LIV
ROGER-LA-HONTE i283
C'était bien d'Andrimaud qui, habillé à la dernière mode, ganté de frais, suivait l'allée conduisant de la grille d'entrée au perron du château.
Que venait encore faire à Maison- Blanche l'ancien directeur du Sauveteur des capitalistes ?
Roger contint en lui-même le dégoût que ce personnage lui inspirait*
Il reçut le visiteur avec une certaine affabilité, espérant encore l'utiliser pour ses recherches.
— Eh bien, monsieur d'Andrimaud, lui dit-il, nous avons donc fait de mauvaises affaires?
— Comment le savez-vous, monsieur Farney? A ce nom de Farney, Roger eut un soubresaut.
— Appelez-moi Laroque, je vous prie; je suis redevenu Français.
— Comment avez-vous appris ma déconfiture, monsieur Laroque?
— Par les journaux, d'abord.
— Les journaux me font vraiment trop d'honneur. Comme si mes affaires particulières pouvaient intéresser le grand public!
— En dehors du grand public, continua imperturbablement Roger, j'ai eul'occasionde voir par moi-même, rue de Rivoli, devant la porte de l'ex- Sauveteur des capitalistes, un petit public de... Gomment dirais-je? de gogos qui n'étaient pas du tout satisfaits de la façon dont vous aviez sauvé leurs capitaux.
— Ah ! vous étiez là. Aies clients sont des imbéciles. S'il ne leur avait pas pris la fantaisie de me réclamer leur argent, tout d'un coup, san.<; me donner mes huit jours, je l'aurais décuplé. J'étais en pleine veine quand ils m'ont ruiné en se mettant eux-mêmes sur la paille.
Le cynisme de son interlocuteur commençait à impatienter Roger.
— Enfin, que voulez-vous de moi? lui demanda-t-il d'un ton sec. D'Andrimaud répondit sans vergogne :
— Vous emprunter une petite somme que je destine à une opération des plus fructueuses. Si vous y consentez et que je réussisse, je remonterai à la Bourse sur mon grand cheval de bataille, je rembourserai mes créanciers et mes créanciers seront les premiers à me rapporter de l'argent.
— N'ètes-vous point poursuivi par lei parquet?
— Hélas, ouil
— N'avez-vous pas été condamné plusieurs fois?
— Une toute petite fois : deux ans de prison.
— Et vous voulez que je vous prête de l'argent, à vous, joueur effréné, récidiviste incorrigible. Ce n'est pas possibFe, monsieur d'Andrimaud 1
L'escroc se leva majestueusement et fit quelques pas vers la porte. Mais il se ravisa aussitôt et se retournant, le chapeau à la main.
— Prêlez-moi dix mille francs, monsieur Laroque, dit-il, vous ne vous en repentirez pas. Je puis encore vous servir...
Il avait appuyé sur ces derniers mots avec un air de sincérité qui intrig^ua beaucoup Roger.
Le financier avait-il deviné la pensée secrète de la victime de Luversan? Savait-il quelque chose sur ce dernier?
Laroque le pria de s'asseoir, ce que d'Andrimaud s'empressa de faire.
— En quoi pouvez-vous encore me servir.
— Dame ! C'est plutôt à vous qu'à moi de le dire. Il vous a été permis d'éprouver ma discrétion, mon dévouement à votre personne.
Roger dut reconnaître que le chevalier d'industrie l'avait aidé en « conscience » à attirer Luversan dans le piège de 'Ville-d'Avray.
— Si je vous confiais, lui dit-il, la mission de retrouver Luversan, auriez-vous chance de réussir?
— Peut-être...
— Croyez- vous qu'il soit revenu à Paris?
— C'est probable.
— Vous en savez peut-être plus long- que vous ne le voulez dire? D'Andrimaud ne rougissait phis depuis longtemps. Il conserva u
visage impassible, impénétrable.
