‹ Roland & Marie PhliponChapitre 34 sur 68 · A Sophie, [6 juin · texte numérisé non relu

A Sophie, [6 juin

Dans l'édition Dauban, cette lettre est datée du 15 juin. Mais Marie Phlipon y dit : « il est dimanche ». Or, le 15 juin 1779 tombe un mardi. Il faut donc lire 6 juin ou 13 juin. Ce qui doit faire préférer la date du 6, c'est qu'il y a aussi « mes affaires vont être terminées dans deux jours», et que c'est en effet le 8 juin, comme on l'a vu plus haut, que le règlement se fit chez le notaire.

On s'explique d'ailleurs qu'elle ait eu hâte de corriger l'impression par trop lugubre de sa lettre du 31 mai à son amie. Elle a reçu dans l'intervalle une lettre de Roland qui l'autorise à aller de l'avant en cas de nécessité.

« Pénétrée de tristesse, j'ai versé confidemment dans ton sein l'extrême mélancolie dont j'étais accablée : cette effusion a soulagé mon cœur ; j'ai senti mon courage renaître, mes forces se renouveler... » [Oui, en recevant des nouvelles de Roland !]

« J'ai reçu jeudi [donc 3 juin, alors que la lettre de Roland du 31 mai lui était parvenue] la visite de ton frère, quelques heures avant l'arrivée de ta lettre [on voit que la bonne Sophie avait dû répondre courrier par courrier à la lamentation du 31 mai]. J'étais déjà toute autre que je ne m'étais montrée à toi il y avait peu de jours... »

70. — Roland à Marie Phlipon, 8 juin (ms. 6240, fol. 27-28). Même adresse. Cette lettre est numérotée 11. Réponse à la lettre du 6 juin.

(1 ) La lettre de Roland du 30 avril. (2) Allusion à l'histoire de Livoume.

8 juin.

Tu n'aurais donc pas répondu sur ta tête de la vertu de ton ami (1)? J'aurais cependant bien aimé à n'avoir pas à te pardonner de n'avoir pas celle qui honora le plus la vie d'Alexandre. Eh I non, mon amie ; n'ambitionne point le stoïcisme : reste sensible : reste ce que tu es : tu ne pourrais que valoir moins d'être tout autre. Je ne puis te le celer ; je travaille trop ; je le sens ; j'en suis accablé. Il me faudrait t'avoir auprès de moi. Je voudrais pour beaucoup que tu y fusses déjà ; je m'en sens un besoin qui ne me laisse aucun plaisir, et qui me force aux plus violentes distractions. Je pense à toi sans cesse ; je m'en occupe partout, et ce délicieux « laisse » ne me sort pas de la tête ; passe encore s'il ne tenait que là. Tu croyais, comme on peut passer aux femmes de le croire, que de petites faveurs émoussaient le sentiment ; cela peut être en général ; je te disais le contraire ; tu te trompais, et je disais vrai. Il me prend souvent envie de partir et de t' aller voir, ne fût-ce que pour 24 heures ; mais mes affaires, ce malheureux travail qui me tue! Tu me demandes où j'en suis; écoute : j'ai achevé Naples et les environs, et je suis de retour à Rome, mais sans avoir rien dit de cette ville. J'ai pour cela cent et tant de pages à ajouter à ce que j'expédiai de Paris. J'ai repris le voyage par le départ ; je suis arrivé en Suisse, que j'ai traitée à peu près comme la Sicile, et enfin j'ai traversé le Saint- Go thard, et je t'ai rendu compte du pays dei' Italie par lequel j'ai débuté ; j'ai encore cent pages pour cela. Cette pacotille part incessamment avec le cahier de la Grèce (2), qui sera achevé de corriger sous trois jours. Tout cela m'a demandé beaucoup de travail, beaucoup trop coupé par une correspondance considérable, et une infinité de matériaux ramassés pour les mémoires qu'on me demanda à Paris lorsque j'y étais, et auxquels je vais travailler, ainsi qu'à un troisième et général qu'on veut en outre. Ce n'est pas tout ; on me mande de l'Académie des Sciences qu'il faudrait envoyer

(1) Nouvelle allusion à l'histoire de Livourne.

(2) U Histoire de la Grèce, de Cousin-Despréaux.

([uelque chose avant le mois d'août pour la correspondance (1 ) ; que c'est dans ce temps qu'on y procède et que cela déterminerait, car il y a bien des gens sur les rangs. Je sais bien à peu prés ce que tout cela vaut ; mais je sais aussi à quoi cela tient, et comment on peut brider les sols ; tant il y a que je travaille encore pour cet objet.

Je vais avoir les ouvriers dans une maison inhabitée depuis des années, et où il n'y a que les murs (2). Je te le répète, à tous égards, pour mon cœur, pour mon esprit, pour le reste de ma personne, tu me serais si nécessaire que je voudrais de tout mon cœur qu'il n'y eût pas un instant d'intervalle à l'exécution de nos projets. Fais de l'italien : ne néglige aucun talent, aucune instruction : ton cœur d'abord, tes goûts, tes connaissances, tout toi-même fera notre bonheur ; voilà mes vœux et mon espoir. Tu seras mon maître dans une langue, dont tu me devras du moins l'idée de l'avoir étudiée. Je te promets bien, et je t'en prierai, de m'arracher à un travail sec et épineux pour cueillir des fleurs avec toi au sein de la douce amitié. Je te parlerai une autre fois de nos arrangements préparatoires ; mais que je t'écrive ou que je ne t'écrive pas, donne-moi toujours de tes nouvelles ; surtout montre-moi un cœur qui m'aime, car c'est le soutien de ma vie. Je n'irai plus en Boulonnais, à ce que je pense ; je suis trop occupé, et nous avons de nouveaux arrangements dans notre partie qui demandent des détails et des discussions qui exigeront ma présence.

