses. Je sais que tu es indulgent pour moi, et tous les jours je t'aime davantage, parce que, tous les j.ours, je vois combien tu es bon. Si je t'ai fait de la peine, père chéri, c'est sans le savoir... et je l'en demande pardon! »

— Et tu penses ce que tu dis, n'osl-ce pas, mon enfant?

— Oh! mère, dit la mignonne en jetant les deux bras autour du cou d'Henriette, c'est vrai, sais-lu bien que je laime autant que toi!

La demie de huit heures sonna.

Henriette eut un geste de surprise.

— Ton père ne dînera pas avec nous ce soir, dit-elle, viens. Je ne veux pas que tu attendes plus longtemps.

Elles passèrent dans la salle à manger.

M°" Laroque sonna pour qu'on» servît. Il n'y avait, à la villa, pour tout domestique, qu'un cocher, une cuisinière et une femme de chambre, Yictoire, laquelle était au service d'Henriette depuis deux jours seulement.

Le dîner fut silencieux.

Malgré elle, un vague sentiment de crainte oppressait le cœur de la jeune femme.

A doux ou trois reprises, Roger s'était trouvé ainsi en retard , mais il avait eu soin de télégrapliier :

Ce soir, rien. Pourquoi ?

Elles revinrent à la chambre à coucher.

Une heure s'écoula.

Rog'or ne rentrait pas.

Henriette rêvait devant la fenêtre, demi-couchée sur la chaise longue.

Victoire avait voulu allumer. Elle s'y était opposée.

A quoi bon? Elle n'avait pas envie de lire, et il faisait un clair de lune mag"nitiqu('.

Le ciel était d'un bleu transparent, laissant deviner de lointains infinis.

Et les feux de diamants des étoiles étincelaient, comme avivés par un foyer invisible.

Dix heures sonnèrent.

— Tu ne dors pas, chérie? lit Henriette.

— Non, mère, dit l'enfant dont les yeux étaient grands ouverts.

— Tu ne veux pas te coucher?

— Oh! non, je voudrais embrasser petit père auparavant. Henriette, tourmentée, alla s'appuyer sur le balcon, regardant vers le

chemin par où Roger, venant de la gare, avait coutume d'arriver.

Suzanne, auprès d'elle, regardait aussi.

La nuit était chaude, sans nuage.

Parfois, des éclaii^ illuminaient l'horizon.

Peu à pou les passants étaient devenus rares.

Peu à peu, des lacs, ne montèrent plus ni cris, ni éclats de rire.

Partout le silence, maintenant.

La villa Montalais est isolée de Yille-d'Avray par des jardins et des arbres.

En face d'elle, dans les marronniers et un peu sur la gauche, est une petite maison proprette, aux contrevents verts, donnant de plain-pied sur la rue, alors que la villa, au contraire, est séparée de la rue par une pelouse constamment rafraîchie par un jet d'eau.

La maisonnette était éclairée ; les fenêtres ouvertes laissaient voir une chambre meublée d'acajou, ayant une table au milieu et, dans le fond^ une sorte do biireau-secrétaire poussé contre le mur.

Onze heures sonnèrent non loin de là, à l'église du village.

iloiiriotlo ont un frisson et ses doigts s'entre-croisèrent.

— Mon Dion! dit-elle, que s'est-il donc passé?

Et, s'adrcissant à sa fille ;

— Tu n'as pas froid? Tu ne t'endors pas?

— Oh! non, mère! il fait si bon, et je voudrais taul voii- pf?!itpëreî Dans la maison d'en face, devant les fenêtres qu'éclairait d une himit^re

jaunâtre une bougie dans un chandelier de faïence, un homme de moyenne taille venait de passer et s'asseyait à son secrétaire qu'il ouvrait.

On le voyait distinctement et Henriette et Suzanne le regardaient.

C'était le locataire, le père Larouette.

— Notre nouveau voisin est rentré, dit la petite.

L'homme avait tiré de sa redingote un portefeuille gonflé, l'avait vidé et éparpillait devant lui des liasses de billets do banque, des rouleaux de louis, une fortune qu'il se mit à ranger méthodiquement, comptant et recomptant avec un plaisir visible.

Henriette et Suzanne le voyaient de profil ; et, tel qii'il était placé, Larouette tournait le dos à la porte d'entrée de sa chambre.

— ■ Qu'est-ce qu'il fait, notre voisin? interrogea Suzanne.

— H compte de l'argent qu'il vient de recevoir, sans doute.

On entendit le premier quart de onze heures, au carillon de Téglise. Henriette se pencha sur sa ûUe, et l'embrassa au front, longuement.

— Je vais appeler Victoire pour qu'elle te déshabille et le couche, dit-elle.

— Oh! mère, encore un instant... Papa ne peut tarder...

— Non, mignonne, il se fait tard... Tu serais fatiguée.

Et la jeune femme appuya sur le bouL\jn d'une sonnette électrique communiquant avec l'ofrice.

Victoire n'arrivant pas aussitôt, elle sonna de rechef et se remit au balcon.

Suzanne regardait dans la rue, le plus loin qu'elle pouvait voir.

La lune brillait, très pure, dans le ciel serein.

En face, le voisin, avec des mouvements lents et circonspects, une jouissance d'avare, comptait toujours son or et ses billets...

Victoire entra.

— Allumez une lampe et la veilleuse, dit Henriette, puis vous prendrez Suzanne.

Au même instant, la fillette se penchait en dehors du balcon on battant des mains, riant et appelant, dans un cri de joie :

— Père! père! nous t'attendons... Je ne suis pas couchée!... Un homme, en effet, remontait la rue, à quelques pas de là.

Il était de haute stature, coiffé d'un chapeau gris clair et velu d'un pardessus d'été également giis, avec une pèlerine sur les énaules.

Au cri de Suzanne, il se jeta dans les marronniers, devant la maison. Heniiette, en se penchant, l'avait vu aussi.

— Roger! Roger! dit-elle, pourquoi es-tu en retard?... Dans quelle inquiétude tu nous as mises, si tu savais!...

Mais riiomme, qu'il eût entendu ou non, ne répondit rien. Il se coulait maintenant, le dos baissé, dans les arbres, de tronc en tronc, en se rapprochant de la maison de Larouette. ^

Tout à coup, il eut à franchir un senlier. La lune l'éclaira encore...

— C'est Roger!... murmura Henriette, que fait-il donc? ou va-t-il? Suzanne, élonnée, se taisait, mais ses yeux suivaient son père avec une

curiosilo inquiète...

Et la mère ne respirait plus... le cœur tordu par une angoisse... les mains crispées au fer du balcon... très pâle... les dents serrées... presque méconnaissable...

L'homme dépassa les arbres et pénétra furtivement dans la maison.

— Tiens! lit Suzanne, père qui va chez le voisin!...

Quelques secondes se passèrent. Larouette se levait, et, debout près de son secrétaire, refermait les tiroirs à clef avec méthode et lenteur.

Tout à coup, il se passa derrière lui une chose qu'il ne vit pas, mais que, de leur balcon, disti-nguèrent Suzanne et Henriette.

La porte du fond venait de s'ouvrir doucement, sans aucun bruit, puisque Larouette n'avait pas entendu et un homme qui paraissait de haute taille, très robuste, apparut soudain derrière lui, tournant le dosa la fenêtre.

. La moitié du corps projetée hors du balcon, les yeux dilatés, Henriette regardait.

Qu'allait-il donc se passer là?

Est-ce que c'était Roger, vraiment?...

L'homme leva les deux bras... les poings fermés... sur la tête nue de Larouette...

