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Roland de Lattre

Roland De Lattre, connu sous les divers noms de Roland Lassus, Roland Lassé , Orlando T)i Lasso, etc., etc. et, plus généralement, sous celui d'ORLAND De Lassus, qu'il prit très jeune et qu'il porta jusqu'à sa mort, naquit à Mous, en llainaut, en 1520, (i) d'un faux monnoycur, qui comme

(i) « Rue dicte Gerlande ( Guirlande, maintenant des

Capucins), à l'issue de la maison portant l'enseigne de la

Noire Teste. »

François Vinchant. Ann. du

llainaut, Ms. autographe.

Cette maison , qui se trouve dans la Grand'Ruc et qui avait issue dans la rue de la Grande-Guirlande ou des Capucins, entre les maisons portant aujourd'hui les Nos. 57 et 5i) , a pour enseigne un heaume. C'est probablement ce heaume qu'on appelait la ?\oire Teste.

tel , fut par sentence judiciclle contraint de porter en son col un pendant de fausses monnoies et avec iceluy faire trois pourmaines (promenades ou tours) publiquement à V entour d'un hour (échafaud) Roland De

Lattre changea de nom et surnom et ainsy

quitta le pays et s'en alla en Italie avec Ferdinand de Gonzague qui suivoit le party du Roy de Sicile (1)

On raconte qu'il fréquenta très jeune les écoles, et que, parvenu à sa septième année, il reçut une éducation musicale soignée. Ses progrès furent rapides, et sa voix pure et mélodieuse (2) charmait ses auditeurs. Cette impression, à ce qu'on dit, fut même si forte chez l'un d'entre eux , qu'il enleva secrètement l'enfant de son école jusqu'à trois reprises différentes. Les deux premières fois , ses parents auraient été assez heureux pour le retrouver; enfin la troisième fois qu'on leur aurait enlevé leur fils, ils auraient consenti

(1) Vinchant.

(•2) Ce fut un soprano jusqu'à l'âge de puberté; ensuite un ténor, puis une basse.

à ce qu'il pût séjourner à S'.-Didier, auprès de Ferdinand de Gonzague.... — « N'est-il pas plus" simple,» ajoute Delmotte (1), « de penser, d'après les termes de Vinchant , que rougissant du supplice infamant subi par son père , il changea de nom et de prénom , ( ce qui ferait croire qu'il portait le même prénom que ce dernier), et qu'il ne chercha qu'une occasion favorable de fuir une ville où tout lui rappelait le crime de l'auteur de ses jours? »

Quoi qu'il en soit , il fut d'abord enfant de chœur, comme le rapporte Vinchant , à l'église de S1. -Nicolas en Havre (Havrecq), et partit de Mons, âgé de moins de seize ans, avec Ferdinand de Gonzague , qui commandait en Belgique un corps d'armée sous les ordres de Charles-Quint , et qui , la campagne terminée , se rendit en Italie.

A dix -huit ans, il quitta Ferdinand De Gonzague , et suivit Constantin Castriotto qui

(i) Henri -Florent Delmotte, né à Mons, le 20 juin 1798, y décédé le 7 mars i83G. — Notice biographique sur Roland De Lattre.

le conduisit à Naples , où il demeura deux ans et plus , chez le marquis de la Tcrza.

A vingt et un ans environ , il alla à Rome où l'archevêque de Florence lui fit l'accueil le plus bienveillant. Il demeura chez ce nouveau protecteur à peu près six mois , et au bout de ce temps il obtint la place de maître de la chapelle de St.-Jean-de-Latran.

Deux ans après il revint à Mons , rappelé par le danger que couraient ses parents attaqués d'une maladie grave ; mais lorsqu'il revit le toit paternel, les êtres auxquels il devait l'existence , l'avaient quitté pour toujours.

Il partit de Mons avec Jules-César Brancaccio , d'une naissance noble , et amateur éclairé des beaux-arts ; il parcourut avec lui l'Angleterre et la France.

Ces voyages terminés , il vint se fixer pendant deux années à Anvers , dont le séjour lui plaisait , et s'y rendit cher à tous ceux qui l'approchaient , tant par ses talents musicaux et la diversité de ses connaissances, que par l'aménité de son caractère franc et ouvert. Choyé, fêté partout, il passaiL toutes

ses journées avec les personnes les plus distinguées par leur instruction, leur science, leur esprit ou leur naissance.

Il prenait surtout à tâche de répandre et de propager le goût de la musique. Bientôt sa réputation s'étendit au loin et parvint jusqu'aux têtes couronnées.

Albert V, dit le généreux, duc de Bavière, l'invita, en 1557, à se rendre à sa cour. Il lui lit des propositions très favorables et l'engagea à amener avec lui à Munich plusieurs musiciens distingués des Pays-Bas, afin de rehausser le lustre et d'accroître la renommée de sa chapelle.

De Lattre désirant justifier dans cette ville la réputation qui l'y avait précédé, se fit remarquer par son érudition , ses bons mots , son esprit, sa gaîté, sa conduite irréprochable , et surtout par la beauté de ses compositions musicales. Le duc Albert, rendant pleine justice à son mérite et à ses qualités personnelles , conçut pour lui une vive affection.

Il épousa en 1558 ( un an après son arrivée à Munich), Regina Weckinger, fille d'honneur

de la maison ducale. Ni l'un ni l'autre n'eurent à se repentir de cet hymen.

Les liens qui attachaient De Lattre à sa nouvelle patrie et à son auguste protecteur , se resserrèrent encore plus étroitement par cette union, qui, loin de ralentir son zèle pour le service ou de distraire son imagination , ne fit au contraire que redoubler le premier , et rendre la seconde plus fraîche et plus brillante.

De ce mariage naquirent plusieurs enfants ; entre autres Ferdinand , Rodolphe , Jean , Ernest , Anne et Regina. (i)

(i) Ferdinand (DeLassus) : il épousa Judith Schloglin, d'une famille bourgeoise de Munich ; il fut d'abord ténor à la cbapelle ducale en 150,3, et en 1602, maître de chapelle du duc Maximilien Ier. Il se livra à la composition et concourut avec son frère Rodolphe, à la publication du Magnum opus musicum de son père. [Munich, 1604, 6 vol. in-f°. ) Il mourut à Munich , le 27 août 1609.

Rodolphe : en 1 588 , il s'était déjà fait connaître , comme musicien, à la cour de Bavière ; en 15Q3, il était ténor de la chapelle ducale; en 1609, organiste de la cour. Il acquit, comme compositeur, une renommée telle que Gustave- Adolphe, le Lion du Nord, pendant le séjour qu'il lit à Munich, en i632, vint lui faire visite chez lui et le chargea

Le chic Albert le nomma, en 1562, maître de sa chapelle, l'une des meilleures de lepoque. Elle se composait de 92 musiciens. On voit parmi les chanteurs : 15 ténors, 12 basses, 13 contralto, 16 élèves de la chapelle et 6 sopranistes.

de la composition de divers morceaux de musique. Il publia plusieurs ouvrages de son père et mourut en iG35.

Jean : il fut musicien de la cour et haute-contre de la chapelle.

Ehkest : il était, en iSgS, instrumentiste à la chapelle ducale.

Anne : elle épousa N Mundpraden.

Uegika : elle épousa un certain seigneur d'Ach qui, en iGi3, fonda un bénéfice.

Anne et Regina vivaient encore toutes deux eu i6i4-

Ferdinand De Lassus, dont nous avons parlé d'abord, laissa entre autres enfants :

i°. Gaspard.

2°. Ferdinand : il succéda à son père comme maître de chapelle au service du duc Maxirnilien. Ce ne fut cependant qu'en îGiGqu'il entra en fonctions comme maître de chapelle effectif. En 162g, il fut nommé juge de district et caissier à Reispach. Il fut marié à Marie N.... (qui épousa eu secondes noces un nommé Yogel ), et il mourut en i63G.

