UV. 5. — JULES MARY. — ROGER- L.\-HONTE. — ÉD. 1, ROUFF UT C
LTV. 6
Et il relut la déposition de la femme de chambre, qu'il avait rédigée soigneusement et qu'il lui avait fait signer avant qu'elle sortit.
Puis, avisant la masse de papiers saisis chez Larouette, il se rassit et un à un, se mit à parcourir tous ces feuillets épars devant lui.
Cette besogne lui prit deux heures.
Au bout de ce temps il avait fait deux parts des papiers. D'un côté, tout ce qui ne l'intéressait pas... De l'autre, seulement, deux lettres ne contenant chacune que quelques lignes.
Mais, en les lisant, ces lignes, M. Lacroix n'avait pu retenir une exclamation de surprise et de joie.
Elles étaient dalées de huit à dix jours, toutes deux adressées à Larouette, qui, d'après l'enveloppe jointe, habitait alors rue Saint-Roch, n' 17, à Paris.
La première était ainsi conçue :
« Monsieur,
« Vous me mettez en demeure de vous rembourser un dépôt de « 130,000 francs fait chez moi par votre oncle maternel, M. Célestin « Vaubernon, dont vous venez d'hériter. Je ne vous cacherai pas, ^monsieur, « que la restitution d'une somme aussi importante, en ce moment, me « créerait des embarras très graves. Si vous voulez vous donner la peine « de passer à mon bureau, rue Saint-Maur, je vous expliquerai de quelle « nature sont ces embarras.
« Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mies sentiments très
« empressés.
« Roger Laroque. »
L'autre était laconique et navrante de désespoir.
« Monsieur,
« Vous l'exigez, c'est votre droit. Vous pouvez passer rue Saint-Maur « toucher à ma caisse les 13t),000 francs de votre oncle, plus les intérêts « courus, que je payais tous les ans. C'est pour moi, presque à coup sûr, « la ruine, la faillite, le déshonneur.
« Recevez, monsieur, mes civilités.
« Roger Laroque. »
La conviction de M. Lacroix était formée.
C'était — du moins les plus graves preuves s'accumulaient contre lui, — c'était Laroque qui avait commis le meurtre.
Et, chose horrible et qui émouvait le magistrat lui-même, la femme et la fille de Laroque avaient été les témoins du crime, malgré elles I
Voilà ce qui semblait démontré.
Quant au mobile de l'assassinat, n'apparaissait-il pas dans ces deux lettres, dont les lignes formidables semblaient autant d'accusations vengeresses?
Laroque avait remboursé Larouette, et, pour éviter la ruine et la faillite, il avait songé au crime, il avait tué Larouette.
M. Lacroix ne perdit pas son temps en déductions inutiles.
Celte affaire se présentait pour lui dans toute sa clarté limpide.
Il fallait agir avec énergie et brusquer les choses.
Il fallait empêcher Laroque de faire disparaître la somme volée à Larouette.
Lacroix prit le train de Paris et courut à la Préfecture; on lui confia deux agents habiles, Tristot et Pivolot, qui, sans appartenir directement au service de sûreté, lui rendaient cependant des services.
Tristot et Pivolot marchaient toujours ensemble et avaient acquis, depuis quelques années, une certaine réputation de finesse.
Lacroix leur raconta l'affaire et les chargea de prendre des renseignements sur Roger, en même temps que de reconstituer l'emploi de la journée et delà soirée du constructeur-mécanicien, le jour du crime.
Il revint en toute hâte à la gare Saint-Lazare, prit son billet pour Versailles, et là courut s'entendre avec le juge d'instruction et le procureur de la République.
Puis, ayant ses coudées franches, ayant tout préparé, il alla s'enfermer dans son cabinet pour arrêter, en son esprit, l'interrogatoire qu'il ferait subir le lendemain aux habitants de la villa Montalais.
Que se passait-il à la villapendant ces allées et venues du commissaire ?
Henriette était dans une angoisse mortelle depuis le matin. La fièvre lui brûlait le sang. N'allait-elle pas apprendre de minute en minute que Roger était arrêté?... Victoire n'avait-elle point parlé?... Et quavail-elle dit? Sans doute des choses bien graves puisqu'elle n'avait pas osé reparaître devant sa maîtresse !...
Brisée, anéantie par cette nuit et cette journée, elle n'avait pas voulu quitter sa chambre oti elle était restée enfermée avec sa fille — toutes deux, comme la nuit, serrées l'une contre l'autre, se regardant, parfois avec un air épouvanté, — silencieuses, — le tour des yeux très noir.
Comme la veille, Roger ne rentra pas à l'heure accoutumée.
Le soir vint. Les heures s'écoulèrent.
Les fenêtres de la villa étaient fermées.
La lune brillait toujours dans la pureté du ciel bleu, mais ni Henriette ni Suzanne n'osaient plus regarder du côté du balcon, parce que là-bas,
dans la petite chambre d'acajou, si elles avaient regardé, elles eussent vu un noir fantôme d'assassin, les poings levés, sinistre et terrible.
Et, pour ne pas voir cela, elles restaient tout au fond de la chambre, frissonnant parce que c'était la nuit et que le silence leur faisait peur, se faisant petites, parfois s'embrassant avec une passion qu'avivait et centuplait un désespoir sans remède, infini, sans terme, sans horizon, puisqu'il s'étendait sur leur vie tout entière...
Vers une heure du matin, Roger rentra.
Il viat, comme la veille, écoutera la porte de la chambre de sa femme, puis traversa le salon sur la pointe des pieds...
Il s'enferma aussitôt.
Mais le silence était si profond, en ce coin de campagne où frissonnait seulement au dehors un souffle de brise dans les arbres, si profond en cette, maison isolée, que la mère et la fille entendirent Roger qui, se déshabillant et se couchant, fredonnait une ronde enfantine, apprise à Suzanne en un jour de bonne humeur?,..
Et cette seconde nuit s'écoula comme la première.
Suzanne, abattue, dormit pourtant, dans le lit de sa mère.
Mais Henriette ne songea même pas à se coucher; elle resta éveillée, semblant écouter son cœur; ses yeux ouverts, toujours si terrifiés, qu'assurément, en ces heures nocturnes qui font naître si facilement les fantômes, elle revoyait le drame lugubre de la veille.
Et le soleil levant la retrouva comme le soleil couchant l'avait laissée. • * .