Henriette voulut crier, prévenir... mais une force supérieure à ellemême retint le cri dans sa gorge; elle n'eut qu'un soupir rauque, une sorte de râle d'épouvante et dit seulement :

— Roger! Roger! Juste Dieu! !...

La scène qui suivit ne dura qu'une seconde.

Les deux poings levés s'étaient abattus, mais Larouette au même instant se retournait, esquivant le coup.

Il jeta un cii, un seul : « A l'assassin! » Il y eut une courte et atroce lutte.

Et l'âme soulevée par l'horreur qu'elle éprouvait, elle reçut le baiser de son mari. (P. IS. ^

Le chapeau du meurlrier tomba; — un chapeau d'été à hau'e forme,

gris, orné d'un large ruban noir.

La bougie roula sur la table, mais, avant qu'elle ne s'éteignît, une

brune figure, couverte d'une épaisse barbe très noire, était apparue comme

dans un éclair.

Du reste, pas d'autre bruit.

UV. 2. — }m£S MARY. — ROGER-LA-HONTE. — ÉD. J. ROUFP ET C'^. I-'V-^

Les ténèbres s'étaient faitt^s dans la chambre.

l^rouette, chétif, tenta de se défendre.

Le meurtrier était un colosse.

Pourtant la crainte de mourir décupla les forces de la victime.

Larouette se débattit, essaya de crier.

Alors, il y eut une vive lumière, puis une détonation sourde.

Et ce fut tout...

Henriette s'était reculée. Ses dents claquaient.

De grosses gouttes de sueur mouillaient son front.

Elle avait le regard d'une folle...

Et elle répétait, haletante, dans un déchirement atTreux de toute sa

vie

— Roger! Se peut-il! Lui!... C'est horrible !

Et voilà tout à coup qu'au milieu de son égarement lui vient la pensée de sa fille, de sa fille qu'elle a oubliée pendant les cinq minutes qu'a duré ce terrible drame..", de sa fille qui, la première, avait reconnu Roger.

— Suzanne ! dit-elle.

— Mère ! fait une voix très faible, derrière elle. Victoire vient d'apporter une lampe.

Sous son abat-jour de dentelles, la lumière tombe droit sur le visage de l'enfant.

Elle ne pleure pas.

Elle n'a pas un geste.

Mais ses yeux restent étrangement fixes.

A coup sûr, elle a compris, car son front d'ange, si candide et si pur, ost traversé d'une ride.

.Sa bouche s'est aifaissée, pour ainsi dire tordue.'

Elle a vieilli de plusieurs années. Elle a presque la physionomie d'une femme.

Alors Henriette la prend dans ses bras, avec une farouche douleur, l'emporte et appuie la main sur les yeux de l'enfant.

— Tu n'as rien vu... dit-elle, haletante, dans le désordre de son esprit.... tu n'as rien vu... tu n'as rien entendu... Écoute-moi bien et comprends-moi... Il faut que tu n'aies rien vu et rien entendu.

— Non, mère, je n'aurai rien vu... je n'aurai rien entendu...

Ce n'était plus la voiv de cristal pur, argentine et frêle... c'était la voix grave de la mère; grandie soudain par un abominable spectacle, la fillette distinguait clairement l'avenir.

— Tu ne diras jamais rien?

ROGER-LÂ-HONTE il

— Rien, jamais.

— Tu me le promets, si tu m aimes un peu .. si tu veux ne pas faire mourir ta mère...

— Je te le promets.

— Tu ne diras jamais ce que tu as vu. . . jamais ce que tu as entendu..^ quelles que soient les menaces... les tentations... les prières...

— Jamais... que sur un ordre de toi, mère.

■ — C'est bien... que Dieu t'épargne la douleur... qu'il me frappe, mais qu'il ait pitié de ta faiblesse et de ton innocence!.,.

Elle ne pleurait pas. Seulement des sanglots nerveux, en lui montant à la gorge, l'étouffaient.

Elle eut pourtant la force de former la fenêtre.

— Alors, en revenant près de son lit, elle vit que la femme de chambre, muette et consternée, était encore là!

Henriette crut qu'elle allait s'évanouir. Elle eut la force de dire :

— C'est bien. Victoire... je coucherai moi-même Suzanne.

— Madame n'a donc pas vu?... entendu?... là?... tout près?...

— Quoi? qu'ya-t-il?

— Un coup de fusil... ou de pistolet ! - — Vous êtes folle. Laissez-nous!

— Que madame me pardonne. J'avais cru... Et Victoire sortit, toute tremblante.

Et Henriette qui se vit dans son armoire à glace, recula effarée tant elle se faisait peur!

Tout à coup des gémissements la firent tressaillir.

Elle se retourna. Suzanne venait de tomber sur le tapis de la chambre en proie à des convulsions, se tordant, les yeux blancs, la bouche crispée.

Elle se précipita sur l'enfant qu'elle prit dans ses bras, qu'elle pressa contre sa poitrine, la berçant comme lorsqu'elle voulait l'endormir.

Elle la caressait, de la main, sur les joues, sur le front, sur les yeux. Elle la dévorait de baisers ardents et fiévreux.

— Ma fille, ma Suzanne chérie, reviens à toi... ne pleure pas... calmetoi, je t'en supplie... N'aie pas peur... Ne suis-je pas là! Ma Suzanne adorée, ne me fais pas de chagrin ..

Mais Suzanne, secouée par une altaque de nerfs, n'entendait pas.

Alors, Henriette mouilla une serviette et tamponna le visage de la petite^ le front, le cou.

Enfin, elle se calma. Les convulsions cessèreni. Elle revint à la connaissance.

12 ROfiER-LA-HONTE

Elle se contenta de regarder sa mère, longuement.

Et, répondant à l'interrogation muette de la jeune femme :

— Non, mère, redit-elle, je n'aurairien vu... je n'aurai rien entendu... Sa mère lui ouvrit les bras en pleurant.

Elle s'y jeta et toutes deux s'étreignirent longuement , mais la petite fille ne pleurait pas.

Elles restèrent ainsi, serrées Tune contre Fautre, frissonnant au moindre bruit, ayant peur, pelotonnées tout au fond de la chaise longue, ayant encore, toujours, devant les yeux, le spectacle du meurtre...

Soudain elles tressaillent et se lèvent brusquement, mais Suzanne n'abandonne pas sa mère dont elle enveloppe la taille de ses petits bras.

La grille qui sépare la pelouse de la rue de Versailles vient de s'ouvrir en grinçant.

Des pas écrasent le gravier, autour du jet d'eau... une clé grince dans la serrure de la porte d'entrée...

— C'est lui! c'est lui!... Murmura Henriette.

Et Suzanne serre sa mère plus étroitement encore.

En effet, c'est Roger Laroque.

Henriette a reconnu sa marche.

Elle éteint la lampe, laissant seulement la veilleuse allumée, et elle ferme sa porte.

Elle tremble que son mari n'entre chez elle.

Elles écoutent, efïarées, les pas qui se rapprochent, qui montent l'escalier, qui traversent le salon... qui s'arrêtent...

La mère et la fille ne respirent plus.

Roger est derrière la porte de la chambre de sa femme.

C'est devant cette porte qu'il vient de s'arrêter...

Et, au milieu de ce silence de mort, elles entendent distinctement sa respiration haletante comme de quelqu'un qui a couru.

Que va-t-il faire? Est-ce qu'il veut entrer?

Non, il écoute, pour savoir si sa femme est couchée...

On perçoit même le frôlement de ses doigts qui poussent la porte et frappent doucement.

Et une voix dit très bas :

— Henriette!... Henriette! Dors-tu?

Les voyez-vous, la mère et la lille, enlacées, échevelées, les yeux rivés à ce coin de la chambre, comme si la mort était de l'autre côté?... Elles n'ont garde de répondre...