L'ami Platon (3) viendra passer la première quinzaine d'août avec moi ; nous aurons beaucoup à travailler ensemble, et pour lui, et pour moi ; ce sera le moment que j'entrerai dans ma nouvelle demeure, et que je préparerai la tienne.

Je ne puis rien te dire du jeune homme qui t'obsède ; tu es bonne pour juger des choses, et sage pour prendre le parti convenable. Ecris-moi souvent : dis-moi beaucoup de choses, et souviens-toi d'Alexandre.

(1) Roland désirait d'être nommé correspondant de l'Académie des Sciences. Il ne le fut qu'un peu plus tard. — Voir mon édition des Lettres de M'^^ Roland, t. II, p. 645, appendice H.

(2) Voir plus haut, n* 62.

(3) Cousin-Despréaux.

J'oubliais de te prier d'une chose : le frère, fameux inusicoitaliano, m'a prié de faire veiller chez Molini pour avoir de lui le 17^ vol. de Goldoni, in-S^, édit. de Venise, de Pasquali (1). Comme il en a fait venir peu d'exemplaires, m'a mandé le cugino (2), il faut être à la file pour en avoir, et je lui ai promis d'y faire veiller.

71. — Marie Phlipon à Roland, 9 juin {ms. 6238, fol. 47-48). — Même adresse. — N^ d'ordre : 15®.

Cette lettre ne répond pas à celle du 8, qui n'était pas encore arrivée.

9 juin.

Il est toujours satisfaisant de faire le bien, mon ami, même en faveur des personnes qui ne savent pas nous tenir compte de notre fidélité à l'observer ; mais il n'est pas moins triste de voir ceux qui nous sont chers rester insensibles à des procédés qui feraient leur consolation, s'ils pouvaient les apprécier. Nous avons été hier chez le notaire, comme je te l'avais annoncé, avec cette répugnance et ce mécontentement de la part de mon père qu'il n'a pas cessé de témoigner, et qui semblent avoir acquis une nouvelle énergie dans ce dernier moment. Voici cependant comme j'ai continué d'agir par devoir et par inclination. D'abord j'étais convenue précédemment de ne pas demander un compte rigoureux de mon revenu depuis la dissolution de la communauté, mais de le laisser en compensation de mes dépenses de nourriture et d'entretien ; je t'ai dit que l'état actuel des biens n'offrait pas de quoi me remplir de ma seule part, que j'avais reçu quelques effets mobiliaires (sic) en compte, et que mon père demeurait envers moi débiteur d'environ cent écus. Il aurait été vil de souffrir que, dans une situation prodigieusement gênée, mon père s'endettât avec des étrangers pour payer

(1) Voir plus loin la lettre du 25 juin 1779 à Cousin-Despréaux.

(2) Michel Cousin, avocat du Roi au bailliage de Caux, frère aîné de Cousin- Despréaux.

une somme à sa fille ; j'ai trouvé, de plus, qu'il serait dur de lui laisser ce titre de débiteur ; j'ai reconnu par l'acte avoir reçu la somme comme si elle m'eût été donnée. En faisant la lecture et l'examen de cet acte en notre présence, le notaire s'est aperçu d'une erreur à mon désavantage ; il s'agissait d'une reprise de cinq cents livres qui avait été oubliée ; on fit un article ajouté pour me l'assigner, ainsi que la loi l'ordonnait. Je laissai finir l'opération ; alors il fut question de savoir comment mon père allait acquitter cette charge. Je n'avais pas oublié l'embarras que lui aurait causé l'unique payement de la première ; d'ailleurs je trouvais sévère le droit qui m'accordait cette reprise, et puis je sentais de la joie à trouver l'occasion de prouver à mon père de quelle manière je me plaisais à compter avec lui. « Je ne prétends pas, dis-je aussitôt, calculer avec autant d'exactitude ; la loi est rigoureuse, moi je quitte et décharge mon père de cette somme comme de la précédente ». Après avoir signé, je priai le notaire de garder les contrats qu'il me présentait ; je les lui laissai sous le prétexte de me faire pour l'avenir des modèles de quittances, et réellement pour éviter le dégoût et la mauvaise grâce de m'en emparer, tout chaud, en sortant des mains de mon père. Mon cœur était serré : ce fut précisément dans ce mois et dans ces jours-ci que je perdis ma mère, il y a quatre ans ; je ne pus l'entendre nommer tant de fois sans pleurer, dans ces lugubres écrits où l'on fait revenir éternellement les morts. Je me représentais sa naïve douceur, sa bonté, cette tendresse inexprimable qui fixait toujours sur moi ses regards les plus touchants ; je comparais mon père d'aujourd'hui, sombre, muet, glacé, repoussant, à ce père d'autrefois, presque idolâtre de sa fille, à laquelle il ne donnait de peine que celle d'éviter ou d'effacer d'injustes préférences sur une mère qui valait mieux qu'elle. Que de souvenirs, d'images, de regrets vinrent exercer ma sensibilité 1

