Marie Phlipon à Roland, 17 juin
Cette lettre, que m'a signalée M. Raoul Bonnet, a figuré dans le Catalogue à prix marqués de G. Charavay de juillet 1898. Mais ce catalogue la donne comme de 1784. Or, elle est essentiellement antérieure au mariage, c'est-à-dire à 1780, et semble devoir prendre place en 1779, à la place que je lui donne ici (voir l'Amateur d'autographes d'août-septembre 1908). Je ne puis d'ailleurs que reproduire l'extrait donné par le catalogue.
C'est une seconde réponse à la lettre XL.
Je ne veux point t'arracher à ces occupations louables avec lesquelles tu remplis chaque jour ta tâche de l'homme et du citoyen... Bientôt tu auras à me conduire, c'est le soin que tu t'imposes en me voulant à tes côtés ; peut-être un jour doublerai-je ton ouvrage.
77. — Marie Phlipon à Roland, 19 juin (ms. 6238, fol. 53-55). Même adresse. — N^ d'ordre : 19^.
Réponse à la lettre au 17 juin... « Ta lettre m'a fait hier le plus grand bien ». Nouvelle preuve que la poste ne mettait qu'un jour entre Amiens et Paris.
Samedi, après midi, 19 juin.
Si, ben detto: io, bacio ti ; ma pure, adagio, signor Presto I Hélas I vingt-huit lieues font un bel adagio. Il faut bien dire, en songeant aile sere dolci di quest'inverno :
...Nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria
J'ai grand besoin de faire, comme tu dis, de la raison, car, à force d'en débiter, je pourrais ne plus m'en trouver assez ; je suis obligée d'en fournir journellement au désolé qui m'obsède, et mes affaires demandent que je ne m'en laisse pas manquer. Il me semble que j'ai beaucoup de choses à te dire ; ta lettre m'a fait hier le plus grand bien ; j'ai eu le cœur serré depuis sa réception, je ne retrouve plus aussi librement tout ce qu'elle m'inspirait de te dire. Mon père me chagrine, mes parents m'étourdissent, le jeune homme m'inquiète ; celui-ci finira par une aventure tragique, les autres balbutieront jusqu'à l'éternité, mon père ne cessera de m'en vouloir, et moi, je serai tranquille... dans le temps qui vient toujours. Ne mets pas à tout ceci plus d'importance qu'il ne convient : cette petite lamentation me soulage : je sens revenir mon sang-froid ; j'entends sur les choses que je viens de toucher, car tu ne m'en laisses plus pour ton compte ; et c'est une bonne matière à procès que je me réserve en habile plaideuse, pour faire diversion, si tu t'avises de me chicaner.
Non, mon ami, tu aurais beau faire, ce n'est pas à moi de trembler quand tu parles ; ton silence m'affligerait davantage que tout ce que tu pourrais dire, quand je t'aime et que tu me connais. Me suis-je crue jamais exempte de toute
«rreur ? et s'il m'est doux d'apercevoir le vrai, n'est-ce pas principalement lorsque c'est toi qui me le fais connaître ? Tu triomphe pleinement, je le confesse (1) ; tes observations, nettes et rapprochées, entraînent ma conviction ; je serais de ton avis malgré moi, si je pouvais désirer de n'en pas être. Je remarquerai seulement, pour ma justification personnelle, que la proposition du voyage avait été faite comme celle d'une campagne à laquelle on invitait mon père même ou, à son défaut, quelque personne à mon choix. Cette circonstance montre plus de finesse sans rien changer à la chose, je le sais ; elle peut uniquement affaiblir l'idée que tu devrais prendre de mon aveuglement, si cette convenance apparente n'eût été conservée. Du reste, je sens une fausseté que le ton de la dernière réponse achève de me démontrer. Tu ne saurais croire combien ce changement d'opinion me fait faire de réflexions singulières sur le passé.