Et la mère a mis la main sur les lèvres de sa fille !... Roger est persuadé qu'elles reposent.

Doucement, il s'éloigne, le pas assourdi par les tapis épais, dans la crainte de les réveiller.

En face de celle de sa femme et de l'autre côté du salon, est sa chambre.

Il entre.

Tout bruit cesse. Tout semble dormir.

Il y a un quart d'heure, elle étaient toutes deux au balcon, heureuses, impatientes de revoir Roger. Et depuis!...

En un quart d'heure, trois vies bouleversées I...

Certes, le plus heureux est celui qui est mort, là bas, dans la petite chambre meublée d'acajou... et dont l'âme vengeresse plane sans doute, à cette heure, sur lamaison de Roger... préparant des lendemains sinistres... amoncelant les orages sur l'avenir. . .

Minuit sonne... l'heure lugubre... l'heure des crimes... puis le quart, la demie, puis une heure du matin...

Elles sont là, toutes deux, dans un coin, toujours enlacées...

Elles ne dorment pas... Dormir!...

Henriette étend Suzanne tout habillée dans son lit, jette sur elle une couverture...

Mille pensées folles bouillonnent dans son cerveau...

Que faire? Roger assassin ! Que va-t-elle devenir?... si elle fuyait avec Suzanne?

Mais fuir, c'était accuser, ou du moins c'était éveiller les soupçons!... Impossible... Sa vie était là, auprès de cet homme!...

Cet homme qu'elle avait tant aimé... qui avait eu son premier, son unique amour!...

Cet homme, hier idolâtré, maintenant un monstre!... Henriette s'approche doucement du lit et regarde Suzanne. L'enfant a les yeux fermés, Henriette s'imagine qu'elle dort...

— Tant mieux, murmura-t-elle. Mon Dieu, veillez sur cette innocente !...

Elle entr'ouvre doucement sa porte. Elle écoute.

Rien. Nul bruit.

Elle pénètre dans le salon et fait quelques pas.

Soudain, elle s'arrête et s'accroupit derrière le piano...

C'est que la porte de la chambre de Roger est grande ouverte...

Une lampe est allumée sur un bureau plat, et Laroque, assis, pensif et pâle, a la tête appuyée sur les deux mains...

Et Henriette le contemple avec horreur...

Le chapeau haut de forme, gris, à rubau noir, qu'elle a vu rouler

H ROGER-LA-iJO.iTE

tout à ]!heure dans la lutte avec la victime, Roçer l'a posé près de lui!... Cette brune figure à barbe noire épaisse, un instant entrevue, elle est là, tout près, c'est la figure de Roger...

Elle a tout distingué de l'assassin, en un de ces coups d'œil d'agonisant qui embrassent les plus infimes détails... Roger a encore le pardessus d'été de couleur pâle, avec une pèlerine sur les épaules, qu'il avait tout à l'heure quand il est entré chez Larouette... un pardessus bien visible dans la nuit...

Le chapeau semble bossue, sans doute dans la lutte...

Le pardessus est fripé — déchiré peut-être, — dans un suprême effort des mains de la victime.

Et le visage de Laroque est bouleversé; son œil est fixe... la barbe est broussailleuse et, en désordre...

11 a trente ans. En cet instant, on lui en donnerait cinquante.

Et, détail atroce, près de lui un revolver, à portée de sa main... Un revolver de très petit calibre... l'arme qui a servi à triompher dos dernières convulsions de Larouette.

Et la lampe éclaire tout cela, doucement, dans cet intérieur calme, au milieu des choses qui rappellent tant de joies intimes.

Henriette regarde, boit goutte à goutte, ce mortel breuvage.

Et tout à coup elle sent, sur ses doigts entrelacés, une froide figure tremblante... elle baisse les yeux...

. C'est Suzanne qui ne dormait pas... qui vient de se lever... et qui, elle aussi, regarde...

Accroupies derrière le piano, la tète penchée, immobiles et sans souffle, elles ne perdent rien de ce que fait Laroque.

Celui-ci presse son front de ses mains et tout à coup se lève.

Il se met à marcher de long en large, dans sa chambre.

Sa démarche est incertaine et chancelante, comme s'il était ivre.

Souvent même il est obligé de se retenir contre un meuble, comme s'il avait peur de tomber...

Le voilà debout, devant son bureau. Il a la tête inclinée sur la poitrine. Il rêve. Puis ses mains cachent ses yeux... On dirait qu'il pleure... Déjà le remords, sans doute.

Ses mains s'abaissent, son. bras s'allonge vers le revolver. Il le prend, le manie, le fait jouer. Son regard exprime l'horreur, l'épouvante.

Il déboutonne son pardessus, rejette du côté gauche la pèlerine sur son épaule, déboutonne aussi sa redingote et son gilet, écarte ses vêtements, laissant à découvert sa chemise du côté du cœur.

El sa raaia, sans trembler, appuie sur le cœur le canon du revolver.

Tout cela, la mère et la fille le voient.

Sur leur front et dans le creux de leur main coule une sueur froide.

A travers l'obscurité du salon, le regard de Roger s'est dirigé vers la chambre où dort sa femme, oii dort Suzanne...

Et dans ce regard passe quelque chose d'attendri..»

Un instant il hésite... son doig't presse la gâchette... Une plus forte pression de l'index l'enverrait dans l'éternité...

Mais il n'ose pas. Il rejette l'arme sur le bureau...

— Le lâche ! murmura Henriette.

Et pendant que Rog'er se rassied et continue de rêver, elle emporte Suzanne évanouie et regagne sans bruit sa chambre...

Lui est si absorbé qu'il n'entend pas.

La nuit se passe ainsi. Henriette ne se couche pas. Suzanne est dans le lit, mais la fatig'ue n'a point de prise sur elle... Jusqu'au matin ses yeux restent ouverts, conservant une inexprimable terreur.

Vers huit heures, Henriette l'habille...

Puis elle chiffonne le lit, les oreillers, pour ne pas éveiller les soupçons de la femme de chambre... pour faire croire qu'elle s'est couchée...

Elle-même s'habille...

Tout à l'heure — elle ne pourra faire autrement — il faudra bien qu'elle sorte de sa chambre et qu'elle voie son mari... qu'elle lui parle... Elle lui sourira même afin qu'il ne se doute pas qu'elle a été témoin de son crime.

Et, tout en habillant Suzanne, tout en s'habillant, une force surhumaine la pousse vers le balcon et elle reg-arde, soulevant le store qui la protège contre les chauds rayons du soleil, elle regarde la petite maison aux contrevents verts; la fenêtre est toujours ouverte; là est le cadavre de Larouette, déjà raidi... elle ne peut l'apercevoir, mais ce qu'elle voit, par exemple, c'est le secrétaire aux tiroirs béants... c'est la table renversée... et, près de la table, les pieds de l'homme... '

Personne ne se doute encore qu'il s'est commis là un meurtre... Le voisin n'avait pas de domestique... Une vieille femme, habitant la rue de Versailles, faisait son ménage...

C'est elle, quand elle va venir, qui donnera l'éveil.

Elle entend Roger qui sort de chez lui.

H traverse le salon, frappe à la porte de sa femme...'

C'est fini, elle va se trouver en sa présence.

Une dernière fois elle embrasse Suzanne... avec passion.

Elle ouvre. C'est Laroque, en effet, souriant, qui entre...

Il n'est pas vêtu comme la veille. Ses vêtements gardaieiU des I races de la lutte. Cela aurait pu le trahir. Il est on noir.

Roger est de haute taille.