Nous rentrâmes ; je m'approchai de mon père avec attendrissement : « La loi, lui dis-je, vient de me mettre en possession des papiers que vous aviez conservés jusqu'à présent, mais je ne toucherai les revenus qu'ils m'assurent que pour les partager avec vous ; tout ce que je souhaite... » « Ne

me parlez pas, reprit-il avec indignation, [de] toutes ces affaires... je ne sais pas ce que je déciderai ». Il me fuit brusquement en achevant ces mots et je ne le revis qu'au moment de se coucher. J'ai été rendre visite à mes grands-parents ; ma pauvre bonne-maman m'émeut et m'afflige ; elle s'ennuie de vivre parce que, me dit-elle, « je ne te vois pas aussi heureuse que je le voudrais ». Je lui persuade si bien que ce n'est qu'un orage et qu'elle doit se conserver pour voir un meilleur temps, que je la rends toute consolée. J'ai une dette de deux cent vingt livres, à peu près, envers le notaire, pour ma moitié dans les frais du partage ; je ne suis pas obligée de l'acquitter promptement ; je compte, pour la payer, sur cent trente livres à toucher au commencement d'août, en prenant le surplus sur l'argent que je crois pouvoir faire d'ici-là de ces méchants bijoux que je veux vendre. Il résulte de mon arrangement que je suis actuellement propriétaire de 530 francs de rentes pour tout bien clair et net. La voilà donc finie, cette triste affaire que les malheurs et la raison rendaient indispensable, que mon cœur trouvait si pénible, et dont toutes les disgrâces ne sont pas essuyées, puisque mon père est indisposé contre moi, peut-être à jamais. Puisse-t-il revenir assez pour accepter sans chagrin le secours que tu me permettras de lui donner ! c'est à quoi je borne mes souhaits.

Je t'envoie une lettre de M. de Svl. que j'ai reçue il y a deux jours (1) ; indépendamment du plaisir que je ressens à te communiquer tout ce que je sais, fais et vois, il m'a paru que, dans les circonstances, cette missive ne serait pas sans intérêt ; tu m'aideras à la comprendre, s'il est possible. Toi, qui as la copie de la dernière lettre que je lui adressai, juge et dis-moi ce que signifie cette réponse. Quant à moi, je trouve en elle beaucoup de hors-d'œuvre et de galimatias ; tiens, mon ami, je suis sotte, ou M. de Svl. est bien fin, car je n'entends pas la moitié de son épître. A quoi bon cette longue tirade sur des affaires ou des gens dont je n'ai pas la moindre idée? J'ai bien besoin de savoir ce que M. de S... écrivait le mois passé à je ne sais

(1) C'est la réponse à la lettre de congé du 17 mai, que Sophie venait de transmettre sans la décacheter.

quel ministre, pour je ne sais quelle occasion ? Je conçois que dans un commerce suivi, dans une étroite liaison, on s'instruise réciproquement de ce qui survient ; mais ce commerce n'existait pas entre M. de Svlg. et moi ; et lorsqu'il eût existé, ces détails ne ressemblent à rien dans le moment présent, après la lettre à laquelle il veut répondre. Il n'est pas trop dans l'ordre, à ce qu'il me semble, de me parler aussi de ces pertes de fortune, des honneurs, etc. Je n'aime pas non plus cet étalage de désintéressement et de compassion pour les malheurs d'autrui : ne dirait-on pas qu'il cherche adroitement à me rappeler les raisons que j'ai pu avoir de l'estimer, et qu'il veut exciter ma sensibilité, qu'il connaît si bien, en me présentant l'image d'un homme que j'ai distingué, jouet actuel des chagrins auxquels j'ajoute peut-être ? Si c'est de l'art, il est assez délicat, car j'en ai senti l'effet avant de le soupçonnsr. La première lecture a fait naître ma curiosité par la difficulté même de tout pénétrer ; la seconde m'a touchée. Non, me suis-je dit, ce n'est pas là le ton d'un homme faux : c'est celui d'un être sensible et douloureusement affecté ; je le vois avec peine en butte aux persécutions ; je regrette de lui avoir montré une sensibilité, un intérêt, qu'il m'inspirait effectivement, mais qui lui auront fait espérer une amie que je ne peux pas lui donner. Cependant, avec plus d'examen, j'ai trouvé une obscurité frappante et j'en suis impatientée. Quand aux mots : « J'ai voulu voir, j'ai vu sans être aperçu, et j'étais préparé à l'humiliant succès de mon épreuve », ils renferment une énigme dont je crois fermement tenir la clef dans une petite anecdote qu'ils me renouvellent vivement.

C'était au mois de novembre dernier (1). Les embarras du déménagement avaient mis dans un désordre effrayant l'ancien logis que j'habitais encore ; seule, entourée de livres et de paperasses avec lesquels je me délassais, négligée, non pas comme les Grâces, mais comme on peut l'être au milieu de la malpropreté, dans une saison froide et une maison toute nue, je vis entrer un personnage qui me dit

(1) Voir la lettre à Sophie Cannet du 10 novembre 1778, où cette visite est racontée. Cf. les Mémoires, t. II, p. 241-242 de mon édition.

