‹ Roland & Marie PhliponChapitre 31 sur 68 · Roland à Marie Phlipon, 11 mai au soir, avec P. S. du · texte numérisé non relu

Roland à Marie Phlipon, 11 mai au soir, avec P. S. du

12 (ms. 6240, fol. 18-19). — N» d'ordre : 7©.

Le précédent éditeur a fait du P. S. une lettre distincte. Réponse à la lettre des 7-8 mai.

// esquisiiissimo sentimenio al oggetto suo,, alla sua casa.

11 mai au soir, 79.

Eh bien ! mon amie, que fais-tu ? En quel état est ton âme? Ta dernière lettre (3) me montre une inquiétude, une agitation qui m'est vraiment pénible. Tu en as reçu deux

(1) La longue lettre des 6-7 mai (n" XXIV).

(2) Ici se termine le feuillet, et le suivant manque. Je pense qu'il faut lire « du vendredi 7 au matin » et cela confirme ce que j'ai dit sur la date exacte de cette lettre n» XXIV. Marie Phlipon l'a écrite dans la nuit du 6 au 7 mai, et lorsqu'elle dit en terminant « il est vuie heure du matin, 8 mai », elle a voulu dire 7 mai, et elle en prévient son correspondant.

(3) Des 7-8 mai.

de moi (1) depuis ce moment : quelle impression ont-elles faite sur ton cœur ? J'attends moi-même avec inquiétude et impatience que tu me l'apprennes. Il m'est enfin survenu une occasion, j'en ai profité selon tes désirs ; on m'a fait attendre, mais on m'a envoyé enfin un très gros paquet contenant les longues œuvres et la petite correspondance (2). Je l'ai ouvert ; je n'y ai rien trouvé que tu ne m'aies permis de garder, qu'un écrit auquel je ne comprends pas grand'chose, et qui ne m'intéresse point du tout (3) ; je te le fais passer pour que tu le places à sa destination. J'y joins, avec la lettre d'avis, celle pour toi, qui était à part, et deux autres que je te prie de faire passer à leur adresse, celle pour Longpont, en la mettant à la grande poste, l'autre comme tu voudras. Je te vois toujours dans l'excès de la fatigue et de l'inquiétude, accablée de peines et de tourments ; je n'aspire qu'au moment de t'en voir délivrée ; et je mets l'intérêt le plus sensible à y contribuer. Ne manque pas d'accuser la réception du gros paquet à ton amie ; elle serait inquiète, ne fût-ce qu'à cause de l'écrit qui l'accompagnait ; je lui dirai à la première occasion que tout est parti. J'apprends que l'occasion ne partira pas aujourd'hui, mais seulement demain ; si c'est le soir et que je puisse attendre l'heure de la poste, je reprendrai celle-ci avant de l'expédier.

Le 12.

L'heure du facteur est passée : je n'ai plus de lettre à attendre de toi aujourd'hui (4) ; mon inquiétude redouble ; si je n'en recevais pas demain je serais désolé. Que fais-tu, comment te portes-tu ? Ecris-moi donc incessamment ; on vient chercher les lettres. Adieu.

(5) Peux-tu me connaître, mon amie, et me montrer de pareilles inquiétudes ? Ma lettre était cachetée lorsque la

(1) Celles des 9 et 10 mai (n° XXVI et XXVII).

(2) Les papiers redemandés à Sophie dès le 14 avril.

(3) Une copie de la lettre écrite à la Blancherie le 4 janvier 1776. (Voir plu* loin, lettre du 17 mai).

(4) Roland n'a pas encore reçu la lettre du 11 (n° XXVIII).

