CHAPITRE V
Les Beaux Jours (mai-juin 1779).
11 y avait des obstacles des deux côtés :
Marie Phlipon, tout d'abord, avait à se dégager de cette fâcheuse correspondance avec Sevelinges et surtout à s'en expliquer une fois pour toutes avec Roland ;
Elle avait aussi annoncer à son père son engagement, mais seulement le jour où la confidence deviendrait indispensable (Roland craignait l'indiscrétion de Phlipon), et sans rien dire de la correspondance orageuse qui avait précédé l'accord.
Joignez à cela qu'elle devait, en réglant ses comptes de tutelle, éviter de froisser son père, de façon à pouvoir continuer de vivre avec lui jusqu'au jour du mariage, que Roland fixait à la fin d'août.
D'autre part, obstacle plus grave encore, Roland n'avait rien dit de son projet à sa famille du Beaujolais, et il devait s'attendre à de grosses objections : se marier à 45 ans avec une jeune fille de 25, sans fortune, dont le père n'était qu'un modeste graveur ! Pour ces bourgeois de vieille roche, prétendant quelque peu à la noblesse, c'était une étrange mésalliance, sans aucune des circonstances qui auraient pu l'atténuer.
Les deux fiancés n'en jouissent pas moins avec délices, durant les mois de mai et de juin, de leurs doux projets.
53. Marie Phlipon à Roland, 6-7 mai (ms. 6238, fol. 30-33). — No d'ordre : 7^.
La lettre est adressée : «à M. Roland, etc., à Amiens ». Elle ne porte pas de date en tête, mais on lit, à la fin : « Il est une heure du matin, 8 mai.. D'autre part, quelques lignes plus haut, en parlant de l'apprenti malade, Marie Phlipon dit : « J'ai eu le cœur serré en arrivant ce matin... » Or, c'est bien dans la matinée du 6 mai qu'elle est revenue de Vincennes, qu'elle a trouvé au logis la lettre de Roland du 30 avril et qu'elle y a sur le champ répondu. Il est donc évident que cette lettre XXIV a été écrite dans la nuit du 6 au 7, puis que, au moment de la clore et de la dater, passé minuit, elle s'est trompée et a écrit 8 Mai au heu de 7.
On va voir que la jeune amie de Roland, en veillant à côté de la chambre de son malade, se tourmente. Elle a hâte que sa lettre du matin, qui porte son engagement définitif, et qu'elle aurait voulu lui envoyer « sur l'aile des vents », soit déjà arrivée ! C'est pourquoi elle reprend la plume pour la compléter et en même temps pour aborder résolument l'explication relative à Sevelinges.
Je n'aspire que (sic) le moment de l'entretenir dans l'effusion de mon âme avec un peu de liberté ; je suis loin de le faire encore avec tranquillité ! Comment m'étabiir dans une disposition paisible lorsque je te sais troublé, inquiet, agité ? Ta mélancolie me pénètre et m'abat ; je suis oppressée de ton incertitude et navrée de tes douleurs. Non, mon ami, tu me le ferais éprouver malgré moi, tu me forces à l'avouer et je cède sans honte à cette nécessité ; je ne puis plus être heureuse que par toi. J'ai senti de loin ton empire, je le redoutais, je voulus l'éviter ; ton ascendant l'emporte, ou plutôt, l'estime que tu commandes et justifies m'autorise à ne plus combattre ou cacher l'inclination de mon cœur. Tu dois me connaître assez pour Juger comment je t'apprécie, quand je me permets de te dévoiler quels droits tu t'es acquis sur toutes mes affections : va, je saurais me taire et mourir, si je ne te croyais pas digne d'en jouir, et je me punirais d'aimer autant un homme que je ne mettrais pas au premier rang dans son espèce. Les impressions que tu m'as faites me paraissent plus vives et plus profondes qu'aucunes de celles que j'aie précédemment reçues ; si elles eussent été les premières de toutes, je me serais moins raidie contre elles. Jamais je n'avais laissé voir aussi sensiblement que je te l'ai montré la tendresse que je pouvais ressentir ; mais, trompée une fois dans son application, je me défendais de te la peindre tout entière, en t'estimant déjà assez pour oser te la témoigner. Je te connus à peine, que je sentis ce que tu valais et que j'ambitionnai de t' avoir pour ami ; je nourris cette prétention avec d'autant plus de complaisance que je me persuadai n'en pas avoir d'autre ; si le germe en exista chez moi, ce fut à mon insu ; du moins aurai-je eu trop d'orgueil pour me l'avouer à moi-même, en ignorant ce que tu pensais, surtout dans nos positions relatives. Je vis dans ce
même temps M. de Sevelinges(l) ; il m'intéressajustifia la prévention favorable que son ami m'avait inspirée pour lui et j'appris ensuite, par ses lettres, que la connaissance qu'il avait acquise de moi, particulièrement dans mes écrits, n'était pas demeurée sans effet. Cet aveu confirmait mon opinion ; celui qui m'estimait beaucoup pour avoir vu mon âme devait avoir de l'analogie avec elle. Ton voyage s'avançait ; j'avais reçu avec intérêt des nouvelles rares, impatiemment attendues ; j'espérais revoir un ami, j'étais pressée de lui donner ce titre et je croyais distinguer, au milieu de sa confiance, je ne sais quelle gêne froide et retenue qui me faisait souffrir. Ta maladie me causa un tourment que ce nom d'ami, prononcé dans mon cœur, me semblait justifier entièrement ; je t'écrivis avec vivacité (2) ; un silence qui me