vouloir faire graver un cachet ; j'examinai l'ouvrage, fis le prix et donnai le jour où le premier serait fait, avec cette honnêteté froide que l'on doit à un inconnu dont je ne regardai seulement pas le visage. Il revint au jour nommé. J'étais seule encore ; raison de plus pour conserver ce sérieux imposant qui pouvait me convenir ; je livre le cachet et reçois l'argent ; j'aperçus dans l'air de celui qui me le remettait je ne sais quoi d'extraordinaire qui me frappa singulièrement ; cette observation me le fit considérer avec surprise et inquiétude ; il me sembla le connaître ; à peine avait-il ouvert la bouche, il me quittait ; je le vis sortir avec une émotion dont je ne pouvais me rendre compte. C'est un homme violemment affecté, me dis-je à moi-même, il paraît oppressé par la tristesse et recueilli à force d'amertumes... mais... il ressemble à M. de Svl... Ah, ciel I comment ne m'en suis-je pas aperçue plus tôt ? c'est lui peut-être ? Oui, c'est ainsi que je le vis lorsqu'il était accablé par la mélancolie... Quelle folie 1 pourquoi venir, se taire, et fuir sans se faire connaître ? Je me traitai de visionnaire et d'extravagante, je me rejetai sur une ressemblance éloignée que mon imagination avait perfectionnée, je fis de très longs raisonnements pour me prouver que ce ne pouvait pas être M. de S... Néanmoins je restai tellement frappée que j'écrivis dans le temps cette histoire à Sophie. Je vois aujourd'hui que je ne m'étais pas trompée ; mais l'image qui m'est demeurée de sa personne dans cette apparition m'a tellement brouillée, qu'il est plus que probable que je ne le reconnaîtrais pas mieux actuellement. Cela importe assez peu, et cette histoire m'a conduite bien loin ; voilà des détails fort insipides quand ils viennent de tout autre que de ceux qu'on aime : aussi, dans ma confiance à te les donner, je crois bien te fournir une bonne preuve de ma foi à ton amitié.

72. — Marie Phlipon à Roland,10 juin (ms. 6238, fol. 49-50). — Même adresse. — N» d'ordre: 16^.

Cette fois, c'est bien une réponse à la lettre du 8.

Jeudi après midi, 10 juin.

Je serais bien comme Alexandre, si tu n'étais pour moi qu'un ami comme Philippe. Crois-tu que le héros, si confiant dans la vertu de son ami, eût gardé sa tranquillité, malgré la persuation d'une exacte fidélité, loin d'une maîtresse chérie dont il n'aurait pas eu de nouvelles ? Et n'y a-t-il aucune différence entre l'inquiète sollicitude d'une extrême tendresse, et le doute offensant des petites âmes qui ne trouvent jamais en elles des raisons de se fier aux autres ? Non, mon ami, je n'ai point de ces craintes dont il me faudrait rougir la première ; sans chercher à savoir si je vaux plus ou moins qu'aucune autre femme, je sens que mon cœur me répond du tien, et cela me suffit. Mais depuis quand l'amour, l'absence et la sécurité sont-ils inséparablement unis ? Et toi, qui me renvoies si fièrement à l'exemple d'Alexandre, tu aurais besoin qu'on te le rappelle si j'étais dix jours sans t'écrire. Il est vrai que ce ne serait pas moi qui m'aviserais d'employer un si méchant expédient: car je ne trouverais pas de contradiction réelle entre la confiance que tu dois à mes sentiments et le trouble d'une imagination égarée par l'impatience ; et s'il y en avait une apparente, je serais trop flattée de son existence pour désirer de te voir plus conséquent. Je suis bien aise aussi que tu te souviennes de mon laisse (1), quoi que tu l'interprètes assez mal. Je n'ai pas oublié ce que tu me disais ; je devais alors te laisser raisonner à ta guise, pour ne pas te donner plus d'armes dont tu me paraissais déjà trop bien pourvu.

Tu as donc cru sincèrement que j'étais réservée par adresse et modeste par coquetterie ? tu as pu pénétrer dans mon âme et conserver cette idée ? Va, j'étais trop faible pour n'être

(l)Gf. p)ushaut.p. 146.

pas humble et je t'aimais trop pour avoir tant d'art. Je ne craignais pas d'émousser le sentiment ; peut-il s'affaiblir par les effets qui naissent de lui seul ? j'avais peur d'enflammer les sens et d'oublier de leur commander. Je n'avais pas la plus légère méfiance de tes intentions, mais plus je te portais d'estime, plus je croyais t'en inspirer, plus aussi le délire où nous pouvions tomber ensemble me paraissait redoutable. Sans oser espérer de garder toujours mon cœur, je m'étais du moins promis, dès l'instant où la raison conmmença de m'éclairer, de n'accorder jamais la moindre des faveurs qu'à l'homme auquel je serais unie par le plus saint des liens. Questo primo dolcissimo bacio (1), impétueusement ravi, me fit un mal affreux. La répétition de ce délit, trop faiblement évitée, augmentait mon agitation et mes regrets. J'aurais voulu que tu me prisses sous ta garde ; je m'y mettais pour exercer ta générosité, Eh quoi ! me disais-je en m'occupant de toi, il m'honore, j'en suis assurée ; mais, s'il était père, verrait-il sans inquiétude le plus délicat de ses amis donner à sa fille ces émotions dangereuses ? Il aime, voilà son excuse ; mais, par cela même, pourquoi ne pas user avec moi des ménagements qu'il voudrait qu'on eût pour un enfant chéri ? Ces réflexions me désolaient ; ma plus vive appréhension était de trouver des raisons de me tenir près de toi avec moins de confiance et d'abandon que je n'aimais à y être ; trop affectée pour rester entièrement équitable, je te faisais un crime de ma faiblesse ; j'aurais voulu que tu m'aimasses assez pour ne pas m'obliger de t' aimer autant et pour me permettre de te craindre moins. Vaincue et non subjuguée, lorsque j'étais moins réprimante et que la flamme ardente du plus noble sentiment me paraissait justifier des étreintes délicieuses, je ne sais quelle confusion un peu amère rappelait l'austérité et me faisait mêler des pleurs aux transports les plus doux.