(5) Ce qui suit est un P. S., écrit sur une feuille distincte (f" 20) et qui répond à une lettre de Marie PhUpon que nous n'avons pas.

tienne m'est parvenue : j'y glisse ce petit billet pour t'en informer ; je t'aurais écrit plus longuement, s'il n'était l'heure du courrier. Calme-toi, sois sûre de moi ; ne t'affecte pas de ce qui m'a affecté moi-même, et dont je te parle dans ma lettre. Aime-moi, et tu seras tout ce que je désire ; mais surtout fais ce que je te demande : accorde-moi ce plaisir. Je me porte mieux ; puisses-tu te porter beaucoup mieux encore ! De ta santé dépendra la mienne : de toi toute entière doit dépendre ce que je puis être. Juge actuellement ce que tu dois, et par sentiment et de devoir strict, à ta santé et à ton bonheur. Tu oublies quelquefois de dater, tel le n» 8. Cela fait que je ne sais pas s'il y a eu du retard. (1)

59. — Roland à Marie Phlipon, 15 mai (ms. 6240, fol. 21-22). — Adresse : A M^ie Phlipon, etc.. — Timbre d'Amiens. — No d'ordre : 8e.

Roland a enfin reçu la belle et confiante lettre de 11 mai, et il y répond. Mais il a aussi reçu la correspondance avec Sevelinges, dont elle avait voulu qu'il prit connaissance, et il en reste... « déconcerté ».

15 mai.

J'ai lu ta lettre (2) avec transport, et je puis, comme je le désire, te parler avec une entière confiance. Je crois, sur la foi que j'ai en la vertu, ton langage celui du cœur et de la vérité. Je crois fermement que tu seras ce que tu veux et dois être, non seulement parce que tu me le dis, mais parce que mon cœur l'avait senti et en était pénétré. Tes expressions ont enflammé mon âme, parce qu'elles sont le développement de mes sentiments, et tu me fais plus croire au bonheur que je n'aurais jamais osé le soupçonner. Il n'en a pas été de même de l'extrait de ta correspondance (3), que j'ai pourtant dévorée tout d'une haleine ; je n'en ai pas lu une lettre qui ne m'ait indigné, et lorsque j'ai trouvé

(1) Remarque bien singulière, car le no 8 (lettre XXV) est très exactement daté !

(2) La lettre du 11 mai.

(3) Avec Sevelinges.

tes remarques, que je me suis rappelé en même temps ce que tu m'en as dit et écrit, les bras me sont tombés, et j'ai été déconcerté. Tu as pu ne pas découvrir un esprit incertain, faible, inconséquent et faux; tu as pu le croire, être sa dupe, le reconnaître, revenir sur son compte, en faire un grand éloge, continuer ta correspondance, le distinguer parmi les mortels, le mettre au-dessus de tous enfin, excepté moi, à qui tu le disais. Si mon estime et mon amitié te sont chères, comme je le crois, tu es heureuse que cette confidence m'ait été faite par toi : ton ingénuité, ta précieuse candeur nous sauvent l'un et l'autre des dangers d'une pareille découverte faite par tout autre moyen, et je t'en aime cent fois davantage. Va, mon amie, quand avec autant d'esprit on a la franchise de déceler de semblables erreurs, on est bien assuré que le sentiment en triomphera. Conserve-la toujours, cette aimable franchise : elle est l'âme de la sensibilité ; elle sera l'instrument de mon bonheur. Tu as reçu ou tu recevras l'extrait du paquet de ton amie beaucoup plus tard que je n'avais compté ; ce n'est pas ma faute, et je me garderai même de dire que je suis instruit de ce retard ; ce serait donner des inquiétudes ou des soupçons, fort inutilement. Il semblerait, mon amie, que le secret, que je persiste à te demander, te pèse, et que tu sois tentée de t'en faire une sorte de reproche : passe, si c'était ton secret mais c'est le mien, et je ne vois pas qu'il en doive rien coûter à ton cœur pour une chose que, en toute occasion, il serait criminel d'exiger. Ce seul mot doit ouvrir le temple de la justice, ou il serait inutile d'en employer aucun. Je te le répète, après te l'avoir dit bien des fois, je n'ai aucune confiance en ces personnes ; leur ton bavard, dissertant toujours, expliquant, définissant tout, arguant, tranchant, décidant sans cesse, les fait détester de tout le monde ; elles sont la fable de la ville, et si j'avais à redouter quelque chose, ce serait leur curiosité et leur langue ; juge d'après cela.

