LXXXVIII
Le père Cuvellier, cet ancien brigadier de police dont nos lecteurs ont pu apprécier l'étonnante mémoire et la clairvoyance, était occupé à faire réciter ses leçons à son petit-fils quand James lui apporta la lettre de Roger Laroque.
La lecture des premières lignes firent sur lui une impression défavorable. Il faillit ne pas aller jusqu'au bout.
— Non! marmottait-il entre ses dents, mille fois non! J'ai assez payé de ma personne, j'ai bien mérité de me reposer.
Il retira ses lunettes dorées, en essuyales verres, et par pure politesse, acheva de prendre connaissance de la supplique.
Le mot de la fin amena un sourire sur ses lèvres : Roger promettait un billet de mille francs, non pas à lui. l'ex-fonctionnaire jaloux d'une tranquillité durement achetée pendant quarante ans de loyaux services, mais au bambin qui faisait toute sa joie, toute la consolation de sa vieillesse.
La délicatesse du procédé le touchait profondément.
Il embrassa son petit-ftls et dit à James :
— M. Laroque peut compter sur moi.
Le domestique parti, Cuvellier rassembla ses souvenirs. Il lui importait avant tout de se rappeler si d'Andrimaud l'avait vu assez souvent autrefois pour le reconnaître. Bientôt il se rassura : l'escroc ne s'était
jamais trouvé là quand la police avait fait une descente dans les tripots qu'il fréquentait. Tons les détails restés dans la mémoire de l'ancien brigadier sur cet individu provenaient de rapports fournis par des indicateurs sur les joueurs les plus en vue.
A force de se creuser la cervelle, il retrouva la note caractéristique de ce tripotier par excellence : d'Andrimaud était une sorte d'entraîneur, de courtier de maison de jeux; il avait la spécialité d'attirer autour des tapis verts de nouveaux clients pour remplacer les malheureux décavés dont les grecs et la cagnotte avaient épuisé toutes les ressources.
Malgré ses soixante-cinq ans, le père Cuvellier jouissait encore d'une excellente santé. N'était sa vue qui baissait, il se félicitait chaque jour de grignotter au budget de la caisse des retraites.
Il envoya son petit-fils passer la journée et au besoin la nuit chez un voisin ; puis il procéda avec un soin minutieux à sa toilette.
D'une longue boîte qu'il n'ouvrait que les jours de grande fête, il tira une superbe redingote saupoudrée de poivre destiné à chasser les mites et la revêtit soigneusement. D'un carton à chapeau, il enleva un gibus étonnant de conservation et se l'entra sur la tête jusqu'aux sourcils.
Paletot sous le bras, parapluie à la main, Cuvellier, se rendant à la gare de Saint-Rémi avait toutes les apparences d'un brave petit rentier de province qui prend le temps comme il vient et a renoncé à se faire de la bile.
Il s'installa dans une salle d'attente. Par la fenêtre donnant sur la route, il guettait l'arrivée du coupé de Roger Laroque.
Bientôt les grands favoris rouges de James lui apparurent dans le lointain. D'Andrimaud s'était mis en retard à Maison-Blanche. Le domestique, qui avait reçu l'ordre d'arriver quand même, fouettait vigoureusement son cheval.
L'escroc descendit juste à temps pour prendre le train.
Fidèle à ses principes sur le luxe, il ne voyageait qu'en première classe. Comme il venait de s'installer dans un compartiment oîi il n'y avait personne, un vieillard sauta sur le marche-pied, et s'assit en face de lui.
— Pardon, monsieur, fit Cuvellier.
Gela fut dit si bonassement que d'Andrimaud n'aurait jamais pu soupçonner l'ancien limier de police dans la personne du petit vieux qui prêtait à rire par ses yeux clignotants sous ses lunettes dorées et son menton de galoche toujours en mouvement.
Le train se mit en marche.
Peu d'instant après, Cuvellier tira d'un étui une pipe en écume d«
mer, qu'il bourra à même la blague, et se penchant vers son compagnon :
— La fumée de tabac vous incommode-t-elle, monsieur? lui demanda-t-il.
— Pas du tout.
D'Andrimaud s'accouda à la portière. Sa physionomie exprimait une grave préoccupation.
Cuvellier alluma sa pipe.
— Vous allez me trouver peut-être importun, dit-il à l'escroc. J'ai un petit renseignement à vous demander, si toutefois vous connaissez ce pays.
D'Andrimaud étonné, légèrement inquiet, sortit de sa rêverie.
— Vous dites^ monsieur?
— Connaissez-vous Chevreuse et ses environs?
— Pourquoi?
— Je viens de passer la matinée à la recherche d'une petite maison de campagne pour m'y installer. Tout est loué. Est-ce donc impossible de trouver une bicoque vacante?
Le principe du chevalier d'industrie est de s'accrocher au nouveau venu qui a le malheur d'entrer en conversation avec lui. Son premier soin est de s'assurer par d'habiles questions détournées si le causeur a l'étoffe d'un gogo, si par la suite, il ne sera point possible de voir la couleur de son argent.
D'Andrimaud répondit au petit vieux :
— Je ne pourrais vous indiquer aucune maison à louer pour l'instant dans la vallée de l'Yvette, mais j'ai des amis auprès desquels il me serait facile de me renseigner. Quand reviendrez-vous par ici?
— Je n'en sais trop rien. Je suis arrivé hier du Poitou où j'ai fait un petit héritage. Oh! pas grand'chose : une soixantaine de mille francs qui, joints âmes petites rentes personnelles, me permettront de vivre sur un assez bon pied, d'autant plus que je suis veuf et sans enfants. Je vais commencer par visiter ce graud Paris que j'ai vu hier pour la première fois.
— Vraiment ! pour la première fois?
— Mes atlaires me retenaient en province. Et puis, je suis casanier de ma nature. Si mon frère qui, lui, n'a jamais quitté Paris, ne m'avait supplié d'y venir, je serais mort sans avoir vu la capitale. Mon frère habite boulevard d'Enfer. Je lui ai écrit que je consentais à m'installer auprès de lui, et voici pourquoi j'ai choisi de préférence la ligne de Sceaux.
— Que ne cherchez-vous un logement à Bourg-la-Reine? Vous n'auriez que trois stations à franchir.
— Parce que je veux me mettre à l'abri des odeurs de Paris.
— C'est vrai : j'oubliais qu'en province on a le préjugé des odeurs de Paris. Ah ! monsieur, quelle erreur! Moi qui vous parle, je ne respire librement qu'à Paris, la seule ville qui soit balayée et nettoyée de fond en comble chaque malin avant que les habitants sortent du lit.
Cuvellier se moucha bruyamment avec un énorme foulard de couleur.
— Je vois, dit-il, que vous êtes un vrai Parisien ?
— Oui, monsieur, un Parisien de Paris. Je m'en flatte.
Le petit vieux se pencha vers son compag^non et lui tapant familiërement l'épaule :
— Vous devez connaître les endroits où l'on s'amuse?... Attaqué de front, d'Andrimaud fil un mouvement de recul. Il examina
avec attention ce singulier questionneur, et ne doutant plus qu'il avait affaire à un novice en cheveux blancs :
— Oui, répondit-il, je connais les endroits oi!i l'on s'amuse. . quand on a de l'argent.
— J'en ai.
Cette réponse parut faire un sensible plaisir à l'escroc.
— Il y a plaisir et plaisir, observa-t-il. A votre âge, les femmes, c'est du fruit défendu, même avec de l'argent,
— Rayons les femmes. Toutefois la vue n'en coûte rien, et je me suis laissé dire qu'il existait à Paris de nombreuses brasseries où les ouvrières de ralimenlalion ne sont pas désagréables à regarder.
— Tiens ! Tiens !,..
— J'aimerais aussi lâter de la cuisine de vos restaurants à la mode. Où me conseillez-vous de dîner, ce soir?
— Cela dépend du quartier.
— Le quartier m'importe peu. J'ai tout mon temps. A propos, quelle est la pièce en vogue ? Jaime assez la musique, mais je préfère le rire.
