CHAPITRE VIII
Portraits. — Tableaux de genre.
Vie de Roger van der Weyden ; sa mort ; sa famille. Son œuvre.
Le don de tableaux votifs aux chapelles et aux églises, pour ainsi dire général au XVe siècle, a été la cause de nombreux chefs-d'œuvre ; par l’habitude des donateurs de se faire représenter sur les volets ou sur le panneau principal de ces compositions, il a en outre amené les peintres de cette époque à devenir d’excellents portraitistes.
En parlant du retable de l’hôpital de Beaune, du triptyque de la Nativité du musée de Berlin, nous avons vu que Roger van der Weyden était un très habile observateur de la nature humaine, scrupuleux interprète de l’individualisme qu’il cherche sans cesse à pénétrer plus profondément. Fort apprécié à ce point de vue de ses contemporains, il fut naturellement chargé à plusieurs reprises de reproduire les traits de Philippe le Bon et de son fils Charles le Téméraire. Il existe à l’Escurial une effigie en buste, sur un fond vert, du fondateur de la Toison d’Or, le collier de l’ordre au cou, nutête, les cheveux coupés courts et rasés au-dessus des oreilles, à la mode si étrange imposée par le
prince et dont il donnait le premier l’exemple. Si ce portrait n’est pas une œuvre originale de l’artiste, c’est tout au moins une copie d’une de ses productions perdues. Le musée d’Anvers en possède une réplique provenant de Besançon, malheureusement de teintes ternes et blafardes — ce qui n’empêcha pas Burger en 1862, de trouver que le vigoureux praticien, le coloriste profond qu’est Roger van der Weyden se retrouve dans cette peinture. Une autre variante figure au musée de Gotha. Un dessin du musée du Louvre, portant au revers le cachet de J. B. Colbert, fils aîné du célèbre ministre de Louis XIV, reproduit ce panneau. Serait-ce un crayon du maître. Qui sait ?
Ce buste n’est pas, croyons-nous, le seul que Roger van der Weyden ait exécuté d’après le grand duc d’Occident. C’est encore lui qu’il a représenté coiffé du chapeau à écharpe retombante, dans cette effigie dont il existe de nombreuses répétitions ou copies, aux musées du Louvre, de Lille, d’Anvers ; au palais de Windsor; à l’hospice de la Madeleine, à Ath, cette dernière sur fond d’or.
Encore au musée d’Anvers figurent deux autres portraits qui rappellent Roger van der Weyden par bien des côtés ; l’un à mi-corps est celui d’un chanoine régulier de Saint Norbert, portant le froc blanc de son ordre, peint sur fond vert uni. MM. J. A. Wauters, James Weale, le Dr Waagen, qui, pour sa part, prétend que « cet admirable tableau
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produit toute l’impression d’une page d’histoire», veulent le donner à Memling. Ont-ils raison, il est permis d’en douter. L’autre portrait, qui provient du legs du chevalier Flor. van Ertborn, figure un gentilhomme à barbe et à cheveux courts, la tête couverte d’un chapeau à larges bords, une chaîne dorée au cou, tenant de la main gauche une flèche et un petit sablier ; à droite, contre le mur, on aperçoit une horloge sur laquelle on lit : « Tant que je vive, autre n’auray, » devise prise par Philippe le Bon lorsqu’il épousa la princesse Ysabeau; il ne s’agit cependant pas de lui. Faudrait-il, vu les procédés de peinture employés, la coloration grisâtre, différents détails, la forme dure du collet du vêtement derrière la tête, ouvert sur la poitrine, y voir une œuvre de Nuno Gonçalves, ou d’un de ses élèves? Laissons M. J. de Figueiredo en juger.