Ses épaules larges annoncent une force peu commune et Henriette regarde à la dérobée ses deux mains courtes de travailleur, aux doigts noueux; ces mains qu'elle a vues, hier, s'abattre sur la tête de Larouelte, il y a sur l'une d'elles une éraflure profonde, encore saignante, comme celle qu'aurait produite un coup de griffe ou d'ongle.

Laroque n'est pas beau, et sa taille, un peu épaisse, son cou enfoncé dans les épaules, ses membres trapus, empêchent chez lui toute distinction.

Son allure est brusque.

Son teint est brun. La tête est grosse et puissante.

Ses yeux noirs sont doux et rayonnent d'intelligence.

11 porte toute sa barbe, qui est très noire.

La physionomie, expressive, est très sympathique.

Elle indique un homme d'action, comme l'ensemble de la personne indique un laborieux plutôt qu'un rêveur.

Ce matin, son teint gris terreux, ses yeux battus, son front ridé accusent une fatigue énorme, des soucis qu'il cache vainement.

11 sourit bien à sa femme, mais d'un sourire forcé...

11 lui prend les mains, l'attire, se penche pour l'embrasser, en disant — sa voix est douce et tendre :

— Comme tu as dû être inquiète, hier, ma chérie... et comme je te demande pardon... C'est ma faute... J'ai eu des affaires qui m'ont retenu très tard... des affaires très importantes et qui m'ont si bien pris mon temps que je n'ai pas pu télégraphier... Mais...

11 s'arrête, surpris... Il a voulu mettre un baiser sur le front de sa femme et Henriette a brusquement rejeté la tête en arrière... Le mouvement a été instinctif, irréfléchi...

— Qu'as-tu donc? dit-il.

Alors seulement il remarque son trouble, son étrange pâleur. .. Recevoir une caresse de cet homme, après ce qu'elle a vu cette nuit, c'était plus que n'en supportaient ses forces...

Cependant il fallait feindre...

— Rien... dit-elle... je n'ai rien... Pourquoi donc?...

Et, l'âme soulevée par l'horreur qu'elle éprouvait, elle reçut le baiser de son mari.

Un instant inquiet, celui-ci se rassura. Et gaiement :

— Hier, quand je suis entré, j'ai frappé à votre porle, madame, mais vous n'avez pas répondu... Vous dormiez... Ahl il y a sept qu huit ans, j'aurais été attendu... bien plus tard encore... C'est qu'il y a sept ou huit ans j'étais aimé... tandis qu'aujourd'hui, qui sait si l'on m'aime toujours?

ROGKR-LA-HONTE

Un roup de feu a été tiré... l'avez-vous entendu? (P. 24.)

Voilà que cet homme allait parler d'amour maintenant I Et elle allait être obligée de l'écouler... de lui répondre !... Il la contempla longuement, avec tristesse; puis, tout à coup : — Henriette, dit-il, aujourd'hui plus que tout autre jour, plus que jamais, j'ai besoin de t'entendre me répéter que tu m'aimes... autant qu'autrefois... et que tu m'aimeras toujours... quoi qu'il arrive!

LIV. 3. — JLLLS JIAHY. — IKKltîH-L \-IIOK TE. — KP . .1. UOITI- l'rr'». I.IV. .S

Quoi qu'il arrive I II l'avait dit.

Âhl qu'elle aurait voulu être morte!...

Pourquoi demandait-il donc une parole d'amour, ce meurtrier, à peine quelques heures après son crime?...

Elle gardait le silence. Sa gorge était serrr^;. [:!li; ne pouvait.

Que de fois, pourtant, elle lui avait dit : « Je t'aime! » à cet homme 1...

Que de jolies scènes de tendresse entre eux!...

Comme sur ses lèvres amoureuses se pressaient les effusions de son cœur!...

Tel qu'il était, avec sa nature abrupte et puissante, sa noire figure de forgeron — car il avait commencé ouvrier — elle l'avait ardemment aimé!...

Gomme elle tombait de haut, et quelle lourde chute où elle se brisait!...

— Eh bien ! fit-il pour la seconde fois, que se passe-t-il donc et qu'est-ce que tu as? Serais-tu malade? Je te trouve pâle et fatiguée... Pourquoi n'oses-tu me regarder?... T'ai-je fait du chagrin sans le savoir?... Me gardes-tu rancune pour t'avoir inquiétée hier? Enfin, parle!

Il fallait parler, oui, elle le sentait!...

Un monient elle se redressa, pour tout dire, pour l'accuser, pour le chasser... pour lui raconter la nuit terrible... elle n'osa...

Mieux valait qu'il ne se doutât pas, le malheureux, que son crime avait eu pour témoins et sa fille -et sa femme !

Mieux valait paraître ne rien savoir, afin de ne pas devenir son complice.

Elle n'osa...

Sa fille était là, dont elle sentait peser le regard...

Elle avait dit à Suzanne, pour sauver le père si la justice l'accusait : « Tu n'auras rien vu, tu n'auras rien entendu ! »

Elle voulut montrer à l'enfant comment il fallait feindre et mentir...

Et à demi évanouie, tant elle avait d'horreur, elle murmura :

— Qu'as-tu fait pour que je ne t'aime plus?... Je t'aime 1... Qu'ai-je fait pour que tu en doutes?...

Telle était la préoccupation de Roger qu'il se contenta de cette parole et ne remarquant l'émotion de sa femme, ni son regard épouvanté...

Il courut à Suzanne qui. pendant celte Rc^ne. n'avait pas bougé, assise sur le bord d'une chaise. -

ROGER-LÀ.-HONTE Ifl

Il l'enleva dans ses bras, joyeusement, comme il faisait tous les jours et la traitant tout à coup comme une étrangère :

— Mademoiselle, je dépose à vos petits pieds tout mon respect. Oserais-je vous demander des nouvelles de votre santé?... Vous êtes un peu pâlotte, ce matin... C'est ma faute... Vous vous serez couchée trop tard, hier... Excusez-moi, mademoiselle, une autre fois, je vous promets d'être plus exact... Mais comme vous êtes sérieuse... Auriez-vous élé grondéepar votre vilaine maman? Non?... Seriez- vous malade?... Non plus!... On me l'aurait déjà ditl... Ahl je devine ! Mademoiselle ne veut plus rire parce que, depuis hier, à cinq heures du soir, elle a sept ansl... Mademoiselle est une grande personne et fait la dédaigneuse avec son papa... Ce n'est pas encore cela?... Attendez donc, cette fois, j'y suis! Mademoiselle a sans doute quelque chose à me direct repasse un petit compliment dans son esprit?... Allons, j'écoute...

Il reposa Suzanne par terre, car, en jouant, il l'avait tenue au-dessus de sa tête. Il attendit.

Mais Suzanne se taisait.

Elle avait le tour des yeux rouge et le regard elïaré.

Laroque ne voyait rien, était aveugle — ou peut-être était-ce son rôle de dissimuler. — Il ne voulait rien voir...

Il insista — sur le même ton de plaisanterie tendre :

— Mademoiselle aurait-elle déjà oublié sa leçon? Derrière Roger, Henriette, debout, lit un signe à Suzanne...

Et l'enfant comprit qu'il fallait mentir — comme avait menti la mère tout à l'heure.

Elle comprit qu'il fallait parler...

Elle eut un courage virii...

Et lentement, les yeux baissés, d'une voix grave, profonde, qui fit tressaillir Roger comme s'il l'entendait pour la première fois :

« Père, je t'aime depuis sept ans... Je t'aime autant que maman... Je sais que tu consacres ta vie à préparer la mieune et que tu te fatigues pour que je sois heureuse plus tard. Mais,... père chéri,... je ne suis jamais si heureuse que lorsque tu m'embrasses... Je sais que tu es... indulgent pour moi et tous les jours je t'aime davantage. .. parce que tous les jours je vois combien tu es bon... Si je t'ai lait... »

Mais c'était trop pour l'enfant...