Vers sept heures, elle entendit du bruit dans la chambre de son mari.
Il avait dormi, lui... sans remords, sans fantômes ni cauchemars...
Et il se réveillait gaiement, car il chantait la même ronde enfantine apprise à Suzanne.
Quel monstre avait-elle donc épousé?
Quel homme était-ce donc, à ce point maître de lui, pour si vile oublier et trouver le repos, en face même de son crime?
Oui, il chantait, comme si le brillant soleil du matin, dont la villa était baignée, lui eût donné au cœur l'espérance et la joie...
Il chantait, en s'habillant, ayant ouvert la fenêtre.
Et Suzanne, réveillée, écoutait, dans son lit, la ronde apprise par son père, qui la faisait tant rire, encore la veille, et qui maintenant lui donnait envie de pleurer :
En passant devant les bois, Les petits oiseaux ctiantaient, Et dans leur chant disaient :
« Coucou! coucou 1 »
Moi, je croyais qu'ils disaient :
« Coupez-lui r cou! »
Et moi, je m'enfuyais. ..
Roger traversa le salon, frappa à la porte de la chambre.
— Entrez, dit Henriette d'une voix faible.
Roger entra, le sourire sur les lèvres, mais s'arrêta, surpris, en voyant sa femme habillée et debout.
— Déjà? dit-il... Et il n'est pas huit heures...
— Il fait si beau que j'irai tout à l'heure me promener avec Suzanne.
— Ah ! que vous êtes heureuses et que je voudrais vous accompagner ! Il embrassa tendrement Henriette qui ne se défendit pas.
Et, avisant Suzanne dont il ne semblait pas comprendre le regard épouvanté :
— Comment, mademoiselle? Encore aujourd'hui dans le lit de votre mère? on vous gâte !... Je ne permettrai pas ces libertés-là!
Et s'asseyant sur le lit, il prit dans ses bras la filleLte en chemise.
En passant devant les prés, Les moissonneurs chantaient, Et dans leur chant disaient :
« Oh! quel bonheur! »
Moi, je croyais qu'ils disaient :
« Oh! quel voleur! »
Et moi, je m'enfuyais...
L'enfant n'avait pas desserré les lèvres. Les yeux étaient fixes, on eût dit qu'elle avait perdu la raison.
D'habitude, elle riait aux éclats, quand elle chantait cette ronde. Son père l'embrassait à pleines lèvres en la faisant danser :
— Allons, mademoiselle, chantez seule le troisième couplet I Elle dit d'une voix sourde et les paupières voilant ses yeux :
En passant devant une église, Les enfants de chœur chantaient, Et dans leur joli chant disaient :
Te Deum! Te Deum!
Moi, je croyais qu'ils disaient :
« Attrapez l'homme! >»
Et moi, je m'enfuyais...
— Vous n'êtes pas réveillée et vous avez l'air boudeur, dit Roger. Rendormez- vous, mademoiselle ! . . .
Et il la replaça dans le lit, doucement, après l'avoir embrassée encore.
— A propos, dit-il d'un ton indifférent... et le meurtre du voisin, saiton qui l'a commis? A-t-on découvert le meurtrier?
— Je l'igaore. Le commissaire est venu hier nous interroger..
— Toi? fit Laroque, avec un mouvement.
— Et à quel propos?
— Comme il a été tiré un coup de pistolet, la nuit, dans la maison proclie de la nôtre, on pouvait supposer que nous avions entendu, que nous avions vu...
— C'est juste.
— Mais toi-même, Roger, dit la jeune femme tremblante, comment as-tu connu cet assassinat, puisqu'hier matin tu es parti avant qu'on l'eût découvert?
— Tout simplement, celte nuit, à la gare de Ville-d'Avray. Le chef de gare m'a dit ce qu'il savait... Peu de choses, en somme... pas même le nom...
— Notre voisin était un petit rentier du nom de Larouette... Roger Laroque se retourna brusquement à ce nom. Il était pâle.
— Tu as dit que la victime s'appelle?...
— Larouette... Je l'ai appris dans la journée...
— Voilà qui est étrange ! murmura Roger.
Il garda le silence pendant quelques minutes, puis demanda :
— Sait-on quel a été le mobile du meurtre?
— Sans doute le voll dit Henriette, regardant son mari dans les yeux.
Mais Roger ne prenait pas garde à la singulière émotion de safemme. Il se mordait les lèvres et paraissait en proie à une très vive préoccupation. A la fin, il sortit, prit son chapeau et sa canne :
• — Excuse-moi, dit-il, je pars... je ne veux pas manquer le train...
Elle ne répondit pas.
Elle avait envie de lui crier :
— Fuis!... Quitte la France!... Tu n'échapperas pas à la justice!... Ne reparais plus devant moi, tu me fais horreur... Ne souille plus le front de ma lille de tes baisers d'assassin !...
Au lieu d'aller directement à la gare, Roger descendit à la mairie.
Il fit passer sa carte au commissaire qui arrivait de Versailles et avec lequel, dit-il à l'agent qui le reçut, il désirait avoir sur-le-champ un entretien particulier.
On l'introduisit.
Lacroix, sans parler, lui indiqua un siège.
Le cœur du jeune magistrat battait un peu.
Que venait faire Roger Laroque?...
Quel audacieux plan avait conçu celui qu'il considérait comme le meurtrier de Larouette?
Il craignait un piège et il était sur ses gardes,
— Monsieur, dit Roger, je viens vous donner, au sujet du crime qui s'est commis près de chez moi, un renseignement qui, sans doute, vous sera très utile. . . Je viens d'apprendre le nom de la victime. . . Or, monsieur, j'ai été obligé de rembourser, dans la journée d'hier, plus de cent trente mille francs à un homme qui porte ce même nom de Larouette... La coïncidence est étrange... Seulement, mon créancier habitait à Paris, rue Saint-Roch... du moins, y avait un appartement. Comme ce remboursement me gênait beaucoup, j'ai eu, en ces derniers jours, d'assez fréquents rendez-vous avec Larouette, que je suppliais de le retarder, dans l'intérêt de ma maison... Je reconnaîtrais donc facilement mon créancier, et, si vous voulez, je vous dirai...
M. Lacroix l'interrompit, et, avec le plus grand calme :
— Cette confrontation serait inutile, monsieur Laroque. Le Larouette assassiné estle même que celui auquel vous avez restitué cent trente mille francs, plus les intérêts.