Je ne sais duquel j'ai lieu de me défier davantage, de mon cœur ou de mon esprit ; est-ce le premier qui m'abuse et me prévient ? est-ce celui-ci qui me trompe par défaut de justesse ? Ce qu'il y a de vrai, c'est que je n'ai jamais erré qu'à force de raisonnements. De toutes les choses que j'ai dites ou faites dans les différentes circonstances de ma vie, celles qui seraient à corriger n'ont pas été les moins réfléchies. Si je me trouvais plus étourdie, je serais moins mortifiée ; je n'aurais qu'à me modérer pour mieux faire ; au lieu que je dois me craindre, même en me possédant. Il faut que je manque de discernement, ou bien celui que j'ai est offusqué par des illusions qui me font perdre la faculté de bien juger, sans m'ôter celle de comparer. Je ne découvre pas dans mes erreurs le caractère de la passion qui fait tout oublier, mais celui de la prévention qui séduit et raisonne encore. Cependant je ne suis pas de ces gens froids qui ne vont que par syllogismes. En vérité, mon composé est étrange, et je me parais un original assez plaisant. La seule chose qui se rencontre heureusement pour mon repos, du
(1) Dernière explication au sujet de Sevelinges, en réponse au jugement très dur, mais très mérité, porté sur ce personnage par Roland dans sa lettre du 17 juin.
moins pour radoucissement de mes regrets, c'est la manie naturelle de m'établir si bien dans mes intentions que je n'ai jamais de reproches à me faire sur elles ; mais il est triste de penser qu'avec cette disposition je pourrais n'être pas à l'abri de faire quelque sottise, dans la meilleure foi du monde. Aussi j'espère bien me décharger en partie sur toi du soin de gouverner un individu si bizarre ; tu seras tour à tour mon précepteur et mon confident, et l'ingénuité de mille petits aveux te servira de nouveau témoignage du fruit de tes leçons.
Je me suis égarée dans ma méditation ; je reprends, pour te demander si tu as pu sérieusement ne pas juger ta prière superflue, et comment, d'autre part, avec une si mince opinion de ma lettre, tu n'as pas cherché positivement à m'empêcher de l'envoyer ?
Tu peux t'assurer par cette lettre même, qui avait pour fin de prévenir la visite annoncée et de former une rupture, que je suis très éloignée de continuer la correspondance sous quelque prétexte que ce puisse être ; elle a rempli son objet (la lettre). Le seul manque de ton approbation peut m'empêcher de me féliciter entièrement de l'avoir fait partir. Quelle que soit la réponse, M. de S... ne m'importe plus assez pour que je désire avoir le dernier avec lui ; c'est un avantage imaginaire qui n'est jamais ambitionné que des grands parleurs ou des gens de mauvaise foi. D'ailleurs, il me suffirait de voir clairement ce que tu penses pour agir conséquemment ; ainsi, dans tous les cas, ta prière est de trop ; ton avis me satisfait, il confirme ma résolution.
Mon ami, je me flatte que tu connais mon cœur ; mais tu n'auras jamais une idée trop étendue de sa sincérité, non plus que de son attachement pour toi. Quoi qu'on fasse ou propose, les événements sont incertains, la diversité des possibles est effrayante ; la vie même tient à peu de chose, mais les sentiments d'une âme vraiment honnête sont aussi durables que les vertus qui les font naître. Je ne sais quel nuage obscur m'environne quelquefois et me dérobe l'avenir ; on n'est pas toujours gaie. Les personnes sensibles sont sujettes à ces sortes de terreurs qu'on nomme pressentiments,
quand l'effet les justifie par hasard ; au milieu de cette agitation, je retrouve avec douceur le penchant qui m'unit à toi, l'assurance de t'être toujours chère et la confiance de le mériter. Ce langage te paraît singulier : tiens, j'ai de la mélancolie ; je pleure en t'écrivant ces lignes, sans trop savoir pourquoi, sans pouvoir m'en défendre. Je suis aussi sûre de toi qu'Alexandre était sûr de son ami : je souffre de cela même. Je connaîtrais mon devoir, je le suivrais à tout risque, et mon imagination me donne déjà bien de l'ouvrage.