— On a repris la cagnotte au Palais-Royal, C'est à mourir de rire.
— Et où soupe-t-on en sortant du théâtre?
— Ah! vous voulez souper!... Et après?
— Après.,, je n'ose vous le dire.., A mon âge...
— Je croyais avoir rayé les femmes de votre programme.
— Les femmes? Pas toutes! Il y en a une, une seule, qu'on peut fréquenter à mon âge sans compromettre sa colonne vertébrale,
— LaqueUe?
— Ehl Pallas! La dame de pique.
— Pas possible ! Vous êtes joueur?
— Gomme le roi de Irèfle ! Dans mon pays, nous faisions tous lei soirs, au cercle, un domino acharné.
— A combien?
— A cinq sous la partie.
— Oh! oh! Connaissez-vous la roulette?
— La roulelte de Monaco?
— Seriez-vous allé à Monte-Carlo?
— Deux fois, pas davantage.
— Et vous avez gagné?
— Oui, monsieur, j'ai gagné.
— Veinard ! Combien?
— J'ai risqué cent francs et j'ai fait trente-cinq francs de bénéfice.
— Bravo!
On reconnaîtra que le père Cuvellier jouait admirablement la simplicité C'est un piège auquel les d'Andrimaud se laisseront toujours prendre.
Il suffisait d'ailleurs de parler de la dame de pique à l'ex-direcleur du Sauveteur des capitalistes pour lui faire oublier toutes ses préoccupations.
Il brûlait déjà du désir de risquer sur un tapis vert les deux mille francs que Roger Laroqiie lui avait si généreusement avancés.
— Donc, cher monsieur, dit-il au petit vieux tout frétillant, vous désirez faire ce soir un bon dîner, voir de jolies femmes, assister à un curieux spectacle, souper et enfin -jouir des faveurs de Pallas. Je puis vous procurer tout cela dans un seul et même local.
— Je suis votre homme.
— Très bien ! En ce cas, laissez-moi vous guider et vous ne regretterez pas voire temps.
Arrivés à Paris, d'Andrimaud fit monter son élève en fiacre et prit place à côté de lui.
Il le conduisit au quartier latin dans une de ces brasseries des environs de laSorbonne où les nombreux étudiants qui ont du temps à perdre viennent jeter leur gourme, afin de se préparer, par la mort de toute illusion, à la dignité de père de famille.
Le père Cuvellier y fut immédiatement l'objet de toutes les sympathies de ces dames que l'ancien brigadier de police appelaitdes « ouvrières de l'alimenlalion. »
Dans cet établissement, qui comprend un long rez-de-chaussée dont les fenêtres donnent sur une rue étroite et sombre, le gaz brûle depuis onze heures du matin jusqu'à deux heures de la nuit. Des fresques sorties de la palette d'un jeune rapin que les lauriers de Willette empêchaient de dormir y alternent avec des glaces entourées de feuillages artificiels. Les
ROGER-LA-HONTF. ngs
plafonds surmontés de sept étages habités par de modestes travailleurs sont supportés par des colonnes de fer poli comme un miroir. Le plancher est fait d'une mosaïque étincelante.
Cela s'appelle : la Brasserie des Tropiques. Le fait est qu'il y rè<^ne en toute saison une chaleur tropicale.
Deux négresses assez bien prises de forme font le service avec des créoles nonchalantes et lascives.
L'une de ces Vénus au chocolat attira les deux nouveaux venus à une table abritée des reflets de la lumière. Elle poussa la conscience de son devoir professionnel jusqu'à s'asseoir sur les genoux du père Ciivellier à qui elle glissa cette motion dans le tuyau de l'oreille :
— Tu payes une chartreuse ?
L'ancien brigadier de police avait bonne envie de se défaire de cette chenille qui s'était emparée de ses lunettes dorées et prétendait qu'il ressemblait à son oncle, ancien greffier de justice de paix. Mais il tenait trop à rester dans son rôle de policier en goguette pour montrer ses dents aiguës d'ancien limier.
Il prenait, vis-à-vis de l'impudente, des petits airs coqums qui faisaient rire aux larmes l'ex-directeur du Sauveteur des capitalistes.
Bref, il paya toutes les chartreuses qu'on voulut.
Vers six heures du soir, d'Andrimaud, cicérone accompli des plaisirs parisiens, avertit le néophyte qu'il était temps de partir.
— Ne nous attardons pas aux délices de Capoue, dit-il, avant d"avoir remporté notre bataille de Cannes. Pallas nous attend chez Lucullus.
Enchanté au fond de lâcher la créole pour laquelle il se sentait venir petit à petit un faible dont il rougissait, le père Cuvellier lui reprit ses lunettes dorées qu'elle voulait garder comme souvenir et leva la séance.
Dehors, ils retrouvèrent leur cocher à qui d'Andrimaud avait envoyé six bocks au compte de son compagnon.
Le petit vieux s'installa sur la banquette du fond. L'escroc s'assit auprès de lui.
— Rue Caumartin, dit-il au cocher.
Le cheval fila bon train.
Cuvellier se laissait faire. Il ne demandait même pas où on le conduisait.
Très énervé par la séance de la brasserie des Tropiques, il ferma les yeux et fit semblant de sommeiller.
En lui-même il se disait :
— Le coquin finira bien par rentrer quelque part pour passer la nuit.
lior, ROGEft-LA-HONTE
Le jeu le tient sous ses griffes ; il ne se couchera pas avant d'avoir perdu son dernier écu. Où me aiène-t-il? Rue Caumartin? Il y a toujours eu des tripots par là. Pourvu qu'il ne m'amène pas chez la vieille Sapho. C'est qu'elle me connaît, la g-aillarde I Bah ! 11 y aura peut-être moyeu de s'entendre avec elle.
Le fiacre s'arrêta rue Caumartin devant un immeuble d'apparence respectable.
— Sapristi! lit en lui-même l'ancien brigadier, nous . allons étiez Sapho ! Comment faire ?
Il paya le cocher, oublia à dessein son parapluie dans la voiture et rejoignit aussitôt l'escroc qui déjà gravissait les premières marches de l'escalier.
— Deux étages à monter, fit d'Andrimaud. Deux petits étages. Arrivé sur le palier du premier, Cuvellier s'écria :
— Diable ! J'ai oublié mon parapluie dans le fiacre. Excusez-moi, je remonte à l'instant.
L'autre partit d'un éclat de rire.
— Ces provinciaux, pensait-il, ça n'hésite pas à gaspiller un louis dans une brasserie de femmes et ça court comme un lièvre pour rattraper un vieux riflard oublié dans un sapin.
Il attendit trois minutes en maugréant et ne voyant pas revenir le petit vieux, redescendit dans la rue.
Plus de fiacre ! Plus de provincial.
— Ah çà! s'écria-t-il, m'aurait-il joué le tour?
Il inspecta les rues adjacentes sans découvrir son homme. A bout de patience, il courut tout droit chez Sapho.
Le père Cuvellier venait d'exéculer une habile manœuvre. Léger comme au bou temps de sa jeunesse, quand il voltigeait en Algérie au troisième chasseurs d'Afrique, il avait fait du chemin en cinq minutes.
Il connaissait rue de Provence un petit café où les clients, servis par de simples ouvriers do l'alimentation, peuvent expédier leur courrier en toute tranquillité. C'est là qu'il écrivit la lettre suivante :
'< Ma chère Sapho,
<i Vous n'avez pas oublié votre bon ami, le papa Cuvellier, \ qui vous fournissiez régulièrement chaque jour, rue de Jérusalem, un petit rapport sur les événements de la nuit,
« La ponctualité, la discrétion, le tact, dont vous faisiez preuve, vous ont valu toutes les bienveillances de la police et je vois ^vec pkisir que votre industrie continue comme par le passé.
ROGER-LA-HONTB
Deux ou trois vieilles gardes... (P. 1201.)
M Je viens vous demander un grand service. Tout à l'heure, un sieur d'Andrimaud, que j'ai mission de surveiller, me présentera à vous. Il me prend pour un provincial désireux d'expérimenter par lui-même les voluptés de la capitale.
