‹ Roland & Marie PhliponChapitre 17 sur 68 · A Sophie, l^r février · texte numérisé non relu

A Sophie, l^r février

M. Roland est à Paris, je l'ai revu avec plaisir ; mais tu penses bien que les embarras qui m'environnent (2) ne me

(1) Ces d? X lignes sont pour dater le moment de la lettre.

(2) Sa bonne et l'apprenti de son père (logé et nourri chez lui, selon Tusage du temps) sont malades en même temps. Mignonne était déjà hors de danger, mais

'apprenti était au lit depuis quatre jours, menacé d'une fluxion de poitrine.

permettent qu'à peine de jouir à la dérobée d'une visite intéressante. Ton frère s'est rencontré avec lui, ici il y a trois jours.

26. — Marie Phlipon à Roland, s. d. [8 février 1779] (ms. 6238, fol. 16-17).

Adresse : A M. Roland de la Platière, hôtel de Rome, rue de la Licorne, à Paris.

Ainsi Roland a quitté l'hôtel Impérial de la rue des Mathurins, pour venir se loger dans la Cité, tout près de son amie.

La lettre est datée seulement de « lundi à 3 heures ». Il ne semble pas douteux qu'elle ne soit du mois de février. Or, ce ne peut être le lundi l^r février, puisqu'elle y parle du prochain rétablissement de ses malades et que ce jour-là l'apprenti était au plus fort de sa pneumonie ; ni le lundi 15, puisque le 12 elle partit pour Vincennes et n'en revint que le 19 (Dauban, II, 368) ; ni le lundi 22, car ses malades étaient alors guéris. Cela nous porte donc forcément au lundi 8.

On voit que Roland avait fait adresser à Phlipon des canards d'Amiens dans leur terrine, et que la jeune fille, en veillant ses malades (ce qui explique l'heure à laquelle elle écrit), avait lu « l'Eloge de Cléobuline » dont il a été question plus haut.

Lundi, à trois heures [du matin].

L'honnêteté attentive qui accompagne tous vos procédés vous fait mettre à contribution jusqu'à la Béotie (1) et tirer d'elle ce qu'il y a de plus en réputation pour l'offrir à vos amis ; n'êtes-vous donc pas content de commander leur estime, d'obtenir leur attachement et d'avoir déjà fait naître leur reconnaissance par cette délicatesse aimable dont le plus léger témoignage oblige et satisfait ? J'aurais envie de vous gronder ; je voudrais que vous me laissiez du moins le courage de le faire et je vous en veux de me l'ôter.

Mon père se propose de vous assurer lui-même de toute sa sensibilité. J'espère que le rétablissement de mes malades nous permettra de vous faire assister à la délivrance de ces malheureux déplumés qui supportent en paix leur disgrâce.

(1) La Picardie.

Je tombe de sommeil et de fatigue, je vais me coucher pour quelques heures.

Adieu, digne ami de Cléobuline et de toutes les âmes sensibles à ce qui est vrai, juste et bon. Combien vous faites votre éloge par l'enthousiasme sublime avec lequel vous tracez celui de la vertu 1

27. — Marie Phlipon à Roland, s. d. [11 février 1779] (ms. 6238, fol. 11). — Pas d'adresse.

La lettre est datée seulement du « jeudi, à 3 heures du matin. » Ce ne peut être du jeudi 18 février, puisque la jeune fille séjourna à Vincennes du 12 au 19. Il faut donc la placer ou au jeudi 4 ou au jeudi 11 ; j'incline pour cette dernière date, en voyant Marie Phlipon inviter Roland à venir la voir ce jour-là avec son frère, et en considérant qu'elle devait partir le lendemain 12 pour Vincennes.

Jeudi, à trois heures du matin [1779] (1).

Ne grondez point, en apprenant que je suis éveillée à cette heure ; je me félicite de l'être. La sagesse se nourrit souvent de méditations nocturnes, et les bonnes pensées ne viennent pas en dormant. J'ai songé dans mes rêveries que si M. votre frère m'honorait aujourd'hui de sa visite, vous pourriez l'accompagner, vers deux heures; non plus tôt, parce que je ne saurais être à vous, ni plus tard, parce que je ne trouverais plus mon compte. En prêtant les mains à cet arrangement, vous seriez accueillis cordialement par cette bonhomie simple et confiante dans ses procédés comme dans ses sentiments. Cette idée est riante ; il me semble que mon front devient plus serein à son aspect; je voudrais apercevoir d'ici l'air qu'elle fait prendre à votre physionomie discrète. Nous verrons si le choix du porteur ne pourrait pas assurer le succès de ma missive ; il serait piquant de ne pas réussir en s'y prenant aussi matin.

Tout dort autour de moi ; je vois avec charme le sommeil bienfaisant réparer doucement les forces d'une convalescente, suspendre les douleurs et l'ennui d'un malade ; je sens le

(1) L'indication de l'année est d'une autre plume, et postérieure.

bien qu'il leur fait, je jouis de mes soins, j'aime à contempler ce paisible repos... je donnerais dix nuits pour ce spectacle. Le silence des ténèbres ressemble à celui des campagnes ; il porte au recueillement, donne aux passions un accent plus grave, régénère l'esprit, rassemble les sensations, excite les grands mouvements, produit enfin l'enthousiasme, cette plénitude de sentiment d'où renaissent épurées les affections sans nombre qui font les délices de la vie. Je suis moins triste, dès que je puis l'être en liberté. Le voile de l'obscurité me flatte et me console ; c'est lui dont j'ai besoin au défaut du sein de l'amitié. Dans le calme de la solitude et de la réflexion, je me réconcilie avec mes semblables. L'étude que je fais d'eux dans la société me fatigue et m'aigrit... Mon cœur n'est plus oppressé comme vous l'avez vu ; mais il conserve encore je ne sais quoi de sombre et d'ardent, qui le conduirait au dégoût sans les efforts de la raison. L'effet d'impressions habituelles et pénibles renaît par accidents. Cependant, mon courage n'est pas éteint, la vie n'est pas insupportable à mes yeux. Je ne sais si ce serait une de ces illusions heureuses dont l'expérience nous dépouille cruellement, mais il me semble que l'existence la plus laborieuse me sera douce encore, tant que j'aurai du bien à faire et des amis à chérir. Si c'est une illusion, elle vous devra quelque chose. Non, vous me ferez plutôt croire que c'est un sentiment fondé dans la nature et dans la vérité.

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