Ma situation est telle que je te l'ai dépeinte ; mon père sort dès qu'il est levé, rentre pour se coucher, m'évite, me fuit dans le peu d'instants qu'il est à la maison, cherchant constamment et tour à tour, si je le suis, la chambre où Je n'habite pas. J'ai su hier, par une de mes parentes qui l'avait appris de mon grand-oncle, que mon père avait été chez ce dernier dire qu'après l'arrangement qu'il venait de faire avec moi il entendait rester seul, libre, et qu'il me signifierait de prendre mon parti en conséquence de cette résolution, pour me retirer où je voudrais ; ajoutant qu'après mon départ il pourrait songer à se marier. La signification ne m'a pas encore été faite ; je vois qu'elle est difficile pour mon père ; il voudrait, comme je te l'ai déjà dit, me déterminer, par sa conduite, à le quitter de moi-même ; chose que je ne ferais jamais. J'attends donc son avertissement, et je ne me tiendrai pas battue pour l'avoir reçu ; je répondrai que cette résolution me paraît de sa part le premier mouvement d'un ressentiment auquel je ne dois pas m'arrêter ; que mon intention, mon souhait est de manger, près de lui, un revenu dont je ne peux faire un meilleur usage, et qui, pour m'avoir été attribué, ne lui est pas devenu étranger ; que, dans le cas où il ne voudrait pas se nourrir chez lui, je ne prétendrais point le gêner par ma présence ; que s'il voulait un autre arrangement qu'une pension, je resterais à ma dépense et j'entrerais en participation des frais de loyer et autres..., enfin, je dirai tout, excepté la raison qui m'est commune avec toi pour rester chez lui jusqu'au temps qui nous est convenable.
Je crois fermement, d'après les considérations que je
l'ai communiquées une autre fois, que le projet de se marier est un allégué par mon père pour servir de motif au compliment qu'il veut m'adresser ; cependant, s'il se mariait effectivement, ou que, sous le prétexte de le faire, il me forçât décidément à sortir de chez lui, nous aurions à faire de notre côté plus d'une réflexion. Je ne pourrais pas me marier moi-même immédiatement après cette sortie, sans nous exposer l'un et l'autre à des soupçons malins, à des propos désagréables ; il faudrait tout au moins reculer de beaucoup l'exécution de nos projets, et l'éloigner indéfiniment, si les démarches de mon père me présentaient quelque sujet d'inquiétude. Je tiens à la persévérance de celer notre dessein dès que tu as des motifs pour le faire, lors même que sa manifestation devrait tout arranger : parce que, dans ce moment surtout, un secret à mon père serait on ne peut plus mal confié, et qu'il est impossible de ne pas te faire soupçonner, en disant seulement que je dois me décider, vu le défaut d'apparence pour tout autre sujet.