« Ayez soin de ne pas me reconnaître, et si par hasard il se trouve parmi vos clientes, deux ou trois viedles gardes qui ont eu l'occasion de
UV. 1C3. — JULES MARY. — ftOUER-LA^aONTS. — KO. J. ROUrr BT C>*. UY. i6i
voir ma figure dans une descente de police, licenciez-les immédiatement, « Je compte sur vous et saurai vous recommander en haut lieu quand il en sera besoin.
« Votre tout dévoué,
« Cuvellier, qui attend la réponse au café. »
Le signataire mit le pli sous enveloppe à cette adresse : « M"" la vicomtesse de Langerville, rue Gaumartin, n* 10. »
Un commissionnaire requis de suite st. chargea de porter ce billet. Au bout de cinq minutes, il rapportait une enveloppe sentant le musc à plein nez et contenant la carte de la vicomtesse avec ces trois lignes écrites au crayon : « Mais comment donc, mon cher Cuvellier ! Entièrement à vos ordres ! »
Lancée jadis par un vicomte de Langerville, mort sans postérité, Sapho, de son vrai nom Victoire Landinet, fille d'une concierge du quartier Bréda, avait gaspillé le patrimoine de ce gentilhomme, mais conservé précieusement son titre. Un sculpteur dont le vicomte fut le Mécène, baptisa Victoire du glorieux nom de Sapho. Après avoir eu chevaux, voitures, hôtel à la ville et à la campagne, elle s'était réveillée un vilain matin complètement ruinée par son cinquantième amant de cœur. Du camp des dupes, elle passa dans celui des dupeurs. Depuis de longues années déjà, Sapho donnait à jouer dans son appartement de la rue Caumarlin, au second étage, et tenait à l'étage au-dessus quatre chambres meublées à l'usage des clients et clientes qui, attardés devant le tapis vert de sa roulette, ne se sentaient plus la force de rentrer à domicile.
De fait, son salon constituait une souricière pour la police qui y tolérait des séances intermittentes de roulette, sous la réserve que la vicomtesse lui fournirait des renseignements sur le ramassis d'escrocs, de filous et de rastaquouères dont elle exploitait les vices.
Si d'Andrimaud, recherché par le parquet de la Seine, n'avait pas encore été dénoncé par elle, c'est qu'elle le ménageait comme étant sou plus fin racoleur. Quand le financier était à la côte, il ne se passait pas de semaine qu'il n'amenât chez Sapho un nouveau ponte à la bourse bien garnie.
Néanmoins la vicomtesse était trop fine mouche pour ne point lâcher son courtier au premier appel de l'autorité. En recevant la lettre du père Cuvellier, qu'elle croyait mort et enterré depuis dix ans, elle s'était dit que l'affaire devait être grave pour que le retraité rentrât dans la lice où il avait accompli jadis de si brillants exploits.
Elle surveillait en personne à la cuisine les apprêts de l'excellent
dîner à cinq francs par tête qui précédait quotidiennement la partie de roulette quand le commissionnaire lui apporta le mystérieux pli.
En femme expérimentée, elle prit sa décision sur-le-champ, écrivit son adhésion au coin de sa carte de visite, et l'affaire bâclée, inspecta le salon oii les premiers arrivés des deux sexes se prélassaient dans des fauteuils de formes élégantes et commodes.
D'Andrimaud envoyait au plafond la fumée d'un londrès, et semblait perdu dans ses méditations.
Non loin de lui, une vieille garde fumait la cigarette.
Sapho tapa familièrement rescroc à l'épaule.
— Gomment va, caro mio?
— Bien ! fit-il en sursautant comme s'il sortait d'un rêve.
— Vous dînez avec nous ?
— Oui, cara nostra.
— Et après?
— Après, je lâcherai de faire sauter votre banque.
— Vous en êtes bien capable !...
Ils devisèrent ainsi quelques minutes.
La vieille garde les regardait avec les yeux indifférents d'une vache qui regarde passer un train de chemin de fer.
Sapho ne savait comment faire pour se débarrasser d'elle. Elle se décida enfin à la prendre à part.
— Dites-moi, ma bonne Pulchérie, avez-vous jamais assisté à une descente de police?
— Ne m'en parlez pas, Sapho. Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. Il y avait dans le temps au service des jeux un satané brigadier qui m'en a fait voir de toutes les couleurs. Une nuit, chez la grande Ursule, ce diable d'homme m'a saisi trois cent cinquante francs en pièces de cent sous dans mon cabas. Je venais d'en perdre le double a la roulette, ça m'a fait une belle nuit, comme vous voyez.
— Gomment l'appeliez-vous?
— Attendez, Ca, Cuva... non, Cuvellier. C'est bien ^a., Cuvellier Ah le brigand !
— Eh bien, ma chère Pulchérie, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de rentrer chez vous ce soir.
— Vous n'avez donc plus la permission de faire jouer?
— Non, et j'ai bonne envie de m'abstenir cette nuit. J'ai vu rôder des agents dans la rue.
Pulchérie jeta précipitamment sa cigarette, et sans en demander davantage, fila au vestiaire. Un instant après, elle dégringolait l'escalier
avec le petit panier rempli de pièces de cent sous dont elle se munissait chaque jour pour faire son jeu.
Sapho eut soin de recommander au g-arçon d'antichambre de ne laisser entrer personne sans qu'elle fût prévenue.
On allait se mettre à table quand CuvelJier sunna.
— M. d'Andrimaud? demanda-t-il au garçon. Ce dernier commença par avertir la patronne. Sapho eut le bon esprit de ne pas quitter la table.
— D'Andrimaud, dit-elle au racoleur, ii y a à l'antichambre un petit vieux qui se réclame de vous.
— .îe sais ce que c'est, répondit l'escroc d'un air important. Il alla au-devant de son néophyte.
— Que vous est-il donc arrivé? Votre parapluie aurait-il des bottes de sept lieues,
— Figurez-vous, mon cher ami, dit Guvellier, que j'ai couru après un fiacre, croyant que c'était le nôtre. Pas du touti Je m'étais trompé de véhicule. J'allais revenir sur mes pas, quand une petite femme, gentille comme un amour, m'aborde et me dit : « Vous n'iriez pas si vite si vous couriez à un rendez-vous ». J'ai trouvé le mot spirituel et ça m'a entraîné à [aire un cadeau à l'amour de })etite femme. J'en ai profité pour visiter les magasins du Printemps et me voilà.
— Bravo 1 Entrez, on vous attend. Le diner est servi. Il y a une place libre à côté de la mienne.
— Serai-je auprès d'une jolie femme?
— Oui, scélérat!
Cuvellier fut présenté à Sapho. On eût juré qu'elle le voyait pour la première fois.
Il s'assit entre d'Andrimaud et une sémillante Bretonne, maîtresse du croupier de la roulette.
Durant le repas, il n'eut d'attentions que pour sa voisine, à la grande joie de d'Andrimaud qui pouffait de rire en faisant des signes d'intelligence à Sapho.
« Pallas nous attend chez Lucullus », avait dit l'escroc au petit vieux. La séance commença effectivement par un petit bac de famille, préliminaire de la grande partie. Mais dès que les vrais joueurs, ceux qui n'ont jamais le temps de dîner, eurent fait leur entrée, chacun réclama ia roulette et Pallas fut remisée instantanément.
Le croupier apporta au milieu de la grande table le terrible cylindre avec son disque et sa bille fatale.
Les plus agiles s'assirent autour du tapis vert, sans aucun souci de
galanterie, même à l'égard des jeunes gardes. Les autres se rangèrent tieboul derrière ces ptivilégiés.
Dans sa précipitation à s'emparer d'un siège, d'Andrimaud avait oublié son compagnon qui en profita pour attirer Sapho dans un coin du salon.
— Où niche-t-il, votre paroissien?
— D'Andrimaud ?
— Oui, parbleu! Où couchc-t-il?