Guillaume : il reçut une éducation toute musicale et commença sa carrière comme enfant de chœur de la chapelle ducale. Il fut ensuite nommé valet de chambre de

De Lattre, dans sa jeunesse, avait déjà composé beaucoup d'ouvrages qui lui avaient attiré une haute considération, mais c'est

l'électeur Maximilien. Après neuf ans de service en cette qualité', il sollicita un autre emploi, celui de caissier, à Rosenheim ; ensuite il demanda celui de chef douanier, à Brunnau ; puis enliu il chercha à obtenir la place de commissaire de comptes près la chambre aulkpie électorale, à Munich. Il fut nommé à ces dernières fonctions le i3 novembre 1 6 1 4 •

On cite encore comme descendants de De Lattre :

i°. Ferdinand, qu'on présume fils de Ferdinand, petitfils de Ferdinand et arrière-petit-tils d'Orland.

2°. Georges-Guillaume (qu'on croit fils de Guillaume) : il fut admis, en 1628, comme chanteur de dessus dans la chapelle de la cour électorale, puis nommé valet de chambre de l'électeur, le 10 novembre i63ç). Plus tard, il fut promu aux fonctions de caissier ou payeur de la cour, et mourut, dans l'exercice de ces fonctions, en i652, laissant quatre enfants en bas âge. L'électrice Marie- Anne qui, après le décès de son époux, tint les rênes du Gouvernement au nom de son fils mineur, Ferdinand-Marie, prince héréditaire, prit en affection une des filles de Georges-Guillaume, appelée comme elle Marie- Anne (elle en était probablement la marraine), et elle lui accorda, jusqu'à son établissement, une somme de quatre-vingts florins par an pour sa nourriture.

3°. Guillaume : il fut douanier à Itegensberg, au service du gouvernement bavarois. Il eut trois femmes :

surtout à Munich que son talent prit un essor immense. Premier maître de chapelle , encouragé par les éloges du duc , par l'excellence des musiciens qu'il dirigeait, par le nombre toujours croissant des personnes qui s'empressaient de se rendre auprès de lui pour profiter de ses leçons ou de ses conseils, il sentit s'enflammer sa verve, et toutes ces causes, agissant fortement sur son imagination, firent naître en lui tant d'enthousiasme que ses compositions en acquirent une facture , une vie et une vigueur extraordinaires. Sa renommée dès lors envahit l'Europe

Marie -Catherine Gottfrieden , Marguerite - Catherine Schiitzingerin et Marie Khernin. — Il vivait encore en 1^36; c'était probablement un des quatre enfants de Georges-Guillaume. —

Regina Weckinger , épouse de De Lattre, ne lui survécut que quelques années. Son tombeau fut placé auprès de celui de son mari, mais il a disparu lors de la suppression du monastère des Franciscains.

Il portait cette épitaphe :

L'an de grâce 1600, le 5 juin, décéda la noble et vertueuse dame Regina De Lassin (sic ) , veuve de feu Orland De Lassus, en son vivant maître de chapelle au service des princes sérénissimes de Bavière. R. I. P. Amen.

entière ; on le surnomma partout le prince des musiciens. Il surpassait , et de beaucoup , les premières réputations musicales de l'époque , si ce n'est celle de Paleslrina, qui lui disputait l'empire du monde chantant et régnait sur le midi comme lui sur le septentrion. Sa prépondérance était trop grande pour qu'on pût espérer de l'affaiblir en l'égalant ; aussi ses productions étaient-elles disputées , enlevées par tous les amateurs de musique qui se les arrachaient à l'envi.

Du Verdier parle de De Lattre en ces « termes : C'était le plus excellent musicien qui ait (sic) été avant lui ; et il semble avoir seul dérobé l'harmonie des cieux pour nous réjouir sur la terre , surpassant les anciens et se montrant en son état la merveille de son temps. »

Adrien Leroy (1) fait de lui l'éloge suivant : « Ce grand maître et suprême ouvrier , l'excellente et docte veine duquel pourroit seule servir de loi et reigle à la musique , attendu

(i) Traité de musique, préface. ( 1 583.)

que les admirables inventions, ingénieuses dispositions, douceur agréable, propreté navre , nayveté propre , traits signalés , liberté hardie, et plaisante harmonie de sa composition fournissent assés de sujet pour recevoir sa musique, comme patron et exemplaire, sur lequel on se peut seurement arrêter. »

On lit en tête des Meslanges de la musique d'Orlande Lassus, que Ballard imprima à Paris en 1619, in-8°. :

Bruta Orpheus, Saxa Amphyon, Delphinus Arion Traxit; at Orlandus post se terramque fretuuique ,

Post se traxit item molem totius Olyaipi.

Quanto igitur major, quantoque potentior unus

Orlandus tribus his, Arnphyone, Arioue et Orpheu!

Un poétereau inconnu lui a composé cette épitaphe :

Etant enfant j'ai chanté le dessus; Adolescent, j'ai fait la contre-taille; Homme parfait , j'ai raisonné la taille , Mais maintenant je suis mis au bassus. Priez, passant, que l'esprit soit là-sus.

Jean Daurat ( xVuratus ) a trouvé dans Orlandus de Lassus cette anagramme : Laurca

donandus es. — Il qualifie notre Orland de prœstantissimus numerorum auctor.

Les souverains eux-mêmes, partageant l'enthousiasme général , le comblèrent des marques de distinction les plus flatteuses :

En 1570 , à la diète de l'Empire , l'empereur Maximilien, de son propre mouvement, donna à De Lattre et à ses enfants légitimes , ainsi qu'à leurs descendants des deux sexes, des lettres de noblesse (1). Ces lettres sont des plus honorables pour celui qui les reçut , et très remarquables surtout si l'on réfléchit qu'elles ont été délivrées par un prince absolu, dans un pays où le pouvoir n'a jamais rien perdu de ses droits, et dans un de ces siècles qu'il n'y a pas bien long-temps encore on désignait dédaigneusement sous le nom de siècles de barbarie.

Le pape Grégoire XIII , aussi de son propre mouvement , le créa , le 6 avril 1574 , chevalier de S1. -Pierre à l'éperon d'or (de numéro participantium), en le faisant revêtir par les nobles chevaliers et seigneurs Onorato Cajetano et Angelo Mazzatosta , dans la chapelle

(i) Ces lettres sont datées de Spire, le 7 décembre.

papale de la cour, do l'éperon d'or et du glaive ; et ce avec tout le cérémonial usité en pareil cas.

Philippe Bosquier, notre compatriote, dit que « le roy de France l'annoblit de la croisade de Malthe. »

En 1571 , De Lattre partit de Munich et se rendit de nouveau en France ; il alla pour la première fois à Paris , et logea chez Adrien Leroy , dont nous avons déjà parlé , musicien distingué de son temps , plus fameux encore comme imprimeur et marchand de musique.

Ce fut Adrien Leroy qui le présenta à la cour, où Charles IX le reçut avec les plus grands honneurs , l'admit à lui baiser la main et lui fit de très riches présents.

Au mois de novembre 1570, ce monarque accorda à Jean-Antoine de Baif et à Joacliim Thibaut de Courville des lettres patentes pour l'érection d'une académie de musique. Il est probable que la renommée de De Lattre avait engagé Charles IX à l'appeler auprès de lui , pour profiter de ses conseils lors de la création de cette académie, ou bien que la fondation de cet établissement musical avait

décidé l'artiste à se rendre à Paris , ville que depuis long-temps il brûlait de visiter, cujus urbis invisendœ incredibili cupiditate diù flagrarcm (1) , afin d'examiner sur quelles bases on allait le fonder.