Voilà, mon ami, ce qui m'occupe présentement ; c'est ici qu'il faudrait pouvoir dire : « ch'alla fortuna come vuole son presto ». Je ne suis prête qu'à faire mon devoir, contre mon cœur, s'il est nécessaire ; malgré toi, s'il était possible ; mais je ne suis pas assez intrépide pour n'avoir pas de la tristesse avant d'être sûre qu'elle soit bien fondée. Peut-être mon père me parlera ce soir, peut-être ne seras-ce que demain, peut-être... que sais-je ? Le jeune homme ne sait rien de ceci, mais la conduite de mon père le persuada si bien de ce qui doit arriver que son désordre en est le même. Je ne puis dépeindre ni ce qu'il est, ni ce qu'il me fait souffrir. Sensible à l'excès, attaché plutôt qu'amoureux, affligé jusqu'au désespoir, tourmenté par ses craintes, il se mine et dépérit visiblement. Des accès de chagrin et d'impatience le portent fréquemment à des résolutions dont je ne préviens l'effet qu'à force d'art et de ménagement. Sa santé s'altère ; il faut qu'il devienne, sous quelque temps, malade, mort ou fol ; il est déjà tout cela à demi. Dans cette extrémité, j'avais imaginé de le porter adroitement à chercher une autre place qui le retirât de la maison, hors de laquelle il pourrait encore faire l'ou-
vrage de mon père, non sans inconvénients ; mais il est également incapable de quitter la maison tant que je l'habiterai, d'y rester quand je n'y serai plus, et d'y être sans le plus grand trouble, en voyant le visage que me fait mon père. Toutes ces choses me fatiguent ; mon courage se raidit vigoureusement contre les coups auxquels je me prépare, mais la tristesse me pénètre. Je désespère de retrouver jamais mon père tel que j'aimerais à le voir ; il est prévenu de fausses idées, aveuglé par le ressentiment, agité de toute manière, gêné singulièrement par les suites d'un mauvais arrangement ; il maigrit et paraît dévoré de soucis. Ce spectacle me déchire ; je voudrais le rappeler, le réveiller, lui donner mon âme... il est perdu... perdu pour moi, pour le bonheur. O mon ami, c'est trop vrai ! je le connais ; jamais il ne m'aimera, jamais il ne sera vraiment heureux. Je voudrais te dérober mes pleurs ; non, je n'ai pas même cette volonté ; vois combien je souffre, vois tout, vois aussi combien de force et de consolation je saurai puiser dans ton cœur dans toutes les circonstances imaginables ; je m'appuie sur toi, ne fus-tu jamais qu'ami, et je défie tous les maux.
J'ai vu M. Clousier ; les deux premières feuilles du mémoire paraîtront dans le journal de juillet, le reste dans celui du mois d'août, et c'est après que celui-ci aura paru que l'on délivrera les 100 exemplaires dont les frais monteront à 40 ou 42 fr., peut-être un peu moins. Je n'ai pu tirer ce résultat qu'à force de questions répétées et pressantes. D'abord, on ne pouvait pas me donner de réponse précise ; il a fallu faire monter le compositeur pour instruire le maître, que je trouvais d'une indolence qui m'aurait donné la fièvre.
Adieu, mon tendre ami, ne te tourmente pas de mes chagrins ; je t'en ai entretenu avec effusion de cœur dans un moment où j'étais affectée ; je ne goûterais plus de soulagement à les verser dans ton sein, si tu t'en affligeais trop vivement. Tu me tiens lieu de tout : va, je t'aime et tout s'oublie. Non, tout ne s'oublie pas : comment aimer et ne pas... ? Ne me demande point de compte de mes contradictions, ne me reproche rien... Eh I reproche, gronde, dis tout ce que tu voudras : je te défie de douter que je t'aime autant que tu le veux.
78. — Marie Phlipon à Roland, 22 juin (ms. 6238, fol, 56-57).
Même adresse. — N» d'ordre : 20e.
Elle n'a pas de réponse à sa lettre du 19. Elle voudrait bien pourtant s'ouvrir tout à fait sur son engagement, sinon comment avancer l'affaire ? Elle prépare insensiblement Roland au coup d'état qu'elle va risquer, et qu'on sentait déjà venir dans la lettre précédente.
22 juin.