Sapho hésita un instant. Elle avait peur de se compromettre. Cuvellier devina son embarras.
— Je parie qu'il a élu domicile dans une de vos chambres meublées.
— Oh! provisoirement.
— Croyez-vous qu'il couchera là-haut ce soir?
— Certainement; il vase faire décaver, et il ira cuver sa déveino entre deux draps. C'est son habitude.
— Parfait. Je sors. S'il demande après moi, vous lui direz que je suis parti furieux de ce qu'il m'a oublié.
— C'est entendu.
— Vous serez discrète?
— Comme une momie. Est ce tout ce que vous avez à me demander'^
— Non.
— Allez-y, mon petit père. C'est égal, faut-il que vous soyez dur à cuire! Vrai, vous avez rajeuni...
— J'habite la campagne, ma chère. Le bon air, la tranquillité, nu peu de jardinage et l'oubli des soucis, voilà le lait des vieillards. Mais revenons au fait; il faudrait me garder ma chambre pour cette nuit h côté de celle de votre paroissien.
— C'est fait :
— Montrez-moi les chambres... Ah! me sera-t-il possible de voir de; ma chambre ce qui se passera chez le voisin?
— Parbleu! Vous n'aurez qu'à décrocher la glace qui est au-dessus de la cheminée. Derrière, vous trouverez un panneau de bois percé de petits trous par lequel vous verrez tout ce que fera d'Andrimaud. Seulement, c'est bien inutile; d'Andrimaud se couchera après souper, vers deux heures du matin et il dormira.
— Tout seul?
— Dame ! Puisqu'il aura tout perdu ?
— En êtes-vous bien sûre?
— La roulette se chargera de lui vider ses poches.
— Ah, Sapho I Et vous n'êtes pas millionnaire?
— Ne m'en parlez pas : je me suis encore fait voler cinquante mille francs le mois dernier par un garçon coiffeur. •
— Toujours la même !
— Bah ! je les rattraperai.
— Les cinquante mille francs, mais le g-arçon coiffeur?
— Il est revenu avant-hier de Monaco où il s'est fait décaver,
— Et vous l'avez repris?
— Non ; il a vieilli de vingt ans.
Elle monta avec lui au Iroisième étage et lui désigna les deux
chambres.
Après quoi il se séparèrent aussi bons amis que par le passé Cuvellier avait eu la précaution de prendre la clef de la chambre
qu'il s'était réservée.
— Enfin ! se dit le retraité en s'installant dans un fiacre à destination de la gare Saint- Lazare, je vais donc pouvoir rentrer chez moi ce soir. M. Laroque m'aurait oflert mille francs à moi, Cuvellier, je n'aurais pas bougé d'une semelle, mais du moment que c'était pour mon petit-fils...
Le fait est qu'il n'avait pas trop mal travaillé, le père Cuvellier. On lui demandait l'adresse d'un récidiviste qui avait tout intérêt à cacher son domicile à cause d'un petit compte à régler avec dame Justice, créancière fort exigeante vis-à-vis de ses débiteurs non apparentés aux gros bonnets du char de l'Etat; il la possédait, cette adresse, et de plus, par une inspiration qu'un policier ordinaire, travaillant à la journée, aurait trouvée exagérée, il s'était assuré pour une nuit, sans bourse délier, la possession de la chambre voisine de celle de d'Andrimaud avec vue sur les faits et gestes de ce gouffre d'argent.
Cuvellier arriva à Maison-Blanche vers^dix heures.
Roger l'attendait.
L'ancien brigadier lui rendit ses comptes et reçut des félicitations qui lui rappelèrent les beaux jours d'autrefois quand, au retour d'une expédition heureuse, son officier de paix lui disait à l'instar du grand Napoléon parlant à ses vieilles barbiches : « Cuvellier, je suis content de vous. >î
Roger empocha fiévreusement la clé qui allait lui ouvrir le tiroir aux secrets de son convive du matin. Déjà, il avait ordonné à James d'atteler pour le conduire au dernier train, lorsque Cuvellier le pria de lui fournir tout ce qu'il fallait pour écrire.
— Il faut prévoir les embargos, dit le petit vieux. Sapho ne vous «onnaît pas ; elle pourrait vous barrer le passage.
Et il écrivit ce petit mot qui serait au besoin un talisman pour son possesseur :
« Ma chère Sapho,
« J'ai remis la clé au porteur de ce billet. Facilitez-lui sa tâche. C'est un personnage plus influent que je ne saurais vous le dire. Si jamais vous aviez besoin d'un appui sérieux, vous le trouveriez en lui. En ce cas, il vous suffirait de m'écrire à mon ermitage. « Conservez précieusement ma carte ci-jointe.
« Votre tout dévoué. « G r ».
— Avec ça, dit le retraité, vous ne risquez pas de revenir bredouille. Seulement, j'ai bien peur, comme me l'a fait observer Sapho, que vous ne perdiez votre nuit à écouter les ronflements d'un décavé en proie aux cauchemars de la déveine.
— Merci quand même! répliqua Roger. Bonsoir, monsieur Cuvellier. N'oubliez pas d'embrasser votre petit-fils pour moi. Puisse le premier lùllet de mille francs que vous lui avez gagné ce soir être l'origine de sa fortune !
Le policier salua, très ému, et rentra dans sa maisonnette. Il n'eut garde d'aller réveiller son « fiston » qui dormait chez le voisin. Il s'endormit ce soir-là du sommeil d'un policier qui a rempli sa tâche ; mais comme les rêves ne se commandent pas, ses esprits excités pai- les bons vins de Sapho reprirent le chemin de la brasserie des Tropiques où la voluptueuse créole de tantôt lui tint compagnie toute la nuit.
En descendant de voiture à la gare de Saint-Rémi, Roger fit cette recommandation au fidèle James :
— Maison-Blanche va rester cette nuit à votre garde. Ayez soin de conserver un fusil chargé près de votre lit. J'ai lu dans les journaux que les dévaliseurs de villas opéraient dans cette région.
James prononça un yes énergique et repartit à la maison au grand trot de son cheval.
A minuit et demi, Roger gravissait rapidement l'escalier de Sapho. Il arriva au troisième étage sans rencontrer personne, et comme il s'était fait préciser les dispositions des chambres meublées, il n'eut pas de peine à trouver la sienne.
Bien vite il s'enferma dans ce local où régnait une odeur de parfums laissée par les jeunes gardes au service des rares heureux de la roulette
Son premier soin fut de décrocher la glace au-dessus de la cheminée
et de s'assurer si, par les trous ménagés dans la boiserie, il pourrait pénétrer du regard chez d'Andrimaud. L'épreuve fut des plus douteuses, vu l'obscurité qui régnait dans les deux pièces.
Roger n'avait plus d'autre parti à prendre que de patienter jusqu'au moment où l'escroc se déciderait à regagner son gîte. Il s'assit dans un fauteuil et médita sur sa difficultueuse entreprise.
Bientôt les rumeurs do la roulette arrivèrent jusqu'à lui. Le jeu devait être terriblement acharné. Parfois, des discussions s'élevaient entre pontes et les voix aiguës des vieilles gardes dominaient le tumulte.
— Silence, messieurs et dames, hurlait le croupier. Faites vos jeux... les jeux sont fails?... Rien ne va plus.
Et pendant que la bille opérait sa rotation, le calme le plus parfait régnait chez Sapho. Mais à peine l'arrêt du sort était-il annoncé par l'organe clair et impitoyable du chef de partie, quecRoger percevait nettement le cliquetis de l'or balayé par les râteaux, et les confuses imprécations des condamnés sans appel.
— Les malheureux! pensait Laroque.
Autrefois, lui aussi, négociant intègre, mais cruellement éprouvé, menacé de la faillite, par suite du remboursement immédiat qu'il avaft dû faire à l'impitoyable Larouette, ne s'était-il pas laissé aller à affronter le péril du jeu? Le sort, qui se plaît d'habitude à frapper rigoureusement les mieux intentionnés, l'avait épargné, favorisé même, Roger s'en était tiré sain et sauf, mais il n'oublierait jamais les terribles émotions de cette nuit fatale, et jusqu'à son dernier jour, il déplorerait cette faiblesse.