— Comment le savez- vous?
— J'ai retrouvé dans ses papiers vos lettres où il est parlé de ce remboursement... Je vous remercie quand même de votre visite, et du renseignement que vous m'apportiez dans l'intérêt de la justice. Permettezmoi cependant, avant de vous laisser partir, de vous adresser quelques questions. Larouette, pour obtenir de vous ce remboursement, s'est-il servi d'intermédiaires?
— Non. 11 est venu lui-même et n'a vu que moi.
— Connaissiez-vous son existence, ses habitudes, ses liaisons, ses vices?
— Il y a quinze jours, je ne l'avais jamais vu. Ainsi que vous l'explique une des deux lettres que nous avez entre les mains, le dépôt de cette somme avait été fait chez moi par un vieil ami de mon père, Célestin Vaubernon, oncle maternel de Larouette, mort subitement il y a trois semaines. Ce que je puis dire, c'est que M. Vaubernon n'aimait pas son neveu. Pourquoi? Je l'ignore. Ils ne se voyaient jamais. A en juger par ce qui s'est, passé entre Larouette et moi, les relations avec ce dernier ne devaient pas être agréables. Je l'ai trouvé dur, cassant, impitoyable et... fort mal élevé..
— Vous pourrez, je suppose, nous donner le détail des valeurs, or ou billets, qui constituaient les cent trente mille francs remboursés à
Larouclle?... C'est pour nous, vous le comprendrez, de la dernière importance.
Derrières ses lunettes, l'œil bleu du magistrat, pénétrant etfouilleur, descendait jusqu'au fond du cœur de Laroque.
Mais celui-ci possédait tout son sang-froid. Il ne sourcilla pas.
— J'en conférerai avec mon caissier, dit-il, qui seul est en mesure de vous fournir ces détails.
Laroque prit congé. L'heure du train approchait.
Les deux hommes se saluèreut.
M. Lacroix le regarda, du coin de l'œil, par la fenêtre entr'ouverte du cabinet, s'éloignant dans la direction de la gare.
: — Toi, mon bonhomme, murmura-t-il... tu es très fort, mais tu t'es approché trop près de la flamme... Ça te brûlera... • i /.
Il prit, dans son portefeuille, une lettre de convocation tout imprimée.
Il remplit les blancs, écrivit l'heure de la convocation, le nom de M°" Laroque et le post-scriptum Suivant :
« Prière d amener 1/'" Suzanne. ».
Puis il mit la lettre sous enveloppe et l'envoya porter à la villa.
Lorsque Henriette la parcourut, elle trembla... , Tout maintenant, pour là pauvre femme était motif à frayeur...
La lettre, sèche et brève, était conçue en termes administratifs :
« Vous êtes priée de vous présenter à la mairie, près du comiïlis- « saire de police de Versailles, pour affaire qui vous concerne. » , . Rien de plus. Mais cela ne suffisait-il pas pour renouveler ses angoisses?...
Que voulait M. Lacroix? L'interroger? Interroger Suzanne?
Sans doute Victoire avait parlé?... Qu'allait-elle faire pour se défendre?
Tout d'abord, elle se révolta contre l'insistance du commissaire.
Une sorte de colère froide la prit contre cet homme, dont elle sentait peser sur elle la curiosité çt la péijétrante intelligence.
Elle laissa Suzanne à la villa, mit son chapeau et sortît,
M. Lacroix était seul quand elle entra.
— Me voici, monsieur, dit-elle bravement. Vous m'avez demandée?
— Oui ; mais je vous avais priée d'amener aussi votre fille?
— Suzanne est souffrante... Du reste, ce n'est qu'une enfant... Qu'avez-vous à me dire? En quoi puis-je vous être utile?
— Vous allez le savoir, madame, dit Lacroix, avançant un fauteuil. Il s'agit toujours comme vous devez le penser, de l'assassinat de Larouette...
Elle était la joie de la maison, qu'elle emplissait de rires et de chansons. (P. 48.)
U¥. 6. — JULES ilAKÏ. — ROGER-LA-HO.NTE — ÉD. J. ROUFF ET G»»
uv. 6.
Je désire, madame, entendre de vous, sur ce meurtre, la vérité, mais la vérité tout entière, sans hésitations, sans réticences...
— Je n'ai rien à ajouter à ma déposition d'hier... M. Lacroix la regarda en face et froidement :
— Vous mentez, madame...
— Monsieur! dit-elle, se levant frémissante.
Il fit un g-este pour la calmer. Et, avec la même dureté, il répéta :
— Vous mentez... j'en ai la conviction... j'en ai la preuve...
La lutte commençait. Elle le comprit. Elle était saisie d'une fureur d'impuissance... et son cœur défaillait, en dépit de sa résolution.
— Je vous rappellerai tout d'abord brièvement, fit le commissaire, ce que vous m'avez dit, lorsque je suis allé à la villa vous demander quelques renseignements.
— C'est inutile, monsieur. Je me souviens parfaitement de ce que j'ai dit. Je n'ai rien à y ajouter, rien à y retrancher.
— C'est ce que nous verrons plus tard. Hier, vous aviez prétendu que vous n'aviez rien, absolument rien entendu — que vous n'aviez rien vu — et que vous dormiez depuis dix heures.
— Peut-être était-il un peu plus tard, je l'ignore.
— Beaucoup plus tard. J'aime mieux vous avouer tout de suite que votre femme de chambre ne m'a rien caché de ce qui s'est passé. A onze heures et demie, appuyée à votre balcon, vous attendiez encore votre mari — et, chose à remarquer, vous étiez avec votre petite fille, laquelle pourtant, se couche, d'ordinaire, beaucoup plus tôt.
— Je suis restée assez longtemps au balcon, en effet.
— Pendant que vous y étiez, voici ce qui s'est passé, ce que vous avez vu : Un homme a traversé la rue. Votre fille a reconnu son père. Elle l'a appelé par son nom : « Père ! père I » a-t-elle dit. Vous l'avez reconnu vous-même, car, en vous penchant, vous lui avez reproché d'être en retard et de vous avoir inquiétée.
— C'est faux.