Sans doute il est de Roger van der Weyden ou peint d’après lui, le petit panneau du musée de Bruxelles acheté à la vente Nieuwenhuys en 1861, mesurant trente-sept centimètres de hauteur sur vingt-sept de largeur, représentant un jeune homme imberbe, le collier de la Toison d’Or se détachant sur un pourpoint noir et tenant dans la main gauche une longue flèche barbelée. Cette effigie désignée sous le titre du Chevalier à la flèche a passé auprès de nombre de critiques pour être celle de Charles le Téméraire ; il est vrai que d’autres seraient plutôt disposés à retrouver dans ce personnage Philippe
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de Croy ou Thomas Portinari ; d’autres encore, le Bâtard de Bourgogne dont un portrait fait partie de la galerie du château de Chantilly. Dans ce dernier, peint vers 1445, peut-être par Memling encore tout jeune, le gentilhomme est figuré le visage long, les traits vifs, « l’œil pétillant d’un vrai fils de Bourgogne », selon les expressions de M. G. Lafenestre. M. Paul Durrieu, si expert en la question, proposerait de donner cette effigie à un des maîtres « internationalisés » de cette époque. M. A. J. Wauters voudrait voir, dans le modèle du panneau du musée dont il a rédigé le catalogue, un vainqueur du tir à l’arc de la Gilde de Saint Sébastien ; très probablement il a raison. Ce n’était pas, il est vrai, un mince honneur de descendre le papegai un jour de concours, et celui qui abattait l’oiseau était proclamé roi pour l’année ; s’il renouvelait cet exploit trois ans de suite, il devenait empereur et, le soir de ses triomphes, la ville lui offrait un banquet. Mais le jeune homme dont l’effigie nous occupe était encore un personnage plus important, puisqu’il porte sur son vêtement l’inappréciable collier de la Toison d’Or.
Un amateur parisien, M. Schloss, possédait un fragment d 'Adoration des Mages , montrant sous les arcades d’un cloître un des rois venus pour adorer l’Enfant Dieu, s’avançant suivi de quatre membres de sa Cour, dont les deux derniers sont à demi cachés. Tous néanmoins sont des portraits d’une
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expression superbe. Dans un de ceux-ci, le gentilhomme portant une étrange coiffure à visière pyramidale tronquée, MM. Salomon Reinach et Seymour de Ricci retrouvent le Chevalier à la flèche. La constatation est intéressante ; elle ne nous tire cependant pas d’embarras.
Faut-il mettre au compte de Roger van der Weyden le portrait présumé de Pierre Bladelin, le donateur du triptyque de La Nativité, aujourd’hui au musée de Berlin, dont les restaurateurs, au dire de M. Fierens-Gevaert, ne paraissent pas avoir respecté la coiffure plate en forme de calotte hémisphérique portée par ses contemporains ; très probablement. Toujours est-il que si ce portrait, à la fois précieux et large, n’est pas du maître, il est au moins d’un de ses élèves les plus proches. Il faisait partie de la collection Von Kaufmann de Berlin, qui renfermait, en plus, une autre effigie, peut-être encore de Roger van der Weyden, celle du peintre fosse van der Beke, de Clèves.
Il vient dernièrement d’entrer dans la collection de Sir Edgar Speyer, à Londres, un portrait de Lionel d’Este, retrouvé depuis peu, que l’on a tout lieu d’attribuer à Roger van der Weyden. Le prince est représenté sur un fond clair ivoirin, en buste, de trois quarts, les cheveux couvrant en partie le front et retombant en arrière, sur le cou, le visage ovale aux pommettes saillantes, les yeux gris fendus en amande, le nez aquilin, la bouche
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fine ; il porte un vêtement de dessous rouge dont on ne voit que le collet droit, coupé par une chaîne d’or à triples rangs, que recouvre un surtout foncé, liséré de blanc ; les mains, aux longs doigts fuselés, dont la droite tient un petit marteau symbolique, sont remontées sur la poitrine.
Le subtil critique M. R. Fry, qui a étudié cette peinture avec sa compétence connue, ne doute pas de son authenticité ; non seulement il y reconnaît le faire et le procédé du maître, mais aussi son esprit et son sentiment.