blessa me fit croire que j'étais mal jugée ; je condamnais ma franchise et mes expressions, je pleurai d'attendrissement et de dépit et, sans renoncer à l'espoir de t'avoir pour ami, je résolus de te laisser faire tous les pas pour le devenir d'une manière confiante et avouée (3). Cependant M. de Sevelinges m'écrivait des lettres où sa sensibilité lui faisait répandre plus de chaleur qu'il ne croyait en mettre et préparait ainsi des erreurs à la mienne. Je me serais reproché comme une faute de lui répondre froidement, je l'aurais secrètement accusé d'en être cause et je m'en serais blâmée ainsi que je fis pour m'être affligée en lisant l'histoire de Livourne (4). Néanmoins, je refusai très net une offre qui me parut réelle, quoique enveloppée. Soit surprise, délicatesse ou timidité, M. de Sevelinges me répliqua d'une manière assez équivoque pour me laisser penser qu'il persistait dans son projet, en y joignant quelque modification. Je fus émue ; mes idées fermentèrent aver une violence excessive ; je ne voyais pas de convenances de mon côté et je n'étais pas plus faite alors qu'aujourd'hui pour souffrir aisément qu'on les oubliât en ma faveur ; l'expédient que
(1) En octobre 1776.
(2) Lettre du 2 octobre 1777.
(3) Ces mots sont à noter : ils résument toute la stratégie de Marie Phlipon.
(4) Voir plus haut, n" 6.
je t'ai dit me séduisit absolument. M. de Sevelinges avait près de soixante ans ; son âme sensible, éprouvée, avait besoin d'un consolateur ; sa fortune était modique ; je trouvais beau de m'immoler à son bonheur, sans vouloir d'autre avantage que celui-là. Je trouvais le moyen de prouver évidemment que les seuls charmes de la pure amitié, de la raison et de la générosité pouvaient fixer une femme, et cette idée me flattait, parce qu'il me semblait que les hommes les plus éclairés ne croyaient guère à cette vérité dont je sentais si bien l'existence. (Je n'ose encore déterminer à qui l'on doit en attribuer la faute, mais j'ai remarqué de bonne heure que les plus délicats d'entre vous, les plus sensibles aux agréments du sexe, n'avaient généralement pour lui qu'une estime bornée et pour ainsi dire conditionnelle. Tu ne saurais croire combien cette observation m'a aigrie, agacée ; j'en ai pris une légère teinte de misanthropie ; je suis devenue plus difficile en mérite, et je n'ai plus voulu que des exceptions, parce que je sentais devoir pour ma part en faire une). Mes parents venaient de m'annoncer, sans explication très particulière, que je fusse tranquille pour l'avenir, qu'ils avaient pourvu à tout (1). Autorisée par cette assurance, éprise d'un nouveau genre d'héroïsme, j'écrivis dans l'enthousiasme de ma résolution une lettre dont tu trouveras copie dans le paquet de l'amie Sophie ; j'expose mon dessein et je termine en disant : « Ce que je puis ajouter, quel que soit l'événement, c'est « qu'ayant trouvé l'être distingué qui mérite toute mon estime, « je lui réserve mes affections, et je ne suis plus rien pour « personne ». Tu peux juger que, dans ma façon de voir, je me croirais engagée à cette sorte de vœu, quoique fait dans la vivacité, s'il eût produit quelque disposition correspondante ; mais la réponse de M. de Sevelinges, loin de rien offrir de semblable, fut si étrange dans sa sincérité que je le soupçonnai d'avoir employé avec moi beaucoup plus de finesse et de curiosité que de droiture et de vérité. Voilà comme ils sont
(1) Ses grands oncle et tante Besnard, sans enfants, avaient fait en sa faveur une substitution de leurs biens. (Voir à ce sujet les Lettres Cannet, à partir de celles des 7-9 juin 1777.) — Ils lui survécurent d'ailleurs (Cf. mon édition des Lettres* t. II, p. 556-557).
(2) Le paquet redemandé à Sophie dès le 14 avril, pour être remis à Roland.
tous, me dis-je intérieurement: ils nous accusent de manquer de franchise et je n'ai pas encore trouvé la mienne chez aucun d'eux. Cependant, comme ils ont d'ailleurs quelque prix, gardons toujours des amis, sauf à ne pas les placer si haut désormais. Je répondis en conséquence. M. de Sevelinges conservait un dessein dont il fixait l'exécution et attachait le succès au retour de son ami de l'Inde. Je saisis l'époque de la mort de ce dernier (1), qui renversait tous les projets et ne permettait plus d'attacher certaines idées aux témoignages de mon estime, pour les renouveler à M. de Sevelinges sur le compte duquel j'étais revenue. J'avais aperçu, quand le sang-froid s'était rétabli, qu'une égale vivacité nous avait fait illusion en même temps, à M. de Sevelinges sur la force de ses expressions, à moi sur l'étendue de leur sens. Je vis que cet homme, dont la trempe, sensible à l'excès, était si douce et si mélancolique, n'avait pas toute l'énergie possible, et depuis que tu m'as peint ton ami Despréaux, je les ai comparés l'un avec l'autre. Encore actuellement, son âme, abreuvée d'amertume, appelle l'amitié, paraît craindre de la sentir et d'être entraînée plus loin qu'elle. Déterminée à son égard, je l'estimerais sans le redouter, lors même que tu ne me servirais pas de préservatif inaltérable contre tout sentiment vif dont tu ne serais pas l'objet.