Je t'ai bien dit que je m'occupais de ta demeure ; je viens de l'arrêter (1) ; je t'y place, je t'y vois partout, je t'y contemple en tout lieu ; mais je ne l'arrangerai guère, mon amie : ce

(1) Voir plus loin, lettre à Cousin-Despréaux, du 20 mai, n" 62.

sera ton affaire. Je n'entends rien à ces détails, et je n'ai guère le loisir de m'en occuper. Ce sera la cabane de Philémon ;Baucis, à l'âge près, il ne tiendra qu'à toi d'en faire un temple.

Après t'avoir entretenue des affaires de mon cœur, qui nous sont communes, je voulais te parler du courant actuel de mes finances, relativement à mes arrangements futurs et préliminaires, qui ne nous sont pas moins communs ; mais je ne puis entrer dans ces détails en ce moment. Il me suffit de te prévenir que, quoique assez exempt de préjugés pour ne tenir à aucun, je me plais cependant à certaines convenances. Je puis être ce que je suis, et il me suffit d'être ce que je veux être ; mais toi, ma femme, il faut que tu sois ce que tu dois être. Tu m'entends déjà, ou tu m'entendras bientôt.

Je te prie d'expédier sur-le-champ la lettre à mon frère, car il est inquiet.

60. — Marie Phlipon à Roland, 17 mai (ms. 6238, fol. 37-39). — Adresse : A Monsieur Roland, etc.. — N^ d'ordre : 10^.

Réponse à la lettre du 15 mai.

17 mai.

Je m'attendais bien à recevoir de tes nouvelles ; j'aurais souffert si j'en avais été privée ; elles ont porté dans mon âme une satisfaction qui la remplit et la soutient. Ma destination me préoccupe, elle fixe toutes mes vues, détermine toutes mes actions. La disposition où elle me laisse est singulièrement douce et pourtant très grave ; non, le bonheur ne rit pas et le sentiment pénétrant qu'il fait naître se manifeste par de plus grands effets. J'osais penser que mon attachement au bien n'était plus susceptible d'augmentation ; tu me fais éprouver combien il peut recevoir de vivacité, d*ardeur, par le désir de justifier et de mériter toujours davantage le choix d'un être estimable auquel on s'identifie. Tu n'as pas à redouter l'altération de cette franchise qui te plaît : elle est autant dans mon caractère que dans mes principes. Je ne crois pas me faire illusion sur ce que je vaux :