Il ne peut être question d’y retrouver la commande faite à Roger van der Weyden par Lionel d’Este dont parle M. Venturi. Mais alors quand, où et à quelle occasion a été peint ce panneau ? Le prince mourut en octobre 1450, l’année où l’artiste effectua son voyage en Italie. Le portrait fut-il brossé à Ferrare, ou, plus tard, après le retour du maître dans les Flandres, à l’aide de quelques croquis et dessins, ou même d’une ébauche hâtive ? M. R. Fry fait remarquer qu’une fois réinstallé dans sa patrie, Roger van der Weyden reçut d’un marchand italien fixé à Bruges, Paolo Pozio de Lucques, vingt ducats d’or pour « certe depincture delo illustrissimo olim nostro S. (Lionel) che lui faceva fare al dito M° Roziero»; ne serait-ce pas là le paiement, ou une partie du paiement de l’œuvre ?
Nombre d’autres portraits, incisifs et pénétrants, sans signature, sans monogramme, sans
Le Chevalier à la Flèche
Musée de Bruxelles
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date, sans références, moins rudes et moins réalistes que ceux des van Eyck, moins mélancoliques et moins tendres que ceux de Memling, sembleraient de prime abord devoir être donnés à Roger van der Weyden, tant ils rappellent son style, sa manière, son procédé ; à leur égard, il est impossible de rien décider. Signalons cependant, à Londres, chez M. F. P. Morrell, un volet de triptyque figurant Jérôme de Busleyden sous l’égide de son patron Saint Jérôme; à Woerlitz, chez le duc d’Anhalt, un Portrait de jeune homme ; à Bruxelles, chez M. Ch. L. Cardon, une effigie d’ Inconnu; à Paris, chez M. L. Goldschmidt, un Moine. Encore une fois, pour les productions de cette époque, on ne peut tabler que sur des probabilités.
Les anciens chroniqueurs nous apprennent que Diego de Guevara, conservateur des tapisseries de Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, père de Felipe de Guevara, qui a passé jusqu’à ces derniers jours pour avoir apporté en Espagne les premiers tableaux de Hieronymus Bosch, eut son portrait peint par Roger van der Weyden. On ne sait malheureusement ce qu’est devenue cette œuvre du maître.
Facius, dans son livre De Viris Illustribus, parle d’un panneau représentant une Femme sortant du bain , de son temps à Gênes, qu’il attribue à Roger le Gaulois, c’est-à-dire à Roger van der Weyden. De cette peinture nous ne connaissons
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que cette mention, sujette à caution. Ce genre de tableaux, qui n’allait pas sans détails grivois et satiriques, paraît bien éloigné de la mentalité de l’auteur de la Descente de croix de l’Escurial et du Jugement dernier de Beaune. Nous sommes encore à nous demander dans quelle œuvre de Roger van der Weyden M. L. Maeterlinck a pu trouver un caractère libre et caricatural ? Il cite bien les Episodes de la Vie de la Vierge et de Saint Joseph de la cathédrale d’Anvers ; encore une fois, nous croyons fermement que ces compositions ne sont pas de lui, mais bien plutôt du maître de Flémalle.
La vie d’un peintre, ce sont ses œuvres. L’examen de celles de Roger van der Weyden nous a fait quelque peu négliger ce que l’on sait de son existence. Revenons-y, quoique, à vrai dire, nous n’en connaissions pas grand’chose. Ses travaux lui procurèrent plus que l’aisance, la fortune. En octobre 1435, il acheta à Tournai des rentes viagères pour lui et les siens ; le 16 avril 1460, il donna procuration à deux de ses concitoyens pour régler les intérêts de sa nièce Henriette, dont il restait le tuteur, fille de sa sœur Jeanne de la Pasture, sans doute décédée.
Il mourut à Biuxelles le 18 juin 1464 ; né avec le siècle, ou à son aurore, il était donc âgé de soixante-quatre, de soixante-cinq ou soixante-six ans. Il fut inhumé dans l’église Sainte Gudule, devant l’autel de Sainte Catherine. En plus de la
messe célébrée à ses funérailles, une autre fut dite à son intention à Tournai. Dans les comptes de la Corporation des peintres de cette ville, relevés par M. A. Hocquet, on lit cette mention : « payet pour les chandelles qui furent mises devant Saint Luc, à cause du service de maître Rogier de la Pasture, natif de cheste ville de Tournay, le quel demoroit à Bruxelles, pour ce, IIII gros 1/2 ».