Charles IX garda un profond souvenir de cette entrevue avec De Lattre , le phénix musical de l'époque , comme on l'appelait alors ; aussi, lorsque bourrelé de remords à cause du sang huguenot qu'il avait fait couler à si larges flots, il chercha vainement le sommeil qui fuyait sa couche, l'impression que lui avaient faite les Sept psaumes de la pénitence, l'une des compositions de De Lattre les plus célèbres, — qui avait été écrite par ordre du prince Albert, long-temps avant la S'.-Barthélémy, — se présenta à son esprit troublé. Dès lors il voulut que De Lattre lui-même, à la tête des musiciens de la cour de France, lui fit entendre les accents plaintifs et lamentables d'un roi pénitent, et ce désir s'accroissant de toute la force de son repentir, il lui offrit, pour le décider à se rendre auprès.

(i) De Lattre.

de lui , la maîtrise de sa chapelle avec un traitement considérable. La musique seule pouvait apporter quelque soulagement aux tortures morales de ce souverain.

De Lattre répugnait cependant à quitter Munich, où son existence était si heureuse ; la reconnaissance seule lui faisait même considérer comme un devoir sacré, le refus de laisser Albert qui l'honorait de sa bienveillance et de son amitié. Mais celui-ci , quoiqu'il vit à regret le départ de son favori , de celui qu'il se plaisait à désigner sous le titre de perle de sa chapelle, l'engagea avec générosité à ne pas lui sacrifier des avantages plus grands que ceux qu'il pouvait lui procurer à sa cour , et à se rendre à l'invitation du roi de France.

De Lattre était bon, compatissant, et il n'hésita pas à se mettre en route , lorsqu' Albert , qui avait pris Charles IX en pitié, lui eut persuadé que son talent pourrait seul adoucir les tourments de ce malheureux prince. Il partit donc , mais à peine parvenu à la moitié de son voyage , il reçut la nouvelle positive de la mort de Charles IX , qui expira le 50 niai K>7i. Sans perdre une seconde, il re-

broussa chemin , et revint en hâte à Munich , au sein de sa famille. Le duc le reçut à bras ouverts, le réintégra immédiatement dans ses honorables fonctions , le combla de nouveaux bienfaits et de nouvelles faveurs. Il lui assura le 25 avril 1579, en considération de ses bons et loyaux services, ses appointements (qui étaient de quatre cents florins, somme considérable pour ce temps ) , pendant tout le reste de son règne , sans aucune déduction.

Orland eut bientôt à déplorer la perte de son protecteur, on doit même dire de son ami (î) , le duc Albert, qui mourut le 24 octobre suivant.

II ne pouvait quitter ce prince, suivant Bianconi , parce que , disait-il , avec cet amour de l'art inné chez tous les grands talents, « je préfère un maître qui est connaisseur à tous ceux qui ne sont qu'amateurs. »

Le duc Guillaume V, dit le pieux , professa

(i) Entre autres marques d'amitié qu'il donna à son maître de chapelle, il composa un panégyrique en son honneur, lorsqu'il revint à Munich , à la mort de Charles IX.

pour lui autant d'estime que son prédécesseur , et De Lattre n'éprourva , par ce changement de souverain , aucune différence dans sa position , soit sous le rapport des procédés et des égards, soit sous celui des appointements. Guillaume lui assura la continuation de son traitement de quatre cents florins par an, traitement qui avait cessé de droit lors du décès d'Albert.

Grâces à ses économies, De Lattre avait amassé peu-à-peu une somme de 4,400 florins, et l'avait placée successivement, en quatre fois, dans la caisse du trésor, au taux de cinq pour cent d'intérêt , taux déjà en usage alors. L'église à cette époque , comme de nos jours, usait de son influence pour défendre aux particuliers laïques de retirer de semblables bénéfices de leurs épargnes, lors même que les puissances séculières y donnaient leur assentiment. De Lattre, après avoir perçu pendant plusieurs années les intérêts de ses fonds, s'alarma, et ses scrupules religieux lui firent considérer sa conscience comme blessée par cette action. Il prit aussitôt sa résolution, et renvoya au duc le

montant de tons les intérêts qu'il avait reçus, en déclarant que sa piété ne lui permettait pas de jouir d'un bien que l'église s'était réservé, et qu'il devait ce sacrifice à cette bonne mère qui , par sa doctrine divine , lui prodiguait tant de consolations pour son bonheur, soit temporel , soit spirituel.

Le duc feignit d'accepter la somme renvoyée , mais il fit délivrer à De Lattre un acte , en date du 6 mars 1580, par lequel une somme équivalente lui fut donnée en propriété , afin de ramener par ce moyen le calme dans sa conscience , sans préjudicier à son avoir. — Je plains ceux, dit Delmotte, qui ne trouveront dans cette anecdote qu'un sujet de sarcasmes.

Le 17 janvier 1587 , le. duc Guillaume lui fit présent de la propriété du jardin de Meising, sur l'Amber, juridiction de Stareberg (i) , et le 6 novembre de la même année, il lui

(a) Ce jardin avait /jo aunes de long sur 60 de large. Il tenait par derrière à la grand'route de Furstcnfeld et aboutissait du devant au vieux bourg de Draexls. Sa clôture e'tait en planches.

accorda que son épouse, si elle survivait à son mari, pourrait toucher pendant tout le reste de sa vie , une pension annuelle de cent florins , payable sur la chambre des domaines du prince.

Indépendamment de cette propriété de Meising, De Latttre en possédait une à Putzburnn , dans le district de WolfarthsHausen.

Les travaux quotidiens de la maîtrise, absorbant tout son temps, lui firent désirer d'autant plus d'être délivré de ce service trop rigoureux , qu'il voulait consacrer à la composition les instants que lui enlevaient ses fonctions. Il s'adressa donc à cet effet, en 1587, au duc Guillaume, qui accueillit sa demande et lui permit, le 6 décembre, de se rendre chaque année quelque temps dans le sein de sa famille , à Meising , ou dans tout autre lieu du duché (î) , en lui diminuant toutefois son

(i) Après en avoir toutefois demande l'autorisation. — Le duc Guillaume accordait à De Lattre la démission qu'il avait sollicitée de maître de chapelle de la cour, mais ce dernier ne cessait pas cependant entièrement ses fonctions; il était toujours tenu de se rendre à chaque instant

traitement de moitié ( 200 florins ) , mais à dater seulement de 1590 (i).

Quoique le duc accordât en même temps, par cet acte , une grande faveur à deux des fils de De Lattre, Ferdinand et Rodolphe (a), la perte de 200 florins par an parut très pénible à leur père. Il renonça en conséquence à son projet de passer une partie de l'année à la campagne , et il continua de s'acquitter , avec tout le zèle possible, de ses fonctions de

à l'invitation du duc, lorsque celui-ci jugerait convenable de le faire rappeler.

La faculté lui était laissée de visiter la chapelle quand bon lui semblerait.

(î) Par suite de Tordre sévère établi dans les dépenses de l'Etat et de la cour de Bavière, on voulut après le décès d'Orland mettre à exécution les dispositions de cet acte, relatives à la diminution de son traitement. On demanda donc à Regina de restituer au trésor ce qui lui avait été payé de trop, prétendait-on; mais elle répondit que son défunt époux avait prié lui-même le duc de changer cet article de l'acte. Il est probable que sa juste réclamation aura été accueillie; les actes existant encore se taisent silice point.

(2) Ferdinand était alors au service de Frédéric , comte à Zollcrn. Le duc, en acceptant la démission de sqn père,

maître de chapelle , consacrant le surplus de son temps à la composition.