La proposition de nous unir, en t'offrant à mes yeux tel que je pouvais souhaiter de te voir, redoubla mes tourments par les motifs d'opposition que j'apercevais dans ma situation ;

(1) « Ce premier baiser si doux ». Cf. p. 77.

tu as vu mon trouble, je t'ai avoué mes combats, tu as tout surmonté, jusqu'à ma résistance, et je suis à toi pour toujours. Voilà, mon tendre ami, ce que je fus, ce que je serai : heureuse d'appartenir à ce que j'aime et de ne plus exister que pour lui 1 Plus heureuse encore de trouver dans le sérieux de ma raison et la sévérité des meilleurs principes l'approbation des sentiments dont je suis animée.

Je ne sais de quelle encre tu t'es servi pour écrire ta lettre, mais la douce émotion qu'elle m'a d'abord causée s'est changée dans une agitation cruelle ; cette idée de venir me voir me fait mal. Cette surcharge de travail, cette dévorante activité qui te soutient et te consume en même temps, me donnent des transes que j'ai peine à modérer. Il semble que tu aies fait passer dans mon âme toute l'impatience de ton âme impétueuse ; je sens, je mesure tous les moments d'un intervalle que tu consacres à des fatigues accablantes. Mon ami, je croirai que tu m'oublies, si tu négliges de te ménager.

Je suis avec mon père de la manière la plus triste ; il ne dit rien, mais c'est le silence de l'indignation, et je sais que dans son cœur le ressentiment est un feu sombre et tenace qui s'éteint difficilement. Il paraît ne pouvoir souffrir sa maison, ni ma présence ; il ne mange plus au logis, ne me regarde pas et dit à tout le monde, excepté moi, qu'il veut être seul et vivre comme garçon. Je ne veux pas lui parler dans ces premiers moments, ce serait l'irriter, le contrarier inutilement. Je patienterai, je me tiendrai chez lui tant que je pourrai ; c'est ainsi que je ferais indépendamment de nos projets, et je ne le ferai pas moins constamment avec eux. Dans un cas extrême, Vincennes serait mon refuge ; mais pour ma satisfaction, pour les convenances, et pour tout en un mot, je voudrais ne quitter l'asile paternel qu'en m'en allant avec toi. Cet arrangement de mon père diminue beaucoup mes occupations domestiques, puisque la cuisine, qui était restée mon partage, n'a plus à être faite que pour moi seule. Mais je n'ai pas recouvré tout entière la facilité de me livrer à l'application que j'aime ; mon père m'occupe et m'attriste ; tu me distrais, me consoles, et bientôt tu t'empares si parfaitement de mes facultés que je n'en ai plus pour faire ce que je

voudrais. Ma musique est mise de côté, ma petite voix ne saurait s'exercer, et je ne me souviens que du psaume : « Super flumina Babylonis, etc. » Ne dis donc pas que je serai ton maître pour l'italien : premièrement je ne suis guère plus savante que lorsque tu m'as quittée, et puis il me semble aussi qu'à moins d'avoir cinq pieds de haut et de la barbe au menton, on a mauvaise grâce à être maître en quoi que ce soit ; je n'aime pas à m'entendre donner ce nom, il me donne un air aussi ridicule à mes yeux qu'aurait une perruque de docteur sur la tête d'un enfant.

Je garde ma chambre le plus qu'il m'est possible, je ne sors presque pas et seulement par nécessité ; je me sers du prétexte de ma situation pour faire plus courtes et plus rares mes visites indispensables. Le seul exercice que je prenne par régime, et avec quelque plaisir, se fait les dimanches et fêtes, pour le temps de la messe que je choisis toujours de grand matin. L'air est plus agréable, la ville moins fréquentée ; je me donne un but quelconque et tout en rêvant je fais d'assez longues courses. On m'a traînée une fois à nos promenades, elles m'ennuient horriblement ; tous ces visages indifférents m'impatientent.

J'ai été chez Molini : le 17^ vol. demandé (1) ne paraît pas encore ; il n'est pas même imprimé, et l'on ne peut espérer de l'avoir, m'a dit le libraj'o, que dans cinq ou six mois.

Tu es bien heureux d'attendre la visite d'un sage, d'un savant, d'un grec et d'un ami, car Platon est tout cela sans doute ; mais tout Platon qu'il soit, je pourrais bien lui en vouloir un peu s'il t'envoyait trop d'ouvrage. Si cette franchise te blesse, je me sauverai par un vers de Dante dont l'application n'est pas moins franche : « Amor mi mosse che mi fa parlare (2) ». Tu vois que, en Eiifer même, on dit quelquefois et l'on apprend de jolies choses, lorsqu'il est question d'aimer.

(1) De Goldoni, pour Michel Cousin ; voir la lettre de Roland, du 8 juin.

(2) Dante, Inferno, II, 72.

73. — Roland à Marie Phlipon, s. d. [du 12 au 14 juin] (ms. 6240, fol. 29-30)

Même adresse. — Timbre d'Amiens. — N^ d'ordre : 12^.

C'est évidemment une réponse à la lettre du 10 juin ; elle doit avoir été écrite entre le 12 et le 14.

La lettre débute sur un ton singulièrement désagréable. Roland n'aime pas ces retours de Marie Phlipon, si touchants qu'ils soient, sur ses entreprises amoureuses de l'hiver passé. La fin de la lettre est plus tendre.

