CHAPITRE PREMIER
Le Retouk (septembre 1777 — février 1778),
Ici, va commencer vraiment la correspondance.
Roland avait passé près de trois mois à Rome (février, mars et avril 1777). Puis il s'était dirigé vers le nord ; en mai, il était à Venise, en juin à Livourne, au commencement d'août à Turin, où il apprit d'abord la retraite (1), puis presque aussitôt la mort de son protecteur Trudaine, événement inattendu qui renversait toutes ses espérances d'avenir (Trudaine lui avait promis pour son retour une inspection générale du commerce). Le 20 août, il traversait Chambéry, atteignait Lyon le 1^^ septembre, se rendait ensuite au Puy-en-Velay, dans la famille de son jeune ami Lanthenas (dont il avait fait la connaissance en Italie), puis arrivait enfin le 16 à Villefranche-en-Beaujolais, auprès de sa mère et de son frère aîné.
C'est de là que, le lendemain, il se décida, après plusieurs mois d'un silence blessant, à écrire à sa jeune amie.
1. — Roland à Marie Phlipon, 17 septembre 1777 (ms. 6240, foL 1-2). — Adresse : Mademoiselle Phlipon, chez M. son père, graveur, quai de V Horloge du Palais, à Paris.
Villefranche, le 17 septembre 1777.
Mademoiselle,
Après un si long espace, une suite de tant d'événements, des crises de tant d'espèces, puis-je croire qu'il ne soit pas hors de saison de me rappeler à votre souvenir ? La connaissance que je me complais à avoir de votre cœur, et cette charmante petite lettre que j'ai lue bien des fois et que j'ai encore sous les yeux, semblent me rassurer ; mais quel temps viens-je prendre pour vous écrire ? J'attends vainement depuis plusieurs Jours qu'une âme plus calme et plus tranquille ne vous mette pas dans le cas de partager des soucis et quelques idées noires qui
(1) Necker venait de supprimer les Intendants des finances et de se débarrasser ainsi de Trudaine.
l'ont violemment agitée ; il faudrait peut-être trop attendre encore ; et puis je voudrais compter votre amitié pour beaucoup, et croire avec vous que le partage des peines de nos amis n'est pas toujours sans quelque douceur (1). D'abord ma vie a été très agitée depuis mon départ de Rome, où votre lettre me parvint. J'ai presque rompu avec la France pendant quelque temps ; le centre de communication me manquait ; mon frère errait de son côté, et nous étions comme perdus l'un à l'autre. Un événement inattendu me causa dans cet intervalle un chagrin violent. Survint une mort que je porterai longtemps dans le cœur (2). Des misères d'un autre genre y furent ajoutées, et comme tout se calcule en fait de sentiment d'après la mesure relative, car pour tout ceci il n'en est plus de commune, la dose m'en a semblé forte. Je suis à la vérité en France depuis environ cinq semaines ; cependant mon voyage n'est véritablement terminé que d'hier que je rentrai dans ma famille. J'ai fait des excursions en Dauphiné, en Forez, en Velay et en Bresse. Je ne connais que deux remèdes aux chagrins : l'amitié et de violentes secousses ; j'ai fait grand usage de celui-ci ; ne trouvez pas mauvais que j'aie un peu recours à vous pour l'autre ; vous y répandez d'ailleurs tant de ces sortes d'agréments qui aiguisent et soutiennent le sentiment, en même temps qu'ils délectent et corroborent l'esprit, que, si j'ai bien jugé de la recette, je ne juge pas moins bien de l'adresse.
J'ai bien fait des notes ; j'avais grande envie de vous les faire passer : mais quoique plus étendues que les précédentes, il y a cependant un grand désordre et peut-être beaucoup de bavardage.
Il y aurait du choix pour les soumettre à votre tact fin et délicat ; mais pouvez-vous me dire : n'ai-je pas vu tout le reste? et qu'avez-vous de pis à dire ? J'en conviens, si une faute de ma part ou une indulgence de la vôtre peut me flatter encore de l'espoir de celle-ci ou m'autoriser de nouveau à celle-là.
(1) Ces lignes sont soulignées dans le manuscrit. On rencontre de même, dans les lettres qui suivent, un certain nombre de passages soulignés, probablement par celui des deux correspondants qui les lisait. Il ne m'a pas paru nécessaire de reproduire et commenter ces soulignements.