— Je ne sais rien, répondit-il. Ah si! Je sais que j'ai besoin d'argeni et qu'il me serait bien difficile, sans subsides, de faire des recherches en plein Paris, alors que les limiers de la préfecture de police sont à mes trousses.
Roger alla à son secrétaire, un superbe meuble en bois de chêne défendu par une simple serrure de sûreté.
Avant d'abaisser la porte, il jeta un coup d'oeil sur le solliciteur.
Les yeux de l'escroc brillôront de tous les feux de la convoitise.
Roger tira du meuble un billet de mille francs qu'il tendit à d'Andrimaud.
Ce dernier le prit en faisant une grimace de déception.
— Merci, dit-il ; mais avec une si petite somme, je ne puis rien faire
— C'est un simple acompte, mon cher monsieur. Mettons que je vous redoive neuf mille francs. Je vous les donnerai quand vous les aurez gagnés. Apportez-moi une piste et vous ne regretterez pas votre peine.
D'Andrimaud leva ses grands bras au plafond.
— Une piste I fit-il, c'est facile à dire, Paris est grand et je ne suis pas son prophète.
— Essayez.
— Je veux bien ; mais au fait, combien me donneriez-vous, si je 1« retrouvais, votre Luversan?
Les soupçons de Roger se confirmaient de plus en plus : d'Andrimaud savait quelque chose.
— Cinquante mille francs, dit-il.
— Ce n'est pas assez. Vous êtes riche, monsieur Farney... pardon I monsieur Laroque, vous êtes très riche.
— Je m'en tiens à mon chiffre.
D'Andrimaud parut réfléchir, comme s'il s'agissait d'un marché honorable. Mais au lieu de répondre directement, il changea de conversation.
— N'en parlons plus, dit-il. Avant de vous quitter, je tiens à vous complimenter au sujet de voire gendre. C'est un beau garçon qui porte sur le visage tous les signes de l'énergie et de la loyauté.
Les escrocs ont toujours à la bouche les grands mots des qualités qui leur manquent.
— Je vous remercie pour mon gendre, fit Roger avec un sourire contraint.
— C'est un Noirville, n'est-ce pas?
A quoi tendait cette étrange question?
— Mon gendre est, en elfet, M. de Noirville, dit Roger.
— Le fils de l'avocat qui vous a défendu au procès de Versailles et qui est mort subitement en pleine audience ?
Roger pâlit. Par qui le misérable savait-il ce détail?
— Oui, répondit-il encore, c'est le fils de mon ancien compagnon d'armes, Lucien de Noirville.
— Dont la femme est encore vivante ?... Roger ne répondit pas.
— Je suis convaincu, monsieur Laroque, que votre fille sera la plus heureuse des épouses. A l'honneur de vous revoir. Si, par hasard j'apprenais quelque chose d'intéressant, je m'empresserais d'accourir ic\ J'avais pensé toutefois que votre réhabilitation valait plus de cinquante mille francs.
Il saluait et s'apprêtait à franchir la porte quand Roger le rappela à son tour.
— Restez, monsieur d'Andrimaud. Nous déjeunerons ensemble et vous partirez ensuite.
Cette invitation subite parut flatter l'escroc qui conçut l'espérance d'attendrir son homme au dessert.
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— J'accepte, fit-il.
Roger sonna James et l'invita à servir le plus tôt possible.
— En attendant, dit-il à d'Andrimaud, vous prendrez bien quelque chose, un apéritif?
— Volontiers.
James s'empressa d'apporter les rafraîchissements demandés.
— Permettez-moi, dit Roger à l'escroc, en lui tendant un excellent cigare, de terminer mon courrier. Les journaux du matin sont sur la table.
— Très bien, je vais les parcourir.
Laroque s'assit devant son secrétaire.
Il écrivit la lettre suivante :
« Mon cher monsieur Cuvellier.
« Je viens vous demander un immense service. Pour une fois, une seule fois, sortez de votre retraite, et aidez-moi dans une recherche de laquelle mon honneur dépend.