J'ai voulu repasser avec toi sur ces différentes choses, parce qu'elles servent à me peindre à tes yeux dans toutes les circonstances, et qu'elles sont en outre un éclaircissement nécessaire à l'extrait de la correspondance que tu as peut-être dans les mains, ou que tu auras incessamment.
Je viens à toi particulièrement. Le développement naïf de ton âme dans des ouvrages que j'avais médités, savourés, éleva, nourrit, fortifia l'opinion que tu m'avais donnée de toimême. Ton séjour, ta présence, Tépanchement de tes sentiments te firent connaître mieux encore ; l'ami que j'avais tant souhaité se montra ; je le craignis aussitôt que je l'eus vu tout entier, mais c'était trop de l'avoir vu ainsi. Du moins, je pus sans rougir convenir que je t'aimais ; je m'honorais de l'atta-
(1) En 1778 (voir Lettres Cannet des 6 et 28 octobre 1778).
chement que tu m'inspirais ; il est digne de nous deux ; cette persuasion intime fait toute ma joie depuis l'instant où j'ai senti ton pouvoir. La proposition que dicta ta tendresse me fit essuyer les plus terribles révolutions ; elle prévenait des vœux que je me défendais de former ; mais je souffrais de n'avoir à fournir dans mes alentours que des désagréments ou des défauts de convenances. Réellement effrayée des disgrâces possibles que tu aurais à essuyer dans ma famille et qui me seraient d'autant plus amères que tu les dévorerais en silence, j'osai prendre la résolution, courageuse ou féroce, de m'opposer à tes désirs et d'étouffer les miens. Tu ne saurais te représenter les crises et les agitations cruelles dont je fus le triste jouet ; plus je te chérissais, plus mes tourments étaient affreux, plus aussi tu m'élevais l'âme et tu doublais mes forces. L'ambition de te valoir et de me réserver, pour te dédommager par le plus vif attachement de tout ce qu'il faudrait se refuser, me soutint, m'anima ; je crus un moment avoir acquis une sorte de paix ; je trouvais dans ma pénible carrière des moyens d'être utile à mes semblables, d'exercer la vertu et de remplir ainsi ma destination. Je m'élançai aveuglément dans la lice, sans vouloir considérer si je pourrais y respirer longtemps. Rien n'était fait encore, puisqu'il me restait à rendre ton sort heureux et que tu croyais ne le trouver tel qu'avec moi. Tu m'as fait gémir et frissonner ; frappée de terreur, ébranlée, je continuai cependant de résister, en te disant en moi-même avec un transport qui tenait de la fureur : « Sens toute la force des obstacles que les préjugés, la raison, mon amour et ma fierté réunis peuvent opposer à tes souhaits qui ne sont pas plus ardents que les miens ! » Je serai la victime de mon devoir ou le prix de ton courage, si l'énergie suprême d'un sentiment exquis m'oblige à te céder. Tu ne m'as [pas] permis de demeurer longtemps dans cette situation violente ; ta tristesse et ton abattement m'atterrent ; je suis à toi, je me rends. Les sensations variées et pénibles que me donnent les objets dont je suis environnée ont exalté mes facultés en les exerçant ; le besoin de soutenir différents combats a développé mes forces ; la fatigue du corps a diminué l'effet des anxiétés de l'esprit. Il est assez doux et conso-
lant de se dire chaque soir : j'ai travaillé au bien de mes frères, j'ai soulagé l'un d'eux dans ses maux, j'ai mérité ce repos nécessaire que je vais prendre à la hâte pour recommencer la même œuvre et me rendre le même témoignage ; cette idée endort la douleur et nourrit l'activité.