Soudain, au milieu d'un nouveau tumulte qui se produit chez Sapho, Roirer reconnaît la voix de d'Andrimaud.
— C'est un vol manifeste ! criait l'escroc. La roulette est maquillée. La bille s'arrête à la volonté du croupier dans la rouge ou dans la noire, suivant que l'une ou l'autre couleur est plus ou moins chargée par les pontes. Il y a un mécanisme secret. Je le connais. C'est le coup de la pointe d'aiguille qui sort imperceptiblement au milieu du trou et chasse la bille prête à s'y arrêter. On a pu faire cela au Mexique, mais à Paris, jamais! J'ai perdu deux mille francs, Sapho va me les rendre, sinon je cours chercher la police.
Roger s'étend sur le parquet pour mieux entendre. Une voix perçante comme un coup de sifllet de locomotive rive le clou de d'Andrimaud.
— Allez donc chercher la police, lui répond la vieille Sapho, allez-v, monsieur l'cx-directeur du Sauveteur des capitalistesX
IJOR
Le domestique finit par se laisser toucher, et lui donna cinq trancs. (P. 1306.]
Et comme l'escroc, terrifié par cette apostrophe, reste coi, i'aventurière ajoute :
— Vous feriez mieux d'aller vous coucher. Si vous n'aviez pas bu tant d'absinthe aujourd'hui, vous n'oseriez pas calomnier de la sorte une maison aussi honorable que la mienne. C'est abominable !
Un silence relatif se fait. Puis le croupier reprend impertubablemeul sa litanie : ■>
UV. 16*. — JULB8 MART. — ROGKR-LÀ-HONTB. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. UV. 164
— Faites vos jeux, messieurs et dames... Les jeux sont faits?. . Rien ne va plus.
Peu d'instants après, Roger entend s'ouvrir la porte du tripot.
Quelqu'un va sortir.
D'Andrimaud peut-être?
Qui sait si Sapho mentant à sa promesse, ne lui a pas refusé l'hospitalité en raison de la scène qu'il vient de faire dans son « honorable » maison?
Roger entr'ouvre sa porte et prête l'oreille.
C'est d'Andrimaud.
L'escroc parlemente avec le garçon d antichambre.
— Tu vas me flanquer cent sous immédiatement, lui dil-il d'un ton impératif.
— Mais, monsieur d'Andrimaud, [répond le domestique, vous me devez déjà quatre-vingts francs de pièces de cent sous et je n'ai pas le moyen de prêter à fonds perdus. Avant de risquer vos deux mille francs, vous auriez dû commencer par me rembourser mes quatre-vingts francs. J'ai femme et enfants, moi, et...
— Imbécile ! réplique le quémandeur. Tu sais bien que si j'avais gagné au lieu de perdre, je t'aurais flanqué un beau billet de cent francs.
— C'est possible, mais...
— Allons! Pas de geignardises. Une « roue de derrière »? D'abord, je te rembourserai peut-être tout à Theure. Je prends un fiacre et je vais chercher de Targent.
Le domestique finit par se laisser toucher et lui donna cinq francs.
Au lieu de remonter chez lui, d'Andrimaud dégringola deux étages avec la furie d'un joueur qui a perdu et qui est décidé à trouver de l'argent n'importe oii pour recommencer la lutte.
Roger n'avait pas le temps matériel de le rejoindre sans s'exposer à être reconnu de lui.
Il rentra dans sa chambre et ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue.
Arrêté au milieu de la chaussée, d'Andrimaud regardait de tous côtés.
Soudain un homme qui se tenait caché sous une porte cochère, surgit et s'avança droit sur le décavé.
D'Andrimaud fait un geste de surprise.
Il recule d'abord, puis il finit par tendre la main au survenant.
Protégé par les persiennes entrouvertes, Roger reste témoin âa leur colloque dont il tâche de saisir le sens d'après les gestes des deux individus.
Ces derniers se rapprochent d'un bec de gaz.
Roger se penche au risque de trahir sa présence.
C'est qu'il croit avoir reconnu, dans la personne du compagnon de l'escroc, qui?.,, ah! il voudrait en être sûr, mais ses yeux fatigués par l'âge et aussi par les larmes versées en secret durant tant d'années n'ont plus cette sûreté dont il s'enorgueillissait autrefois.
Les deux hommes viennent de s'arrêter et les rayons de la lumière tombent en plein sur leurs visages.
Plus de doute! C'est Luvarsan! !
Luversan avec d'Andrimaud !
Ah! Roger ne s'était pas trompé le matin en écoutant les étranges questions du chevalier d'industrie sur le mariage de Suzanne. D'Andrimaud avait revu Luversan, et l'assassin de Larouelte était sans doute en train de se renseigner sur la filiation de Raymond de Noirville.
Les misérables! Ils complotaient ensemble quelque ténébreuse machination pour bâillonner Roger Laroque et lui tirer une grosse somme d'argent en échange de leur silence sur la complicitéjde Julia de Noirville, mère de Raymond, dans le crime de Ville-d'Avray.
Que faire? Descendre, crier à l'assassin, ameuter la foule, tenir Luversan en respect sous le canon d'un revolver? Roger en aurait-il le courage ?
Plus que jamais, sachant ses enfants heureux, il redoutait les aveux du bandit.
Et cependant, pouvait-il le laisser en liberté? N'avait-il pas le devoir de livrer au bourreau le scélérat qui venait encore de se souiller d'un double assassinat au château des Mouettes?
C'eût été lâche de sa part que d'hésiter plus longtemps, dans un intérêt personnel, à accomplir une œuvre de sûreté publique
Il descendit précipitamment l'escalier.
Comme il atteignait le vestibule, la porte de la rue s'ouvrit subitement et une horde d'individus vêtus de noir s'élança dans la maison.
Roger faillit être renversé par ce flot humain.
Il essaya de crier au secours. Ses agresseurs ne lui en laissèrent pas le temps.
Ils lui mirent la main sur la bouche et le poussèrent dans la loge du concierge.
Là, on voulut bien lui permettre de respirer.
Ces hommes que, dans son émotion, il avait pris pour des bandits, n'étaient autre que des agents de police venus sous la conduite dun officier de paix, pour faire une descente dans la souricière de Sapho.
— Pas un mot, lui dit ce fonctionnaire qui lui expliqua brièvement
le but de son invasion. Qui êtes-vous? D'où venez-vous? [labilez-vous cette maison?
— Je s»iis Roger Laroqae, répondit le malheureux père de Suzanne, et vous venez de me faire manquer l'arrestation de Luversan.
Il s'expliqua à son tour. L'officier de paix, convaincu, s'élança dans la rue
Il était trop tard.
D'Andrimaud et Luversan, témoins de l'arrivée de la police, s'étaienl éclipsés.
Encore une fois l'assassin de Roger Laroque se perdait dans ce grand Paris.
Le monde des honnêtes gens qui, fort heureusement, compose encore les neuf dixièmes de l'humanilé civiliséo croit volontiers que la passion du jeu conduit au vol et le vol à l'assassinat.
Si vraiment le jeu avait des conséquences aussi funestes, les chambres correctionnelles et les cours d'assises ne suffiraient pas à la besogne. Il faudrait centupler les prisons et doter chaque arrondissement d'une guillotine fixe avec bourreau à demeure.
On a joué, on joue et on jouera de l'argent tant que l'espèce humaine connaîtra le pouvoir de ce métal précieux.
Or, entre le joueur qui pousse la délicatesse jusqu'à se faire sauter la cervelle faulte de pouvoir payer une dette « d'honneur » et le sacripant toujours prêt à faire un mauvais coup en vne de se dédommager de sa déveine, il y a place pour une série de braves gens d'un conimerce agréable et nullement dangereux.
Néanmoins, le vieux dicton si défavorable aux disciples de Pallas reste vrai à l'égard de certaines exceptions monstrueuses : témoins Pranzini et Prado, joueurs invétérés.
