CONCLUSIONS
Mais les nouvelles méthodes ne se dégagèrent que peu à peu. Pendant les premières années du règne de Philippe le Bel, on tâtonna. En 1299, le gouvernement décida d'engager les serfs du Toulousain à acheter leur liberté. Il crut devoir, à cette occasion, promulguer un acte qui, dans sa forme extérieure, présentait les caractères trompeurs d'une manumission générale. En outre, la tentative de 1299 portait, si j'ose emprunter un mot à la langue poétique du Moyen-Age, la marque de ce singulier esprit de « desmesure » dont on rencontre, en ce temps^ maintes traces. Le roi prétendait déterminer d'avance le prix de la liberté ; ce prix était uniforme pour tous les cas ; il était exorbitant.
Plus tard une conception plus simple, moins rigide et plus sage triompha. A partir de 1302 au moins, des lettres de commission, adressées à des fonctionnaires royaux, suffirent à ouvrir les campagnes d'affranchissements. Les commissaires eurent pleins pouvoirs pour négocier avec les hommes de corps. Ils fixaient les sommes à verser d'après les fortunes servîtes, selon des taux variables, mais qui jamais, semble-t-il, n'atteignirent ce chifïre fabuleux de 33 o /^ que Philippe le Bel avait osé exiger dans le Toulousain.
Plusieurs fois, Philippe le Bel et ses fils proposèrent ainsi la liberté à leurs serfs dans certaines régions du domaine. Leurs entreprises n'eurent pas toutes même envergure. La plus vaste fut tentée par Philippe le Bel ; elle s'étendit au moins à deux bailliages et six sénéchaussées et peut-être n'en connaissonsnous pas toute l'ampleur. Mais, sur elle, nos sources nous renseignent mal ; elle a passé presque inaperçue aux yeux de l'histoire. Sous Louis X, les commissaires aux affranchissements n'opérèrent que dans le Vermandois ; Philippe le Long n'en envoya que dans le bailliage de Senlis ; mais le hasard' d'un préambule éloquent, rédigé par un clerc ingénieux et quelque peu hâbleur, a valu aux actes de ces deux rois une célébrité qu'ils ne méritaient pas.
Les documents ne nous permettent pas d'apprécier les résultats obtenus par les commissaires délégués sous Philippe le Bel et sous ses fils. Nous savons seulement qu'en Vermandois et
dans le pays de Senlis, où ils Iravaillèreiil à deux reprises, ils ne supprimèrent pas le servage sur les terres royales. Il ne faut pas s'en étonner. Jadis les serfs se faisaient aiïranchir quand, avides d'obtenir la liberté, ils avaient rassemblé assez d'argent liquide pour l'acheter. Les manumissions dépendaient alors de conditions économiques. Désormais les gens du roi cherchèrent à les régler d'après les besoins du Trésor. C'était une entreprise audacieuse. Malgré toutes les mesures coercitives, il était dilTicile qu'elle obtînt un plein succès.
LES AFFRANCHISSEMENTS OCTROYÉS PAR SAINT LOUIS DANS LA CHATELLENIE DE PIERREFONDS ET LE LAONNOIS
§ 1. Du rôle de Blanche de Castille dans r affranchissement de la châtellcnie de Pierrefonds.
La châtellenie de Pierrefonds fut-elle affranchie par Blanche de Castille qui la possédait en douaire \ ou bien après sa mort par Saint Louis à qui le douaire maternel avait fait retour ? Sur ce point les témoignages des textes semblent au premier abord mal s'accorder.
Nous possédons encore la lettre de manumission octroyée par Saint Louis à ses serfs de la châtellenie ^. Assez brève, elle est datée du mois de septembre 1255 ; elle est donc postérieure de près de trois ans à la mort de la reine mère ; il n'y est fait aucune mention d'une volonté auparavant exprimée par celle-ci, moins encore d'une concession formelle accordée par elle.
D'autre part un petit cahier conservé dans le Regislrum Guarini * nous a, comme l'on sait, transmis les noms des affranchis et le montant des sommes versées par eux. Sa rubrique attribue expressément l'acte de liberté à la reine Blanche ; Saint Louis n'aurait fait que le confirmer par « lettres munies de son sceau * ».
1. E. Berger, Histoire de Blanche de Caslille (Bibl. d'Athènes et de Rome, î. 70), 1895, p. 315.
2. JJ 30 A, fol. 174 yo et une copie du xv*^ siècle dans le Cartulaire du chapitre calhédral de Soissons. Archives de l'Aisne, G 253, fol. 1. Cf. Inventaire sommaire des Archives de l'Aisne, III, p. 149 et une note de .M. Elie Berger, Cornistes rerulus de r Académie des Inscriptions, 1912, p. 415. Par suite du désordre que l'occupation allemande a mis dans les Archives de l'Aisne je n'ai pu voir ce cartulaire. Pourquoi avait-il recueilli un affranchissement royal ? Je l'ignore.