Dans une note qu'a écrite sa femme Regina, on remarque cette phrase : « Et il a toujours dit que Dieu lui ayant donné la santé, il ne lui était pas permis de rester à rien faire. »

En s'adonnant avec plus d'ardeur à la composition, il voulut témoigner à Guillaume, qui aimait passionnément la musique , sa gratitude pour la faveur accordée à ses fils.

Ce travail opiniâtre , dans un moment où le repos lui était si nécessaire, eut des suites funestes pour sa santé. Sa vie avait été la plus

lui accordait, à condition de quitter le service du comte, une place dans sa chapelle avec 200 llorins d'appointements et le droit d'être admis à la table des officiers de la cour, s'il ne préférait qu'on lui pay.il son ordinaire. Il était obligé de remplir, lorsque son père serait absent, les fonctions de ce dernier, ou celles du sous-maître de chapelle , Jean à Tosta.

Rodolphe , par le même acte, obtenait du duc la permission, qu'il lui avait demandée, de se marier, et une place d'organiste au traitement de 200 florins, à condition d'apprendre à chanter aux jeunes gens faisant partie de la chapelle de la cour, et de les instruire dans la composition musicale ou en toute autre chose qui lui serait ordonnée.

laborieuse qu'on puisse se figurer et son imagination féconde, toujours en activité, avait enfanté une multitude de compositions telle que leur nombre nous effraie (1) , et que nous nous refusons presque à croire qu'elles puissent être l'œuvre d'un . seul homme. Cette tension continuelle d'esprit exigeait impérieusement de la distraction , du repos ; au lieu de s'arrêter, il redoubla ses travaux ; aussi la nature épuisée lui refusa-t-elle un secours dont il avait abusé. Ses facultés mentales , assuret-on, l'abandonnèrent tout -à- coup. Regina, un jour qu'elle revenait de Meising , le trouva dans un état très précaire ; il avait , ajontet-on, tout-à-fait perdu l'esprit, et il ne la reconnut plus. Dans sa frayeur , elle fut aussitôt avertir la princesse Maximilienne, sœur du duc Guillaume, qui envoya à l'instant même son médecin , le docteur Thomas Mermann , auprès du malade.

Par ses soins, la santé de De Lattre s'améliora, mais, s'il faut en croire Delmotte, sa raison ne revint point. Toujours est-il que dès

(i) il excède 2,000.

cet instant, il Fut triste, rêveur, absorbe clans des pensées mélancoliques et qu'il parlait toujours de la mort.

Le duc lui fit annoncer , par Mermann , qu'il continuerait , malgré son état , à jouir de son traitement entier ; mais cette nouvelle ne put le ranimer.

Son extérieur calme n'eût pas laissé deviner l'agitation intérieure qui le minait ; une lutte violente avait lieu dans ses facultés morales. Abattu, énervé par ces pénibles combats, il écrivit au duc dans un moment d'accablement, « qu'il avait l'intention de quitter entièrement le service, s'il voulait lui donner les 400 florins que déjà son illustre père , le duc Albert V, lui avait promis , en y ajoutant encore une somme quelconque à sa volonté. »

Sa femme , craignant les résultats de cette folle démarche, eut encore recours, pour y parer, à la duchesse Maximilienne, qui transmit à son frère une requête de la malheureuse Regina, où entre autres choses elle disait : « Que son altesse sérénissime ne veuille pas rejetter sur la pauvre famille d'Orland les torts que se fait à lui-môme ce malheureux père

par ses fantaisies bizarres, suites de trop d'efforts d'esprit pour son art et d'un travail trop assidu. Mais que le duc daigne lui faire continuer son traitement comme il l'a fait jusqu'à présent , car , ajoute-t-elle douloureusement, ce serait le faire mourir que de le mettre hors du service de la chapelle. »

Guillaume fit savoir à De Lattre que tout resterait pour lui comme de coutume; que s'il faisait une nouvelle demande, elle ne serait pas accueillie , et qu'il pourrait alors , s'il le voulait , s'en aller avec congé.

De Lattre ne vécut pas long-temps dans cet état , espèce de mort anticipée ; bientôt il expira.

Peu de temps auparavant, il légua une distribution d'aumônes , à perpétuité , à faire chaque année aux pauvres , dans l'hôpital du S1. -Esprit à Munich. Elle avait lieu le dimanche après la S'.-Michel. Il fonda , aussi à perpétuité , un anniversaire à célébrer le jour de la Sl.-Jean-Baptiste , dans l'église de Meising. Cet anniversaire consistait en deux messes et un requiem en musique.

Il mourut à Munich le 5 juin 1595. Ses restes

y furent déposés dans le cimetière de l'église dos Franciscains , où on lui éleva un superbe tombeau en marbre rouge, haut de trois palmes et demie, et large de sept. Ce tombeau, divisé dans sa longueur en deux parties, contient dans le centre de la partie supérieure, un bas-relief représentant l'ensevelissement du Christ; on compte sur ce bas-relief sept figures ; dans le fond , sur la droite , on distingue Jérusalem ; à la gauche le Calvaire. Sur la tombe du Christ est sculptée la date MDXCV. Aux deux côtés du bas-relief sont deux cartouches sculptés sur lesquels se lit l'épitaphe suivante, composée par Sébastien Baner , de Haidenkaim :

Orlandi cineres , eheu ! modo dulce loquentes

Nunc mutos, eheu! flebilis urua premit. Lassre sunt flendo charités funera Lasse,

Principibus multum, charcque cœsaribus.

Belgica quem tellus genitrix dédit ingenioruin ,

Ingeiiiorum altrix Boja fovit humus.

Corporis exuvias eadem quorpie Boja tcxit,

Post lustra ac hyemcs sena bis acta duas. Kobora , saxa , feras Orpheus , at hic Orphea traxit ,

Harmoniaeque duces perculit harmonià.

Nunc quia complevit totum coucentihus orbem,

Victor cum superis ce r tut apùd superos.

Dans la partie inférieure du sarcophage se trouvent, au centre, les arhioiries de De Lattre et celles de sa femme. Sur la droite, on compte huit figures de femmes agenouillées; la première a vis-à-vis d'elle un enfant au maillot; la deuxième , un écusson écartelé sur lequel on distingue les armoiries d'Orland (î) et probablement celles du seigneur d'Ach , époux de Regina, fille aînée de De Lattre (2). La première de ces femmes est Regina Weckinger , épouse du défunt ; la seconde est Regina De Lassus. Les six autres , qui portent toutes la coiffure de demoiselles, £ont les filles et les petites-filles d'Orland. Son épouse et sa fille Regina sont seules revêtues de vêtements de dames. Au côté opposé sont aussi représentés, à genoux, De Lattre lui-même et neuf fils ou petits-fils (0).

Ce tombeau resta dans le cimetière de l'église des Franciscains jusqu'en 1800; il fut

( 1 ) Les signes distinctifs de ces armoiries sont un dièze, un bémol et un bécarre.

(2) Voir la note p. 10 et s.

(3) Un inconnu a fait graver en taille-douce les armoiries de De Lattre sculptées sur sa tombe, et les a dédiées

sauvé , lors de la destruction de ce lieu de sépulture, par M. Heigel , artiste du théâtre de la cour, grand admirateur de De Lattre. Il le déposa dans son jardin qui devint la propriété de mademoiselle de Manntich, et qui appartenait encore à cette demoiselle en 1850. L'épouse de De Lattre fonda, deux ans après la mort de son mari ( vers 1597 ) , pour lui et pour elle, ainsi que pour tous leurs descendants, un obit perpétuel chez les Franciscains. Ce service funèbre annuel , qui devait être célébré dans leurs cloître et église, la veille ou le lendemain du jour de St.-Vieth , martyr , consistait en une messe , des vigiles et un office pour les morts.