Elle s'arrêta soudain...

Elle porta les mains à sa gorge... regarda un moment son père avec une frayeur indicible,, et tout à coup cria par deux fois :

— Maman I maman !

Et elle fut reprise de convulsions, la face rouge, les yeux retournés. Heuriette la porta sur la chaise pendant que Roger lui jetait de l'eau an visage.

Et il murmurait :

— C'est singulier... Je vais envoyer Victoire chercher le médecin!..,

— C'est inutile, fit Henriette d'une voix brève... craignant que le médecin ne devinât la cause secrète de cet état nerveux...

Laroque enveloppa la mère et la fille d'un même regard soupçonneux.

Henriette murmura :

■ — Le malheureux! s'il nous aime encore, il doit horriblement souffrir!...

Cependant, la petite s'étant calmée, Roger songea à partir.

Tous les matins, à neuf heures douze minutes, il prenait le train de Paris.

Il fit ses adieux. Il était redevenu sombre.

— Peut-être rentrerai-je encore très tard, dit-il. Ne m'attendez pas...

Il resta un moment devant sa femme comme s'il avait voulu lui parler, puis sortit, sans ajouter un mot.

Ç]t il y avait une demi-heure à peine qu'il n'était plus là que, dans la rue, en bas de la maison, des gens accouraient.

On entendit des pas précipités.

Puis une grande clameur s'éleva.

La mère Dondaine — le surnom d'une bonne vieille très connue de Ville-d'Avray et qui s'occupait du ménage de Larouette — la mère Dondaine, à son heure habituelle, s'était présentée à la maison; elle avait été surprise, eu montant, de trouver toutes les portes ouvertes, mais elle s'était dit que, sans doute, son client avait été plus matinal, ce jour-là que les autres jours, et devait se promener aux environs.

Quand elle eut balayé et épousseté, elle voulut faire la chambre de Larouette.

Mais là elle resta sur le seuil, les yeux écarquillés, n'osant avancer.

Le secrétaire mis au pillage, les chaises et la table renversées, tout indiquait une lutte, et le cadavre de Larouette, raide, la poitrine trouée d'une balle, accusait hautement le meurtre, et non un suicide.

Il faut rendre justice à la mère Dondaine.

La première émotion passée, elle recouvra son sang-froid.

Elle se pencha sur le corps de Larouette et constata bien vite que ce n'était plus qu'un cadavre, que tous les soins seraient inutiles.

ROGER-LA-HONTE tl

Elle sortit en toute hâte et courut à la gendarmerie, en ne se faisant pas faute de raconter le long du chemin, à tous ceux qu'elle rencontrait, ce qu'elle venait de découvrir.

Le brigadier de gendarmerie, après une première constatation du crime, télégraphia au parquet de Seiue-et-Oise.

Une heure après, arriva M. Lacroix, le commissaire de police de Versailles qui lui-même, en chemin, avait requis le docteur Martinaud, de Ville -d'Avray, pour les constatations médico-légales.

Les deux hommes et la femme de ménage entrèrent dans la maison pendant que, dans la rue, les attroupements augmentaient.

M. Lacroix, un petit homme rose et blond, aux yeux bleu pâle, portant lunettes, dressa un procès-verbal de constatations minutieuses ; le crime était évident ; et, ce qui paraissait de la même évidence, c'est qu'il avait eu le vol pour mobile.

Il interrogea la mère Dondaine, mais celle-ci ne put fournir de renseignements.

Elle faisait tous les matins le ménage de LaroueSte ; elle finissait vers onze heures et s'en allait pour ne revenir que le lendemain.

Larouette, d'après la mère Dondaine, était un vieux maniaque, silencieux et avare; il habitait Ville-d'Avray depuis une huitaine de jours seulement, elle supposait qu'il jouait à la Bourse, d'après quelques mots qu'elle lui avait entendu dire, par-ci par-là. Il s'en allait tous les matins et revenait le soir; un dimanche seulement il resta chez lui, alors c'était elle qui avait fait son déjeuner et son dîner.

— Savez-vous, demanda M. Lacroix, s'il avait en réserve, dans ce secrétaire, quelque somme importante?

— J'en ignore, monsieur le commissaire. Il n'était pas homme à me confier ses secrets et à m'entretenir de ses afTaires ..

M. Lacroix commença la perquisition.

Pendant cela, le docteur Martinaud avait examiné Larouette. La mère Dondaine, sur un signe, s'était retirée; les deux hommes restaient seuls.

Le docteur donna son avis :

— La victime s'est défendue, dit-il I on a d'abord essayé de l'étrangler; voyez, là, les traces des ongles de la main d'un homme robuste... puis, sans doute, parce qu'il ne mourait pas assez vite, on l'a achevé d'un coup de revolver — ce qui prouve que nous ne sommes pas en présence d'un assassin vulgaire, mais d'un homme pressé d'en finir et qui a dû perdre la tête... car une détonation, en pleine nuit, c'est bien imprudent... La maison n'est pas isolée... La villa Montalais est à deux pas... Si M. et M"* Laroque

et les domestiques n'étaientpas couchés, ils ont certainement dû entendre ce coup de pistolet,

— Je les interrogerai tout à l'heure. Pouvez-vous préciser à quel moment de la nuit le meurtre a été commis?...

— Assurément et sans craindre de me tromper. La mort remonte à une dizaine d'heures environ, c'est-à-dire qu'elle a dû arriver entre onze heures et demie et minuit. . . En outre, le meurtrier s'est servi d'un pistolet de très petit calibre, très probablement un revolver de poche. Voici la balle que je viens d'extraire et qui a atteint le cœur. La mort a été foudroyante...

Et il remit à Lacroix un petit morceau de plomb déformé. Le' commissaire de policé avait fait un paquet de tous les papiers trouvés chez Larouette, et qu'il se proposait d'étudier.

— Nous n'avons plus rien à faire ici pour le momejit, dit-il.

Il sortit, ferma les portes et laissa auprès de la maison un des g^endarmes, puis, traversant les groupes de curieux qui encombraient la rue, il entra chez Roger Laroque.

Ce fut Victoire qui l'annonça à Henriette.

Celle-ci devint mortellement pâle.

Elle n'eût pas été plus troublée, ni plus tremblante, si elle avait été elle-même coupable.

— Grand Dieu, dit-elle, se douterait-on déjà?... Et, à cette pensée, elle se sentait défaillir.

Elle entra au salon, comme alourdie par un invisible fardeau — les épaules courbées — et pourtant résolue.

Le commissaire de police la salua en souriant :

— Excusez-moi, madame, de vous importuner, dit-il, mais il s'est commis cette nuit, à deux pas de chez vous, presque à votre porte, un crime : un homme a été assassiné... Le vol paraît être le mobile du meurtre... Et je viens vous demander quelques renseigncTiPuts...

— A moi, monsieur? Et quels renseignements puis-je vous donner? J'ignore même le nom de notre voisin qui n'habite cette maison, ainsi que vous, le savez sans doute, que depuis peu de jours. Veuillez préciser.

— Il a été tiré cette nuit un coup de revolver dans la maison qui fait face à la vôtre. La fenêtre de la chambre oii s'est commis le crime étant restée ouverte — elle l'est encore — il est fort possible qu'à défaut de vous-même et de M. Laroque, quelqu'un de vos domestiques ait entendu la détonatiori, se soit levé, ait mis la tête dehoio et ait vu l'assassin...

— Cela est fort possible, en effet, monsieur; à quelle heure a été commis cet assassinat?

— Quelques minutes avant minuit.