l'esprit a sa conscience, dit-on, et celle du mien est loin de ni'enorgueillir ; mais je m'estime assez pour me persuader de n'avoir rien à cacher jusque dans mes erreurs ; convaincue, d'autre part, que la modestie d'un aveu sincère serait la plus juste réparation d'une faute et la plus digne d'un cœur honnête. Mon ami, tu n'auras pas une épouse brillante dont les charmes, le saillant, la finesse fassent l'ornement d'un cercle, le sujet des éloges, et de ton sort un objet d'envie. Ta tendresse, plus généreuse pour moi que la nature, me voit peut-être des agréments que celle-ci ne m'a pas donnés. Sensible et vraie, mais gauche, timide, obscure et simple, j'ai acquis dans ma solitude plus de force d'âme, de courage et d'activité que de cette adresse heureuse, de ces qualités agréables dont l'exercice est cependant si fréquent dans le commerce de la vie et répand sur elle ce coloris gracieux qui l'embellit. Te le dirai-je ? le plaisir d'être perfectionnée par toi me touche, me flatte, m'excite, tandis que le sentiment de ma droiture, je dirais presque de ma dignité, me donne la confiance de t'en imposer le soin, en acceptant tout ce que tu veux être et me dévouant à toi sans réserve. J'ai été frappée de ton jugement sans en être surprise ; depuis longtemps j'ai appris à ne pas m'étonner en reconnaissant que je me suis trompée ; je conçois que tu te fusses offensé si tu avais été instruit de ces détails par tout autre que moi ; ce silence aurait marqué de mon côté défaut de confiance et, par conséquent, injustice ou dissimulation d'une âme petite et commune. L'un ou l'autre ferait également contraste avec ma façon d'être et les sentiments dont je t'assure. Je ne crains pas que tu découvres jamais rien de semblable dans ton amie, mais je ne pense pas non plus que la chose même présente rien en soi dont ton estime pût être affaiblie ; tes expressions à cet égard m'ont offert je ne sais quoi qui m'a un peu affectée, peut-être à tort. Oui, j'aime à estimer mes semblables, particulièrement ceux d'entre eux que je distingue ; j'ai préféré croire que mon imagination, ma sensibilité m'avaient séduite et trompée, plutôt que d'accuser de fausseté un homme qui me paraissait fort au-dessus du vulgaire et que j'aurais abhorré comme le plus vil des mortels, si je

l'avais reconnu capable de cette indignité. J'ai relu ses lettres ; je me suis persuadée que j'avais donné trop d'étendue à la signification de quelques phrases corrigées par d'autres que j'avais moins remarquées ; j'ai senti combien l'illusion pouvait m'abuser ; je trouvai une leçon dans cette erreur et je la reçus sans rougir, parce qu'il me parut qu'en me dévoilant tout entière je n'avais rien montré qui dût me faire honte. Encore aujourd'hui, dans le sang-froid de la réflexion, j'aperçois, je conviens, de l'incertitude, de la faiblesse et de l'inconséquence, mais je répugne à croire de la fausseté. Tu m'as trop pleinement occupée depuis quelque temps pour me laisser le courage de répondre à la dernière lettre de M. de S... du 12 avril. Tout résumé, voici la réponse que je lui adresserai.

A M. de Svlg.

La vie que vous trouvez, Monsieur, si douce et si pénible à la fois est souvent bien étrange par la diversité des circonstances qu'elle réunit, ou par la singularité des découvertes qu'elle fait faire. N'êtes-vous-pas étonné, par exemple, de ma lenteur à vous répondre lorsque vous m'annoncez avec le ton de l'intérêt, de la confiance et de l'amitié, un voyage qui paraîtrait devoir aussi me flatter ? Préoccupée depuis quelque temps par des affaires attachantes et plus encore par des sentiments très vifs, je n'ai pas eu même le loisir de réfléchir sur l'affectation de mon silence ; je l'aperçois aujourd'hui en songeant à le rompre par cette franchise que vous aurez remarquée chez moi et dont aussi vous aurez pu sourire quelquefois. J'ai assez éprouvé, il est vrai, ce que pouvait ajouter à la simple amitié, entre deux personnes faites pour s'estimer, une plus grande connaissance l'une de l'autre et l'habitude de se voir, pour ne plus rien craindre de semblable de qui que ce soit au monde. Par cette raison, je serais plus propre à user du sentiment à votre égard avec cette économie que vous jugez nécessaire et que vous nommez cruelle ; mais aussi, par cela même, je n'y joindrais rien de cette affectueuse sensibilité qui fait le charme de la communication, et qu'une âme éprise verse tout entière sur un seul objet.

Si uoiis venez me voir, Monsieur, vous me trouverez simple, sincère, comme je fus toujours, et honnête comme ne peuvent manquer d'être les personnes qui vous reçoivent et vous connaissent ; mais vous ne devez pas attendre l'accueil empressé que vous pouviez espérer. Pour tout dire, en un mot, s'il est vrai que vous ayez la double crainte de me trop connaître ou de me perdre, n'allez pas au-devant de l'une de ces choses, puisque l'autre n'est plus à éviter.