J'espérais recevoir aujourd'hui une lettre de toi ; mon attente est trompée ; j'ai lieu de m'affliger et non pas de me plaindre. Trop de bonnes raisons peuvent avoir empêché que je n'aie réponse par le même ordinaire. Je suis dans un tourment d'esprit que je ne saurais peindre ; j'attends encore ce qui doit m'être dit ; ce retard ne me fait pas croire à quelque changement heureux ; j'estime au contraire qu'il faut l'attribuer à une résolution ferme qui fait prendre d'avance tous les moyens d'assurer son exécution. J'ai vu hier les grands-parents ; il m'ont rapporté, avec une exactitude dont je me serais bien passée, tout ce que mon père leur avait dit pour motiver son projet ; on reconnaît dans ses expressions l'homme transporté, le père irrité qui me cherche des torts et veut m'en trouver à tel prix que ce soit. Croirais-tu que ces bonnes gens qui m'ont conseillée, qui m'approuvent et me louent, ne savent rien répondre à mon père pour le calmer, le ramener à lui-même ? ils l'écoutent en silence, le blâment quand il est parti, s'affligent et me disent tout. Je ne pense pas que les raisons dont je te faisais part dernièrement, et que je me proposais d'exposer à mon père quand il me parlerait, produisent l'effet que nous désirerions : il s'ôte, en quelque façon, par les témoignages de son indignation, le pouvoir de revenir sur ses pas. J'obtiendrais peut-être plus de succès, en lui confiant le parti que je suis dans le cas de prendre, lui faisant entendre que ce dessein m'a portée à souhaiter un arrangement qu'il était plus à propos de faire entre nous qu'avec un tiers qui devait ignorer cer-
taines choses ; que, d'ailleurs, je voulais qu'il eût la jouissance assurée de mon revenu jusqu'au décès de sa mère, que j'étais certaine d'être secondée dans cette disposition, et que des raisons particulières et puissantes m'avaient seules imposé le secret sur une affaire qui devait se taire encore, et que je ne lui communiquerais qu'en demandant son silence sur elle avec les instances qui me paraîtraient les plus vives. Mais, mon ami, malgré l'espèce de liberté que tu m'as laissée à cet égard, je n'ose l'exercer sans te demander un nouvel avis.
Songe que, sans te nommer, je te ferai soupçonner par cette déclaration : tu es le seul homme que j'aie vu assez fréquemment, avec assez d'intimité, pour que mon père puisse te désigner en lui-même comme celui dont il est question, d'autant plus que je n'en reçois pas un seul autre qui soit dans le cas de partager les doutes ; songe que je n'ose te répondre décidément de la discrétion de mon père, qui, d'après l'observation précédente, pourrait tout dire comme si je ne lui eusse rien caché ; songe enfin que je ne me promets pas, sans hésiter prudemment, l'efficacité de cet expédient. Il se pourrait que le ressentiment, l'opiniâtreté, la vengeance fissent persister mon père dans son dessein ; j'ai peine à le croire ; mais je dois supposer cette incertitude. Pèse, examine, juge ; rien ne me causerait plus de douleur que de t'avoir compromis. S'il fallait que je sortisse de chez mon père, malgré cette confidence, nos affaires seraient au pis, ce me semble ; si je me tais, il faudra sortir, c'est presque indubitable, et cela ne nous arrange point. Que dois-je faire? Le plus sage serait-il de supporter l'orage, s'il n'est pas possible de le détourner par une autre voie, puis de suspendre nos arrangements jusqu'à ce qu'un intervalle suffisant nous permette de les faire plus convenablement ou nous fournisse des sujets de nous déterminer pour le mieux ? Vois, et fais-moi prompte réponse ; s'il faut que mon père me parle avant que tu n'aies décidé, je souffrirai cruellement et je manquerai l'occasion, la seule favorable, pour donner quelque mérite à mon aveu. Je me sens abattue ; mon courage ne s'éteint point, mais il est triste, sombre, et son action me fatigue.
O mon ami I à quel être as-tu fixé ton cœur, veux-tu lier ton existence ? Suis-je donc condamné à faire ton tourment ? c'est le plus affreux supplice auquel je puisse être livrée. Conserve ta force et ta tranquillité, reçois mes larmes sans te troubler, elles adouciront ma peine, je ne serai jamais à plaindre tant que tu ne pourras point te dire malheureux et j'aurai pour consolation celle que tu sauras goûter.
Quoi qu'il puisse arriver, il y a de beaux jours encore pour ceux qui ont une âme saine et l'assurance d'être aimés de l'objet qu'ils chérissent le plus.