— Cela m'explique que mon mari et moi nous n'ayons rien entendu. Je me suis couchée vers dix heures et mon mari est rentré chez lui peu de temps après. Je ne l'ai pas vu.

— ■ M. Laroque est absent?

— Il a dû prendre lo train de neuf heures pour Paris.

— Si M. Laroque, de son côté, avait entendu quelque chose de suspect, il vous en eût parlé ce matin?

— J'en suis certaine, monsieur. Et il no m'a rien dit.

— Vous avez, je crois, une gentille fillette de sept ou huit ans? Où couche-t-elle? N'aura-t-elle pas été réveillée parla détonation?

— Elle a couché cette nuit dans mon lit. Elle a dormi jusqu'au matin. Elle avait dit cela d'une voix brève, précipitée, qui surprit Lacroix. Son œil perspicace s'arrêta une seconde sur la jeune femme.

Elle baissa involontairement les yeux sous ce regard. Il lui sembla que tout son sang s'écoulait d'un seul coup par une large plaie faite à son cœur.

— Puis-je voir l'enfant? demanda M. Lacroix.

— Monsieur, dit lamalheureuse femme, vous pouvez... assurément... la voir... si vous le jugez convenable... pourtant Suzanne est un peu souffrante ce matin... elle est très fatiguée... et à moins que cela ne soit vraiment... mais vraiment utile?...

— Tiens, tiens, murmura le commissaire... on ne veut pas me la faire voir, celte fillette?... Pourquoi?

— Elle a eu ce matin, continuait Henriette, une attaque de nerfs...

— Cela lui arrive souvent?

— C'est la première fois. Et je craindrais pour elle la moindre émotion...

M. Lacroix s'inclina et allait passer outre quand, tout à coup, sur le seuil de la chambre, apparut l'enfant, marchant les yeux fixés sur sa mère.

— Non, mère — dit-elle, sans qu'on l'interrogeât — non, je n'ai pu rien entendre. J'ai dormi toute îa nuit, sans me réveiller...

Des larmes jaillirent aux yeux d'IIeuriette. Un sanglot tordit son cœur, et s'arrêta dans sa gorge.

Elle se détourna et, se baissant, embrassa Suzanne...

— Il ne me reste plus qu'à interroger vos domestiques, dit le commissaire.

M""' Laroque sonna aussitôt. Victoire entra.

— Amenez ici la cuisinière et le cocher, et remontez avec eux. Un instant après, tous les trois étaient là.

Le cocher et la cuisinière avaient leurs mansardes sur ie jardin.

24 ROGER-LA-IIONTE

Ils déclarèrent n'avoir rien entendu. Ils s'étaient couchés vers dix heures et avaient dormi tout d'une traite jusqu'au matin.

— C'était par les gens de la rue, quelques instants auparavant, qu'ils avaient appris l'assassinat.

Lacroix leur fit signe de se retirer. Ils obéirent. Et comme Victoire s'empressait de les suivre, le commissaire de police la rappela.

— Pardon, ma fille, un mot, je vous prie... Elle s'arrêta, un peu interdite.

— Je vais vous répéter un peu brièvement les questions que j'ai déjà faites à vos camarades. A quelle heure vous êtes*vous couchée?

— Mais, monsieur. .. mais, balbutia Victoire...

Elle regardait sa maîtresse avec une telle persistance qu'il était visible qu'elle attendait d'elle un geste, un mot.

M. Lacroix se mit entre elles, sans paraître y prendre garde.

— Répondez, ma fille, et ne craignez pas de dire la vérité.

— Je me suis couchée très tard... plus tard que d'habitude... madame a dû vous le dire...

— Pourquoi, hier, plus tard que les autres jours?

— Nous attendions monsieur qui n'est rentré que passé minuit.

— Vous ne l'avez pas attendu jusque-là?

— Si, jusqu'à minuit à peu près... avec madams et mademoiselle...

— Vous voulez dire jusqu'à dix heures?

— • Non pas, minuit. A onze heures et demi j'étais dans la chambre de madame qui m'avait sonnée pour déshabiller M"" Suzanne. M. Lacroix fronça le sourcil et garda un moment le silence.

— Vous êtes bien sûre de l'heure?

— Pardié, monsieur, puisqu'on vous le dit!

Il y avait là une double contradiction qui frappait le magistrat.

Pourquoi M°" Laroque avait-elle prétendu s'être couchée à dix heures?

Pourquoi avait-elle prétendu que son mari était rentré quelques minutes après?

Cela était faux.

Dans quel but, dans quel intérêt avait-elle menti?

— Ainsi donc, reprit-il, vous vous trouviez vers onze heures et demie dans la chambre de M"* Laroque. Cette heure coïncide avec celle du crime.

Un coup de feu a été tiré... l'avez- vous entendu?

— Parfaitement. J'en ai mémo fait l'observation à madame. Mais

Et si det homuies, des élrauRers au visage dur, t'interrogent, te menacent, tu ne leur céderas point. Tu n'auras pas peur? (P. 28.)

madame, qui pourtant était aubalcoii, n'a rien entendu, à ce qu'elle m'a dit. .

— Et vous n'êtes pas sortie? Vous n'avez rien remarqué de suspect?

— Rien.

Est-ce tout ce que yous avez à me dire?

— Oui, monsieur. Je ne sais rien de plus, dit-elle hésitante.

UV. 4. — JULES MARY. — ROGER-LA-nOMB. — ÉD. J. ROUFF KT C'«. UV. 4

Î6 ROGER-L\-RONTE

— Je vous remercie. Vous pouvez vous retirer.

Mais, au moment où elle s'éloignait, il lui glissa deux mots à l'oreille.

— Soyez dans une heure à la mairie, où je vous attendrai. Il la vit se troubler et pâlir. Il pensa :

— Elle mentait... elle sait autre chose... elle parlera... Victoire sortit.

Lacroix prit un air riant et s'adressa à Henriette.

— Je comprends votre répugnance à me dire la vérité, fit-il gaiement, et je ne vous en veux pas trop de me l'avoir déguisée, afin de vous épargner l'obligation déplaisante d'aller témoigner en cour d'assises. Cependant, madame, la chose est grave et mérite que vous y réfléchissiez...

— Monsieur...

— Ne me dites pas que je parle un langage que vous ne comprenez point. Non. Je suis très clair et vous m'entendez parfaitement. Vous vous êtes fait la réflexion suivante : « Si je ne dis rien, la justice n'aura pas besoin de mon témoignage. Je m'épargne bien des ennuis en me taisant » C'est vrai; s'il ne s'agissait que d'une vétille, je n'insisterais pas, mais il s'agit d'un assassinat.

— Encore une fois, monsieur...

— Permettez, madame, je n'ai pas fini... Vous avez prétendu, ilny a qu'un instant, que vous étiez au lit à dix heures et que vous vous étiez endormie tout de suite... eh bien — pardonnez-moi, car je vais être brutal — vous avez fait là un mensonge... Jusqu'à minuit, vous n'étiez pas couchée... et votre petite fille, elle-même, non plus que vous...

— Je vous assure, monsieur, fit Henriette dont le cœur était serré.

— Ne niez pas. C'est votre femme de chambre qui l'affirme.

— Elle se trompe.

— N'est-ce pas plutôt vous, de bonne foi? insinua le commissaire qui n'était pas sans remarquer l'émotion de la jeune femme.

— C'est possible, après tout, car je n'ai pas regardé l'heure... et il était peut-être plus tard que je ne l'ai dit.

— Est-il vrai que Victoire ait appelé votre attention sur ce coup de pistolet tiré presque sous vos fenêtres?

— Je ne me rappelle pas.

— Et vous affirmez de nouveau n'avoir rien entendu, bien qu'alors et malgré l'heure avancée, vous fussiez au balcon?