Lis et prononce.

C'est toujors moi et ma franchise.

Le secret à l'amie ne me pèse point ; j'envisageais seulement avec une sorte d'inquiétude l'effet que produirait en elle l'événement imprévu, et je te le disais parce que je te dis tout ; mais rien de ce que je fais pour toi ne peut ni me coûter, ni me fournir un sujet de reproche, et je n'ai point de réplique à tes raisons. Peu m'importe que ce soit cabane ou temple que j'habite avec toi ; partout où nous serons ensemble, la tendresse et l'honneur auront des autels et des adorateurs. Ah ! mon ami, je te fais croire au bonheur ! Puissé-je te le faire goûter, le voir, m'en assurer et ne vivre que pour te le conserver ! Sois donc le juge des convenances, comme l'arbitre de mes volontés ; te plaire est le texte de ma loi : tu feras encore les commentaires.

J'éprouve toujours la même difficulté, les mêmes disgrâces à faire terminer les affaires, que l'on traîne en longueur avec une affectation évidente ; mon père a un air qui me tue. Je lui disais dernièrement qu'il m'était visible que ces arrangements lui donnaient de l'inquiétude ou du chagrin ; que je le suppliais de ne prendre ni de l'une ni de l'autre ; que la raison, la prudence et son propre avantage étaient mes principaux motifs ; qu'il avait dû les remarquer dans ma conduite et qu'il les verrait particulièrement dans mes procédés. Point de réponse, un silence froid qui me glace, pas même un regard. Je le vois peu : moins que jamais. Il m'a dit cependant ses intentions pour le jeune homme, dont il se dit un peu mécontent et par dessus tout très impatienté par ses maladies ; il ne veut plus le nourrir ni le loger.

Cette résolution a ses inconvénients et ses raisons : j'ai fait mes observations ; le parti était pris ; on doit le signifier au convalescent. Il sortit hier pour la première fois ; son rétablissement sera bientôt parfait. Ma santé se raccommode : je l'ai soignée à ma façon et à cause de toi ; je suis mieux, même bien ; peux-tu m'en dire autant ?

Tout écrit, prêt à cacheter, à cinq heures du soir, je reçus le paquet; je vais faire partir ensemble la tienne pour Longpont et celle-ci ; mais avant tout il faut te transcrire un passage de la lettre de Sophie que je viens d'ouvrir : elle me parle de ta visite de dimanche et elle ajoute en continuant de toi : « Je trouve qu'il affecte de me parler peu « de toi ; il en parle plus volontiers, avec moins d'éloigne- « ment, avec Henriette ; elle m'a dit qu'elle s'était ima- « giné de lui dire : sans doute que vous vous écrivez en « italien ? M. Rld, un peu étonné, n'a rien répondu. J'ai « été très fâchée de cette poussée ; j'ai dit à Henriette : s'il « y avait entre M. Rld et ma bonne amie une espèce d'in- « timité qu'il ne voulût pas que nous sachions, elle ne dece vrait pas nous le dire, nous ne devrions pas lui faire croire « quelle nous en a parlé ; si cela n'est pas, c'est également « la compromettre que de laisser penser qu'elle nous aurait « dit quelque chose d'analogue à cela; je te le dis, parce que, « dans tous les cas, il vaut mieux que tu le saches ». Et moi aussi, mon ami, je copie ceci, parce qu'il est bon que tu le saches. Je reconnais avec plaisir, dans ton silence sur cette anecdote, une preuve de ta juste persuasion de ma fidélité.

L'écrit que tu me renvoies (1) est une copie fautive de la lettre que j'écrivis il y a quatre ans à M. de la Blancherie. Tu dois bien rire de mes longues œuvres, si tu ne t'avises pas d'en bâiller ; j'ai fait l'un et l'autre en voulant les revoir et je te pardonnerai de m'imiter.