« C'est grâce à vous que j'ai pu retrouver Luversan. Vous m'avez conseillé d'aller voir un sieur d'Andrimaud qui avait fait deux ans de Poissy pour tripotages concernant les valeurs à lots.
« Comme vous le pensiez, ce d'Andrimand était lié intimement avec Luversan, et parle premier j'ai pu arriver jusqu'au second.
« Par malheur, le bandit a réussi à s'échapper.
« Or, j'ai reçu tout à l'heure la visite de d'Andrimaud qui, recherché par la police sous inculpation d'escroquerie, se trouve sans ressources et est venu me demander de le secourir.
« J'ai un intérêt capital à ce que cet homme ne soit pas arrêté et à connaître l'endroit où il est présentement réfugié.
M J'ai eu soin de le retenir à déjeuner. D'ici à une heure, une heure et demie au plus, cet homme quittera Maison-Blanche. Je le ferai conduire en voiture à la gare de Saint-Rémi.
« Il s'agirait de le suivre toute la journée jusqu'à ce que vous sachiez où il loge.
« Je n'ai besoin que de cette indication. Ne marchandez pas sur les frais qui vous seront remboursés amplement.
« Que vous réussissiez ou non, je m'engage à verser à la caisse d'épargne un billet de mille francs au profit de votre petit-fils.
<« Attendez d'Andrimaud à la gare de Saint-Rémi. Comme il sera accompagné par James, vous êtes certain de ne pas vous tromper de personne.
ROGER-LA-HONTE l^'ï
« Merci d'avance et à votre service de tout cœur quand vous aurez
besoin de moi.
« Roger Laroquk. »
Cette lettre terminée et mise sous enveloppe, Roger sortit un instant et chargea James de la porter de suite à son adresse. La réponse devait être faite par oui ou non. Tout en servant à table, le fidèle James la transmettrait à son maître par un signe de tête.
Roeer rentra au salon au moment où d'Andrimaud s'écriait en
brandissant un journal!
— Mais c'est épouvantable 1
L'escroc, m'entendit même pas revenir son amphityron à qui il tournait le dos.
Roger s'arrêta net.
— C'est affreux! fit encore d'Andrimaud. Si j'avais su tout ça plus
lot..
Soudain il aperçut Laroque dans une glace et devint livide.
— Eh bien, lui dit Roger, êtes-vous disposé à déjeuner? Le couvert est servi. Passons dans la salle à manger. Je vous montre le chemin.
Il traversa le salon sans qu'un muscle de son visage Iraliît l'étonnement profond que venait de lui causer l'exclamation de son hôte.
L'escroc, qui venait de lire tous les détails du double crime commis par Luversan au château des Mouettes, suivit Laroque sans en souffler mot.
— Toi ! pensa ce dernier, tu en sais long! Pourvu que le père Cuvellier consente à te filer.
D'Andrimaud avait repris son masque impassible. Assis en face de Laroque, il n'avait pas encore soufflé mot lorsque James apporta le premier service.
Le domestique Iriompjjant.
— Oui! fit-il à son maître par un simple signe de tête. Le père Cuvellier consentait !
Durant le repas, d'Andrimaud fitpartà Roger de diverses conbinaisons financières de son invention. Grâce aux loisirs de la prison, il avait eu le temps de voir le fort et le faible de bien des choses. Il ne lui manquait que le nerf de la guerre. Il ne comprenait que les afl'aires en grand et c'est pourquoi jusqu'alors il n'avait pas réussi. Ah! s'il pouvait être compris d'un capitaliste sérieux ! En deux ans, il se chargeait de draiuer des millions et encore des millions à la Rourse.
Roger supporta le verbiage du chevalier d'industrie. Il attendait la conclusion.
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Entre la poire et le fromage, d'Andrimaud, allumé par les fumées d'un Chambertin indiscutable, reprit son aplomb.