— Monsieur le commissaire, dit Henriette nerveuse, et qui se sentait poussée à bout, permettez-moi de vous faire remarquer que vous m'interrogez depuis déjà longtemps et que vous n'y mettriez pas plus d'âpreté et

(i animation si j'étais complice du crime. Il est une juste mesure que je vous prie de ne pas dépasser... Je vous ai dit ce que je devais vous dire... Vos questions et vos insinuations me fatiguent et m'humilient. Sil vous plaît, restons-en là !

— Je cherche à m'éclairer, madame, dit Lacroix avec beaucoup de douceur, et à m'entourer de tous les témoignages qui peuvent former ma conviction. Vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même de mon insistance. Et vous me rendrez justice en reconnaissant que je ne me suis pas écarté des bornes du plus profond respect... Aussi bien, depuis quelques minutes, je m'apercevais que vous paraissiez profondément émue...

— Moi, monsieur?... Mais non, j'ai dit fatiguée... rien de plus...

— Soit, dit-il après un silence qui fit frémir Henriette. — Il est possible, il est même probable qu'au coursde l'enquête, je sois obligé de vous entendre de nouveau. Je vous supplie alors, dans l'intérêt de l'instruction et pour fixer sûrement l'heure oii s'est commis le crime, de faire appel à vos souvenirs... Chacun doit à la justice la vérité, quelle qu'elle soit!... Aucun témoin ne peut être juge de l'importance de son témoignage et un indice léger, passé d'abord inaperçu, a souvent conduit sur la piste d'un meurtrier... Vous devrez vous en souvenir madame, si je juge à propos de vous interroger une seconde fois.

Il salua froidement, mais avec politesse.

Il est parti et, dans le salon, Henriette, debout, reste immobile, la tête baissée.

Que faire? que devenir?

Comment échapper à cette menace incessante de la justice qui va peser sur elle?

Car bientôt on la pressera de questions...

On se doutera peut-être qu'elle a été témoin du meurtre.

On exigera qu'elle parle... On l'entourera de pièges.

Elle vivra au milieu de perpétuelles angoisses.

Oui, sans doute, les ruses elle les déjouera, les pièges elle les évitera; mais en sera-t-il de même de Suzanne?...

L'enfant, si on la sépare à dessein de sa mère, résistera-t-elle aux obsessions, aux menaces, aux prières, aux mensonges?

Ce n'est qu'une enfant !... Elle hésitera, se troublera, — la mère ellemême avait failli se troubler, — elle pleurera, elle parlera peut-être.

Et, chose abominable, ce sera pour accuser son père!

Etc'est Victoire qui va les trahir, qui va lesperdre... car Victoire était dans la chambre au moment du meurtre...

Elle l'avait oublié!...

Qui sait ce qu'elle va dire?... Ah! si elle se taisait, elle aussi?... Roger serait sauvé!... Et Henriette et Suzanne pourraient impunément mentir!...

Mais pourquoi se tairait Victoire.^...

Depuis deux jours seulement au service de M"' Laroque, elle n'a pour sa maîtresse aucune amitié, — l'affection n'a pas eu le temps de naître, — elle n'a pour elle qu'un dévouement vulgaire qui ne résistera pas aux sévérités et aux menaces de M. Lacroix...

Mais si Henriette achetait le silence de cette fille ?

Oui, cela, du moins, était possible.

Elle lui donnera tout ce qu'elle possède... Elle vendra ses bijoux, au besoin. Elle promettra cinq mille francs, dix mille francs, mais Victoire se taira; il faut, à tout prix, qu'elle se taise.

Et, tout de suite, dans la fièvre de cette résolution suprême, elle sonne sa femme de chambre.

Suzanne, doucement, s'approche de sa mère.

— Mère! dit-elle... As-tu entendu tout à l'heure ce que j'ai dit? Henriette l'embrassa avec passion.

— Oui, ma chérie, répondit-elle à voix basse — c'est ainsi qu'il fallait parler... Souviens-toi de ce que tu as promis !...

— Oh! mère, je me souviens...

— Et si des hommes, des étrangers au visage dur, t'interrogent, te menacent, tu ne leur céderas point? Tu n'auras pas peur?...

— Non, mère, je penserai à toi...

— Et ta mère ne te promet pas de t'aimer plus qu'elle t'aime, mon amour, car ce n'est pas possible et son cœur éclaterait...

Victoire ne venait pas. Henriette sonna de nouveau, plus longtemps. Ce fut le cocher qui entra.

— Où est donc Victoire? demanda M"" Laroque.

— Elle est sortie, mais je suppose qu'elle doit être dans la rue, à regarder la maison d'en face, et à causer du crime avec tout le monde.

— Allez la chercher... J'ai besoin d'elle... sur-le-champ...

Le cocher se hâta d'obéir. Quelques minutes s'écoulèrent. La pauvre femme était dans un état lamentable. Ses yeux égarés étaient ceux d'une folle.

Le cocher remonta. Il revenait seul.

— C'est bien ce que je pensais, dit-il. Victoire était là, tout à l'heure, devant la maison du père Larouette. On l'y a vue. On lui a parlé. Mais elle a disparu du côté de Ville-d'Avray. Madame l'a sans doute envoyée en course?

— Non. Courez, courez... Ramenez-la-moi... , ne perdez pas une minute... Cherchez-la dans le village... Elle ne peut être loin...

Le cocher redescendit.

— Ah ! Dieu n'est pas avec nous, murmura Henriette. Une demi-heure se passa, puis une heure.

Rien.

Elle n'osait plus se mettre au balcon, car, chaque fois qu'elle s'approchait de la fenêtre, son regard, machinalement, allait découvrir là-bas, dans la petite chambre meublée d'acajou, les pieds de Larouette, sou? la table.

— Pour la seconde fois, le cocher revint.

Henriette, haletante, n'osait l'interroger... Elle attendait.

Puisque Victoire ne l'accompagnait pas, c'est qu'il ne l'avait pas retrouvée...

Et chaque minute qui retardait le retour de la femme de chambre enlevait à M™" Laroque une espérance.

— Je ne ramène pas Victoire, dit le cocher, mais je sais oii elle est.

— Ah!

— On l'a vue entrer à Ja mairie, dans le bureau où s'est insta'lé le commissaire 'de police et... elle doit en avoir long à dire, car il y a da cela plus d'une heure, et elle y est encore!

— C'est bien, dit Henriette d'une voix faible, je l'attendrai...

Le cocher se retira. Henriette tomba accablée dans un fauteuil. Les événements se précipitaient. Quelques heures à peine la séparaient du crime, et elle voyait Roger perdu. Alors, pour la première fois, elle pleura.

Suzanne, avec son intelligence précoce, brusquement développée, pénétrait jusqu'au fond de la douleur de la mère.

— Ne pleure pas, dit-elle, je t'aime tant!

Et elle grimpa sur les genoux d'Henriette et l'embrassa avec une tendresse infinie.

Mais les larmes de la mère redoublaient et tombaient une à une, brûlantes et pressées, sur le front de sa fille, comme une rosée fatale qui allait faire naître et grandir bien des désespoirs et bien des sacrifices.

M. Lacroix était à la mairie quand Victoire entra. Il venait de télégraphier au parquet de Versailles.

Ei il fouillait dans les papiers recueillis chez Larouette afin d'y découvrir quelque indice qui le renseignât sur l'importance du vol commis chez la bonhomme.

— Ah! dit-il, je vous attendais. Asseyez-vous là et causons.

— Monsieur, dit Victoire qui semblait em')arrassée, je ne sais pas pourquoi vous me faites venir, mais je n'ai rien à ajouter à la déposition que vous avez entendue chez ma maîtresse...