(1) La: lettre du 4 janvier 1776 à la Blancherie.

61. — Roland à Marie Phlipon, 19 mai (ms. 6240, fol. 23-24). — Même adresse. — Timbre d'Amiens. — N^ d'ordre : 9^.

Réponse à la lettre précédente.

19 mai.

Ne me gronde pas : tu m'as assez fait souffrir. J'attendis de tes lettres jusqu'à hier avec empressement, sans impatience cependant ; mais hier, quand je vis qu'il n'y en avait point de toi parmi celles qu'on m'apporta, il me prit un noir, une mélancolie qui m'a affecté au delà de ce que je pourrais te dire. Ta lettre du 17 a sans doute été mise trop tard à la poste, et retardée d'un jour en conséquence (1). Quand il m'arrive d'être ainsi affecté, tout chez moi s'en ressent, et les huit jours de ta campagne (2), pendant lesquels j'écrivis à mon ami le prêcheur (3), m'ont valu un petit sermon, dont tu devrais bien prendre ta part. Toutes les lettres que j'écrivis dans cet intervalle sont de vraies Tristes (4). Juge d'après cela ce que tu peux sur mon âme. O mon amie 1 tu n'as pas de crainte à avoir, ni d'effort à faire pour être ce que tu dois être ; sois toujours ce que tu es, et je t'aimerai bien. T'en faut-il davantage ? Je ne parle plus de ta correspondance : je t'ai dit ce que j'en pense, et je ne veux pas contrarier ton opinion. Je crains seulement que ta dernière réponse (5) ne soit écrite par moi et pour moi. Tu y dis tout, mon amie : il ne reste qu'à nommer. J'ajouterai encore que je te vois avec douleur une sorte de sensibilité inquiète, de tact pénible. Je ne sais, mais je voudrais que l'avenir se montrât à toi comme une route uniformément sûre, sans magnificence, mais sans cahots. Je crois en effet que le bonheur ne rit pas, mais il est serein ; et c'est avec cette absolue délivrance de nuages que je désirerais te voir, et me trouver avec toi.

(1) Voir plus haut une note de la page 119.

(2) A Vincennes, du 26 avril au 6 mal.

(3) Gousin-Despréaux.

(4) D'Ovide.

(5) La lettre à Sevelinges, ci-dessus.

J'ai VU tes amies, encore ; j'ai même soupe avec elles ; il a été question de toi, avec un air aussi indifférent de ma part que j'ai pu l'avoir, et avec la même curiosité qu'on décèle, en voulant finasser, par les choses mêmes qu'on te mande.

Je suis peiné de la résistance que tu éprouves, et bien plus du motif qui la détermine. S'il m'était permis de te dire quelque chose sur cette matière, je te rappellerais à nos entretiens, à tes motifs, à tes résolutions. Tu as à envisager dans cette affaire, lui d'abord, et principalement ; et lui par rapport à elle inclusivement. Certainement le parti à prendre le plus convenable à tous égards est le plus grand bien de l'un, par tout ce qui peut devenir l'opposition la plus formelle à l'autre. Qu'est-ce que tu penses de la conduite à tenir à l'égard du jeune homme ? et quelles sont les suites que tu en prévois ? Tu sens que ce moment pourra être celui d'une crise. Quelles sont donc ses vues dans l'un ou l'autre cas ? qu'en penses-tu ? qu'en prévois-tu ? Tu me. laisses à cet égard dans une incertitude qui me ferait craindre de te parler aussi librement si je ne te connaissais moins.