(2) La disgrâce et la retraite de Trudaine, puis sa mort (5 aoiit 1777).
Quoi qu'il en soit, de ceci comme de tout autre chose, il en sera toujours ce que vous jugerez le plus convenable, à condition cependant que, si ce que vous paraissiez, disiez-vous, ne pas craindre, vous arrive, il ne vous sera permis que de bâiller et non de vous plaindre. Vous vous êtres trompée à cet égard : je ne craignais pas l'ennui pour moi, mais bien pour vous.
Vous me parlez des Grâces et des Muses, comme l'une d'elles; vous m'en parlez encore comme Platon même. Je serais bien tenté de vous dire ici ce que vous m'avez dit dans une autre circonstance : « Ne me parlez plus ainsi, ou plutôt parlez-moi souvent de même, puisque... vous m'en avez déjà parlé ». Ne me plaignez point sur les dangers de la mer, ni sur ceux des brigands ; tout cela ne m'a pas effrayé un instant. Je puis mourir ; mes amis, mes seuls amis ont su mettre quelque obstacle au consentement d'un sentiment destructeur. J'atteste celui qui me lie à eux que je n'ai eu que leurs personnes devant les yeux en ces moments que j'ai cru être les derniers de ma vie (1) ; et je vous avouerai que, si vous mettez quelque prix à mon amitié, quoique naissante pour vous, vous ne devez pas être mécontente du rang où je vous plaçais. Je ne porte en effet dans mes voyages d'autre ambition que celle d'apprendre ; c'est même chez moi une soif qui tient un peu de celles des ivrognes qui augmentent leur altération en buvant ; car si j'osais dire comme ce vieillard qu'il allait chercher la sagesse dans les écoles, je devrais craindre qu'on ne me demande aussi quand je la pratiquerai donc.
Vous avez été malade, vous avez perdu de vos amis (2), vous avez eu du noir : voilà bien des conformités. Tout cela me rassure un peu sur le ton mélancolique dont je crains que ma lettre n'ait quelque empreinte ; mais cependant dites-moi donc que cela n'existe plus chez vous, pour que j'y trouve, en vous occupant un moment, un moyen de plus de m'en distraire. S'il m'était permis de vous dire mon sentiment sur vos goûts, ma belle amie, toute autre chose que de la méta-
(1) Allusions à la tempête où il faillit périr entre Messine et Naples (v. Lettres d" Italie, t. lY, p. U-14).
(2) Boismorel, mort le 13 septembre 1776, Sainte-Lette, parti pour l'Inde^Ie 11 novembre suivant, etc.
physique, subtilités et finalement chimères, comme vous dites fort bien. Il est tant de belles connaissances dont votre esprit est déjà orné, et tant d'autres pour lesquelles il a tant d'aptitudes, que vous auriez beaucoup d'avantages à leur donner la préférence.
Je ne puis que vous savoir bon gré de la violence que vous avez faite à la franchise de votre cœur. Ce n'est pas pour une mauvaise cause, à Dieu ne plaise, que je vous y eusse engagée ; de grâce, un peu de fermeté encore. Vous me querellez de ce que je ne vous ai rien dit de ma santé ; je ne sais pourquoi, quand j'écris à mes amis, c'est toujours la chose qui m'intéresse le moins, car je l'oublie véritablement ; elle n'est point mauvaise, sans être merveilleuse. Vous en jugerez en présence, au commencement de novembre, ou plus tôt, si l'on ne me laisse pas la faculté de prendre dans ma famille un repos dont j'ai cependant grand besoin. Puis-je me flatter que d'ici là j'apprendrai l'état de la vôtre, vos plaisirs et vos peines ? Car enfin, en plus ou moins grande dose, il y a toujours de l'un et de l'autre, et en amitié tout intéresse.
Mille choses de ma part à M. votre père. Je vous quitte plus promptement que je ne comptais et bien malgré moi.