— Cela est vrai. Vos paroles textuelles, les voici : « Roger, pourquoi es-tu en retard I Comme nous sommes inquiètes 1 » Et ce n'est pas tout... Suzanne s'écriait encore : « Tiens, père qui va chez le voisin! » Peu d'instants après — une minute à peine — un coup de pistolet est tiré dans la maison qui n'est séparée de la vôtre que par une rue assez étroite... Et vous vous rejetez dans votre chambre, comme pour fuir un spectacle terrifiant en disant : « Roger ! Lui ! C'est horrible ! »
— Tout cela, monsieur, n'est qu'une suite d'inventions monstrueuses, et il faut que Victoire soit folle...
— C'est bien, en effet, ce que vous lui avez répondu lorsqu'elle vous a demandé si vous aviez entendu la détonation.
— Enfin — dit-elle, nerveuse et colère — vous ne pouvez cependant pas m'obliger à vous raconter ce dont je n'ai pas été témoin.
— Non, madame, je ne le puis. La déposition, même, que vous me faites, je ne puis la relater que sous forme de rapport, car la loi me défend d'entendre, comme témoin régulier, un allié, père, mère, fille ou femme de celui que je soupçonne fort d'être le coupable que je cherche...
— Mon mari!
— Vous l'avez dit, madame, votre mari...
— Eh! monsieur, à votre tour, vous êtes fou... Réfléchissez donc à l'infamie d'une accusation pareille... Cela n'a pas le sens commun... et je suis tranquille, personne ne vous croira.
— Cette accusation, madame, s'appuie, malheureusement, sur de fortes préventions, lesquelles seront devenues, avant ce soir, j'en suis certain, d'irrécusables preuves. A cette heure, votre mari doit subir un premier interrogatoire dans son bureau de la rue Saint-Maur. Il est entre les mains delà justice et il faut qu'il se défende.
— Arrêté! Roger? Mon Dieu, mon Dieu!...
Elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient rouges, mais secs. Elle avait épuisé, depuis deux jours, toutes les émotions les plus intenses, et elle s'attendait si bien à ce dénouement funeste qu'elle y était en quelque sorte préparée, et que cette nouvelle ne lui enlevait rien de son sang-froid.
Le commissaire comprit cet état singulier de son esprit.
Il hocha la tête, et avec une certaine douceur qu'il n'avait pas montrée jusque-là :
— Vous devez beaucoup souffrir, dit-il, et je me fais presque un scrupule d'insister encore... Je vous plains sincèrement.
Elle releva le front avec un air de bravade.
— Et vous avez tort de me plaindre, monsieur. Et vous avez tort de croire que je souffre. Pourquoi souffrirai-je? je suis attristée pas l'erreur que vous avez commise en faisant arrêter mon mari, mais je suis tranquille sur son sort, et il n'aura pas de peine à se disculper.
— C'est votre conviction, tant mieux. Je dirai même que c'est presque votre devoir de parler ainsi.
— Eh bien, monsieur, pourquoi dès lors m'interrogez-vous?
— Vous allez le savoir. Je reprends la suite de la déposition de votre femme de chambre. Vous étiez au balcon, et vous avez été, vous et votre fille, témoins du crime. Et telle a été votre épouvante que vous ne vous êtes pas couchée. Votre lit était défait, mais l'a été par vous le matin.
Victoire raffirme. Reconnaissez-vous, au moins, la vérité de ce détail?
— Cela est faux, comme le reste.
— Vous n'étiez pas seule à ne point dormir... Victoire a affirmé encore que M. Laroque, lui non plus, ne s'est pas couché. Et votre mari n'a pas eu, comme vous, la précaution de chiffonner les draps et de défaire la couverture.
— Mon mari a beaucoup d'affaires. Ses ateliers occupent tout son temps. Il cherche souvent des améliorations, des simplifications pour ses machines. Et les travaux que nécessitent ces inventions l'absorbent parfois au point qu'il passe la nuit devant ses dessins et ses plans, ne se souciant ni de l'heure ni de la fatigue. Cela lui est arrivé maintes fois, monsieur.
— C'est possible, je le reconnais. Mais au moins vous avouerez qu'elle est singulière, cette coïncidence qui fait que, tous les deux, la même nuit, vous ne songiez pas à dormir?
— Je vous répète, monsieur, que moi je me suis couchée. Le commissaire haussa les épaules.
— Tout me prouve, madame, que de votre balcon, malgré vous et sans pouvoir l'empêcher, vous avez assisté au meurtre de Larouette.
— Encore une fois, monsieur, c'est de la folie et je vous le jure...
— Hélas, madame, vous ne répondez que par des dénégations pures et simples aux affirmations si claires de votre femme de chambre.
Au lieu de nier, ainsi que vous le faites — il est si facile de nier! — que n'expliquez-vous, au contraire, les paroles que vous avez laissé échapper, la terreur où vous étiez, les exclamations d'épouvante que vous n'avez pu retenir?
Ne voyez-vous pas que vos dénégations, que votre silence même est plus terrible pour votre mari qu'une accusation motivée?
Tout à l'heure, lorsque je vous disais qu'il était presque de votre devoir de parler ainsi que vous le faites, vous me demandiez avec raison pourquoi dès lors, je vous interrogeais...
Eh bien, voici pourquoi :
Vous avez été témoin d'un crime. Ce crime, j'ai la conviction que c'est votre mari qui l'a commis
Or, ayant vu, vous refusez de parler.
Ne comprenez-vous pas que ce refus d'éclairer la justice trahit clairement le nom de l'assassin?
Quel autre motif vous empêcherait de parler que la crainte de livrer votre mari à la cour d'assises?
'^ôus avez été témoin du crime : Si le coupable n'était pas Roger
Laroque, il y a longtemps que, de vous-même et sans vous faire prier, vous vous seriez mise à ma disposition pour tous les renseignements qu'il m'aurait plu de vous demander. Je m'attendais à votre silence. Et ce silence est la condamnation de votre mari.
Il avait raison. Ce qu'il disait était logique.
Elle se trouvait dans une inextricable situation.
Ou bien elle parlerait, et alors elle accuserait Roger!...
Ou bien elle se tairait, et son silence l'accuserait toujours!...
Pas d'issue... pas de fuite possible!..
Cet homme la tenait, tenait son cœur et la torturait à son aise...