Bon Dieu I mon amie, dans quelle encre as-tu toi-même trempé ta plume ? comme tu es raide I comme tu te complais à outrer en tous sens 1 Au reste, c'est ta manière, et chacun a la sienne. Michel-Ange lui-même l'était souvent, outré, et Rembrandt peignait dans le noir. Et je conviendrai avec toi qu'avec beaucoup de qualités qu'il faudrait ajouter, il me faudrait un peu retrancher de cette impétuosité, que tu remarques et qui t'effraie, pour être un Raphaël. Ceci m'a fait songer que s'il naissait jamais un apathique ou un cœur islandais de nous, ce serait un monstre que tu aurais porté dans tes flancs. Mais revenons à ta lettre. J'avoue que dix jours seraient bien longs ; mais tout ton raisonnement ne me persuadera rien contre la grandeur d'âme d'Alexandre ; et je n'en sens que mieux qu'il était plus aisé d'éluder la question pour avoir un beau champ, que d'en saisir le point unique et d'y répondre. Passons, et laissons là ce si méchant expédient, à ton avis.

J'ai cru, dis-tu... et sur une croyance qui a pris vie dans ta tête, et dont je n'ai pas eu la moindre idée, tu établis encore des raisonnements pour me trouver des torts. Encore une fois, mon amie, où était donc ton bon génie en ce momentlà ? Tu me donnes des craintes terribles de te parler avec confiance et sans gêne, et ce n'est pas d'aujourd'hui, comme je te l'ai déjà observé. Si tu trouves à t'affecter de tout, et qu'un mot d'amitié même amène des pages de justifications qui ne

peuvent que m'être pénibles, que veux-tu donc que je fasse ? Je sais bien qu'avec ses amis, lorsqu'on n'est pas de leur avis, et qu'on n'a pas l'espérance de les ramener au sien, le mieux est de se taire ; mais voudrais-tu que je prisse avec toi ce parti ? et triompherais-tu d'une opinion parce que mon amitié pour toi m'inspirerait de ne la pas discuter ? Voilà pourtant où tu me conduis, et c'est ce seul motif qui m'a fait te répondre d'une manière très concise, et ne plus te parler enfin d'une affaire dont tu m'as entretenu avec beaucoup plus d'intérêt que je ne saurais y en mettre, et sur laquelle je m'en tiendrai, jusqu'à ce que tu en aies autrement ordonné, à te répéter un propos que je venais de tenir à quelqu'un en songeant à toi, lorsque je reçus la lettre que je pressentais par la douleur que m'avait faite celle qui l'a occasionnée. Il était question des égards qu'on se doit mutuellement dans la société : sur quoi je dis, avec le ton décidé qu'on me connaît, et la chaleur dont on m'accuse, qu'il serait des cas où l'on pourrait peutêtre me manquer impunément ; que la circonstance vue et l'intention réfléchie, je pourrais l'oublier ; mais que si j'avais une femme honnête et qu'on lui manquât, je ne le pardonnerais de ma vie.

Prends patience, mon amie, avec ton père. Tu as épuisé les termes en parlant des motifs qui t'ont déterminée, et je n'en trouve plus pour y applaudir ; mais surtout je te recommande, pour toutes sortes de raisons, de ne pas quitter la maison avant le temps dit. Tu en dois sentir beaucoup, et je pourrais en ajouter d'autres. Tu le ramèneras ou nous le ramènerons. Ne t'inquiète ni sur cela ni sur autre chose. Je sais bien que je travaille trop, et que cela me fatigue beaucoup ; mais du moins ne me chagrine pas ; ne t'affecte même pas de cette prière toute sèche, franche et crue qu'elle est ; je n'ai besoin que d'amitié, de douceurs, de caresses ; tout le reste me tue en ces temps d'un travail forcé, et c'est déjà un tourment pour moi que de le dire.

Je veux bien que tu ne sois pas affublée de la perruque d'un docteur, ni que tu n'aies pas de la barbe au menton ; tu n'en seras que plus agréable à caresser. Eh bien I je ne t'appellerai pas mon maître, ne te fâche pas : mais « la mia

ganza (1) », cela te convient-il mieux ? Dis-moi donc quel mal te fait cette idée de t'aller voir ? On dit ses raisons du moins aux gens ; on ne leur montre pas ainsi de la frayeur et même de la douleur, sans qu'ils en puissent deviner le motif. Ce Grec (2), mon ami, sera le tien, je t'en donne ma parole ; et ce sera peut-être plus tôt que tu ne penses. Lui seul saura mon secret quand il sera ici, et il me le gardera, j'en suis sûr. Lis du Dante pour en faire d'aimables applications comme tu les sais faire. Moissonne, engrange, augmente tes trésors, que je me promets bien de mettre au pillage.

74. — Marie Phlipon à Roland, 15 juin (ms. 2638, fol. 51-52). — Même adresse. — N» d'ordre : 17©.

Réponse à la lettre précédente.

15 juin.