à la mémoire de ce grand musicien en les accompagnant des vers suivants :

Orlandi Lassi quicunque insignia iconis

Siste parum ; vigili singula mente nota. Ut sol illustrât totum pulclierrimus orbem,

Orlandum mundi sic plaga quneque canit.

îlerculco cedunt animantia cunctaleoni,

Cedft et Orlando musica turba lubens.

Crux monslrat veteris tibi religionis amicuni

Cas fera tu tanto pectorc volve, licet. H. L.

Tous les auteurs qui ont parlé de De Lattre sont d'accord sur ce point qu'il fut un des hommes les plus distingués de son siècle , et à cette époque brillante de nos annales musicales où les artistes belges étaient considérés comme les plus célèbres de l'Europe , il fut jugé digne d'être compté comme le premier d'entre eux , comme leur prince , selon l'expression d'alors. Ce glorieux surnom lui fut décerné aux applaudissements universels du monde musical. Tous les auteurs du temps le célébrèrent à l'envi. Les rois, les princes, les grands l'accueillirent avec distinction et se plurent à accepter la dédicace de ses compositions. Il était nonseulement musicien et compositeur excellent, mais encore un savant remarquable par la variété , l'étendue et la profondeur de ses connaissances.

Il cultivait la poésie avec succès. On a de lui des vers français adressés au duc de Bavière et une ode au roi Charles IX.

Il se faisait rechercher pour la finesse de son esprit, l'aménité, la douceur de son caractère et les charmes de sa conversation.

M. Freneusc de la Vieuville dit qu'une messe de lui à huit parties ( Do minus Deus noster ), où il n'y a que de grosses notes blanches, qui filent sur trois ou quatre mesures, fut chantée au Concile de Trente. Enfin , le médecin Samuel à Quickelberg , ami intime de De Lattre , vante la beauté de sa voix , et assure l'avoir entendu chanter à la chapelle ducale avec un plaisir extrême.

Il ne se borna point à exciter le goût de la musique par le talent et l'originalité qu'il déploya dans ses compositions, il rendit à l'art musical des services beaucoup plus réels. C'est lui, à ce qu'affirme Burney, (A gênerai history of music , from the carliest âges to the présent period, Londres 1776-1789, 4 vol. in-4°. ) qui introduisit dans la musique les premiers passages chromatiques , et qui , par là, parvint à améliorer grandement les monotonies dans la modulation. La mesure lui doit aussi de très grands perfectionnements, et Werkmeister dit qu'il a réduit le fatras de quatre-vingts différents signes de mesures et de cadences, à deux seulement, la mesure paire et la mesure impaire, en se servant

pour fixer le mouvement, des mots allegro, adagio , etc. , encore usités aujourd'hui.

M. Fétis, notre savant compatriote, maître de chapelle du Roi des Belges , auteur de la Bibliothèque universelle des musiciens, n'hésite pas, quoi qu'en ait dit Burney, à faire de De Lattre le chef de l'école allemande, comme Palestrina est le chef de l'école italienne.

— On appelait Orlandes ses chansons gaillardes; ce qui donna lieu à cette expression : quelle orlande ! en parlant d'une orgie. —

On cite parmi les portraits de De Lattre :

1°. Les portraits en pied et en buste, de Jean Mielich, qui se trouvent dans le manuscrit des Psaumes de la pénitence, etc., etc. , 4 vol. in-f°. , faisant partie de la bibliothèque royale de Munich. ( Dans le portrait en pied , De Lattre est représenté tenant dans la main droite un rouleau de papier, et de la main gauche son bonnet et ses gants. Il porte au cou, en sautoir, une médaille en or suspendue à un étroit ruban blanc. Au haut se lit cette devise : « Loyal jusqu'à la mort. »

Le portrait en buste porte cette autre devise:

« In corde prudentis requiescit sapientia et indoctos quoque erudit. » )

-1°. Le portrait que renferme l'édition des Lagrime di S. Pietro , imprimé à Munich en 1595, in-f».

5°. Celui qni fait partie des Portraits des compositeurs de musique les plus distingués , de Kreamer.

4°. Celui qu'a publié Ameling, graveur de la cour de Munich , et qu'il a fait suivre des deux vers que nous prendrons tout-à-1'heure pour épigraphe.

5°. Celui gravé par Jean Sadeler, portant les deux mêmes vers. Etc. , etc. , etc. . . .

Il figure aussi en médaille dans la Galerie numismatique des hommes célèbres des Pays- Bas , qu'a exécutée le chevalier Simon. —

Delmottc, à qui j'emprunte ce qui précède et que j'ai presque toujours copié textuellement (î) , combat victorieusement l'assertion

(i) Je me suis borné à classer les faits, a rectifier quelques chiffres, à faire disparaître quelques fautes de langue et de phraséologie.

do De Boussu , qui assure (1) sur la foi de Philippe Brasseur (2) , que les magistrats de Mons élevèrent à De Lattre , dans l'église de St.-Nicolas , vers le jubé , une statue portant son nom sur le piédestal et cette inscription :

« MONTIGENTE ORLANDO, QCOD EO NASCENTE RENATA EST MUSICA, MONTENSENS HOC POSUÊRE DECCS. ))

et que cette statue a été détruite vers*lG80. Delmotte cite un passage de Vinchant, auteur presque contemporain de De Lattre, d'où il résulte que Philippe lîosquier ayant vainement engagé le magistrat de Mons à ériger à Orland une statue en bronze, fit peindre son portrait et y mit ces vers :

Ut Mons Orlandum Lysippi fingeret œre Bosquier hanc tabulam finx.it Apcllis ope.

Il est donc avéré qu'aucun monument n'a

(1) Histoire de Mons, pp. 180 et 181. — Lemaycur commet la même erreur dans les notes de son poème Les Belges, p. 209. — Pacpiot a aussi rapporte ce fait d'après De Boussu.

(2) Sydera illustrium Ilannoniœ scriptorum. Mons, iG3y, in-12, p. 8/j.

ne lui a encore été élevé dans sa ville natale.

Delmotte, s'associant au vœu déjà exprimé par Bosquier, termine son ouvrage en engageant les magistrats de notre ville à élever une statue à leur illustre concitoyen. Le Gouvernement, dit-il, les y aiderait, puisque, par arrêté en date du 7 janvier 1855, il a décidé que les statues de nos grands hommes seraient exécutées par des sculpteurs belges. D'ailleurs, ajoute-t-il, « un appel fait aux Monlois pour honorer un des leurs qui s'est illustré par ses talents et son génie, ne les trouvera pas sourds. »

Il y a deux ans que ce dernier vœu a été émis et rien encore n'a été fait pour payer à De Lattre l'hommage qui lui est dû. Puisse sa reproduction , dans les faibles vers qui vont suivre , obtenir plus de succès.

Hic ille est Lassus lassum qui recréât orbe Discordenujue suâ copulat liarmoui.i.

A peine il était né que la foule empressée L'avait pris dans ses bras, pauvre àme délaissée, Et regardait l'enfant riant dans sou sommeil; Tant sur ses traits, empreints de grâce et d'harmonie, Brillait d'un doux éclat l'éveil de son génie ... . Tant rayonnait son front vermeil !

Et l'enfant grandissait, comme au sein d'une mère Bercé par la Cité dans ce calme éphémère Qui présage toujours un orage lointain; Et sur sou front déjà quelque chose de sombre Passait, — comme l'on voit la lumière avec l'ombre Lutter sous un ciel incertain. —

L'église, (en ce temps-là puissante et maternelle), L'avait sauvé des flots et couvé sous son aile, Pauvre enfant que le monde en naissant exilait; Il était de ceux-là qui sous les saints portiques Du Seigneur tout le jour répètent les cantiques, Et que la Foi nourrit du plus pur de son lait.