— 11 y a plus, fit M. Lacroix, poursuivant sans pitié ses déductions. Votre mari vous fait horreur, mais vous avez compassion de lui, en souvenir de votre amour, vous avez compassion de lui et vous voulez le sauver, parce qu'il faut, à tout prix, que vous épargniez à votre fille l'ignominie d'un père assassin!... Alors, que faites- vous?... Vous niez l'évidence, en prétendant, devant votre femme de chambre, n'avoir point entendu de détonalion. Et vous essayez même, par un subterfuge dont votre désespoir explique la naïveté, vous essayez, dis-je, de créer un alibi à Roger Laroque.
Henriette répondait, avec la même obstination, avec le même entêtement, voulant nier malgré tout ;
— Le passé de mon mari témoigne de sa probité. Un honnête homme ne devient pas ainsi assassin du Jour au lendemain, sans motifs. Vous pouvez l'accuser, l'arrêter, le traduire en cour d'assises. Personne ne vous croira. Il ne se trouvera personne pour le condamner.
— r Assassin sans motifs, dites-vous? Connaissiez-vous l'état des affaires de votre mari?
— Assurément. Sans être riche, nous sommes dans une aisance qui nous permet de vivre très largement et sans souci de l'avenir.
— Détrompez-vous. Laroque était, il y a deux jours, à la veille de faire faillite. Il est bien invraisemblable que votre mari ne vous ait pas mise dans la confidence de ses embarras financiers.
— Si invraisemblable, monsieur, que je ne puis y ajouter foi. Mon mari avait en moi la plus grande confiance. Il m'aimait... il m'aime... et il ne m'a rien dit !
— Il ne vous a point parlé non plus du remboursement d'une somme très importante qu'il était obligé de faire à bref délai?
— Non.
— Vous voyez donc bien qu'il avait des secrets pour vous. Déjà, sans doute, il préparait son crime et s'entourait de toutes les précautions possibles. S'il vous avait entretenue de ce remboursement qui ne s'élève
pas à moins de cent quarante mille francs, vous comprendriez la gêne de ses affaires — et si je vous disais à qui ces cent quarante mille francs ont été payés, vous hésiteriez peut-être désormais à le défendre...
Elle avait peur de comprendre.
Et pourtant, qu'était-ce qu'une preuve de plus ajoutée à ce qu'elle savait, à ce qu'elle avait vu?
Cet interrogatoire la fatiguait horriblement.
Elle avait tiré son mouchoir et elle s'essuyait fréquemment les mains et le front. Une rougeur violente lui brûlait les pommettes.
Ses lèvres étaient sèches et elle les humectait fréquemment du bout de la langue.
Elle se taisait...
Elle cherchait quelque raison nouvelle, quelque argumentation suprême, en son esprit affolé, mais ne trouvait plus rien.
Vous ne me le demandez pas, fit M. Lacroix impitoyable... je vais quand même vous le dire... Le créancier de votre mari était justement Larouette et c'est le soir même du remboursement de cette créance si fatale à la fortune de votre mari, que Larouette a été assassiné. Ai-je besoin de vous convaincre encore?... Non... Je souffre beaucoup de l'angoisse où je vous vois... Et cependant, je n'en ai pas fini de vous torturer... Je vais être obligé de me rendre chez vous, d'y faire une perquisition minutieuse, enfin, madame, je vais être obligé, en votre présence d'entendre, d'interroger votre fille Suzanne.
Elle eut un geste d'horreur, mais elle ne dit pas un mot.
Elle n'aurait pu. Elle n'avait plus de forces. Elle étouffait.
Elle se renversa dans le fauteuil oii elle était assise et ferma les yeux.
Pauvre femme! murmura M. Lacroix, pris d'une pitié profonde.
Il plaignait en elle l'avenir encore plus peut-être que le présent.
D'ordinaire, Suzanne passait ses journées, par ce gai soleil à courir dans le jardin après les papillons, à cueillir des bouquets pour la salle à manger, arroser les fleurs, les salades et les plates-bandes rouges de fraises, avec le cocher qui s'occupait de jardinage.
On la voyait partout, riant et sautant, la figure animée parla chaleur, les yeux brillants, les cheveux sur le front et son chapeau de paille descendu dans le dos, retenu au cou par un ruban bleu.
48 ROr,ER-LA-HONTE
Elle était la joie de la maison qu'elle emplissait de rires et de chansons. La villa semblait en deuil quand on n'entendait pas, quelque part, la jolie voix cristalline de la petite qui fredonnait :
En passant devant une église
Où les prêtres chantaient,
Et, dans leur joli chant, disaient :
« Alléluia, alléluia. »
Moi, je croyais qu'ils disaient :
« Le diable est là I »
Et moi, je m'enfuyais Tout bête que j'étais...
Et comme, depuis deux joiu's, Suzanne n'était pas venue au jardin, la villa était triste.
Elle avait voulu rester dans la chambre de sa mère, n'essayant même pas de se distraire avec ses jouets, ni d'habiller ses poupées, ni d'étudier sa leçon au piano.
Henriette la faisait lire, écrire, coudre et tapisser, le matin et le soir, — le reste du temps, Suzanne s'amusait, mais, depuis deux jours que sa vie était bouleversée, la pauvre femme ne songeait plus à ces douces et maternelles occupations, — et l'enfant, de son côté, dont tous les nerfs vibraient d'épouvante, eût été incapable de s'appliquer et de travailler.
M. Lacroix avait accompagné Henriette jusqu'à la villa, et il était monté avec elle.
Au salon, où il resta, elle dit d'une voix brève :
— Ainsi, vous voulez parler à Suzanne? Vous voulez l'interroger?
— Il le faut. Je dois arriver à la vérité, dans l'intérêt de la justice...
— Mais savez-vous bien que si mon mari, contre toute vraisemblance, était coupable, ce serait horrible ce que vous allez faire là... obliger une fille, une enfant à accuser son père!...
— Non pas. Souvenez-vous que je recherche la vérité, de quelque côté qu'elle se rencontre. Ma joie serait grande de trouver M. Laroque innocent. Et si j'interroge votre fille, ce n'est pas dans l'espoir, — ce serait affreux comme vous le dites, — qu'elle accusera son père, mais c'est avec le secret désir que sa déposition l'innocentera.
— Suzanne est délicate... nerveuse... fort impressionnable... Sa santé n'est pas et n'a jamais été très robuste... Epargnez-lui une aussi cruelle fatigue...