L'amie Sophie, sans savoir les détails de ma situation, m'écrit avec un intérêt, une vivacité auxquels je réponds d'un ton qui me semble contraint ; il est l'effet naturel de l'espèce de contrariété que me donne l'expression d'un sentiment qui n'est plus le seul ni le premier dans mon cœur.
79. — Marie Phlipon à Roland, 24 juin au soir, avec P. S. du 25 à 11 h. du matin (ms. 6238, fol. 58-60.) No d'ordre: 21^. — Pas d'adresse.
Suite du mouvement stratégique dessiné depuis le 19 juin. Puisque Roland ne se décide pas, elle agira elle-même. Le 23 juin au soir, elle fait une demi-confidence à M^^^ Desportes, qui devine aussitôt qu'il s'agit de Roland, et qui se charge de préparer Phlipon.
24 juin, au soir.
Je serais bien coupable, mon tendre ami, si je n'avais autant d'empressement à te consoler que j'en mets à te communiquer mes chagrins. Dans les affections vives, les changements les plus légers augmentent de beaucoup la douleur ou en adoucissent le sentiment ; c'est l'épreuve du dernier effet qui me suggère cette observation. Je t'écrivis avant-hier une lettre qui n'avait pas le sens commun (1) ; premièrement, je devais attendre une réponse, qui ne pouvait pas manquer, sans la solliciter par une lamentation nou-
(1) La lettre du 22 juin.
velle qui n'était propre qu'à t' affliger ; en second lieu, elle contenait certaines choses aussi peu raisonnées qu'ellemême était inutile et déplacée. Je veux donc avant tout faire amende honorable au bon sens et à toi, pour l'offense que j'ai faite au premier et pour la peine que je t'aurai causée. Cette faute n'est pas du nombre de celles que la réflexion a précédées sans les faire éviter ; j'étais oppressée, j'allais gémir dans ton sein, sans aucune autre considération, et je croyais apaiser mon inquiète agitation en m'occupant à te parler d'elle.
Je vis hier les grands-parents, chez lesquels mon père avait été le matin à l'occasion d'une bonne fête ; il ne fut question de moi que chez sa mère, où, témoignant toujours les mêmes dispositions à mon égard, il ajouta qu'il souhaiterait que je les devinasse et je lui parlasse la première. Tu ne saurais croire combien cette expression m'a soulagée quand on me l'a rapportée ; je trouve qu'elle dénonce un affaiblissement dans la résolution, dont j'espère bien profiter. Cet homme si déterminé, qui voulait sous deux jours me signifier ses intentions, craint de commencer à m'ouvrir la bouche pour me les révéler ?... Il a beau me fuir, se plaindre et s'animer, il est à demi vaincu, puisqu'il peut hésiter. Mon courage s'affermit ; l'espérance renaît, et je respire avec plus de liberté. Néanmoins, il est nécessaire de joindre au pouvoir du temps, pour réprimer le plus vif ressentiment, celui des représentations judicieuses d'une personne sage qui puisse hâter le retour de la paix et diminuer l'impression des conseils étrangers. Aucun des grands-parents n'est capable de faire cette espèce de médiation ; le grand âge et les infirmités de la bonne maman lui ôtent absolument la présence d'esprit dont elle aurait besoin ; la trempe molle et lâche des deux autres n'est susceptible d'aucune forme déterminée, ils sont toujours interdits devant celui qui parle et prêts à lui donner raison. Je me suis contentée de les prier de porter mon père à la modération par les motifs les plus simples et les plus saillants ; je leur ai dit ce qui me paraîtrait convenable de lui exposer ; ils sont fort édifiés de mes désirs pacifiques, me veulent beaucoup de