La poste mettait alors trois jours de Lyon à Paris ; si la lettre eût suivi cette voie, Marie Phlipon l'aurait eue vers le 20 septembre ; mais Roland l'avait fait passer par le prieur, qui ne put la remettre tout de suite, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans une lettre adressée à son frère (ms. 6241, fol. 226-227), dont voici les extraits essentiels :
J'ai déjà envoyé vos lettres pour Rouen (1) ; j'ai aussi écrit à Platon (2) ; je serai moi-même porteur des autres lettres. J'ai voulu juger par moi-même de M^^^ Philippon (sic). Je lui ait fait une visite. Ma curiosité n'a pas été satisfaite, je n'ai pu la voir (3). Votre lettre me servira de prétexte pour y retourner,.. Elle gagnera selon toutes les apparences à ma visite. Vous
(1) Aux dames Malortie, dont il sera question plus loin.
(2) A Cousin-Despréaux.
(3XDu 22 au 29 septembre, elle était auprès de sa grand'tante Besnard, gravement malade ; le 29 septembre, elle était partie pour Vincennes, chez son oncle le'chanoine Bimont, et n'en revint que le 2 octobre (Lettres Cannet, t. II, p. 180- 183).
connaissez mon indulgence : mon jugement lui sera favorable,
et, quelque difficile que je fusse, je me trouverai peut-être
dans la nécessité de lui donner mes suffrages. Il n'en est pas de
même de moi vis-à-vis d'elle, je sais qu'elle a envie de me
juger à son tour. Plusieurs questions qu'elle a faites à son père,
et qu'il m'a répétées, prouvent sa curiosité et son envie de
juger par elle-même...
Et un peu plus loin, faisant allusion à ce projet de mariage discuté entre Roland et lui huit mois auparavant, le prieur ajoute :
Quoi qu'il ne soit plus question de mariage, je n'ai pas cependant donné Vexeaty je suis toujours dans l'espérance...
Ainsi, à la fin de septembre 1777, le prieur n'a pas encore vu la jeune amie de son frère ; c'est par lettres qu'ont eu lieu toutes les communications au sujet du voyageur (1). Rien de plus aisé d'ailleurs que de reconstruire les événements. Roland, qui, dès février, quand le prieur lui parlait de mariage, répondait que, le jour où le cœur serait « grandement épris », les questions d'intérêt le toucheraient peu, Roland, au milieu des chagrins de son retour (mort de Trudaine), a reporté sa pensée sur ce logis du quai de l'Horloge où il a passé de si douces heures en 1776 ; il a dû s'en ouvrir au bon religieux, qui, sans renoncer encore à son premier projet, se sent ébranlé et veut juger par lui-même de celle que le voyageur n'a pu oublier. Finalement, la jeune fille, à son retour de Vincennes, le jeudi 2 octobre, reçoit enfin la lettre du 17 septembre, et voici sa réponse immédiate :
2. — Marie Phlipon à Roland, 2 octobre 1777 (ms. 6238, fol. 1-2). — (Sans adresse, la lettre ayant dû passer par le prieur).
Paris, 2 octobre 1777.
Je suis pénétrée, ravie, désolée : je vous plains, je vous gronde, je vous... je voudrais posséder plusieurs langues et pouvoir me servir de toutes à la fois. Est-il possible que vous mettiez quelque prix à mon souvenir et que vous soyez resté si longtemps pour chercher à vous y rappeler 1 Est-ce oubli ou confiance ? Le premier serait désespérant et d'ailleurs vous m'empêchez d'y croire ; j'aimerais mieux vous pardonner
(1) Les Mémoires (II, 245) disent cependant : « Avant de partir pour l'Italie il avait amené chez mon père son frère le plus chéri... » Mais M"» Roland, à co moment de son récit, donne les faits en raccourci.
la présomption de la seconde, si je pouvais dire avec vérité que cette confiance fût présomptueuse. Vous êtes bien heureux d'être à plaindre 1 Si je vous estimais moins, je vous craindrais beaucoup ; mais je ne vous le dirai pas. Votre lettre m'a fait pleurer, et cependant je suis plus heureuse depuis que je l'ai reçue.