— Absolument rien? dit le commissaire, goguenard.

— Non, monsieur.

— Ma fille, je vois que M"'' Laroque, en se taisant, vous a donné un fort mauvais exemple... Il est de votre intérêt de ne point l'imiter, je vous en avertis. Vous allez me dire ce que vous savez, tout ce que vous savez, entendez-vous? sinon, et en cas de refus...

Victoire se mit à pleurer et cacha sa tête dans son tablier.

— Sinon, répéta sèchement le magistrat, j'appelle un des gendarmes et je vous emmène avec moi à Versailles, à la disposition de M. le procureur de la République.

Il sonna. Un gendarme entra aussitôt.

— Apprêtez-vous à conduire cette femme à Versailles, dit le commissaire. ^

Les larmes de Victoire redoublèrent.

— Monsieur, je vous en supplie... qu'on ne me fasse pas de mal!.,. M. Lacroix lui prit les mains, les abaissa, la força de le regarder.

— Vous, dit-il, pour craindre autant la justice, il faut que vous ayez eu maille à partir avec elle... Combien de fois avez- vous été condamnée?

— Moi, monsieur, s'écria Victoire avec indignation, je n'ai jamais été condamnée... et je n'ai jamais comparu, même comme témoin...

— Eh bien, ma fille, vous ferez connaissance avec la cellule, si vous persistez dans votre entêtement.

Victoire essuya ses yeux.

— Soit, dit-elle, je parlerai, puisque je ne puis faire autrement.

— A la bonne heure. Vous voilà devenue raisonnable. Je vous écoute. Ne vous pressez pas. N'oubliez rien. N'omettez aucun détail.

— Vous me promettez au moins qu'il ne m'arrivera pas malheur?

— Je vous le promets et vous prends sous ma protection.

— C'est que, aussi, je vais perdre ma place chez M""* Laroque, bien 8i*ir!

— Je vous en trouverai une autre.

— Alors, je vais tout vous raconter...

Elle se leva, rapprocha sa chaise du bureau du commissaire de police, se rassit, et, parlant très bas :

— C'était hier soir, vers onze heures et demie. Je n'étais pas couchée. Madame avait attendu monsieur jusqu'à huit heures pour dîner et, ne le voyant point venir, avait dîné sans lui. Puis, madame est rentrée dans sa chambre avec sa fille. En général, on couche l'enfant vers neuf heures, mais, hier, je ne sais pourquoi, madame l'a gardée chez elle. A onze (leures et demie, madame m'a sonnée. Je suis entrée. Madame, avec Suzanne, était au balcon, on guettait, sans doute, l'arrivée de monsieur. Madame était restée, jusqu'à cette heure-là, sans lumière... la nuit était si belle... un clair de lune magnifique!... Madame me dit d'allumer... Au même instant, Suzanne se penchait au-dessus du balcon et criait : (( Père ! Père ! « Elle venait d'apercevoir monsieur. Et madame aussi, car je l'entendis qui disait : « Roger, pourquoi es-tu en retard? Comme nous sommes inquiètes ! »

M. Lacroix écoutait avec la plus vive attention. Il prenait force notes, sans regarder Victoire, pour ne point la troubler.

Comme elle s'était arrêtée, il dit seulement avec douceur :

— Continuez, ma fille. Ce ne peut être tout ce que vous avez à dire.

— Non... malheureusement non... Madame et mademoiselle ne faisaient plus attention à moi, et regardaient toujours M. Laroque, dans la rue. Moi, j'étais en train d'allumer la veilleuse et de faire la couverture du lit. Tout à coup Suzanne dit : u Tiens, père qui va chez le voisin! » 11 se passa peut-être une ou deux minutes, pendant lesquelles on n'entendit plus rien, et je m'approchais de madame pour lui demander si elle avait encore besoin de moi, quand je m'arrêtai... Un coup de pistolet venait d'éclater, tout près, en face... Et madame, avec un grand cri — un cri que j'entendrai toute ma vie, tant il était déchirant — s'était jetée dans sa chambre, disant : « Roger!... Lui!... C'est horrible! »

M. Lacroix eut un léger tressaillement au bout de la main. 11 posa sa plume et, sans doute pour reprendre son sang-froid, pour avoir le temps de vaincre son émotion, il roula une cigarette.

— Alors, monsieur, j'ai eu si peur que j'ai voulu m'en aller... Et, tout en reculant, je voyais madame pâle, tremblante, qui avait pris sa fille dans ses bras et la serrait de toutes ses forces, et lui parlait bas à l'oreille, en la caressant., et Suzanne répondait...

— Que se disaient-elles?

— Ah ! monsieur, je n'ai rien entendu, mais elles étaient toutes deux dans un désordre inexprimable... si épouvantées que j'en frissonnais de

tout mon corps... et madame avait oublié certainement ma présence, car, lorsqu'elle m'aperçut tout à coup, elle faillit tomber à la renverse...

— Voilà qui est bien étrange... et bien grave... murmura M. Lacroix.

— Le reste, monsieur, vous le savez, je vous l'ai dit à la villa, quand vous m'avez interrogée. Madame a prétendu qu'elle n'avait pas entendu le coup de pistolet... me disant que j'étais folle... et elle m'a renvoyée ..

M. Lacroix réfléchit quelques minutes. Il était si absorbé qu'il oublia d'allumer sa cigarette, qu'il mâchonnait entre ses lèvres.

— M. Laroque est-il rentré longtemps après?

— Environ un quart d'heure. , •

— A-t-il parlé à sa femme?

— Non. 11 est rentré droit chez lui .. Mais... Elle hésita.

— Parlez, ma fille, n'omettez aucun détail...

— De toute la puit, M. Laroque ne s'est pas couché...

— Vous en êtes sûre?

— Dame! je m'en suis bien aperçue ce matin, quand j'ai voulu faire sa chambre...

— EtM"^ Laroque?...

— Je jurerais qu'elle non plus ne s'est pas mise au lit... Et pourtant le lit était défait... mais sans la trace du corps, et sans chaleur comme d'habitude... après ce que j'avais vu et entendu, j'ai fait ces remarques naturellement... de telle sorte que je présume que M"' Laroque aura exprès ce malin chiffonné ses draps, pour ne pas éveiller mes soupçons... Quant à Suzanne, elle était si pâle et si fatiguée, tout à l'heure — monsieur l'a vue — qu'on peut affirmer que la pauvre petite n'a guère dormi non plus... A présent, monsieur, j'ai tout dit... Vous en savez autant que moi... Puis-je me retirer?

— Vous le pouvez... Tenez-vous prête, toutefois, à vous présenter à la première réquisition de la justice...

— Après ce qui s'est passé, après ce que je viens de vous raconter, il m'est impossible de reprendre mon service auprès de ma maîtresse... Je vais aller à la villa chercher mes effets, je donnerai congé à madame, et, en attendant que vous me trouviez une place, ainsi que vous me l'avez promis, je resterai chez ma sœur qui habite boulevard Ornano, 146. Prenez l'adresse.

— C'est là que je vous écrirai dès que j'aurai besoin de vous?

— Oui. Et, si je me place moi-même, je vous avertirai.

' — Au lieu de retourner chez M"" Laroque, dit le commissaire après

AUous, mademoiselle, chantez seule le troisième couplet. (P. 37. j

un moment, écrivez-lui simplement que vous la quittez et envoyez un commissionnaire chercher votre malle. Je tiens à ce que vous ne revoyiez pas votre ancienne maîtresse.

— C'est comme il vous plaira, monsieur, dit Victoire. Et elle prit congé du magistrat.

— Diable! voilà une affaire qui promet d'être intéressante, murmura celui-ci en se levant et se promenant à grands pas dans son cabinet.

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