CONCLUSIONS
L'histoire des serfs royaux, au temps des Capétiens directs, est obscure et incertaine. Les documents sont rares, fragmentaires, souvent imprécis. Le détail des faits se dérobe à nos yeux. Mais les grandes lignes se laissent entrevoir. Les rois de France ou leurs conseillers ont eu, sans peut-être jamais se la formuler nettement, une politique servile. On peut en retracer la courbe comme il suit.
Vers le temps de Louis VI, les charges propres aux serfs se perçoivent, sur les. terres de la Couronne, selon les mêmes règles que les redevances ordinaires du domaine. Le lien servile semble encore extrêmement fort. Les rois ne le relâchent pas volontiers. On doit supposer que beaucoup parmi les hommes de corps ne songent pas à s'en dégager. Les villes et les campagnes environnantes, qui subissent l'influence des centres urbains et trouvent en eux un appui, sont peut-être les seules à sentir le besoin de le secouer ; en tout cas seules elles en ont la force ; mais elles n'y parviennent pas sans peine. Il faut quarante-trois ans à la royauté pour se résigner à affranchir Orléans.
Sous Philippe-Auguste, les méthodes administratives se perfectionnent. Les baillis apparaissent. Presque immédiatement, l'exploitation du principal parmi les droits serviles — - la mainmorte — leur est confiée, au détriment des prévôts, officiers d'un rang inférieur, ou pour mieux dire simples fermiers. C'est le premier signe de l'importance attribuée par le gouvernement aux produits du servage, et de l'idée qu'il se fait des difficultés particulières attachées à leur perception.
En même temps, les affranchissements vont se multiplier.
174 KOIS ET SERFS
Saint Louis est le premier roi à accorder de vastes manumissions rurales. Non qu'il devance en rien son temps : il participe à tout un mouvement social, sans le commander. Dans les riches contrées de la France au nord de la Loire, les serfs des villages, de toutes parts, demandent à acheter leur liberté ; le roi, comme les autres seigneurs, consent à la leur vendre. La monarchie accorde désormais sans résistance les affranchissements ; elle ne cherche pas encore à les provoquer. Elle en tire un profit raisonnable, mais exceptionnel et fortuit ; elle n'en fait pas encore un expédient fiscal.
Une fois saint Louis mort, sous des princes faibles, le corps anonyme des fonctionnaires gouverna la France. C'étaient dans l'ensemble des administrateurs exacts et énergiques, mais d'un caractère dur et d'un esprit parfois aventureux. Ils furent \ivement préoccupés par les questions financières. A vrai dire, elles s'imposaient à leur attention. L'État, par la force des choses, devenait de plus en plus dépensier et besogneux. Ses recettes paraissaient insuffisantes. Il fallait les augmenter. Le domaine semblait rapporter trop peu ; on crut pouvoir lui demander davantage. On songea en particulier aux droits servîtes ; on s'efforça de les rendre plus lucratifs. Peu à peu des fonctionnaires spéciaux, d'abord temporaires, puis permanents, furent créés pour en assurer la perception dans les régions où les serfs royaux étaient sans doute les plus nombreux : Vermandois, bailliage de Senhs, Champagne. Ce furent les collecteurs des mainmortes et formariages. On attendait beaucoup d'eux. Ils déçurent. La mainmorte et le formariage, nids à paperasserie et à procès, n'étaient pas des ressources faites pour une grande monarchie.
Alors, on se rabattit sur les aiïranchissements. On les transforma en un moyen budgétaire presque normal. Désormais, toutes les fois qu'il y eut crise financière, des commissaires chargés de distribuer les manumissions parcoururent quelques provinces. C'était comme une conlribulion de guerre. Au temps de Louis VI et de Louis Y II, les serfs arrachaient péniblement leur liberté; sous Philippe le Bel, le roi la leur ofîre ; sous Louis X, il ira jusqu'à tâcher de la leur imposer.