Pénétrée de la mort de ma fidèle bonne, oppressée du mécontentement de mon père, dégoûtée de la bizarre inconstance de mes grands-parents, occupée de toi par-dessus tout, je fus à Vincennes (1), méditer, pleurer, m'encourager et me préparer pour l'avenir. Ce ne sont pas les événements heureux, mais les situations fâcheuses ou difficiles qu'il est important de prévoir ; c'est toujours sur celles-ci que je forme mes combinaisons ; voilà le principe de ces raisonnements qui te contrariaient. J'abandonnai l'ancien projet d'apprendre l'art de mon père ; premièrement parce que mon maître n'était pas ce que j'aurais voulu qu'il soit pour lui donner ce titre, même en gravure ; secondement à cause du peu de loisir que me laisseraient les travaux du ménage dont j'allais me charger ; je me vouai donc aux soins domestiques dont la nécessité, l'utilité se trouvaient présentes. Mon père m'a fait d'assez mauvaises chicanes pour que je consente à me laisser compter des choses qui ne peuvent m'être comptées en justice réglée : je me suis déterminée à répondre éternellement que je me reposais sur l'équité de la loi, et que je ne suivrais qu'elle. Il faut faire, comme Fabius, le bien des Romains malgré leurs plaintes, leur mépris et leur blâme ; je veux me conserver tout ce que le droit m'accorde, et je ne suis si jalouse de le retenir que pour l'avantage de mon père ; mais il n'est pas temps qu'il le sache et d'ailleurs il ne me comprendrait pas encore. En attendant, il s'écrie de si bon cœur, que les grands-parents en sont tout émus et m'en font mauvaise mine. N'importe, je suis inébranlable. Si mon état ne change point, je reste près de mon père ; occupée de sa maison, je lui consacrerai mes attentions, mes peines, mon temps et mes petites rentes, s'il en est besoin. Dans le cas opposé, c'està-dire si je quitte mon état pour une situation plus douce
(1) Du 26 avril au 6 mai.
et plus aisée avant que la mort de ma bonne-maman (1) ait procuré à mon père de quoi se passer à peu près de son état qui ne peut que diminuer, je souhaite, je demande, je veux lui faire sur mon peu de bien une pension qui assure ou facilite sa subsistance, du moins jusqu'à l'époque de cette mort. J'ignore s'il a des réserves ; je ne puis penser qu'il en ait et je ne dois pas le croire ; mais je dois agir uniquement en conséquence de ce que je vois.
Je t'avoue, mon ami, que, sans la droiture des intentions qui soutiennent ma fermeté, je détesterais l'exercice de mes droits et je le rejetterais avec indignation. La loi veilla sagement au maintien de l'existence de la génération nouvelle^ mais il est toujours dur pour des pères, quelles que soient leurs erreurs, de s'entendre redemander hautement le prix de leurs sueurs par ceux qui leur doivent tout ; et si la prudence oblige les enfants de le faire, la justice et l'honnêteté ne leur commandent pas moins d'avoir autant égard à l'avantage réel de leurs pères qu'au leur propre, dans cette circonstance spécialement. Je vais faire hâter la définition de toutes ces affaires ; je m'attends à toutes les bourrasques : on pourra me bouder, me censurer, me blâmer, me reprendre, se plaindre et crier, mais on ne m'empêchera pas de bien faire, et ce dédommagement en vaut bien un autre.
J'ai commencé d'entrer aujourd'hui en exercice de mes nouvelles fonctions, je n'étais pas trop empruntée, le service des malades m'avait dressée ; je t'assure, mon ami, que si mes mains en sont moins agréables à baiser, le dîner qu'elles préparent n'en est pas moins salutaire. Quelque chose de plus sérieux, c'est l'état del povero giovane ; j'ai eu le cœur serré en arrivant ce matin. Le malheureux s'est mis à pleurer en me voyant entrer ; il a la rougeole ; je l'ai consolé, soigné tout le jour ; la fièvre est diminuée ; je ne crains aucune suite fâcheuse. Ne prends pas d'inquiétude de ma santé, elle est de fer ou de diamant ; tant que je me sentirai utile, les esprits seront alertes et la machine sera bien disposée ; rends grâces à mes malades, le besoin qu'ils ont de moi me
(1 ) Elle ne mourut que le 10 mars 1784.
sauve d'être à leur place ; il a produit un bien de plus, c'est que mon père m'a vue de retour avec un certain plaisir. Tu peux m'adresser tes lettres sans crainte, dès que je suis à la ville ; s'il arrivait que je retourne au dehors, je ne négligerais pas de t'en avertir.
J'ai voulu soulager un peu mon âme par l'expression de tout ce qui m'affecte. Il est une heure du matin, 8 mai, je vais me coucher à la place où cette pauvre Mignonne... hélas I
Que fais-tu? Ma première lettre ne t'est pas encore parvenue, tu souffres, tu te tourmentes, j'en suis cause, et je vis ! ah. Dieux I
54. — Marie Phlipon à Roland, 7 mai, au soir, avec P. S. du 8 à 5 h. du matin (ms. 6238, fol. 34).
L'adresse porte : « à M. Roland, etc.. » — N» d'ordre : 8®.
C'est à tort que l'éditeur précédent a fait du P. S. du 8 mai une lettre distincte. Ici, comme dans bien d'autres cas, les lettres de Marie Phlipon sont comme une sorte de journal, écrit heure par heure, surtout dans ses longues veillées auprès de ses malades. La lettre et le P. S. sont d'ailleurs sur le même folio.
Toujours l'inquiétude de savoir si Roland a reçu sa lettre du 6 mai.
7 mai, au soir.