Ce que je désire que tu fasses, mon ami ?... c'est que tu me dises toujours ce que tu vois, ce que tu veux, penses et sens, mes torts plus scrupuleusement que tout le reste, lorsque tu les aperçois, et tels qu'ils puissent être. Rien ne m'affligerait davantage que l'idée d'une contrainte qui naîtrait chez toi des témoignages de ma sensibilité sur tout ce qui vient de ta part ; elle me gênerait à mon tour. Si tu t'affectes ainsi de me voir affectée, nous finirons par nous désoler sans nous rien dire. Pardonne mes petites faiblesses, mes saillies, mes longues et inutiles justifications, mes travers ; est-il si difficile de pardonner à ce qu'on aime ? C'est du moins un mérite que je t'aurai donné. En t'abandonnant de plein gré cet avantage, je retrouverai quelque dédommagement à la peine d'être un peu coupable. Je sais bien qu'en fait de manière il me conviendrait mieux d'imiter celle de l'Albane que de te faire songer à celle de Michel-Ange

(1) Ma maîtresse.

(2) Ce Grec, c'est-à-dire Platon, Cousin-Despréaux. Roland disait, le 8 juin, qu'il l'attendait à Amiens dans la première quinzaine d'août ; mais il va lui écrire le 12 juin (collection Ed. Le Corbeiller, inédit) de venir du 20 au 25 juillet.

OU de Rembrandt ; mais je n'ai encore imité personne. Simple, énergique et défectueuse, telle que me fit la nature, j'attendais que le sentiment me donnât un maître ; il est désigné, reconnu, c'est à lui de me corriger. Combien il me sera doux de le suivre I de lui plaire toujours davantage, d'avoir, jusque dans ces discussions légères et délicates que produit la différence d'opinion, des preuves de son tendre attachement, et des moyens de lui montrer le mien ! Je n'ai pas l'intention de te rien persuader contre Alexandre, surtout à l'occasion d'un trait, le seul qui rende sa mémoire précieuse aux gens de bien ; mais j'entrevois aussi que le Macédonien te tient au cœur par plus d'une raison, et que tu te sens plus d'une ressemblance avec lui, si j'en juge par les idées de ravage que tu laisses échapper en finissant ta lettre. Tu ne ressembles pas mal encore à ce certain rusé dont Glaire disait qu'il n'était pas fâché d'être fâché pour se faire apaiser plus longtemps ; tu feins de pas m'entendre pour me faire expliquer. Eh bien I veux-tu que je te dise pourquoi cette idée de venir me voir m'a fait mal ? c'est qu'elle a si vivement irrité le désir de te voir réellement, qu'il est devenu un tourment. Ajoute, de plus, que, n'étant pas du nombre de ceux qui, malgré vent et marée, se flattent toujours de ce qu'ils souhaitent, je me suis fait la chose impossible ou du moins déraisonnable, ce qui pour nous revient au même. De ton côté, affaires, travail, temps et fatigues ; du mien, ménagements, circonspection par rapport à ton secret, me paraissent de vrais obstacles. Une apparition subite pourrait éveiller des soupçons que tes visites de cet hiver ont peut-être semés ; mon père, dont l'imagination et l'impatience s'exercent sur tout, dans ces circonstances, se formerait des préjugés ; le jaloux (1) qui nous a veillés, qui m'obsède, plus que je n'aurais cru, plus que je ne saurais dire, ne manquerait pas de s'alarmer, et de déraisonner ou de deviner. Enfin, un déplacement me semble si déplacé, au milieu des occupations qui t'accablent, que je serais tentée de te le défendre avec autant d'ardeur que j'en mettrais à t'embrasser, et que j'en ai

(1) L'apprenti. L. F.

pour regretter de ne le pouvoir faire. Ali 1 mon ami, que ne puis-je partager tes peines, te procurer quelque repos 1 Je te vois sédentaire, isolé, échauffé par l'application, sans une âme qui t'interrompe agréablement, qui te soigne et te distraie. Cette image me poursuit, m'agite et me tue.

Mon père est toujours de même ; je suis fatiguée présentement des complaintes ou des questions de mille indifférents que ses discours ont instruits, directement ou par réflexion ; je m'arme de courage pour surmonter les affections tristes et pénibles. Tu peux compter sur ma constance à me maintenir dans la maison ; elle est à mes yeux, dans tous les cas, du devoir le plus rigoureux. Il aurait été déchirant pour moi de quitter l'asile que j'habite par une autre raison que celle que tu me fourniras ; avec toi je l'abandonnerai sans murmure et nous irons ensemble

quasi colombe dal disio chiamate con l'ali aperte e ferme al dolce nido volan per l'aer dal voler portate (1).

J'ai commencé dernièrement à mettre au net ton Dictys (2) c'est un genre d'occupation qui ne demande pas plus de liberté d'esprit que je n'en ai présentement ; je me dis que j'écris pour toi, et je trouve mon temps heureusement employé. Je lis peu : solamente dell' italiano ;je travaille beaucoup de l'aiguille ; je t'aime avec le défaut qu'on reproche à Michel-Ange et dont tu me guériras difficilement sur cet article ; je pense à toi sans cesse et j'y suis tout entière.

Je suis bien sûre d'aimer tes amis : le moyen de faire autrement ? mais l'espérance de connaître et d'intéresser celui d'entre eux que tu distingues me fait déjà sentir combien j'y trouverai de douceur.

N'oublie pas de me donner la traduction de ce je ne sais quel nom que je ne peux entendre (3) et qui m'a bien impatientée ; ove dunque l'hai tu preso, malizioso che sei ? Je n'ai pas encore le cœur trop net sur cette question que

(1) Dante, Inferno, V, 82-85.

(2) J'ignore ce qu'était cet écrit de Roland, dont il parle souvent à Cousin- Despréaux, sur Dictys de Crète et sa fabuleuse histoire de la guerre de Troie.