bien et feraient des merveilles, si je pouvais être derrière eux pendant la conférence. Je compte peu sur leur mémoire ; ils se souviendront de mes raisons, mais non de la manière de les faire valoir, et l'embarras les rendra muets. Jamais, d'ailleurs, je ne les choisirais pour confidents de quoi que ce soit dont je souhaiterais le secret ; si je leur annonçais seulement un projet formé, sans autre explication, ils me tourmenteraient pour apprendre le reste et ne se tairaient pas de ce qu'ils sauraient. L'oncle de Vincennes, avec plus de discrétion, aurait aussi peu d'habileté et plus encore de paresse. J'ai dont jeté mes vues sur la prêcheuse. Femme sur quelques articles, elle ne l'est point dans les affaires où il faut du silence ; la sûreté de son commerce fait son principal mérite ; c'est par ce côté qu'elle emporte la préférence dans mon esprit sur une autre parente (1), dont l'âme, plus tendre et plus aimante, m'attache plus sensiblement : avec autant d'adresse naturelle, celle-ci connaît moins bien son monde, et ne serait pas à toute épreuve. M^i^ Desportes jouit, en outre, d'une certaine considération près de mon père, qui a bonne opinion de son jugement et lui donne quelque crédit. Elle seule peut m'aider à le ramener, en l'apaisant assez pour qu'il soit en état de m'écouter. J'aurais mal excité son zèle si je lui avais caché mes raisons ; instruite de ce qui se passait, par les autres, puis par moi-même, elle m'avait fait entendre que sa maison serait ouverte pour me recevoir, si je voulais en faire mon asile, après les honnêtetés faites aux plus près parents. Je me suis ouverte franchement sur ma situation ; je t'abuserais, si je disais que la précaution de ne point te nommer empêche que tu ne sois deviné ; les idées qui, cet hiver, m'ont valu un sermon, l'extrême retraite où j'ai vécu depuis, ont fait songer à toi aussitôt. Je l'aperçus distinctement et je me dépêchai de faire l'aveu entier, pour en avoir quelque mérite avant que l'on m'en dît davantage. Voilà, mon ami, ce que ta lettre m'a enhardie de faire dans les circonstances ; encouragée par ta permission, poussée par les difficultés, je me suis
(l)M'"eTrude.
confiée, hier au soir, après les plus mûres réflexions, à l'unique personne de mes alentours sur laquelle je puisse compter et dont j'attende du secours. Dès aujourd'hui, elle a trouvé une affaire d'ouvrage, pour faire venir mon père chez elle, afin de lui donner occasion de soulager son cœur, et d'entendre ce qu'elle veut lui répondre et lui persuader. Le but actuel est seulement de l'adoucir pour gagner du temps et le préparer à recevoir mon secret, quand il sera bien disposé. Je tâcherai de bien choisir l'instant et de savoir ce que tu souhaites ; je n'ose me promettre de sa part beaucoup d'ouverture et de sincérité ; dans mes plus heureux temps, je lui ai peu vu de l'une et de l'autre, je ne dois pas t'en flatter. Quant à ce que nous pouvons faire de mieux pour son avantage, tu verras toi-même à déterminer ce qui convient. Nous en raisonnerons : mais je ne lui fixerai rien à ce sujet, comme je disais étourdiment dans ma dernière, et je ne veux pas diriger sur moi son obligation. Je ne sais s'il serait très bien vu de lui laisser connaître que tu n'ignores rien ; serait-ce exciter sa confiance ? pourrait-il ou voudrait-il avoir de l'incertitude sur les voies par lesquelles tu aurais appris ? Ne vaudrait-il pas mieux qu'il eût toujours avec toi cette espèce de confiance d'un homme qui croit être envisagé sous le point de vue le plus favorable ? Je pourrais chercher à pénétrer ses intentions sur l'objet qui t'occupe, d'après la connaissance que j'aurais de ta façon de penser et par le désir de prévenir tous les désagréments. Cette marche est plus couverte et plus difficile, mais elle me paraîtrait aussi plus ménagée. J'aimerais que mon père te vît toujours d'un œil serein et satisfait, ce qu'il ne ferait pas s'il pouvait présumer que tu lui soupçonnes des torts, ou qu'il t'inspire des craintes.