— Je vous promets d'user de tous les ménagements.
Elle baissa la tête, découragée et lentement se dirigea vers sa chambre...
ROGER-LA-HOiNTE
Cette perquisition ne fut pas inutile. (P. 54. )
Suzanne était là, debout, qui avait tout entendu. Elle tendit les bras à sa mère. Celle-ci la serra contre sa poitrine, dans une étreinte convulsive.
Et, en la couvrant de baisers elle lui redit encore tout bas, à l'oreille : — Souviens-toi!... Souviens-toi!...
Elles rentrèrent toutes deux au salon.
UV. 7. — JULES MARY. — ROOER-IA-HONTE. — ÉD. i. ROUFF ET G>«.
uv. 7
— Va, dit la mère à l'enfant en luimontrant le commissaire, va auprès ide ce monsieur qui veut te parler et réponds bien à ce qu'il te demandera.
Suzanne avança sans timidité et vint se placer entre les genoux de M. Lacroix qui l'entoura de ses bras et lui mit un baiser sur le front.
— Elle ne dira rien. Elle a sa leçon faite... murmura le magistrat. Et, doucement, en la flattant du bout du doigt sur la joue :'
— Te rappelles-tu ce que tu as fait avant-hier soir, ma chère petite ? L'enfant réfléchit un peu ; elle était fort pâle et avait les yeux très
fatigués; mais son attitude ne marquait aucune timidité, aucune irrésolution. Elle répondit d'une voix ferme :
— Mais oui, monsieur, je me rappelle parfaitement.
— Et veux-tu me dire ce que tu as fait?
— J'ai joué au jardin très tard; j'ai arrosé les fleurs; j'ai cueilli des fraises, puis j'ai fait un gros bouquet de roses que j'ai mis sur la table de la salle à manger; j'ai joué avec une grande poupée que mère m'avait donnée le matin parce que c'était l'anniversaire de ma naissance... j'ai eu sept ans avant-hier, monsieur... je l'ai déshabillée, ma poupée, et lui ai refait, avec mère, une belle robe de satin bleu et je lui ai arrangé aussi un chapeau... Voilà, monsieur...
— Mais le soir, mon enfant, tout à fait dans la soirée?
— Je n'ai rien fait. Je suis restée près de mère qui m'a fait répéter mon compliment pour papa.. . mais je ne le lui ai dit que le lendemain parce que... papa est revenu tard... et je me suis couchée dans le lit de mère... avant son retour...
— Tu oublies beaucoup de choses...
— Peut-être bien... quoi donc?
— Tu t'es couchée très tard... beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire...
— C'est vrai... et pourtant je ne m'endormais pas...
— Sais-tu l'heure qu'il était?
— Je ne sais pas, non, monsieur, mère- le dira peut-être...
— Mais avant de te mettre au lit, tu étais au balcon.
— Avec maman, oui, monsieur.
— Et du balcon, qu'est-ce que tu as vu dans la rue?
— Rien.
— Tu n'as pas vu un homme, celui-là même que ta attendais, ton père? Tu ne l'as pas vu entrer dans la maison du voisin?...
La voix de Suzanne se lit un peu plus tremblante.
— Non, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire!... Souviens-toi bien, mon enfant, tu as même appelé ton père, en des mains, parce que tu étais heureuse de le revoir... Et tu sais
bien que tu as dit aussi « Tiens, père qui va chez le voisin!... » Et un instant après, tu as entendu un coup de feu : Pan ! qui a dû te faire beaucoup de peur? Voyons raconte-moi la vérité, mon enfant...
— Mais, monsieur, je ne me souviens pas d'avoir dit tout cela.
— C'est un mensonge... et ce n'est pas beau de mentir... On a dû te dire cela souvent... Quand tu étais plus petite et que tu mentais... on a dû te punir... te mettre en pénitence... Et si je disais à ta m'^^.re de te punir... de t'enfermer toute seule dans une chambre noire?...
— Mère ne me punit jamais que lorsque je l'ai mérité, monsieur.
Et la courageuse enfant regardait sa mère avec une tendresse infinie.
M. Lacroix se leva et fit quelques pas dans le salon, assurant du bout du doigt, coup sur coup, à deux ou trois reprises, ses lunettes sur son nez.
Assurément, il était ému par cet interrogatoire étrange — dramatique — le seul peut-être de ce genre qu'il ferait dans sa carrière de magistrat.
Et s'il entrait un peu de désappointement dans cette émotion, il y avait surtout de l'admiration pour cette enfant frêle et délicate, à l'énergie de laquelle il se heurtait, sans pouvoir la briser.
Quelle femme elle serait plus tard, cette fillette... vraiment forte... et quelle mère, vraiment digne du nom de mère!
Henriette s'était assise auprès de la fenêtre. Lacroix lui tournait le dos, et, comme il avait pris Suzanne sur ses genoux, l'enfant, tout en répondant à ses questions, pouvait voir sa mère.
Celle-ci dévorait sa fille de son regard anxieux.
Elle sentait bien qu'elle vivait toute sa vie, en ces quelques secondes.. , La vie s'use vite à de pareils drames...
Elle écoutait parler Suzanne... ne respirant pas... et contraignant les convulsions de son cœur de ses deux mains crispées.
Et le soleil ruisselait dans le salon, en une longue bande de lumière qui passait à travers les lames des persiennes où se jouaient des myriades d'atomes invisibles de l'air...
Et les oiseaux pépiaient et se bataillaient dan s les feuilles des marronniers du jardin de Larouette.
— Madame, dit tout à coup Lacroix, je vous serais obligé de me laisser un moment seul avec votre fille...
— Quoi, monsieur, vous voulez?...
— Oui, madame... De votre chambre, dont la porte est ouverte, vous pourrez, du reste, entendre ce que je lui dirai.
Elle se dressa, chancelante. En passant près de sa fille, elle se pencha et lui mit un baiser dans les cheveux.
Elle lui dit encore son éternel mot, son éternelle prière :
— Souviens-toi !
Puis marchant en se tenant debout par je ne sais quelle force instinctive — car elle ne sentait plus ses jambes — elle traversa le salon sans plus se retourner et rentra dans sa chambre.
Lacroix restait seul avec Suzanne.
Il vint se rasseoir où il était tout à l'heure et l'attira de nouveau sur ses genoux; mais l'enfant résista et se tint debout près de lui.