Quand sa voix, emplissant la vaste basilique, Sous les larges arceaux de la nef catholique En flots harmonieux montait avec l'encens, Plus belles du Seigneur paraissaient les louanges, Et l'on croyait entendre, en haut, la voix des anges Qui répondait en chœur à ses divins accents.

A peine dans sa bouche expirait l'hymne sainte, Que le peuple, au sortir de la pieuse enceinte, Suivait le jeune enfant et lui tendait la main; Comme pour consoler d'un malheur qu'elle ignore Cette âme aimante et douce, et qui ne fait encore Qu'essayer l'existence et chercher son chemin.

Mais lui , comme un beau jour qu'un froid nuage efface , Hâtait ses pas dans l'ombre et de'tournait la face Loin des regards amis, pour cacher un long pleur; Et tous, avec amour, s'écriaient : « Qu'il prospère! Pauvre enfant , orphelin du vivant de son père.... Pauvre lis flétri dans sa fleur ! » —

Un jour pourtant, un jour qu'à peine commencée, S'arrêtait la prière en rithmes cadencée Et qu'une voix manquait au céleste concert, D'un unanime instinct toute la foule avide Se tourna tristement sur une place vide.... Et le temple parut désert.

C'est qu'il n'était plus là celui de qui les larmes

Aux psaumes consacrés prêtaient de nouveaux charmes;

On fit à le chercher des efforts superflus;

Nul ne put de ses pas retrouver le vestige, Et, comme un bel oiseau qui s'échappe à la lige, L'auge envolé ne revint plus.

Et seul, la poitrine oppressée , Les yeux rouges, le front brûlant , Un enfant , la tète baissée , Pensif, s'éloignait à pas lent. Délaissant sa jeune chimère, Il donne un regret à sa mère , A son berceau paré de Heurs ; Et dans sa tristesse fatale Jette sur sa ville natale Un long regard mouillé de pleurs.

Tristement il poursuit sa route En s'arrètant à chaque pas , Et son âme s'épanche toute Dans un soupir qu'on n'entend pas.

Abandonné, seul , sans défense, Il songe à ses amis d'enfance , A leurs différents avenirs , Et sentant brûler sa paupière S'étend, faible, sur une pierre, Ecrasé par ses souvenirs.

Puis lout-à-coup sou teint s'enfla rame Son front su relève, et ses yeux ,

Ses yeux où resplendit son àme , Comme un éclair percent les cieux :

A lui le ciel, à lui le monde!

A lui cette extase féconde Qui fait rêver les yeux ouverts!

A lui les palmes du génie , Et tous les dons de l'harmonie !

Et tous les biens de l'univers !

A lui les hommages sans nombre !

Les longues admirations !

D'un peuple abrité sous son ombre

Les bruyantes ovations!

A lui d'unanimes suffrages !

A lui par d'immortels ouvrages

Des jours sereins et fortunés!

A lui la gloire qui console!

A lui la sublime auréole

Qui luit aux fronts prédestinés! —

Et dans la vision céleste Qui lui rend sou malheur léger, L'enfant aborde d'un pas leste Les rivages de l'étranger.

Tout entier à sa folle ivresse , Il sent succéder l'allégresse A la douleur qui l'obsédait , lit sur cette terre inconnue Il marche, suivant dans la nue Son étoile qui le guidait.

Beau sol de la douce Italie, Ouvre-lui tes champs bien -aimés, Prodigue à sa tête pâlie Tes parfums les plus embaumés ; Au fils de la terre étrangère Que l'existence soit légère Dans tes poétiques séjours, Et verse à sa lèvre en démence Un peu de cette gloire immense, Qui pour toi rajeunit toujours.

France, que les guerres civiles Voilent de leur crêpe odieux , Laisse-le passer par tes villes Ce cygne aux chants mélodieux!

Quand tonne la foudre enflammée , L'oiseau caché sous la ramée Suspend ses paisibles concerts; Il faut pour qu'il les continue Que l'arc-en-ciel fendant la nue Rassérène et calme les airs.

Mais toi, noble et froide Angleterre, Offre un refuge à l'exilé , Protège sous ton ciel austère Son front un moment consolé.

Comme des clameurs triomphales Élève tes vastes rafales

Pour saluer l'hôte vainqueur , Et couvre du bruit de tes ondes Les tempêtes bien plus profondes Qui grondent au fond de son cœur.

Encor battu par la tourmente, Pour y couler des jours obscurs , De tous les arts fidèle amante, Anvers, reçois-le dans tes murs.

Accorde à son à me embrasée , Comme une abondante rose'e, Le calme de tes longues nuits; Chantre qui se tait avant l'âge, Que ta retraite le soulage De sa gloire et de ses ennuis.

Et toi , dont bientôt son génie Va payer l'hospitalité , Munich, ville à jamais bénie, Seul port à son adversité , Comme un naufragé sur la grève Que ton bras puissant le relève Et fasse trêve à ses malheurs ; Car celui que la honte exile Ne peut qu'en ce lointain asile Trouver l'oubli de ses douleurs.

Avez-vous vu quand l'aurore De ses premiers feux nous luit?

Ce n'est pas le jour encore, Mais l'orient se colore, Ce n'est déjà plus la nuit.

La lumière avec la bruine Lutte, lutte encore un peu, Puis enfin le ciel s'allume Comme un fer qui sur l'enclume Jaillit en gerbes de feu.

La vapeur qui s'amoncelle Sort en fumant du gazon, Et par degre's se décèle Comme une rouge étincelle Le soleil à l'horizon.

Déjà l'ombre moins hardie Disparait de toutes parts, Et la lumière agrandie Comme un immense incendie Se déroule à nos regards.

L'astre monte, monte et verse Un feu toujours plus brûlant, Et dans l'éther qu'il traverse, Comme un roi puissant se berce Sur son trône étincelant.

Puis à son faîte suprême S'arrètant au haut des airs, Ceint son plus beau diadème,

Et semble l'œil de Dieu même Qui s'ouvre sur l'univers.

Ainsi long-temps obscur et long-temps solitaire, Grandit dans le silence et s'annonce à la terre L'astre de son génie, à lui-même inconnu; Dissipant par degrés les ombres du mystère Qui, jeune, à tous les yeux le cachaient, pauvre et nu.

Son orient se lève, et de splendeurs sans nombre S'illumine son front, toujours pensif et sombre; Et le ciel, qui s'éveille à sa molle clarté, Semble un flambeau divin qui jette sur son ombre Comme une aube de gloire et d'immortalité.

Partout il se fait jour autour de lui; qu'importe Le nuage qui passe et que le vent emporte, Quand tout le ciel s'éclaire aux rayons du matin, Et que l'astre de feu dont l'éclat nous transporte Se dresse comme un phare à l'horizon lointain !

Laissez, quand déjà l'aube a blanchi la chaumière,

Les aveugles nier l'éclat de la lumière,

Les méchants la braver, la craindre tour-à-tour;

Laissez, et bénissant cette lueur première,

Dn soleil qui la suit attendez le retour.

Laissez, la nuit s'efface et l'ombre s'évapore; Croyez au jour nouveau que vous promet l'aurore,

Comptez sur un midi de feux resplendissant, Et laissez faire à Dieu, car c'est lui seul qui dore La gloire d'un grand homme et le soleil naissant.

Le jour, voici le jour qui plane sur le monde ! De l'horizon des arts perçant la nuit profonde, Son nom long-temps voile" rayonne à tous les yeux , Et, comme le soleil sort éclatant de l'onde, D'un Ions et froid oubli s'élance radieux.

Le voici maintenant à son sublime faîte.

— Accueilli chez les grands, des peuples recherché, Sa vie, à ce qu'on croit, n'est plus qu'un jour de fête; Nul au fond de son cœur ne voit le ver caché.