Je dois voir demain matin M^^^ Desportes, je saurai ce qui s'est dit cet après-dîner, je t'en ferai part avant de fermer cette lettre. Je me suis laissé traîner au Luxembourg par une bonne petite femme que tu connais et dont je parlais cidessus ; il avait plu, la promenade était fraîche, nous la voulions solitaire et nous fûmes satisfaites. J'avais besoin de prendre l'air ; j'ai rêvé, j'ai pleuré sans gêne ; ma mélan-
colie en est devenue plus douce. Je suis à l'aise avec celle bonne âme qui a beaucoup de sensibilité, qui m'aime et à qui je tais ce que je veux. Les affaires qu'elle me sait avec mon père justifiaient ma tristesse ; elle ne cherchait qu'à l'alléger par un silence complaisant, ou par l'expression touchante de son attachement. Je me suis rappelé une promenade faite avec toi et l'amie Sophie, dans ce même lieu (1), un certain jour qu'elle m'apprit les projets et les espérances de son frère sur toi et leur sœur. Je comparai les situations ; je me sentais plus près et plus éloignée de toi tout ensemble que je n'étais alors ; je regardais autour de moi avec inquiétude, je considérais mes rapports, j'appuyais sur les circonstances, je voulais percer l'avenir; mon cœur s'est brisé, j'aurais voulu te voir là, dans ce moment, ou ne t'avoir jamais vu. En vérité, cette promenade m'a singulièrement affectée, tu m'y as poursuivie sans relâche ; pourquoi donc un lieu où je ne te vis qu'une fois m'a-t-il frappée plus vivement encore que ne fait celui que j'habite, et où nous avons été bien moins froidement ensemble ! Mon cher et bon ami, combien je te vois peiné I que cette image m'afflige ! Tu ne fais pas comme moi, tu ne te répands pas en expressions de douleur ; tu dédaignes la plainte, ton chagrin n'a pas d'effusion ; mais je te devine, je sens combien je te tourmente, et je déteste les malheureuses circonstances qui mêlent tant d'amertume au charme que devrait produire le sentiment qui nous rapproche.
J'entends rentrer mon père ; je ne le verrai pas aujourd'hui, il est près de onze heures ; je suis renfermée dans ma chambre et je vais me mettre au lit. Bonsoir, mon ami ; je n'oublie pas mon cher patron : addio, giovane.
25, 11 heures du matin.
J'arrive de chez la prédicatrice : elle a très bien rempli son office ; mon père, toujours violemment courroucé, cherchant à justifier sa colère par toutes sortes de raisons vraies
(1) Dans l'été de 1778, durant le séjour de Roland à Poris, du (] août au 10 septembre.
OU fausses, s'est pourtant un peu laissé ébranler ; demain, on ménagera chez elle-même une entrevue, c'est-à-dire une réconciliation. Je souhaite fort et j'espère un adoucissement qui me perm-ctte de lui ouvrir mon âme et de pénétrer dans la sienne.
M^^^ Desportes l'a pressenti sur ses intentions de se marier: il n'avoue pas en avoir réellement et rejette très loin cette idée. Je gagnerai du temps le plus qu'il me sera possible avant de lui confier le secret, afin d'être mieux assurée de sa fidélité à le garder, son esprit étant calmé ; cependant j'agirai suivant les circonstances, car il répète éternellement que le compte ne l'offenserait pas si j'avais eu pour le demander la raison d'un établissement ; mais en avouant cette raison, je crains qu'un reste d'animosité ne lui fasse faire un crime du silence, qui, selon lui, aurait provoqué son mécontentement que plus de franchise pouvait éviter. Je trace ces lignes à la hâte et je termine brusquement pour ne pas manquer l'heure de la poste. Je t'instruirai de ce qui surviendra ; adieu, mon ami 1