(3) La mia ganza.

tu prétends avoir été éludée. Eh bien 1 mon ami, puisque tu ne veux pas juger sans réponse, prends-la la plus affirmative qui soit possible et mets-moi à l'épreuve.

75. — Roland à Marie Phlipon, 17 juin (ms. 6240. fol. 31-32). — Même adresse. — Timbre d'Amiens. — N» d'ordre : 13^.

Réponse à la lettre du 15 juin.

17 juin.

Tu le veux ? tremble 1 Non ; baise-moi, mon amie ; mais vains désirs ! tu m'échappes ; qu'il est difficile d'être heureux loin de toi ! Te pardonner, mon amie ? peux-tu être coupable quand tu m'aimes ? Tu peins bien, et tu augmentes terriblement mes désirs ravageants ; et puis tu fais de la raison, tu en débites, tu en prônes : comment, diable I veuxtu qu'on y tienne ? e io dico :

Fiumi e fonti, boschi e monti, Sassi e sterpi, fiere e serpi, Ascoltate i miei lamenti, Ch'a pietà muovono i venti

e vorrei ben andar subito al dolce nido certo con l'ali, etc.

Je suis bien aise que tu aies été impatientée, et tu le mérites bien. Tu 1 tu non haie capito?.. tu, la mia innamorata, vaga, bella ganza ?.

Ne te gêne pas pour la copie du Dictys ; c'est la chose du monde la moins pressée. Porte-toi bien ; aie le cœur content ; écris-moi, dis-le moi : e abbastanza.

Voici donc mon dernier mot sur ta correspondance. Un homme qui propose à une jeune personne, sous puissance de parents, de s'expatrier, d'aller dans un pays où elle n'a ni parents, ni amies, ni connaissances ; qui montre des vues, telles embrouillées et couvertes qu'elles soient (c'est déjà un crime), qui nie les avoir eues, les avoir montrées ; qui emploie de la finesse, de|la ruse, des subterfuges ; qu'on a

écouté, à qui on a fait des propositions, etc., est de ces gens h esprit, dont il parle, plus dangereux que ceux qui décèlent (le mauvaises intentions. Il est pourtant évident qu'on ne peut faire de pareilles propositions et laisser entrevoir de pareilles vues, nourrir de pareilles idées, qu'à l'égard de quelqu'un dont on a envie de se faire une compagne honnête, ou avec qui on se propose un commerce clandestin, qui n'a plus rien que de malhonnête quand il prive la personne de la considération et des avantages dont elle jouissait ou avait droit de jouir dans la société. D'après tout cela, la conduite du dit S'^ m'a paru infâme ; la suite d'une correspondance, beaucoup trop légère, devenue déplacée et ridicule ; les démarches ultérieures, d'une finesse basse et propre à jeter la défiance et le dégoût ; tes lettres, après cela, de la dernière indiscrétion ; la dernière, ni fine, ni honnête, déplacée à tous égards ; et la réponse pleine de leçons et d'offres insultantes. Il semble que dans cette affaire mon indignation devait s'accroître jusqu'au comble ; et si un avis m'est permis, et qu'une prière y puisse joindre quelque poids, c'est de ne point répondre et de ne plus écrire à un homme que tu trouves pourtant l'art de justifier, et que tu veux bien mettre au-dessus de tous les autres hommes ; c'est donc en ruses, qui n'ont pu l'être que pour un cœur étrangement prévenu, et en faussetés qui doivent l'être pour tout le monde.

J'ai été invité dernièrement en cérémonie à dîner chez la mère de ton amie ; je n'ai pas pu accepter, et je ne les ai vues aucune depuis quelque temps. L'aîné jette un très mauvais coton (1). Beaucoup de gens jouent, et d'autres, qui ne vont pas à mon allure, font la société de cette maison, qui ne sera jamais guère la mienne.

J'ai à te prier d'une petite commission dont tu t'acquitteras mieux que personne. On imprime actuellement, dans le Journal de physique (2), mon mémoire sur la moutonnaille,

(1) Marie Phlipon écrivait à Sophie, le 6 juin : « L'état de ta sœur me touche et me peine ...» mais la phrase qui suit, dans la même lettre, ne peut s'appliquer à Henriette. (Cf. la lettre précédente à Sophie, du 31 mai).

(2) Le Journal de Physique, de l'abbé Rozier.

intitulé mémoire sur l'éducation des troupeaux et la cul' ture des laines ; j'en ai demandé cent exemplaires séparés, et voici ce que me mande à cette occasion M. l'abbé Rozier : « Conformément à votre demande, je vais charger « l'imprimeur d'en faire tirer 100 exemplaires. Comme « l'impression n'est pas de ma compétence, je vous prie « d'écrire à M. Clousier, imprimeur, rue Saint- Jacques, et de « lui indiquer à Paris la personne qui devra les retirer, et « lui payer son tirage ». Il n'est question que des frais du papier et du brochage, car il faut les faire brocher tout de suite, et de ceux du remaniement, qui est peu de chose, et non de l'impression qui regarde le journal. Comme le mémoire ne sera séparé qu'en deux mois, et que c'est le même format, ce remaniement n'est presque rien. Quoi qu'il en soit, je vous prie de voir M. Clousier de ma part, de savoir positivement ce qu'il en coûtera, et de lui dire que vous ferez retirer lesdits exemplaires et que vous le paierez en même temps. Si tu ne veux pas de procès, ne diminue pas la grandeur du papier sur lequel tu m'écris, et souviens-toi que je n'aime pas que tu m'envoies du papier blanc.

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