A lui seul le secret de sa longue souffrance ! Mais en vain tour-à-tour , pour prix de ses travaux, Albert V de Bavière et Charles IX de France Le comblent de faveurs et d'hommages nouveaux; Vainement l'Empereur et l'Homme-Dieu lui-même,

— Celui qui porte au front le plus beau diadème, Et celui qui du haut du trône épiscopal

Veille, la bible en main, sur l'univers papal, — D'honneurs, de dignités l'accablant à mesure, Ont épuisé pour lui leurs bienfaits éclatants; C'est qu'il n'est point, hélas ! de baume à sa blessure, Et que son mal à lui s'accroît avec le temps; Qu'boiineurs et dignités , tout ce que l'homme envie, Ne sont qu'un poids de plus à surcharger sa vie,

Un reflet lumineux qui s'attache à ses pas Et semble lui montrer, là-bas, dans les ténèbres, Quelque chose d'affreux que notre œil ne voit pas; C'est que toujours en proie à ses pensers funèbres, Plus augmente sa gloire et plus autour de lui Ce qu'il cache dans l'ombre à ses yeux a relui ; C'est qu'il porte en son coeur, volcan que rien n'apaise, Océan qui gémit sous ses flots courroucés, Un mal qui le consume, un secret qui lui pèse; Et que son but atteint, ses désirs surpassés, Comme l'aigle des monts planait de cime en cime, Seul, dans le désespoir qui le vient accabler, Son regard de plus haut a plongé dans l'abîme; Qu'il sent son impuissance à jamais le combler.

Aux vallons de Meising, sur la pente affaissée Qu'arrosent de I'Amber les flots capricieux, Quand il s'arrête seul , seul avec sa pensée , Comme un auge déchu qui se souvient des cicux;

Quand dans ce frais asile aux clôtures de chêne, Voyant les fleurs tomber et les arbres jaunir, Parfois il se recueille , et de sa fin prochaine Par un beau soir d'automne aime à s'entretenir;

Quand laissant au hasard flotter ses rêveries, Le repos lui revient, et qu'il sent là présents Sa douce Regina, leurs deux filles chéries, Et ses fils, noble espoir du déclin de ses ans;

Que tout lui porte au cœur, que la jeune famille L'entoure de tendresse et de soins empresses, Comme au tronc de l'ormeau la riante charmille Marie avec amour ses bras entrelaces;

Dans ces moments qu'on croit pleins d'extase profonde, D'ivresse sans mélange et de purs abandons, Où l'on ne dirait plus que rien lui manque au monde, Où semble le bonheur lui prodiguer ses dons;

Dans ce calme apparent d'un cœur qui se possède,

L'œil le moins exercé découvrirait d'abord

A travers son souris un penser qui l'obsède

Et qu'il cache avec soin , comme on cache un remord ;

Car toujours sur son front se dessine one ride, Car son accent est triste, incrédule ou moqueur, Car son œil a toujours quelque chose d'aride Qui le voile, échappé des fêlures du cœur.

Même quand il sourit, on sent que sur ses lèvres Un baume, quel qu'il soit, n'est pas exempt de fiel, Et que toujours, ô Dieu! des biens dont tu le sèvres Le souvenir corrompt ce qu'il goûte de miel;

Que la tristesse habite en ses regards si calmes, Et que, comme oppressé par un poids étouffant, Celui qui lève un front brillant de tant de palmes , A son nom prononcé tremble comme un enfant.

Et souvent, par besoin plus que par habitude, Seuls, à travers les bois se frayant des sentiers,

Ses pas, amis de l'ombre et de la solitude,

Loin de tous les regards s'en vont des jours entiers;

Et là, le front penché, s'accoudant contre un arbre Et baissant vers la terre un œil voilé de pleurs, Sombre, immobile et pale et glacé comme un marbre, Il regarde à ses pieds naître et mourir les fleurs;

Prête l'oreille au vent qui mollement soupire, Ecoute dans son cœur l'écho de ses regrets. ... Et sa force succombe et son courage expire Comme un mât qui se brise et pend sur ses agrès.

Sou souffle, qu'interrompt un éternel murmure, Yeut en vain concentrer sa plainte et son tourment; On entendrait alors, tout bas, sous la ramure S'échapper de son sein comme un gémissement.

Venez, si vous l'osez, vous que sa gloire tente, Qui croyez la mer calme au silence des (lots, Venez voir la victime à vos pieds haletante, Contempler son délire et compter ses sanglots :

« J'ai pu vaincre le temps, j'ai pu dompter l'envie, Laisser au monde un nom qui ne périra pas, Me créer une place à moi seul dans la vie Et de mon existence, au désespoir ravie, Faire honte en passant aux heureux d'ici-bas ;

J'ai pu , moi dans la foule exile volontaire,

Voir les rois les plus grands m'admettre à leurs côtes,

Frotter à mes haillons leur pourpre tributaire,

Prosterner devant moi les gloires de la terre ,

Et pâlir au contact de nos deux royautés;

J'ai pu par ma touchante et sublime harmonie, Apaisant dans son cœur le souvenir des morts, De Charles IX e'teint ranimer le génie Quand le monstre , écumant sur son lit d'agonie, Pour expier son crime inventait des remords;

J'ai pu voir tout un peuple , (et j'en rougis moi-même), — O Dieu, pardonnez-leur, pardonnez-leur, mon Dieu ! Me confondre en ses vœux avec l'Être suprême, Et dans son fol amour , dans son délire extrême , Frapper d'un nom mortel les voûtes du Saint-Lieu, (a)

Et toujours devant moi, comme une sentinelle, Ce nom béni par eux dans l'ombre s'est dressé; Rien n'en put effacer la tache originelle, Et comme un fer brûlant son empreinte éternelle De mon front qu'il flétrit en mon àme a passé ;

Elle est là, toujours là, vivante, indélébile, De mes traits obscurcis cachant mal la rougeur, Comme un spectre , la nuit, qui vous fixe immobile, Puis s'éloigne , et toujours plus hâve et plus débile, Vous laisse palpitant sous un remords vengeur.

Lassus ! toujours ce nom dont leur foule idolâtre M'a poursuivi trente ans , trente ans sans se lasser ;

Lassus, toujours Lassus, jamais Roland De Lattre, Jamais ce nom qu'enfant, ma mère , au coin de l'àtre, Dans un baiser d'amour m'apprit à prononcer ! . . . »

Ses cheveux sont épars, son haleine glace'e Se refuse un moment au poids de sa pensée ; La terre sous ses pas tourne ; son front pensif Se relève, agité d'un élan convulsif .

Il marche, et tout son corps tressaille ,

Et ses pleurs, en vain essuyés ,

Entre la ronce et la broussaille

Suivent la trace de ses pieds.

Puis, laissant ses regards flotter dans l'étendue, — Comme pour y chercher quelque étoile perdue Qui, dirigeant vers nous son cours silencieux , • Dernier rayon d'espoir , s'éteignit dans les cieux , —

D'un souvenir rempli de charmes

L'image redoublant ses maux ,

Sa voix , qui s'éteint dans les larmes,

Laisse encore exhaler ces mots:

« Bords riants de la Trulle, ô plaines fortunées ! Berceau de mon enfance, où je reçus le jour; Où, d'un ciel tout d'azur douces fleurs couronnées, Si calmes ont passé mes premières années, Ville si chère à mon amour ;

Mons, ô toi qui m'aimais , ù ma seule patrie! (n) Où mou père repose auprès de nos aïeux ; Si riche de ton sol et de ton industrie, (c) Toi qu'en mourant j'invoque avec idolâtrie, Toi vers qui se tournent mes yeux ;

O murs concitoyens, 6 cite' maternelle, Où Dd Brucque , à son art parlant en souverain , Rend aux siècles vieillis leur splendeur solennelle, Et sculpte des héros la me'moire e'ternelle

Debout dans le marbre ou l'airain; (d)

Où D'Albe, promenant le meurtre et l'incendie , Mesura son triomphe au sang qu'il a verse'. ... (e) Mais qui renais enfin, sous les coups agrandie, Comme, au premier soleil , plus belle et reverdie, La plaine où l'orage a passe;

Où Bcisseret, rendant sous sa plume savante Un sens aux livres saints mal lus et mal compris, Fait éclater du Christ la parole vivante Et rallume, aux éclairs de son âme fervente, La foi , ce soleil des esprits ; (f)

Où Bouzanton, séchant des larmes orphelines, Inaugure au malheur ses toits hospitaliers; (c) Où jaillissent à (lots mille ondes cristallines, Du temple de "NValtrude aux Sœurs Apostolines, Du Béguinage aux Écoliers ;

Et que domine au loin, de son front séculaire, Comme un géant debout à l'Orient vermeil ,

La ton i immense etsvelte, au flanc quadrangulaire, Qui, des vents déchaînes conjurant la colère, Veille d'en haut sur ton sommeil!