— Alors, dit-il, c'est 50,000 francs que me vaudrait la prise de Luversan ?
— Oui.
— Je me mets en campagne dès aujourd'hui. Par malheur, il me manque le principal.
— Pardon, je viens de vous remettre mille francs.
— Ils sont déjà employés.
Roger ne put s'empêcher de rire.
— Je ne vois pas, dit-il, à quoi vous auriez pu les dépenser ici.
— Je m'explique : toute ma garde-robe, mon linge, et jusqu'aux dossiers les plus importants des combinaisons financières dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir sont détenus à Londres par un hôtelier exigeant. Quelle mauvaise idée j'ai eue d'aller revoir les Anglais! Le brouillard m'a toujours porté la guigne noire.
— Vous avez joué, avouez-le?
— Eh oui ! répondit impudemment l'escroc. J'ai joué et je jouerai toute ma vie, tant que la veine ne m'aura pas mis dans les mains les quatre ou cinq cent mille francs qui me seraient nécessaires pour fonder quelque chose de durable. Pas de maison sans fondations ! Des parvenus enrichis dans le commerce ont l'effronterie de soutenir qu'ils sont arrivés en sabots à Paris et qu'ils ont amassé sou à sou le premier billet de mille nécessaire à la base de leur fortune. Blagueurs ! Ils ne vous avoueront jamais leurs tours de passe-passe, leurs platitudes, leurs vilenies. Tous, vous m'entendez, tous, ils ont pris soin de remplir de billets de banque leurs galoches avant de se jeter dans la mêlée industrielle. L'un a épousé une fille de mauvaise vie pour lui rafler ses économies. Un autre a vendu sa femme à son patron afin de s'élever à la dignité d'associé. La plupart ont ruiné leur commanditaire en s'enrichissant de ses dépouilles. C'est la lutte pour la vie! Moi, je n'aurais ni cette bassesse, ni cette patience. D'abord, je suis horriblement dépensier. Le luxe, c'est mon élément. J'aime à être servi au doigt et à l'œil et je suis un raffiné en toutes choses. Pour moi, cinquante francs par jour, c'est la misère. Aussi bien, cher monsieur Laroque, si vous voulez que je m'occupe sérieusement de retrouver votre bandit, un billet de mille supplémentaire ne ferait pas mal dans mon paysage.
— Qu'à cela ne tienne ! je vais vous le remettre à l'instant.
Après le café et les liqueurs, Roger repassa dans le salon et rouvrit son secrétaire.
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Il le conduisit dans une de ces Li'assenes. ;F. 129 i.)
— Voici cinquante louis, dit-il à l'escroc en lui comptant la somme en pièces d'or.
D'un coup d'œil d'expert, d'Andrimaud avait évalué approximativement les liasses de valeurs que contenait le secrétaire.
— Le million y est! se dit-il. Sans compter les titres des propriétés que ce nabab possède en Amérique.
UY. 162. — JUUS MABT. — ROGBR-LA-HO.MK. — ÉD. J. ROUFF BT G*«.
Ils sortirent dans la cour et trouvèrent le coupé attelé. D'Andrimaud y prit place.
— A bient&^, dit-il à Roger au moment oii la voiture franchissait la grille.
Rentré chez lui, Laroque se plong-ea dans une profonde méditation. Il restait convaincu que d'Andrimaud connaissait la retraite de Luversan ; mais un détail l'inquiétait : pourquoi l'escroc lui avait-il fait préciser l'état civil de Raymond de Noirville? Derrière les questions du misérable, il avait senti une menace de chantage ,
Et qui le dirigerait, ce chantage? Luversan, Luversan lui-même' Luversan seul possédait le secret de la morte. Il devait avoir appris pai d'Andrimaud le mariage de Suzanne. Ce ne pouvait être que lui qui avaiJ chargé l'escroc d'avoir des renseignements précis sur Raymond de Noirville,
Telles étaient les déductions de Roger Laroque.