Le sommeil fuit mes yeux, l'inquiétude m'agite et me presse ; je frémis d'horreur comme dans une obscurité redoutable. Je t'appelle, je te cherche, je voudrais m'éclairer sur ton état, franchir la distance, percer le voile du temps, te voir, t'appeler à la vie, te dire que je ne veux respirer que pour toi... Mon ami, as-tu reçu mes lettres ? te peignent-elles bien tout ce que je sens ? sais-tu tout ce que je veux être ? mes expressions sont-elles fidèles ? Je désavoue tout ce qui peut contrarier l'idée d'une extrême tendresse et d'un parfait dévouement. Je relis à chaque instant ta dernière (1), je me repais amèrement de la mélancolie qu'elle présente ; tes huit jours d'attente et de tourment me pèsent, m'accablent, me consument. Que dis-tu ? quelle affreuse contrainte a pu resserrer ton cœur ? Parle, mon ami, verse ton âme dans la
(l)D\i 30 avril
mienne ; je n'en ai plus que pour t' aimer. Chaque moment me désespère et me tue, mon trouble croît sans cesse en paraissant toujours au dernier extrême. Où est-tu ? que fais tu ? L'impatience cruelle, la douleur dévorante ont dû te déchirer. Je souffre dans tout mon être, je ne puis plus écrire.
Du 8, 5 h. du matin.
L'accablement m'a fait prendre un repos fatigant, le réveil est terrible. Tout m'effraie, je me crains moi-même. Si je n'ai pas de nouvelles aujourd'hui, que faire et que devenir ? Ne trouveras-tu pas encore dans mes dernières une raideur qui te blesse ? Je n'ignore pas que des épreuves pénibles m'ont donné je ne sais quoi de sombre et d'austère qui peut cacher peut-être en partie ma sensibilité sous une apparence de rudesse ; que sais-je ? Je déteste tout ce qui serait capable de t'affliger : ce serait un supplice affreux que d'avoir à me le reprocher. Quoi I n'as-tu pas pénétré dans mon cœur ? toutes ses dispositions ne te sont-elles pas révélées? Tu as tout confondu, tout réuni dans le sentiment qui m'attache à toi ; je n'ai plus que celui-là ; si tu peux l'apprécier, tu me connais entièrement ; il ne reste rien après lui.
Il est midi, l'heure du facteur est passée. Toi qui connus les horreurs de la perplexité, juge de celles qui m'environnent. Es-tu malade ? Cette idée me poursuit. Sauvemoi du désordre où elle me jette, me plonge et me retient.
55. — Roland à Marie Phlipon, 9 mai (ms. 6240, fol. 14-15). —
Adresse : A M^i^ Phlipon, etc.. — Timbre d'Amiens. — NO d'ordre : 5^.
Réponse à la lettre du 6 mai, attendue depuis le 30 avril avec tant d'impatience.
Je l'ai jetée au feu, mon amie (1). Mon état ne pouvait se peindre : tu en aurais été affectée. On s'est aperçu de mon inquiétude cruelle ; mais personne n'en a soupçonné le
(1) Une lettre qu'il venait d'écrire avant d'avoir reçu celle du 6.
motif. Je croyais ma lettre (1) décachetée, lue, soustraite ; je te craignais malade ; je ne savais que croire et que craindre.
Je t'ai écrit dans ce trouble horrible; enfin ta lettre est arrivée au moment où j'allais moi-même porter la mienne à la poste ; je l'ai brûlée ; je t'ai lue ; tu m'es toujours plus chère, tu es à moi, tu en as fait le serment : il est irrévocable. Oui, mon amie, ma tendre et fidèle amie, j'avais besoin de ce oui ; l'assurance de tes sentiments n'était pas le don irrévocable de ta personne ; et quand je te demanderais cent fois de me le confirmer, est-ce que tu m'en ferais un crime ? Laisse-moi trouver du plaisir à t' aimer et l'augmenter, s'il est possible, par tout ce qui peut venir de toi, ce que j'en puis voir, entendre, connaître. Je m'occupe de ta demeure (2) ; je te laisserai le soin du reste. Songe que tu dois l'habiter dans le courant de l'année . Acceptes-en l'augure, et prononce. Que tes affaires soient tellement arrangées, terminées, comme tu voudras, pourvu que je n*aie à m'occuper que du plaisir de te posséder, et convenons ensemble du temps qui te sera le plus convenable à toimême. Je voudrais que les choses pussent s'arranger du 15 d'août au 15 de septembre, sauf à hâter ou retarder d'une quinzaine suivant l'occurrence ; mais surtout je voudrais, de ta part, le secret le plus inviolable, et qu'aucun genre d'amitié ne pût le partager. Me le promets-tu? dis oui, et je suis tranquille. Dis-moi maintenant tout ce que tu as dans l'âme ; c'est te rendre compte à toi-même de tes idées, de tes sentiments ; dis-moi tes projets, tes goûts, tes vues, ce quetupenses, ce que tu désirerais ; enfin dis-moi ce que tu te dis à toimême, ce que tu conçois, ce que tu entrevois. Aide-moi à penser, et sens avec moi, car je ne fais plus l'un et l'autre que par toi. Dis-moi si je puis toujours t'écrire avec la même confiance, si tu es bien sûre de la fidélité et de la discrétion de tout ce qui t'environne. Parle-moi de ta santé, de tes sollicitudes, de tes peines, de tes occupations, de tes amusements
(1) Sa lettre du 30 avril.
