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Marie Phlipon aux deux sœurs, 12 décembre

Elle est, depuis le 7, dans son nouveau logement. Ce détail est à noter. Jusqu'alors, nous l'avons vu, elle habitait une maison située quai de l'Horloge du Palais, avec entrée par la place Dauphine. Désormais ce sera rue de Harlay. Mais il semble que les deux maisons étaient contiguës. Elle ajoute : « Mon cabinet me semble tout à fait joli ; je l'ai rangé avec complaisance ; mes livres et mes papiers y sont au mieux... »

20. — Roland à Marie Phlipon, 30 décembre 1778 (ms. 6240, fos 3-4).

Roland, rentré à Amiens au commencement de septembre, reste alors trois mois sans écrire. Puis, au moment de repartir pour Paris, il se décide à donner signe de vie.

Adresse : A Mademoiselle Phlipon, chez M. son père, etc.

Amiens, 30 décembre 1778.

Vous le croirez difficilement, Mademoiselle ; mais avec nne intention bien décidée de vous écrire plus tôt, et m'en occupant chaque jour, ce n'est qu'au moment de mon départ que j'en ai la faculté. J'ai demandé de vos nouvelles toutes les fois que j'ai vu vos amies ; ce n'est pas dire beaucoup ;

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car, ni elles, ni d'autres, je n'ai vu presque personne depuis mon retour en cette ville, dont je n'ai cependant pas absenté un instant. Je ne sors plus, j'ai travaillé avec une assiduité telle que je ne Tavais encore fait de la vie ; et c'est dire quelque chose. Comme les rois d'Orient se montraient peu, et encore aujourd'hui le grand Lama, pour attirer davantage les respects du public, je crois que jusqu'à moi, chétif mortel, j'en suis plus accueilli de ne montrer moins. J'en vaux en effet quelque chose de plus, du moins. J'ai travaillé pour le compte d'amis (1), et j'y ai mis beaucoup de zèle. J'ai travaillé pour le mien, et enfin j'ai revisé mes notes sur la Sicile. C'est la seule partie que j'aie eu le temps de revoir ; je ne sais encore ce que j'en ferai. J'ai souvent pensé à vous en écrivant ; enfin je vous consulterai.

Je pars pour Rouen et Dieppe ; je serai de quinze jours à trois semaines à visiter ces parties de la Grèce (2). Je reverrai mes amis avec cet empressement, cette ardeur qui m'a toujours entraîné vers eux, et qui ne diminuera rien, tant s'en faut, de celle qui me fait envisager Paris comme le terme heureux de cette petite tournée aimable et philosophique ; là, le sentiment se réunit aux connaissances, la délicatesse du goût aux grâces de la nature, le tact enfin au jugement. Puisse le bonheur tant mérité égaler autant d'acquis, réunir autant de dons !

Vous avez fait votre décampement dans la rigueur de la saison, et vous en avez beaucoup été détournée des occupations que vous vous êtes choisies.

Je laisse une de vos amies (3) dans un état de maladie qui l'inquiète ; elle craint de mourir. C'est une triste situation que celle de craindre ; elle m'a dit là dessus des choses hon-

(1) Roland révisait, refondait, complétait les manuscrits de l'Histoire dt la Grèce, que Cousin-Despréaux avait entreprise. (Voir mon édition des Lettres de M"» Roland, II, 587). Sa correspondance avec Cousin-Despréaux, de la collection Le Corbeiller, roule en grande partie là-dessus.

(2) C'est-à-dire de la Normandie. C'est ainsi qu'il appelait la province de ses vieux amis, de ses chers « Grecs », par opposition à la Picardie, qu'il appelait dédaigneusement la « Béotie ». (Voir au t. II, p. 578-593, de mon édition des Lettres, l'appendice D).

Le précédent éditeur avait remplacé Grèce par Normandie. Traduction inutile et qui ne permettait pas de saisir les allusions de la réponse de Marie Phlipon.

(3) Henriette.

nêtes, mais vous savez... et quoique je présume bien que ceci n'y entrât pour rien, cependant... il fratello (1) a fatto, a detto qualche cose che facevano veder che si pensava ancora ; e ella seppe ben che... niente, niente, niente (2).

J'imagine que La Chapelle (3) aura tort : il y a loin des agréments d'une langue douce et si propre au sentiment, aux ronces, aux épines de la géométrie ; mais vous êtes également faite pour sentir et goûter l'une, comme pour aplanir la route et pénétrer dans l'autre. Je vous salue encore, Mademoiselle, du meilleur de mon cœur.

Bien des choses de ma part à M. votre père.

Ainsi, depuis le moment où Roland est revenu à Paris (mi-février 1778), a revu sa jeune amie, et s'est fait pardonner son imprudence sur l'histoire de Livourne, les relations sont redevenues ce qu'elles étaient en 1776, avant le départ pour l'Italie. Il semble que Roland ait, dès le début, offert sa main, que Marie Phlipon lui ait objecté ses demi-engagements antérieurs avec Henriette Cannet, qu'il ait été convenu entre eux qu'il devait tout d'abord s'en délier doucement, et qu'en attendant il ait exigé le secret, non seulement sur ses intentions, mais aussi sur l'assiduité de ses visites. De là, cette espèce de dissimulation déplaisante qui apparaît dans la correspondance avec les deux sœurs. D'ailleurs, les choses n'allaient pas bien vite, puisque, du 10 septembre au 30 décembre, l'amoureux quadragénaire ne trouve pas le temps d'écrire à son amie. Pourtant, quand il se remet en route pour l'aller revoir (en passant par Dieppe et Rouen), la fin de sa lettre du 30 décembre montre que tout est fini entre Henriette et lui.

En somme, les deux lettres du 12 août et du 30 décembre éclairent bien toute cette année 1778. On en est encore, des deux côtés, aux coquetteries gracieuses qui n'engagent en rien.

(1) Cannet de Sélincourt, frère des deux amies, avocat à Paris, mais qui allait fréquemment revoir sa famille. (Voir sur lui mon édition des Lettres, t. II, p. 552).

(2) Le frère a fait, a dit certaines choses qui faisaient voir que l'on pensait encore ; et elle a bien compris que... rien, rien, rien.

(3) Auteur d'un traité de géométrie.

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