L'expression de son regard avait changé.
Il y avait maintenant de la crainte.
Sa mère partie, elle avait peur.
Et ses grands yeux effarés ne quittaient pas la porte de la chambre derrière laquelle elle venait de voir disparaître Henriette...
— En t'obstinant à ne rien dire, mon enfant, reprit M. Lacroix, tu peux faire beaucoup de mal à ton père... Pourquoi ne me dis-tu pas la vérité?. . . Tu vois cependant que je la connais ?. . . Victoire m'a tout raconté. . . Elle t'a vue au balcon, elle t'a entendue appeler ton père... et t'étonner, tout haut, de le voir pénétrer chez le voisin... Ce que Victoire m'a dit, pourquoi ne me le répètes-tu pas? Qui t'en empêche? Qui crains-tu?...
— J'ignore ce que vous voulez de moi et pourquoi vous m'adressez toutes ces questions... Je ne puis vous dire ce que je ne sais pas... Faites venir mère et dites à mère de m'interroger...
— Il ne faut pas croire, mon enfant, que je te veuille causer du chagrin, je suis ton ami. Écoute-moi bien et laisse-moi expliquera ta jeune intelligence ce que je veux et pourquoi je te parle ainsi...
Il essaya encore de la mettre sur ses genoux, mais elle se raidit.
— Il y avait un homme, âgé et sans défense, car il n'était pas robuste, qui demeurait là, dans cette maison qui fait face à la vôtre. On l'a tué, ce pauvre homme. Et tout le monde me dit que tu as vu celui qui l'a tué. Or, c'est un très grand crime, vois-tu, cela... et qui mérite une punition... Si l'on avait tué ta mère, ne voudrais-tu pas qu'on punît celui qui l'a tuée?
Suzanne se retenait pour ne pas pleurer.
Le commissaire de police s'en aperçut.
Il sentait fondre, pour ainsi dire, sous sa main, cette énergie dont Suzanne, jusqu'à ce moment, avait fait preuve.
Elle fit un brusque mouvement pour se dégager, s'éloigner de cet homme, courir à sa mère.
Il ne voulut pas lui laisser le temps de se remettre...
— Tu le connais donc, que tu ne veux rien dire? Car autrement.
tu parlerais. Et si tu le connais, si tu te tais, c'est qu'il est de tes amis. Alors, qui cela peut-il-être ?
Elle avait les yeux gonflés de larmes.
Elle ne pleurait pas encore, mais les sanglots lui montaient à la gorge, et comme ses sanglots Tétouffaient, son visage, tout à l'heure si blanc, se colorait de plaques roses, par places, et ses yeux s'enflammaient.
— Ainsi, je me trompe? Il n'est pas de tes amis?... Alors, si tu ne le connais pas... si c'est un homme qiietu n'as jamais vu... Pourquoi gardestu le silence?... Il faut me le dire, mon enfant... Du moment que tu ne l'aimes pas, celui qui a tué ce vieux Larouette, du moment qu'il n'est pas de tes amis, pourquoi te retiens-tu de parler?
— Oh! monsieur! monsieur! fit l'enfant.
Et elle ne put dire que cela.
Ses larmes coulaient.
Elle éclatait en sanglots.
Son corps frêle était tordu par des spasmes nerveux... M. Lacroix hésita s'il continuerait.
Il se trouvait cruel.
Mais son désir de connaître la vérité était si grand qu'il fit un dernier effort et renouvela ses instances.
— Est-ce ta mère qui t'a ordonné le silence? Oui, n'est-ce pas? Ta mère a eu tort, mais si cela est vrai, je ne demande plus rien, car je comprends que tu ne veuilles pas désobéir à ta mère. Réponds seulement à ceci et je te tiens quitte de tout : « Est-il vrai que ta mère t'ai fait promettre de ne rien dire ? »
Ses sanglots seuls, et ses torrents de larmes, répondaient.
— Ecoute, chère petite, je serai franc avec toi. Je ne veux pas de mal à ton père, n'est-ce pas?... Dis-moi que tu l'aimes...
Mais elle était incapable de parler.
— Tu l'aimes, j'ensuis sûr. Eh bien, il y a de vilaines gens qui prétendent que c'est lui qui a pénétré, dans la nuit d' avant-hier, chez votre voisin Larouette pour le tuer et lui prendre son argent. Si cela élait prouvé, tu ne reverrais plus ton père... Mais si cela est faux, ton père te sera rendu bientôt et tu pourras toujours l'embrasser, le caresser, grimper sur ses genoux, lui tirer la barbe, et chercher dans ses poches les jouets qu'il te rapporte de Paris... Tu m'écoutes?...
— Oui... oui, monsieur! dit-elle entre ses sanglots.
— Il dépend de toi que ton père revienne tout de suite... Tu as vu l'homme qui a tué Larouette... Si c'est ton père... ne me le dis pas, mon enfant... si ce n'est pas lui, ne crains pas de parler!...
— Je ne sais rien, monsieur... je n'ai rien vu... pourquoi me faitesvous tant de chagrin?
Le commissaire de police la regarda longtemps en silence.
11 lui tenait les deux mains et l'avait éloignée un peu de lui pour la mieux voir...
Les larmes descendaient en ruisseaux intarissables le long du visage de la fillette, s'arrêtaient au coin des lèvres, puis tombaient.
Elle pleurait debout, la tête droite, sans songer à se cacher...
M. Lacroix était très troublé.
Tout à coup avec une sorte de geste de colère, il attira l'enfant, lui prit le front dans ses deux mains et l'embrassa sur les yeux, comme pour y refouler les larmes qu'il avait fait verser.
— Je t'ai causé du chagrin et je l'en demande pardon, chère enfant! dit- il à mi-voix... va retrouver ta mère :
Et Suzanne, pleurant toujours — mais sortant victorieuse de cette lutte poignante — alla rejoindre Henriette dans sa chambre.
— Sa leçon était faite, je l'avais deviné, se dit Lacroix.
A ce moment, on frappa au salon. Deux hommes entrèrent.
C'étaient les agents dont nous avons parlé, Tristot et Pivolot.
Ils venaient apprendre à Lacroix qui leur avait donné rendez-vous à Ville-d'Avray que, le matin même, Roger Laroqne avait été arrêté dans son bureau de la rue Saint-Maur et interrogé séance tenante par un commissaire aux délégations judiciaires.