C'eût ainsi que d'Andrimaud, simple escroc jusqu'alors, prudent côtoyeur du code pénal, parasite insatiable de M. Gogo, n'hésita pas à écouter d'une oreille complaisante les sinistres propositions de Luversan.
Revenu à Paris par un nouveau coup d'audace, le bandit avait d'abord conçu le projet de faire expier au financier sa trahison à son égard. Il connaissait à fond les habitudes de d'Andrimaud et savait où le retrO'Uver à coup sûr.
ROGER-LA-HOiNTE 1309
Après réflexion, il résolut, avant de se veng-er, d'utiliser le misérable si faire se pouvait.
Luversan qui s'était rendu méconnaissable par un habile déguispment alla d'abord rue de Rivoli à l'ancien Sauveteur des Capitalistes. Il apprit par le concierg-e la débâcle de d'Andrimaud et il se dit aussitôt qu'ly retrouverait chez Sapho l'incorrigible joueur.
11 alla se poster le soir aux abords du tripot de la vicomtesse, aperçut son homme et découvrit, sinon sur ses habits toujours flambants neufs, du moins sur sa physionomie consternée, les ravages d'une insondable décavation.
Il n'hésita pas à l'aborflcr.
— Gomment allez-vous, cher? lui dit-il.
D'Andrimaud, paralysé par la peur, ne pouvait articuler une parole. Luversan le mit à l'aise en le prenant sous le bras et en lui disant :
— Voulez-vous vingt-cinq louis ])0ur tenter la veine ce soir? Si vous p-agnez, nous partagerons le bénéfice. Si vous perdoz, nous serons quittes. Ça va?
Pour son malheur, d'Andrimaud n'avait pas un sou vaillant en poclx-' et il n'aurait su pour l'instant où s'en procurer.
— Ça va, répondit-il.
Il était pris dans l'engrenage.
— Allez, je vous attendrai au café Jeannel, rue de la Chausscod'Antin.
— C'est entendu.
— Ne lésinez pas, ajouta Luversan en lui remettant un billet de cin», cents francs. Vous pouvez régler cette all'aire en une d mi-heure.
L'escroc se précipita chez Sapho.
Luversan, qui se défiait de lui, resta en faction sous une port»» cochère à cent mètres de là. 11 voulait s'assurer si d'Andrimaud ne ressortirait pas pour le trahir de nouveau.
Au bout do vingt minutes, il le vit reparaître, l'oreille basse.
— Bien! se dit-il. 11 a perdu; je le tiens.
Le décavé passa devant lui sans le voir, tellement il était préoccupé.
Luversan le suivit et constata avec satisfaction qu'il prenait le chemin du café Jeannel. Toutefois, comme d'Andrimaud pouvait traverser la Chaussée-d'Antin et se rendre au commissariat de police de la rue de Provence, il se tint encore à distance.
L'escroc alla tout droit au café convenu.
11 y avait encore à craindre qu'il n'eût fait porter une dépêche h qui de droit avant de quitter la roulette.
Luversan laissa moisir une bonne demi-heure son homme devant un mazagran. N'ayant rien vu de suspect dans les allées et venues des consommateurs, il se décida à le rejoindre.
Le bandit s'était transformé en un Anglais du meilleur ton. Dp grands favoris rouges encadraient sa figure teintée de rose, et Féclat de ses yeux noirs s'éteignaient derrière des lunettes bleutées.
Il paya le mazagran et entraîna d'Andrimaud au dehors.
— Si nous allions faire un tour aux Champs-Elysées? lui dit-il.
— Tout ce que vous voudrez! fit d'Andrimaud profondément découragé.
Ils montèrent en fiacre et se firent conduire à l'Arc-de-Triomphe. En chemin, Luv.ersan attaqua la grosse question.
— Vous êtes, mon cher d'Andrimaud, un homme intelligent, très intelligent, mais vous n'arriverez jamais à rien. Et savez-vous pourquoi? Parce qu'il vous faudrait, à vous, financier de génie, la forte somme.
Il connaissait le défaut de la cuirasse du chevalier d'industrie et c'est par cette brèche qu'il devait l'entraîner à sa perte.
— La forte somme, ajouta-t-il, nous pouvons nous la procurer.
— Par un crime? Jamais !
— Je le sais. Aussi, je vous demanderais simplement le concours de votre intelligence. ■
— Parlez !
— Pas aujourd'hui. Que diriez-vous si d'ici à quinze jours, je vous mettais un million dans la main ?
Un million ! Ce mot magique élecLrisa d'Andrimaud.
— Que faut-il faire? demanda-t-il.
— Aller chez Roger Laroque et savoir s'il est en ce moment à Maison- Blanche.
— C'est tout?
— Oui, pour l'instant. Je ne vous défends pas d'emprunter de l'argent au bonhomme. Il est bon pour un ou deux mille francs; mais quand même vous m'amèneriez à lui, pieds et poings liés, ne croyez pas qu'il ferait votre fortune. Tandis que moi, j'aurai prochainement un million à vous off'rir.
— Les belles promesses, ça me connaît, maître Luversan, répliqua d'Andrimaud. C'est des faits qu'il me faut. Oh prendrez-vous ce million?
— Chez Roger Laroque.
— A Maison-Blanche?
— Non. En Amérique.
D'Andrimaud demeura stupéfait.
— Oui, en Amérique, répéta le baudit. Il ne s'agit plus que d'emprunter |pour quelques heures les titres de propriété de Roger Laroque. Avec ces pièces, je me charge de fabriquer les faux nécessaires à la réalisation du plan que j'ai conçu. Il nous sera peut-être nécessaire de partir à New- York. A propos, Laroquea dû vous écrire il y a quelques mois. Avezvous conservé ses lettres ?
— Oui, j'en ai deux.
— f- Très bien. Cela me suffira pour contrefaire son écriture. Allez demain chez Roger. Que nous sachions d'abord s'il y a moyen de pénétrer de nuit à Maison-Blanche. Connaissez-vous le « bocal »?
— J'y suis allé plusieurs fois.
Luversan se fit donner les détails les plus précis sur les dispositions du salon.
En apprenant l'existence du secrétaire d'où Roger avait tiré les deux billets de mille francs, il s'écria :
— C'est dans ce bureau que nous trouverons notre affaire
— Nous! répliqua lautre. Ne comptez pas sur moi.
— Bah ! Vous me donnerez bien un petit coup de main. Avant d'être à la paye, il faut avoir été à la peine.
D'Andrimaud ne doutait pas que le bandit ne fût capable de réussir dans son entreprise. Amorcé par le million en expectative, il consentit à tout.
Le lendemain matin, Luversan l'accompagna à la gare de Sceaux où il attendit son retour en prenant les mêmes précautions que la veille.
On sait que l'escroc ne trouva pas Laroque chez lui, mais qu'il apprit par James le mariage de Suzanne à Chevreuse, De cette ville, il retourna à Saint Rémi après avoir vu les mariés; puis il reprit le premier train.
A Paris, il attendit près d'une heure Luversan au rendez-vous couvenu. Celui-ci, qui le guettait de loin, se rassura enfin et le rejoignit.
D'Andrimaud lui rendit compte de sa démarche infructueuse.
La nouvelle du mariage de Suzanne Laroque avec un M. de Noirville intrigua vivement Luversan. Sans rien laisser paraître de sou émotion, il se disait que Roger ne s'acharnerait plus à sa perle dès qu'il aurait été menacé d'une révélation sur la complicité de Julia dans le crime de Villed'Avray.
— Vous êtes entré à l'église? demauda-t-il à d'Andrimaud.
— Oui.
— Avez-vous vu la mère du marié?
— Ma foi, je n'ai même pas songé à m'en enquérir. J'ai demandé quelques rensei-gnements au premier venu atiesuis reparti.
II était à supposer que Roger Laroque ne resterait pas seul à Maison- Blanche après le départ de sa fille. Aussi Luversan chargea-t-il l'escroc d'y retourner dès le lendemain et de se faire préciser par Laroque luimême la filiation de l'époux do Suzanne.