O toi qui m'accueillis , meurtri par la tempête, Souriant , pauvre mère, à mes premiers accents , Et dressas une couche où reposer ma tête , Et m'endormis enfant par un doux chant de fête, Bercé dans tes bras caressants;

Comme en ces jours enfuis de ma blonde jeunesse , Eu cet avril si pur d'affronts contagieux. , Si , le matin , avant que le soleil renaisse , Je pouvais dans tes murs, sans qu'on me reconnaisse , Porter mes pas religieux;

Revoir celte église modeste

Où coulaient mes premiers beaux jours, (h)

Contempler encor ce qui reste

De cette coupole céleste

Que le temps démolit toujours ;

Le jubé d'où ma voix si fraîche S'élançait comme un vol d'oiseau, La tant vieille chaire où l'on prêche Le dieu qui naquit dans la crèche Et tient un sceptre de roseau ;

Retrouver l'humble sacristie D'où puisant l'encens et le sel ,

J'allais chercher la sainte hostie, Et venais a l'Eucharistie Entonner l'hymne universel ;

Ces lieux si chers où mon jeune âge Se prit si souvent à rêver, Et ces amis du voisinage Que dans mon long pèlerinage J'ai cru si souvent retrouver!

Avec eux , une fois encore , — Réveillé's avant le matin , — Gravir ce mont que fait éclore La douce hlancheur de l'aurore , Plus beau que le Mont-Aventin; (j)

Ce mont Panisel dont la chaîne A l'Est borne notre horizon , Et dans la campagne prochaine S'étend , comme un énorme chêne Devant le seuil d'une maison;

Où bien souvent ma main lutine, Parmi les branches du sureau , A travers l'herbe et l'êglantine, Avec une adresse enfantine Dénichait l'humble passereau.

Eden de ma vie, où mon âme

S'ouvrit à Dieu qu'elle implorait ,

Quand son nom , comme un saint dictame,

Sur moi fit descendre une flamme , Une flamme qui m'inspirait,

Qui m'inspirait de saints cantiques Pour le louer et le bénir-, — Accords dignes des temps antiques , Qui , dans mes rêves prophétiques, Semblaient planer sur l'avenir!

Mais non, plus d'avenir pour moi, plus d'espérance!

Plus rien que la mort qui m'attend , Plus rien que du mépris la froide indifférence....

Plus rien qu'un reproche insultant!

Et seul , déshérité de mes vœux éphémères, Toujours plus à plaindre et plus seul,

Attrister de sanglots et de larmes amères Ces draps qui seront mon linceul !

M'éteindre ! et ne laisser après un si beau songe,

Après tant de jours triomphants, Pas un nom qui ne soit un lâche et vil mensonge....

Pas un aïeul à mes enfants!

Vienne, oh! vienne la mort, la mort qui nous sépare,

La mort, cet éternel adieu, Qui, le moment venu, de notre àme s'empare

Et la jette aux pieds de son Dieu !

O recevez, Seigneur, dans vos mains paternelles

Cette âme qui se cherche encor, Délivrez-la , Seigneur, de ses peines charnelles,

Laissez-la prendre son essor!

Hier encor, je disais (pardonne à mon délire

Ce rêve d'immortalité ! ) :

« Consacrons tout entier aux accords de la lyre,

Hélas! ce qui m'en est resté;

Obéissons enfin à la voix qui m'appelle!

Et tant de labeurs accomplis, Laissons avec les soins pressants de la Chapelle

Tous ceux dont mes jours sont remplis!

Que l'art seul désormais occupe mes pensées! ... » — Et, sans attendre au lendemain,

Ces lignes, que mes pleurs avaient presque effacées, S'échappaient de ma faible main ....

Comme ce conquérant sur la plage ennemie Brûle ses vaisseaux dans le port,

Je ne conservais rien , que cette lyre amie .... Qui manque à mon dernier transport! »

Et ses tempes brûlaient , ses phrases saccadées Brisaient à tout instant le fil de ses idées Dont, sans frémir pour lui, personne n'aurait pu Compléter dans ses yeux le sens interrompu.

Et sur son lit de mort, quand sa tête affaiblie, Hélas! se souvenait à l'heure où l'on oublie, Pas un signe d'effroi, de bonté ni de deuil Ne se manifestait qu'en un dernier coup d'œil. Seulement, à travers ses mots qui s'interrompent Comme un lulh impuissant dont les fibres se rompent , Un nom , toujours le même , au passage glace , Se mourait sur sa lèvre , à peine commencé :

« Mes enfants , disait-il .... — Et ses mains expirantes Les appelaient à lui, comme pour les bénir; — Ombres de mon passé, qui, sur ma couche errantes, Me feriez croire à l'avenir . ...

Enfants , pour qui ma gloire est quelque chose encore , Et dont les doux regards vont se ternir d'effroi.... A travers les honneurs dont mon deuil se décore, Dites, entendez-vous cet appel du beffroi?

Enfants, c'est le dernier qu'ici-bas Dieu nous donne. Bénissez-le, priez ( c'est l'instant solennel! ) Pour qu'il aide mes pas et pour qu'il nous pardonne, Enfants , le crime paternel ;

Car celui, voyez-vous, dont tinte l'agonie N'a pas long-temps, amis, trouvé le soleil beau; Ce père que vos pleurs suivront jusqu'au tombeau , Ce Lassus dont le monde admira le génie ....

C'était.... »

— Mais pour jamais se referaient ses yeux ,

Et, comme enveloppé d'un éternel mystère, Le nom commencé sur la terre Alla s'achever dans les cieux! —

Ses regards seuls, tournés vers nos bords qu'il envie, Et son doigt vers nous étendu , Attestaient qu'il avait perdu En nous perdant, plus que la vie.

C'est ainsi qu'il mourut loin du beau ciel natal, Et les Arts éplorés, sur sa couche dernière

Traînant leur deuil monumental, Ne purent consoler son ombre prisonnière;

Car sur son froid tombeau, de trois siècles ancien, Du nom qu'il repoussait l'opprobre se consomme,

Et ce nom qui n'est pas le sien , Est le seul qu'à ses fils ait transmis le grand homme.

Comme dans son vivant, exilé dans sa mort, Jamais souffle lointain sur sa tête flétrie,

Dans son sépulcre ne l'endort D'un chaste et frais parfum de la belle patrie.

Et moi seul, sur les bords où son œil vit le jour, Moi seul, comme un litre de gloire,

Revendique cncor sa mémoire, Et lui garde uu pieux amour!..

Puissent du moins ma voix, ma voix reconnaissante, Et ce modeste encens que je t'offre à genoux,

Te rendre à la fin moins pesante La terre où le malheur t'emporta loin de nous!

P©cs

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