Je n'attendrai pas, pour vous répondre, le calme de la réflexion ; vous aurez du désordre, et je m'en inquiète peu ; le sentiment n'est pas si méthodique. En vérité, j'admire votre patience : "^us laissez passer plusieurs jours, pour m'écrire dans une disposition plus tranquille et pour acquérir le noble courage de me taire les idées et les soucis qui vous occupent et vous pressent. De quoi donc vouliez-vous m'entretenir ? N'est-ce pas dans l'oppression de la douleur que l'âme éprouve plus vivement le besoin de se répandre et qu'elle doit s'abandonner plus librement au charme de la communication ? Je n'admets pas ces faux ménagements auxquels on donne pour prétexte la crainte d'affliger ceux que l'on croit intéresser. Le partage des peines est à la fois la preuve, la cause et l'aliment de cette amitié douce et vraie, si bien faite pour les cœurs honnêtes, sensibles et délicats. Je hais votre silence et votre délai ; mais, ai-je le droit de m'en plaindre et ne les avez-vous pas réparés ?... Je suis injuste.
Vous avez recours à moi pour éloigner la tristesse dont vous paraissez accablé ; ce seul trait vous mériterait ma bienveillance, s'il vous restait à l'acquérir. Je crois y répondre, en vous disant que le partage de vos chagrins suspend l'impression des miens. C'est beaucoup pour moi ; ce doit être une jouissance pour vous. Les affections personnelles ont quelqu '; chose d'acre et de déchirant qui mène à Taigreur et au dégoût de la vie, mais on supporte celles d'un ami avec plus d'attendrissement que de désespoir, et l'idée de les lui adoucir y mêle je ne sais quoi de pénétrant et de flatteur.
Combien je me suis trompée! Je vous suivais quelquefois dans vos courses ; je vous voyais respirer en paix dans le silence des campagnes, admirer avec transport le spectacle de la nature et les chefs-d'œuvre des arts, observer d'un œil attentif tout ce qui méritait de fixer vos regards, goûter tous les
plaisirs du sage et du voyageur, sans distractions et sans obstacles que ceux qui sont inévitables et peut-être nécessaires pour ajouter au prix des contraires.
Je méditais sur les différences de nos situations : vous, errant, occupé, mais heureux ; moi, tranquille en apparence et agitée par les contrariétés et les épreuves les plus pénibles. Je ne saurais démêler si la conformité que je vous connais présentement avec moi me fait autant de peine que la différence imaginaire me faisait alors de plaisir ; cela devrait Ctre dans une proportion exacte, et je ne puis l'aperce^roir. Je crois glorieux et il est certainement profitable de souffrir ce dont bien des gens seraient incapables de s'affecter. C'est dans ce sens que l'on peut se féliciter réciproquement de ses malheurs. Cette année est la plus laborieuse de ma vie, excepté celle d*où je compte la perte de ma mère (1), époque de mes premiers chagrins et cause de mes plus vifs. Mais quelle peut être la source des vôtres? Oh, qu'elle doit être affreuse et combien je vous plaindrais s'il vous fallait la respecter 1 Je pardonne à peine l'excès où vous tombiez au sentiment qui vous a retenu ; peut-on se livrer au premier quand on a des amis ? Je ne cherche point à savoir quel rang vous me donniez parmi eux : contente de celui que j'y prends en secret, je n'ambitionne qu'à faire valoir leurs droits, persuadée qu'ils me vaudront votre conservation et votre bonheur.
Il est une mélancolie propice au sentiment et qui Taccompagne presque toujours : je voudrais ne connaître que celle-là ; mais il en est une plus sombre, qui reste quelque temps dans l'âme après les violences secousses, comme ce voile triste et paisible que laisse après lui l'orage ; j'ai pu la vaincre assez, pour le bien présent de ma sant«^ ; j'espère la voir s'évanouir totalement, si la vôtre s'éclaircit.
Ne me querellez point sur mes goûts : j'aime mieux vous les voir justifier. Quoi que vous puissiez dire de la métaphysique, quelque peu de ses illusions fait très bien en certains cas, et votre ami Platon l'estimait davantage. Au reste, je ne me prête à ses rêveries que pour faire diversion. Cela
(1)7 juin 1775.
sent bien la folie ; je ne sais comme il se fait que les grelots de celle-ci viennent parfois distraire et brouiller ma raison.
Croiriez-vous actuellement que, dans la plus vive amertume, j'écrivais hier à Sophie (1): « J'use de la vie avec indifférence et je la perdrais sans douleur ». C'est une expression échappée dans un moment pénible, mais je sens bien que l'amitié me fait changer de langage.