Je reviens à ce dont je t'ai parlé dans une de mes précédentes comme par anticipation et sans avoir le temps de m'expliquer. Tu trouveras donc une maison où il n'y aura ni ordre ni désordre : tu m'entends, ou si tu ne m'entends pas... C'est-à-dire qu'il n'y aura rien. Je pris certains arrangements à Paris dernièrement, peu avant le projet d'en prendre de plus sérieux et de plus durables avec toi, qui me gêneront beaucoup jusqu'à ce que l'année soit révolue. Songe bien que le compte que je vais faire est le dernier degré de confiance que je vais établir, et que ce n'est pas pour rien discuter, mais pour convenir ensemble d'après les goûts réciproques, les convenances communes, et l'état de mes affaires, qui vont être les tiennes. Je te consulte, ou plutôt, je te mets à même de délibérer : ce n'est pas pour que tu me renvoies à décider. J'ai du linge de table, d'appartement et pour mon usage personnel, pour deux ans : je n'ai que cela. J'ai huit couverts et deux cuillères à ragoût, rien

de plus. Il me faut acheter la première pièce du ménage et tous les meubles ; plus généralement, de toutes les sortes de provisions indispensables, je n'ai rien. Je viens de louer une maison de 500 1. de loyer. Je n'ai à dépenser, d'ici en janvier prochain, sauf l'emprunt, et je ne voudrais guère altérer le capital en débutant, que 80 louis. Il m'en faut pour les choses pressées et indispensables de la maison, jusqu'au moment où tu puisses y mettre le pied, au moins 40. Il faudra y vivre ensemble le reste de l'année, y ajouter quelque chose, sans doute, faire les voyages, retourner à Paris à la fin de décembre ou au commencement de janvier ; j'y aurai nécessairement affaire dans ce tempslà, etc. Autre article : tu veux bien sacrifier tout ce qui est bijoux ; et si je ne t'eusse pas jugée de ce goût-là, il est douteux que tu m'en eusses autant inspiré pour toi. Mais il te faut du linge ; peu d'abord : nous y pourvoirons par la suite. Mais il te faut des robes ; à cet égard-là, c'est sans rémission ; il ne faut rien de superbe, rien de recherché, mais il faut être comme tout le monde, et d'abord comme tout le monde, bonnets, coiffures, etc. Examine bien ces articles ; vois ce qui est de convenance, parce qu'il faut le faire ; je ne sais que cela. Mande-moi avec franchise, sans peine et sans gêne, ce que tu en penses. Si tu as besoin de linge sur-le-champ, nous l'aurons à crédit à Rouen (1) ; il n'en est pas de même du reste. Encore une fois, dis-moi combien il te faut pour faire les choses convenablement en débutant. Compte en outre, pour toi et la maison, sur le surplus de 50 louis en mars prochain, de ce que je ne serai pas forcé d'emprunter avant ; puis, compte pour le courant, à commencer de janvier prochain, pour toi, pour moi, pour tout enfin (car je ne veux me mêler de rien, pas même de ce qui me concerne), sur 300 1. par mois, non compris le loyer de la maison, dont je me charge excluivement. Je suis clair, mon amie; je te dis tout ce que je sais, et tout ce que je puis. Je serais déjà parti pour Abbeville sans l'inquiétude que m'a donnée ton silence ; je partirai demain s'il fait beau,

(1) Par les demoiselles Malorlio.

après avoir mis cette lettre à la poste ; je reviendrai lundi au soir. Ecris-moi le même jour et mets ta lettre à la poste d'assez bonne heure pour qu'elle me parvienne le mardi. Songe à mes perplexités quand j'aime et quand j'attends.

J'ai encore ce soir une très longue lettre à écrire à Dieppe» une en Suisse, et une à Paris ; je suis fatigué de travail ; l'inquiétude y ajoute quelquefois cruellement. Je suis très échauffé ; j'espère que ce petit voyage, quoique voyage d'affaires, et que je ne fais qu'à regret, parce qu'il m'arrache à un travail qui m'intéresse davantage, j'espère, dis-je, qu'il me fera bien.

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