On sait comment d'Andrimaud s'acquitta de cette seconde démarche. A plusieurs reprises, durant la conversation qu'il eut avec Roger, il faillit s'écrier: a Je tiens l'assassin de Larouette! Donnez-moi cent mille francs et je vous le livrerai aujourd'hui même. » Mais il fut retenu par l'appât du million et aussi par l'idée quil serait de force à se tailler la part du lion dans le butin de son complice.
Il ne s'aperçut pas qu'il s'était trahi par ses questions sur le mari do Suzanne.
11 était à mille lieues de penser que Roger Laroque avait sous la main un policier de la force du père Giivellier pour le suivre toute une après-midi dans Paris et se faire inviter à dîner par lui chez Sapho.
D'Andrimaud ne devait retrouver son complice que le soir, rue Gaumarlin, devant les fenêtres du Lripot. Il fut enchanté de se lier en wagon avec un inconnu qui l'aiderait à tuer Je temps et dont il espérait par la suite tirer quelques plumes.
La lièvre du jeu s'empara de lui dès qu'il eut mis les pieds dans le salon de la vicomtesse. S'il eût gagné, il aurait continué à jouer toute la nuit, oubliant Luversan, Laroque, la police, le inonde entier. Mais quand il se vit sans un sou, quand il lui fallut tendre la main à un garçon de vestiaire pour lui emprunter une obole, le misérable n'hésita plus a prendre une part active dans la nouvelle combinaison de Luversan.
C'est ainsi qu'en justifiant le proverbe cité plus haut, de joueur il était devenu escroc pour arriver sans transition au vol avec effraction et peut-être à l'assassinat.
Luversan l'attendait depuis deux grandes heures sous une porte cochère lorsque la déveine le chassa hors du tripot :
— Eh bien, lui reprocha le bandit, vous êtes encore gentil, vous, de me laisser me morfondre ici. Je parie que Laroque vous a baillé un ou deux billets de mille et que vous venez de les jeter en pâture à l'iusatiablo Sapho.
D'Andrimaud répondit par un geste désespéré. Le bandit souriait mystérieusement.
— Êtes-vous décidé à agir? demanda-t-il à l'escroc. Ce dernier répondit par un « oui » énergique.
— Laroque est-il chez lui?
— Je le crains.
ROGER-I.A-HONrS
DAndrimaud tomba foudroyé. (P. 1311.)
— Les dispositions de Maison-Blanche sont-elles bien conformes aux renseignements que vous m'avez donnés?
— Absolument,
— En ce cas, il n'y a plus à hésiter. Nous partons cette nuit pour Maison-lUanche.
— Par ([uel moyen?
UV. 165. — JUIES MAnV. — llOGEI\-LA-nO>TE. — ÉD. J. RO'JF^F KT C". UV. 165
1314 ROGER-LA-nONTE
— Je sais où trouver deux bons chevaux.
— Mais si Laroque est chez lui?
— Peu nous importe. Nous escaladerons la grille et nous pénétrerons dans le salon en cassant un carreau de la fenêtre. Cette besogne me connaît. Je suis outillé en conséquence.
— Comment ouvrirez- vous le secrétaire?
— Avec une fausse clé. A défaut de clé, on jouera du crochet. Savezvous jouer du crochet?
— Oh! pas du tout.
— Je me charge d'entrer là-dedans avec la discrétion d'une ombre de trépassé qui revient visiter la nuit les pénates oii elle a trimé autrefois. Mon crochet ne laissera pas de trace. Nous prendrons ce qu'il nous faut et nous aurons soin de le rapporter la nuit suivante.
— Nous prendrons?... Vous voulez donc que je pénètre aussi dans la place?
— Non, vous ferez le guet.
— Et si Laroque qui couche au-dessus se réveille? Si les domestiques nous entendent?
— Vous m'avertirez par un coup de sifflet.
— Et?...
— Et nous verrons ce que nous aurons àïaire. J'ai, sans compter le mien, un revolver à votre service.
Tout en causant très bas, ils s'étaient rapprochés d'un bec de gaz.
Ce fut à ce moment que Roger Laroque, posté dans une chambre du troisième étag'C, reconnut Luversan et que, prenant une résolution énergique, il descendit pour l'arrêter.
Les deux complices venaient d'apercevoir une troupe d'individus suspects qui défilaient sur le trottoir opposé.
Avec l'instinct du malfaiteur de profession, ils avaient reconnu la police.
Ils se gardèrent bien d'accélérer le pas.
Mais quand le dernier des agents eut passé sous la porte de Sapho, ils filèrent assez rapidement par le boulevard Haussmann, traversèrent la place de l'Opéra et se perdirent dans la cohue qui jour et nuit sillonne le boulevard des Italiens.
Roger Laroque avait dit au fidèle James : « Je vous laisse seul à Maison-Blanche, tenez-vous sur vos gardes; ayez soin de conserver à votre portée un fusil chargé. »
Le patron exagérait un peu la solitude de son valet de chambre. En dehors de ce Yankee intelligenLettoujours éveillé, il y avait M. Planlureau, estimable cocher de bonne maison. Mais ce dernier, qui habilail une chambre située au-dessus de récurie, s'y enfermait chaque nuit à double tour pour pouvoir y dormir à poings fermés sans être sujet aux cauchemars.
Plantureau jouissait d'un appétit et d'un sommeil qui avaient le don d'exaspérer le pauvre James, en proie à une gastrite et à une insomnie chroniques.
Pour être sûr de se lever à l'heure du premier repas de ses deux chevaux, le cocher s'était fait fabriquer à Genève un réveille-malin d'une précision et d'un tapage exceptionnels. Il l'accrochait dans la ruelle de son lit, à hauteur de l'oreille gauche. A cinq heures en été, à six heures en hiver, dès que l'effroyable sonnerie battait son plein, Planlureau, aiTaché douloureusement à un sommeil voisin du néant, se jetait en bas de sa couche. L'appétit naissant achevait de lui secouer ses es[>rits engourdis, et comme la veille, il vaquait à son travail, faisait ses quatre repas, buvait ses trois litres sans qu'il y parût, et se replongeait, après le souper, dans la douce quiétude qui accompagne la digestion.
Roger n'avait donc pas eu tout à fait tort de recommander à James la prudence.
Il y avait encore la vieille cuisinière. M"' Sidonie. Celle-là s'enfermait également à clé dans sa chambre. Rendue à moitié folio par la lecture asssidue des faits divers du journal quotidien, elle aurait, en cas d'invasion de Maison-Blanche par les cambrioleurs, laissé égorger toute la maisonnée plutôt que de crier au secours.
Quant au chien de garde. Turc, respectable bouledogue, la somnolence de Plantureau qui lui donnait trop à manger et avec qui il était intime, l'avait gagné peu à peu. Il n'aboyait plus guère qu'en rêvant. Toujours à l'attache, la pauvre bête n'avait que deux objectifs en ce monde : la pâtée et la niche.
Aussi bien cette nuit-là, par un beau clair de lune, le fidèle James
1316 ROGER-LA-HOiNTE
était-il enchanté d'avoir un excellent prétexte pour veiller en buvant force petits verres de rhum et en fumant force cigarettes, dans sa chambre voisine de celle de Sidonie.
De sa ienêtre, dont il avait laissé les persiennes entr'ouvertes, il dominait îa grande allée conduisant de la grille d'entrée au perron de la façade.
Parfaitement convaincu d'ailleurs qu'il n'aurait affaire à aucun briseur de portes — James ne lisait jamais les journaux, — il profitait de l'absence de son maître pour chasser les rares lapins qui, sortant d'un petit bois enclavé dans le parc du domaine, se permettaient de venir souper de nuit sur la pelouse.
Ce grand éveillé d'Américain attendait l'occasion de fusiller le premier rongeur dont il apercevrait les oreilles tremblotantes. Excellente farce à faire à M"" Sidonie qu'il convaincrait le lendemain d'avoir rêvé bataille.