Je veux vos notes, telles qu'elles soient ; je me charge des risques et des conditions ; si vous avez fait une faute, à votre aviSj en me donnant les autres, je vous en punirai de mon mieux. J'ai relu souvent la lettre à l'élève insp»"... (2) Le pourquoi ne vous regarde pas. C'est que j'y trouvais mon âme.
Vous goûtez enfin le repos dans le sein de votre famille. Que vous êtes heureux d'y trouver un asile à l'amitié 1 Je souhaite que vous y restiez longtemps et que ce temps passe bien vite pour vos amis du nord ; ce n'est pas chose aisée ; mais aussi, pourquoi êtes-vous de Villefranche ? cela donne de l'humeur.
Si, par hasard ou par volonté, vous m'écriviez avant votre retour, répondez-moi légèrement sur ce que je vous dis de mes chagrins (3).
Mon père vous dit mille choses honnêtes.
3. — A Sophie CanneU 4 octobre 1777 (Dauban, II, 187). — Je n'ai pas encore vu M. Roland ; je l'attends avec une sorte d'empressement ; je l'estime et je l'aime ; une si longue absence rend son retour plus intéressant.
A peine Roland avait-il envoyé à Marie Phlipon sa lettre du 17 «eptembre qu'il était tombé malade (le 22), assez gravement, au Clos, domaine rustique de sa famille, voisin de Villefranche. C'est dans
(1) Non pas hier, mais huit jours auparavant, le 24 septembre (Dauban, II, 181). Ces deux hgnes font d'ailleurs partie d'un morceau plus étendu, sorte de méditation en prose, qui se trouve au ms. 6244, fol. 99.
(2) Leilres d'Italie, IV, 320-361 : « Lettre écrite de Naples, le 10 janvier 1777, à M, ♦**, élève-inspecteur des manufactures de France », longue dissertation où Roland trace, avec une parfaite connaissance de sujet et une réelle élévation tnorale, le portrait de l'inspecteur tel qu'il le conçoit.
(3) La lettre devant être lue par Phlipon.
son lit de fiévreux qu'il reçut et la réponse de la jeune fille et la lettre du prieur. Il ne commença à se lever qu'au bout de cinq semaines, le 26 octobre ; le 31, on le ramena péniblement à Villcfranche.
Mario Phlipon demeure donc tout le mois d'octobre sans nouvelles, surprise et blessée de ce silence (1). Elle reçut enfin du prieur la lettre suivante :
A Monsieur Philippon (sic), maître graveur, place Dauphine^ à Paris (ms. 6241, fol. 223).
Paris, 8 novembre 1777.
Mademoiselle,
Au milieu des souffrances on pense à vous ; mon frère, sortant d'une maladie cruelle, veut qu'on vous informe de la critique situation où il a été et où il se trouve encore. Les malades cherchent des remèdes de tous côtés : il a jeté les yeux sur celui de Paris ; il y a aperçu des objets qui adoucissent ses maux et ses souffrances. La plupart de nos maladies dépendent de la manière dont nous montons notre imagination ; comme la guérison est souvent occasionnée par la même cause, je suis persuadé que vous ne contribuerez pas peu au rétablissement et convalescence de notre voyageur par l'idée qu'il se formera que vous prenez beaucoup de part à son état actuel...
Suivent des extraits de deux lettres du malade, des 22 octobre et 2 novembre, contenant les renseignements utilisés plus haut. Le prieur ajoute :
Malgré la bonne envie que nous avons de le voir au plus tôt, je désirerais qu'il ne s'empressât pas si fort de revenir ; je crains trop les rechutes. Lorsque j'aurai quelques nouvelles ultérieures, je vous les ferai passer. Si j'avais eu le temps, je vous aurai porté moi-même celles-là. Ce sera pour une autre fois.
Comme on le voit, dès le commencement de novembre la connaissance est faite entre la jeune fille et le bon moine, qui sera désormais un allié. En tout cas, la voilà rassurée sur les causes du silence de son ami.
(1) Elle en fera l'aveu dans sa lettre du 6 mai 1779.
4. — A Sophie Cannet, 16 noyemftre 1777 (Dauban, 11,203). — Je possède enfin une lettre dont le retard ajoutait à mes peines.