(2) La maison qu'il allait louer à M"»« Coquerel, rue du Collège ; je i'ai décrite dans mon appendice D aux Lettres de M^' Roland, t. II, p. 612.
enfin, si tu en avais ; mais surtout ne me laisse pas longtemps sans me donner de tes nouvelles.
J'écrivis sur-le-champ à ton amie suivant ton avis ; je joins ici sa réponse ; elle me fut apportée dans un moment où j'avais quelqu'un. Je répliquai verbalement que j'ignorais quand je pourrais y aller, que ce serait incessamment ; je n'y suis pas retourné. Je le vois, on a de la défiance ; on voudrait trouver l'occasion soi-même, ou du moins ne m'envoyer le paquet qu'au moment de son départ ; il est pourtant vrai que j'en ai eu plusieurs depuis, et je ne manquerai de le lui observer, sans qu'elle puisse se douter du motif. C'est ton amie, benissimo ; mais pour rien au monde je ne voudrais que tu lui dévoiles mon secret.
Tu m'as écrit une lettre bien courte (1) ; ce n'est pas un reproche, fais-y bien attention : je respecte en toi toutes les actions de ta personne, persuadé qu'elles sont toujours dirigées par le sentiment le plus vertueux. Eh 1 t'aimeraisje autant si tu l'eusses moins été ? Va, sois toujours ce que tu es, digne d'un homme qui n'adora jamais rien tant que la vertu.
56. — Roland à Marie Phlipon, 10 mai (ms. 6240, fol. 16-17). — Même adresse, timbre d'Amiens. — N^ d'ordre : 6^.
C'est une réponse à la longue lettre des 6-7 mai (n» XXIV). Il n'a pas encore reçu celle des 7-8 mai (n° XXV).
10 mai 79.
Ta lettre (2) m'a fait toute l'impression que tu en devais attendre : sensibilité et franchise, c'est ma devise. J'aurais attendu réponse au n» 5 (3) avant de t'écrire, sans deux motifs, l'un qui m'affecte, et auquel tu ne peux plus rien ; l'autre qui ne me laisse ni repos, ni patience, que tu n'y aies mis ordre. Le premier consiste dans l'expression : /e
(1) La première lettre du 6 mai (n° XXIII).
(2) La longue lettre des 6-7 mai (n° XXIV).
(3) Ce n" 5 est la lettre de la veille, 9 maL
veux, etc. (1). Un désir marqué de ta part ne suffit-il pas ? Tu me connais mal d'ailleurs, et dans tous les cas tu me fais une injure. Je sais que c'est à toi d'agir ; et me soupçonner une autre façon de penser, ce serait aggraver l'injure. Ne me donne point de raisons à cet égard, je t'en prie ; tu me séduirais... ; ce que je ne veux pas changer. Que t'ai-je donc fait ? que t'ai-je donc dit qui ait l'air d'un homme intéressé, et qui marchande ? Moi, qui ai tant de confiance en ton honnêteté, je ne voudrais pas encore te pressentir sur tes goûts futurs et à naître, suivant les circonstances, relativement à ma fortune, qui ne peut être que médiocre, certain qu'entre tes mains ce sera un trésor qui me comblera de satisfaction. Si tu me connais mieux que je ne me connais moi-même, comme tu me l'as dit, donne-m'en d'autre preuve ; mais ne me parle plus de cela. La seconde est ta position actuelle, et les actes auxquels elle te porte. Je sais qu'il n'est rien de bas dans sa maison, et qu'il est partout bien louable de servir l'humanité. Tes intentions et tout ce qu'elles dirigent est respectable à mes yeux et cher à mon cœur ; mais, mon amie, tu me dois compte de ta personne ; ton aveu l'a engagée : elle m'appartient : et tu la compromets sans ma participation et contre ma volonté. Je te demande en grâce, et puisque tu t'es servie de cette expression, bien pardonnable au motif, mais pourtant en y attachant une idée d'empire, je veux, permets que je veuille à mon tour, et sache que j'exige que tu prennes un domestique. Fais-le de la manière que tu jugeras le plus convenable, avec les réserves et les ménagements à l'égard de tes alentours, que tu croiras les plus propres à éloigner les motifs qui peuvent t'y déterminer. Donnes-y le prétexte, la tournure que tu voudras ; agis comme bon te semblera, mais agis. J'attends cette marque d'amitié de ta part. La dépense n'est pas considérable ; mais quelle qu'elle soit, je suis ici : ose avoir des doutes, feindre d'ignorer, ou craindre 1 Réponds à ma dernière (2) : réponds au dernier article de celle-ci, non pour me donner des raisons :
(1) Marie Phlipon dans sa lettre des 6-7 mai, disait en parlant de son jpère t Je souhaite, je demande, je veux lui faire sur mon bien une pension... »
(2) La lettre du 9 mai.
laisse une fois triompher les miennes, que je te promets de soumettre mille fois pour une, pour celle-là même.