Vers trois heures du matin, James, engourdi par l'alcool, commençait à s'assoupir, lorsque soudain, il crut entendre au loin le galop d'un ou ou deux chevaux.
— Tiens I se dit-il, est-ce que le patron reviendrait de nuit?
Il prit une lorgnette marine, que son premier maître, capitaine de vaisseau en retraite, lui avait donnée pour faire la traversée de l'Océan au service de William Farney.
A cinq cents mètres de distance, il vit distinctement deux individus qui arrivaient à cheval, droit sur Maison-Blanche. Ils ne tardèrent pas à prendre le petit trot, puis ils s'arrêtèrent et attachèrent leurs montures à un arbre.
James était doué d'une vue et d'une sûreté de coup d'oeil qui lui avaient valu d'absorber maintes bouteilles d'ale pariées à coup sûr.
Il reconnut d'Andrimaud à sa tournure. Quant à l'autre, le plus grand, il pensait bien ne l'avoir jamais vu.
Un gros nuage qui s'était approché lentement du fond de l'horizon plongea tout le paysage dans uue obscurité opaque.
James arma son deux-coups et descendit au salon.
— Si ces gens-là, s'était-il dit, viennent pour le secrétaire, ils trouveront à qui parler.
James n'était pas homme à parlementer avec des briseurs déportes. 11 avait lynché dans sa jeunesse un malfaiteur pris sur le fait aux environs de San-Francisco^ et il s'en vantait comme d'un exploit qui honore un citoyen de la libre Amérique.
A l'alTut devant le précieux meuble confié à sa garde, le Yankee attendit.
Il se pouvait que d'Andrimaud fût venu à Maison-Blanche, pour affaire pressée, et qu'il sonnât. En ce cas, James remonterait à son observatoire et usant d'un porte-voix, autre cadeau de son premier maître, il se contenterait d'avertir les visiteurs que le patron n'était pas là.
Son instinct lui disait que ces gens-là ne sonneraient pas.
Au bout d'une demi-heure, il entendit un faible aboiement. C'était Turc qui avait dû percevoir un bruit insolite, et qui, furieux d'être dérangé dans sa digestion, manifestait entre deux sommes son impatience légitime.
— Turc a failli se fâcher, pensa James. C'est grave. El dire que Plantureau, qui est un colosse, ronfle en ce moment à côté de son réveille-matin.
James se rassura en se disant qu'il n'aurait affaire qu'à deux hommes.
Il avait bourré de cartouches supplémentaires la poche droite de son veston; mais il espérait bien que deux coups de fusil suffiraient à la tâche.
James ne s'était pas trompé. C'était au bien du patron qu'on en voulait
Déjà l'un des volets avait été ouvert.
Le Yankee entendit le bruit sec que fait un diamant sur la vitre.
Une main légère passa du dehors et tourna l'espagnolette.
Juste à ce moment, la lune, se glissant entre deux nuages, illumina soudain la campagne.
Un coup de feu retentit, suivi d'un cri de rage et de détresse.
James venait de tirer sur Luversan qui, atteint au ventre, se roulait par terre dans d'affreuses souffrances.
Le Yankee, s'élança dans le jardin.
D'Andrimaud qui courait à toutes jambes vers la grille s'arrêta nei, cloué par la terreur en se voyant couché en joue.
L'escroc crut bon d'user du subterfuge employé par la plupart des êtres animés qui se sentent dans la main d'un plus fort qu'eux. Il ne fit pas le mort, mais il se jeta à genoux et indiqua par une mimique expressive son désir de se rendre à discrétion.
— C'est ça, criait Jc.mes sans désarmer. Reste à genoux. Fais ta prière. Ta dernière minute est venue. Recommande ton àme à Dieu !
D'Andrimaud crut peut-être à une mauvaise plaisanterie de la part du vainqueur.
— Je vais compter jusqu'à cinquante, cria encore James, le temps de te réconcilier avec le Créateur. Après quoi, je tire !
Et il articula nettement : « Un.,, deux... trois... » jusqu'à cinquante. Un second coup de feu retentit.
D'Andrimaud tomba foudroyé.
James se retourna.
Le premier blessé gisait inanimé au bord de la fenêtre. Près de sa main droite se trouvait un revolver dont il s'était armé par un dernier effort de sa volonté.
Le Yankee, tout entier à la joie légitime d'un domestique qui a bien défendu la propriété de son maître, alla réveiller Plantureau à grands coups de crosse de fusil dans sa porte.
— Je viens de tuer deux voleurs, lui cria-t-il. Gardez la maison pendant que j'irai prévenir la gendarmerie.
Il ne lui fallut pas moins de cinq minutes pour faire entrer toutes ces péripéties dans l'intellect du cocher.
Quant à M"* Sidonie, elle poussait des cris affreux dans sa chambre, mais elle se refusa à ouvrir à ses deux collègues.
Turc réclamait sa pâtée par de joyeux aboiements.
Les gendarmes, avertis par James, accoururent. L'appariteur de Chevreuse, prévenu également, eut l'idée de requérir le vétérinaire, un M. Duplessis, fort entendu dans sa partie.
Arrivé à Maison-Blanche, ce dernier constata que d'Andrimaud jouissait du repos éternel, mais que Luversan vivait encore.
— Cet homme, dit-il, expirera d'ici à sept ou huit heures tout au plus. On le ranimera, si on peut, quand la justice sera venue.
ïames se proposa pour envoyer une dépêche de Saint-Rémi à Sceaux. De cbtte façon, le parquet de Paris serait avisé dès l'aube.
Les gendarmes voulaient s'en tenir à la police locale ; mais Duplessis qui avait suivi dans tous ses détails les enquêtes concernant le crime de Ville-d'Avray et le double assassinat du château des Mouettes, msista pour que le Yankee partit à cheval à Saint-Rémi.
James, autorisé à agir, fut bientôt en selle.
A Saint-Rémi, il réveilla le chef de gare, lui conta l'affaire.
Le télégraphe commença à manœuvrer.
Bref, à huit heures du matin, le commissaire de police de Sceaux, le chef de la sûreté et M. de Lignerolles, arrivèrent par train spécial et se firent conduire à Maison-Blanche. Ils avaient amené avec eux le fameux docteur B..., médecin-légiste.
A la vue de Luversan, toujours inanimé, M. de Lignerolles ne put retenir un cri de désappointement.
— Je n'aurai point, pensait-il, la satisfaction de réparer l'erreur judiciaire que j'ai commise, ily a seize ans, au préjudice de Roger Laroque. L'assassin de Larouette mourra sans avoir avoué ses crimes.
Cependant le docteur B... usait de toutes les ressources de la science pour rappeler 1^ blessé à la vie.
Une heure se passa en efforts infructueux.
Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
Un homme parut, sur le seuil. Il était horriblement pâle.
C'était Rog-er Laroque.
— Je suis arrivé trop tard, dit-il à M. de Lignerolles.
Derrière lui se tenaient immobiles Tristot et Pi volot qu'il avait trouvés chez eux et qui étaient revenus de Cherbourg- la veille.
— Altontion! fit le docteur B... le blessé se ranime... Peut-être pourra-t-il parler.
Luversan ouvrit les yeux.
Ses reg^ards s'arrêtèrent sur chacun des assistants. Quand il eut compris ce qu'on attendait de lui, un éclair de haine féroce passa dans ses yeux.
— Oui, dit-il, c'est moi qui... ai assassiné Larouette, mais... j'avais un complice, et... je tiens... à vous le nommer... ce complice... c'est... c'est...
Le greffier, installé au bureau, écrivait les aveux du mourant.
Roger Laroque voulut s'écrier : « Tais-toi, bandit, je te défends de nommer Julia de Noirville, mère de Raymond qui vient d'épouser ma fille ! »
Il n'en eut pas besoin.
Brisé par ce dernier effort, Luversan poussa un sourd gémissement.
Un peu de sang- lui vint aux lèvres.
L'assassin de Larouette, de Charles Boizard et du docteur Visrnol Tenait de rendre le dernier soupir.