3. Dans la foliotation générale du Recjislnim Guarini, coté aujourd'hui JJ 26, ce cahier occupe aujourd'hui les fol. 331 à 338. Il s? distingue hien nettement, ne serait-ce que par son petit format, du reste du volume ; il n'y a été réuni évidemment que parce que l'on eût craint, en le laissant isolé, de le vouer à une p?rte certaine ; et il y a été réuni dès l'origine, bien vraisemblablement, car il est désigné dans la lettre de manumission par les mots : « supradictorum... nominatorum in quodani quaterno in noslro reç/islro insertiim ». Les noms des affranchis ne tiennent que les feuillets numérotés 332 à 337. Sur le v° du premier feuillet du cahier (fol. 331 de la foliotation générale), qui avait été laissé en blanc pour servir de couverture, on a plus tard transcrit quelques dépositions recueillies, en 1258, vers la Saint André (30 nov.) par Simon de Xesle et Etienne, doyen de Saint-.\ignan, chargés par le Parlement d'une enquête sur la reddition du château languedocien de Montréal (Textes publiés. Histoire de Languedoc, VIII, pr. c. 1436, cf. Olim, I, p. 461, n° IX).
4. Voici cette rubrique (je souligne ce cjui est écrit à l'encre rouge) : Komina hominum manumissorum per Blanch[ani| quondam reginam Francorum
in castellania Petrefontis.
Révérende memorie B. Dei gracia quondam Francorum reyina jelici usa consilin
La contradiction est flagrante ; elle est d'autant plus singulière que les deux textes sont presque contemporains, le cahier étant antérieur de quelques mois à la manumission qui y renvoie ^ Comment l'expliquer ? Voici, semble-t-il, ce qui se passa.
Les serfs de la châtellenie — j'entends les serfs des campagnes puisque la ville même de Pierrefonds avait été aiïranchie par Philippe Auguste — demandèrent leur liberté à la reine mère. Ils négocièrent avec elle. L'on tomba d'accord. Chacun pour dépouiller la condition servile dut payer 5 % de sa fortune : tel était le principe de la convention.
Restait à fixer pour chaque individu en particulier, d'après le taux prescrit, le montant exact de son versement. Il fallait pour cela de longues, minutieuses et difficiles enquêtes. Blanche de Castille mourut avant l'achèvement de ces travaux préliminaires. C'est pourquoi l'affranchissement auquel elle avait donné son consentement ne fut pas consacré par un acte passé sous son sceau.
Saint Louis était alors en Syrie. L'affaire dut rester en suspens jusqu'à son retour (il fit son entrée à Paris le 7 septembre 1254*), et même quelques temps après ; elle se trouvait d'ailleurs liée au règlement de la succession laissée par Blanche, qui ne pouvait se faire d'un coup. La liste des affranchis, telle que la contient le cahier déjà cité, fut arrêtée en l'année 1254 ancien style, c'est-à-dire avant le 12 avril 1255. La lettre de manumission fut expédiée seulement en septembre 1255. Elle fut naturellement établie au nom du roi, seul seigneur, au moment, des serfs libérés. En revanche, le clerc qui rédigea la rubrique du cahier (simple note de service sans caractère officiel) ne crut pas devoir s'abstenir de rappeler qu'en fait, sinon en droit, l'acte était l'œuvre de la reine mère. Grâce à lui nous devinons le rôle qu'elle joua.
§ 2. Liste des localilés affranchies (pays de Pierrefonds et Laonnois) .
A. — Châtellenie de Pierrefonds ^.
Mairie de Chelles ; [mairie de INIortefontaine] ; mairie de Taillefontaine et Marival ; mairie de Breuil et Lrosly ; mairie de Cuise et Couecloi ;
manumisit homines in caslellania Pelre/onlis ac perpétue Ubeiiali eos et heredes corum donavit (junrum nomina in presenti quaterno sabscripla siint ; qiiam Ubertatem vir illuslrissimiis eadem (jraciu rex ejusdem B. filius Ludovicus, dicte miitris sue inherens animis, litteris super hue eonfectis siyillo comnninitis re(jiu confirmavil. anno (jracie millesimo ducenlesimo quinquaf/esimo quarto.
1. Il est daté de 1254 a. s., c'est-à-dire d'avant le 12 avril 1255. Pour le renvoi au cahier contenu dans la manumission, v. j). 177. n. 3.
2. Lenain de Tillemont, Vie de Saint Louis (Soc. de l'hist. de France), IV, p. 44.
3. Entre crochets droits les noms qui ne figurent que sur le cahier ; entre parenthèses ceux (jui ne figurent que sur la manumission : l'ordre suivi est celui du cahier. La discordance entre l'énumération des deux documents est singulière.
mairie de Couloisy ; mairie de Croutoy : mairie de .laulzy ; mairie de la Vallée, Montigny, [Bnnru] et Courtieux ; mairie de Roye, Retheuil ^ et Païenne ; mairie de Cutry ; mairie de Pernant ; mairie de Saint Pierre Aigle ; mairie de Cœuvres ; Puiseux ; Villers-Hélon ; Chaudun ; Saint-Etienne et Roi ^ ; Martimont ; La Mercière ; La-Croix Saint- Ouen ; Janx ; Rivecourt ; [Venette ; le Meux ; Chevrières] ; (Hantefontaine) ^ ; (Valdain) ; (Say) ; (Bérogne) ; (Rennes); (Grans); (Soissons).
B. — Afframhissemenl conçu sur le modèle de celui de Ui chfdellenie de Pierre fonds *.
Remy ; Margny.