J'ai vu tes amies ; elles m'ont beaucoup parlé de toi, de la perte de ta bonne, de la maladie du jeune homme, de ta position, de ta santé, de ce que tu avais mandé à mon occasion, etc. On m'a fait des questions en nombre ; j'ai répondu sans instruire de rien, sans me prêter, et sans paraître pourtant me refuser à rien. On m'a demandé positivement si j'avais une occasion pour le paquet : je n'ai pu donner une affirmation pour l'instant ; dans ce cas, m'a-ton dit, on profitera d'une qu'on sait dans 8 à 10 jours, etc.
Je tremble pour l'activité que ton zèle soutient. Il en résultera immanquablement une altération dont l'idée me tourmente ; calme cette inquiétude, je t'en conjure.
As-tu reçu le livre de la part de M°^e Miot ? (1).
57. — Marie Phlipon à Roland, 11 mai (ms. 6238, fol. 35-36). — Pas d'adresse. — • N» d'ordre : 9^.
Réponse à la lettre du 9, puis à celle du 10.
11 mai.
Oui je serai toujours ce qu'il faut que je sois pour mériter le titre que tu veux me donner : je dirais que cette considération est sur mon cœur aussi puissante que la vertu, si l'une et l'autre n'étaient pas confondues ensemble. Quoi, mon ami 1 il est donc vrai que mes jours vont s'écouler avec toi et que je pourrai contribuer à tou bonheur, dans tous les instants de ma vie ? Cette douce idée me pénètre, elle commence ma félicité ; goûte la ferme assurance d'en être l'unique auteur. Je suis à toi, je veux y être, c'est mon plaisir et ma gloire : ton choix fait mon triomphe ; le justifier à jamais sera mon occupation la plus chère. Je ne fais que commencer encore à me livrer aux impressions délicieuses de ce riant avenir. Ta lettre m'a trouvée dans un état horrible ; boule-
(1) J'ignore qui est cette dame, dont le nom revient plusieurs fois dans les lettres de M™» Roland.
versée par le contraste des sentiments les plus vifs et les plus opposés, je suis restée tout le jour dans un affaissement incroyable. Il semblait que mon âme, o])pressée de l'inquiétude, en ressentit encore les atteintes et fût incapable de se prêter à des sensations plus flatteuses. J'accepte ton augure. Je te laisse la disposition de tout : sois mon maître, mon appui, ma couronne ; que ton âme m'anime, qu'elle m'élève et me rende toujours meilleure, plus aimable et plus digne de toi. Ta volonté sera ma loi ; mon goût est de la suivre, mon projet de la deviner et la lire avant même que tu l'exprimes ; ma grande affaire te rendre satisfait et d'ajouter sans cesse à ta satisfaction. Je ne crains pas de m'égarer, ma route est tracée sur tes pas : dirige, ordonne, souhaite. Mon prix est dans ton estime ; c'est par ton mérite que je vaux et c'est pour toi, pour toi seul, que je vais exister.
Je chéris les disgrâces qui motivaient ma résistance ; je leur dois la preuve la plus touchante de ce que tu sens pour moi. Jouis de tes avantages : la nature équitable ne te fit point de grâce en te les donnant et ton amie les reconnaît avec joie. Je ne sais si je préférerais le charme de faire pour toi ce que me permettrait une situation plus brillante que la tienne, à celui de te devoir ce que tu fais en ma faveur. Non, j'aime à te voir cette prérogative : elle convient à ta supériorité; je voudrais te la donner à ton insu, si elle était en mon pouvoir, et, dans l'impossiblité de faire plus, je t'en abandonne l'usage avec transport.
Prépare notre demeure, elle sera l'asile de la fidélité et celui du bonheur, ou jamais il n'habitera la terre. Je garderai ton secret ; il me suffirait d'entrevoir que tu le désires, pour m'imposer l'obligation de le taire. Sophie est mon amie, celle à qui je dois le premier développement de ce sentiment d'amitié qui me consola tant de fois ; elle est plus encore : elle est le principe et la cause de notre connaissance. Peutêtre m'accusera-t-elle en son cœur d'une espèce de trahison, ou du moins d'une dissimulation offensante ; mais tu es plus qu'elle et que tout l'univers : je suis tienne et ne veux rien que par toi. On me parle d'un voyage à Paris qui me contra-
Fierait beaucoup ; souvent, chez moi, près de moi, avec cette liberté que ma tendresse lui a donnée, Sophie pourrait apercevoir ce que je m'efforcerais de cacher. C'est prévoir de trop loin un inconvénient peut-être imaginaire ; je prendrai les soins nécessaires et tes avis suivant les circonstances. Forme toi-même le plan que nous devons suivre ; j'aime mieux qu'il soit ton ouvrage, j'en aurai plus de plaisir à m'y conformer. Je n'ai plus de goûts que les tiens, et je leur ai trouvé trop d'analogie avec les miens pour espérer d'avoir des sacrifices à faire. Je me plais à me représenter près de toi, occupée des soins qui doivent être mon partage, participant à toutes tes affections et travaillant toujours à les rendre agréables ; sortant rarement ou bien avec toi, parce qu'aucun lieu ne me plaira comme ta maison et que rien ne me dédommagera de ta présence. Nous étudierons un peu parce que les plaisirs de l'esprit ne s'usent point et qu'il ne faut pas manquer de ceux-là ; tu m'éclaireras, je penserai avec tes idées, je vaudrai mieux et je t'en aimerai davantage, s'il est possible. Nous verrons peu de gens, parce que très peu nous ressembleront et que les autres ne nous plairont guère. Je n'aime pas le monde, j'avoue que j'aurais quelque peine si j'étais obligée d'être au milieu de lui ; je suis faite pour vivre bonnement, avec simplicité, franchise et cordialité. Toujours la même, sera ma devise : puisque j'ai su te plaire telle que je suis, qu'ai-je besoin de changement ? Je te sais trop libre de préjugés pour craindre que tu m'engages à donner quelque chose aux vaines apparences : j'en serais humiliée ; je souffrirais de devoir au ton, à l'étiquette, le plus léger de tes applaudissements. T'aimer, voilà mon mérite ; faire le bien et te rendre heureux, c'est toute mon ambition.