Nous raconterons tout à l'heure cette arrestation.
Profitant de la présence des deux agents à la villa Moutalais, le commissaire de police procéda à une perquisition dans le cabinet de Laroque et dans sa chambre à coucher.
Cette perquisition ne fut pas inutile, car elle amena la découverte dans un placard d'une petite pièce servant de cabinet de toilette, des vêtements dont Laroque était couvert la nuit du crime : le pardessus de couleur gris pâle, avec la pèlerine ; un pantalon brun au bas duquel on constata une déchirure ; le chapeau gris, haut de forme, à large bande noire, bossue et gâté.
Trislot et Pivolot, mis en campagne depuis la veille, savaient comment Roger Laroque était vêtu le jour où fut assassiné Larouette et reconnurent les vêtements sans hésiter.
Du reste, Lacroix interrogea aussitôt M"* Laroque.
— Ce pardessus, ce pantalon, cette redingote et ce chapeau sont bien ceux que votre mari portait avant-hier ?
— Oui, monsieur, je les reconnais.
— Votre mari vous a-t-il expliqué pourquoi son pardessus était ainsi fripé... son pantalon déchiré... son chapeau bossue?
Elle fit un signe négatif.
— Avez-vous, demanda M. Lacroix, les clefs du secrétaire et des tiroirs du bureau.
— Je les ai, oui, monsieur.
— Voulez- vous me les prêter?... Cela m'évitera la peine demander un serrurier et de faire forcer les serrures...
— Les voici, monsieur.
Et la jeune femme tendit un trousseau de clefs. Les trois hommes fouillèrent les tiroirs. Ils s'emparèrent de quelques valeurs, actions ou obligations, titres de rentes et billets de banque... Dans un des tiroirs du bureau, M. Lacroix trouva un revolver.
— Oh! oh! murmura-t-il... voici quelque chose d'intéressant. C'était une arme de petit calibre, — un revolver de poche, à poignée
d'ivoire et assez richement damasquiné.
Cette arme, Henriette l'avait vue, quelques minutes après l'assassinat de Larouette, entre les mains de son mari...
Elle avait vu son mari l'armer, la considérer avec une sorte d'efîroi, — ainsi que doivent faire les désespérés de la vie, quand ils veulent en finir, — elle l'avait vu, déboutonnant sa redingote, appuyer le revolver sur son cœur...
Puis, il avait été lâche devant le suicide...
M. Lacroix avait fait jouer la batterie et il remarqua qu'un coup avait été tiré ; une cartouche manquait; il n'en restait que cinq sur six.
En môme temps, le canon, encrassé, prouvait que l'on avait tiré tout récemment.
M. Lacroix retira une des cartouches et, avec son canif, en fit sauter la balle; celle-ci était de Ja même grosseur que la balle extraite par le mùdecin, de la poitrine de Larouette.
— S'il m'était resté un doute, voilà qui me convaincrait, se dit-ih Et il glissa le revolver dans sa poche.
La suite de la perquisition ne fit rien découvrir d'intéressant.
Les trois hommes sortirent, emportant vêtements, revolver et valeurs.
Sur le point de partir, M. Lacroix dit à M""" Laroque :
— Nous serons obligés de revenir ce soir, vers dix ou onze heures, pour une expérience que je veux faire, ayez l'obligeance de nous attendre.
Henriette inclina le front sans répondre.
Elle se laissait aller, à présent, sans force et sans résistance, au torrent qui l'emportait.
Vers onze heures du soir, en elTet, Lacroix revint.
Il était accompag'né par Tristot et Pivolot.
11 sonna à la villa. Comme les domestiques étaient couchés, ce fu* M"* Laroque elle-même ■ — elle attendait — qui vint ouvrir.
Que voulaient ces hommes et quel était leur but?
Elle se Tétait bien demandé, mais sans deviner.
Et puis, que lui importait?
C'était une torture de plus, sans doute !...
Mais on ne la ferait jamais plus souffrir qu'elle n'avait souffert depuis deux jours...
Depuis le matin, même, depuis son interrogatoire dans le bureau de M. Lacroix, — et surtout depuis l'interrogatoire de sa fille, — ses nerfs, en révolte jusque-là, s'étaient pour ainsi dire assoupis, et, pareille à ces névrosées qui ne trouvent un peu de calme que dans la morphine, elle était tombée dans une sorte d'hébétude physique et morale qui engourdissait sa douleur.
Ni l'un ni l'autre des agents n'était entré dans la villa avec le commissaire de police.
Ils étaient restés en bas tous les deux.
M. Lacroix monta. Au salon, il dit :
— Je vous demanderai la permission, madame, de pénétrer dans votre chambre... Oh! pour quelques minutes seulement...
— Que voulez-vous donc faire ?
— Vous allez le voir. Excusez-moi de mon importunité et de mon indiscrétion... Il ne s'agit que d'une expérience...
Et il entra dans la chambre.
Suzanne n'était pas encore couchée. Elle n'avait pas voulu, malgré les sollicitations de sa mère, quand elle avait appris que le commissaire de police devait revenir.
— Oh! mère, mère, avait dit la pauvre enfant en entourant la jeune femme de ses bras tremblants, protège-moi contre cet homme !... Défendslui de me parler... Il me fait peur...
Lorsqu'elle vit Lacroix elle recula jusqu'au fond de la chambre.
Le commissaire de police alla ouvrir la fenêtre et passa sur le balcon.
La nuit était splendide.
Le ciel était parsemé d'innombrables étoiles qui semblaient comme autant d'yeux fixés sur ce coin de terre inconnu oh, depuis deux jours, habitaient la tristesse et le désespoir.
Le calme était si grand qu'il n'y avait même pas un souffle dans les arbres.
ROGER-LA-HOlNTE
La-bas, dans la guiD^uette, le pisloa et violon jouaient toujours OroMe aux enfers. [P. 60.)
Pas une feuille ne bruissait dans la forêt.
On entendait seulement, mais très loin, à l'autre bout de l'étang, un violon et un piston qui faisaient danser une noce d'ouvriers dans une guinguette du bord de l'eau.
Selon, sans doute, que les portes et les fenêtres de la guinguette s'ouvraient ou se fermaient, la musique arrivait plus bruyante ou plus sourde, jouant le quadrille d'Orphée aux Enfers...