Son épitaphe fut ainsi libellée : « Sous cette pierre, Roger, tu reposes sans vie, toi dont le pinceau excellait à reproduire la nature. Bruxelles pleure ta mort ; elle craint de ne plus revoir d’artistes aussi habiles. L’art gémit aussi, privé d’un grand maître que nul n’a égalé ».
Alors que les inscriptions funéraires sont d’ordinaire trop louangeuses, en voici une, par hasard, qui n’est que l’expression de la vérité.
Carel van Mander nous apprend que Roger van der Weyden « laissa aux pauvres d’abondantes aumônes ». Lampsonius écrit de son côté, en s’adressant dans son enthousiasme aux mânes du maître disparu : « Les biens que tu laissas à la terre périront sous l’effort du temps ; mais tes bonnes œuvres brilleront impérissables au ciel ».
De ces bonnes œuvres il reste un témoignage, c’est la mention relevée par M. L. de Burbure, sur les tables des pauvres de Sainte Gudule, d’une somme « de deux peters valant neuf sous de gros », payée par les exécuteurs testamentaires de Roger
van der Wevden, le 23 juin 1464, six jours après son décès.
La veuve du maître lui survécut douze ou treize ans et mourut en 1477 ou 1478. Elle lui avait donné au moins quatre enfants, trois fils et une fille. Leur fils aîné, Corneille, né en 1425 à Bruxelles, entra à la chartreuse d’Hérinnes, près d’Enghien, où il s’éteignit en 1473 ; le second, Pierre, peintre comme son père, vécut au moins jusqu’en i5i4 ; le troisième, Jean, se fit orfèvre et disparut en 1468. Pierre, le peintre, dont on ne connaît aucun ouvrage certain, fit souche de peintres ; son fils Goswin, né à Bruxelles, en 1465, alla s’établir à Anvers où, en i5o3, nous le trouvons inscrit sur le registre de la Gilde de Saint Luc. Ce Goswin van der Weyden semble avoir eu de nombreux élèves fréquentant son atelier de 1504 à i5i3, tout particulièrement. En i535, il peignit pour l’église de Tongerloo un triptyque, consacré à la Vierge, représentant La Mort , L'Assomption et Le Couronnement de la Mère du Christ, qu’il signa fièrement du titre de « petit-fils de Roger, l’Apelle de son temps ». Il y a bien encore, au musée d’Angers, en France, un petit Christ en croix que le catalogue de cette galerie donne à Roger van der Weyden, le fils ; mais il est assez imprécis pour qu’on puisse rien assurer. Il resterait encore à désigner auquel des descendants du maître il conviendrait de l’attribuer. Goswin van der Weyden, qui vivait encore
Portrait du Marquis Lionel d’Este
Collection Edgar Speyer, Londres
^en i538, laissa un fils, du nom de Roger, comme son arrière-grand-père qui fut également peintre.
« Les primitifs des Flandres ont été les plus grands peintres du monde », a écrit Huysmans, « et Roger van der Weyden, ou Roger de la Pasture, ainsi que d’autres le nomment, écrasé entre le renom de van Eyck et de Memling, comme le furent également plus tard Gérard David, Hugues van der Goes, Juste de Gand, Thierri Bouts, est, suivant moi, supérieur à ces peintres ». Huysmans a raison, Roger van der Weyden est un peintre hors de pair : nous ajouterons même que Memling, Gérard David, Hugues van der Goes, Juste de Gand, Thierri Bouts, ne venant qu’après lui, lui doivent une large part de leur talent.
Pas un maître n’a poussé aussi loin que Roger van der Weyden l’expression tragique, l’émotion pathétique. Tout au plus peut-on lui reprocher l’excès de cette expression qui frise parfois la grimace, nous l’avons d’ailleurs déjà dit. Le premier, il insuffle des passions humaines à ses personnages divins. Personne n’a rendu avant et même après lui, avec une telle intensité, une telle puissance, le sentiment de la pitié, de l’extase, de l’amour, à part peut-être un artiste supérieur et étrange, venu un siècle plus tard, le Greco. Les Christs de Roger van der Weyden succombent douloureux et résignés, ses Vierges pleurent et sanglotent, ses martyrs souffrent, meurent, exul-
tent, resplendissant de foi et de soumission, dans les pires épreuves, les plus épouvantables affres.