Je vais avoir peu de loisir pendant quelque temps, je fais ici par intervalle une revue générale ; dans ce moment elle sera très exacte. Je veux laisser la maison de mon père dans le meilleur ordre pour tout ce qui dépend de moi. Ma santé se soutient, je commence à la respecter particulièrement. Je suis de ce matin au régime et je serai purgée incessamment.
Le malade est hors de danger, il se lèvera demain pour la première fois. Mes affaires vont leur train ; il ne se trouve pas
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assez de fonds pour me remplir de ma part ; je suis forcée d'accepter, pour la compléter, des effets de ma mère et quelques joyaux dont je ne voulais point. Je m'en déferai sans rémission; jamais je n'ai mis de valeur aux bijoux de cette espèce, je les méprise et les déteste depuis que j'entrevois l'espoir d'en avoir un jour de semblables à ceux dont Gornélie faisait son ornement.
Tu peux toujours m'écrire avec la même confiance (1) : c'est moi-même qui reçois ordinairement le facteur ; dans l'autre cas, le timbre d'Amiens fait croire que ce sont les amies qui m'écrivent, et jamais je ne donne à personne mes lettres pour la poste. Cette nécessité de les porter, jointe aux embarras dont je n'ai point sorti depuis ton départ, est cause de la précipitation qus tu as dû souvent remarquer ; elle me gourmande encore à ce moment. J'ai repris et quitté cette feuille plus de dix fois dans l'espace de deux heures. Il me tarde que tu reçoives cette nouvelle assurance de mon entier dévouement. Adieu, mon ami, je suis sans retour toute à toi.
Ta lettre (2) arrive avant le départ de celle-ci. Je ne chercherai point, mon ami, à colorer une injure dont tu te plains avec raison et qui m'afflige plus que toi ; mais elle n'est que dans l'expression et mon cœur ne te la fit jamais. Je ne sais comme j'ai fait cette phrase, elle me revint après l'envoi et je rougis en me la rappelant. Je l'avais en vue dans cette dernière lettre où je désavoue tout ce qui ne te peindrait pas vivement mon attachement et mon estime ; je l'aurais spécifiée d'une manière distincte si mon trouble eût été moins grand. Peux-tu me demander de ne pas m'affecter de ce qui t'affecte toi-même ? J'ai pleuré ma faute involontaire, avant que tu me l'aies observée. Plains-toi, mon ami, tu en as le droit ; ce serait ignorer la justice qui t'est due et celle que je te rends, que de ne pas t'étonner à la moindre apparence du doute le plus faible de ma part sur la noblesse et la sublimité
(1) Par les détails qui vont suivre, on voit que les lettres pouvaient, quand elles partaient à temps, ne mettre qu'un jour d'Amiens à Paris.
(2) La lettre du 10 (n° XXVII). « L'injure » dont Marie Phlipon va parler est le • je veux » qui avait offusqué Roland.
de tes procédés et de tes intentions. Cet indigne je veux fut le dernier trait dont je me servis pour te rendre ce que je souhaitais ; il ne renferma pas l'idée d'un ordre ou d'une condition imposée ; je suis trop sûre de toi pour supposer le besoin de l'un ou de l'autre dans tout ce qui est bien, et pour rien au monde personne ne pourrait les employer légitimement avec toi. Ceux de ta trempe n'ont qu'une loi, elle est écrite dans leur cœur ; c'est aussi là qu'est mon code : fais-y graver ma grâce. Je ne suis pas entièrement innocente dès que j'ai pu t' affliger, et si je tais mes regrets c'est pour ne pas t'en donner.
Je te promets de faire le possible pour l'objet dont tu t'occupes avec beaucoup trop d'ardeur. En attendant que je remplisse ta volonté, sois plus tranquille à mon sujet ; mon père s'est arrangé avec une femme qui vient deux fois le jour et, sans l'occupation que me donne le malade qui se rétablit à vue d'œil, je n'aurais à faire que peu de chose.
J'aurais voulu retenir cette lettre où tu vois mon inquiétude (1) ; j'étais affreusement agitée ; je calculais mal le temps nécessaire au courrier ; je viens de m'en apercevoir. Elle doit être datée du vendredi 7 au (2).