Au milieu des désordres, des guerres, des tueries de cette époque si profondément troublée, les compositions mystiques de Roger van der Weyden consolent le malheureux, apaisent l'opprimé. Quoi d’étonnant à cela ? N’ont-elles pas été de véritables œuvres de Miséricorde? Ces Hosanna et ces Parce Domine du tendre maître n’ont-ils pas servi de réconforts aux pauvres âmes en détresse ?
Roger van der Weyden est le plus spiritualiste des vieux maîtres flamands, qui l’étaient cependant tous. Par bien des côtés, son origine wallonne l’explique — revenons-y une dernière fois — il s’apparente aux artistes français. Comme eux, il recherche la beauté pour elle-même, en dehors des contingences, mais en regardant simplement et naïvement ce qu’il voit autour de lui, ce qu’il a devant les yeux. Il semble un descendant direct des imagiers qui ont si richement et si noblement peuplé les porches des cathédrales de Reims, de Chartres, de Paris, de Rouen.
Si Roger van der Weyden n’est pas un paysagiste d’instinct, comme l’a écrit M. L. de Fourcaud, sans doute à cause du fond d’or de la Descente de Croix de l’Escurial, nombre de ses compositions le montrent interprète très averti de la nature extérieure. Quoi de plus délicat, de plus exquis que ses
bords de rivières, que ses plaines parsemées de fleurs, plantées d’arbres ; de plus vrai, de plus exact que ses vues de villes avec leurs murailles, leurs tours, leurs clochers, leurs monuments !
L’influence de Roger van der Weyden sur ses contemporains fut considérable. Ses élèves, au nombre desquels, avons-nous déjà dit, il convient, à notre avis, de compter Hans Memling, puis Schôngauer, le Milanais Zanetto Bugatto, les Portugais Antonio Castro et Eduardo, probablement Thierri Bouts, le maître de Flémalle, Petrus Christus, l’énigmatique Flamenco, peut-être même Antonello de Messine ; ses imitateurs Frédéric Herlin, Hugues van der Goes, le maître de la Vie de Marie, l’Italien Angelo Parrasio, portèrent de tous côtés ses enseignements, ses procédés, son style : sur les bords du Rhin, au delà des Alpes, des Pyrénées. Les tapissiers flamands reproduisirent et imitèrent ses compositions dans leurs tentures ; les graveurs néerlandais et allemands s’inspirèrent de ses ouvrages. Ce fut un chef d’école. Comme l’a justement écrit Carel van Mander, il a largement contribué aux progrès de l’art « non seulement en ce qui concerne la conception, mais pour l’exécution plus parfaite envisagée dans le rapport des attitudes, de l’ordonnance et de la traduction des mouvements de l’âme, la douleur, la joie, la colère, le tout selon l’exigence des sujets ».
A l’appréciation du vieil historien il convient
d'ajouter que Roger van der Weyden est un des artistes les plus nobles, les plus purs et les plus religieux que non seulement l'art du XVe siècle, mais encore l’art de toutes les époques ait produit. Au point de vue canonique, il ne se départit jamais des règles établies ; son goût, alors que les écarts étaient fréquents, resta toujours délicat et sévère ; il n’exprima que des pensées hautes. Avec les van Eyck, leurs élèves et les siens, avec Memling, il est la suprême expression de cet art du Moyen Age fait de tradition, de bonhomie, de larmes et d’amour : il en est l’apogée ; mais arrivé à ce point culminant, il ne peut, hélas ! s’y maintenir. Bientôt les artistes qui suivaient les enseignements de ces maîtres abandonneront leurs errements, évolueront sous les impulsions venues d’Italie, sous les idées de la Renaissance et de la Réforme, et c’en sera fait à jamais de l’art chrétien.