Marie Phlipon à Roland, 27 juin (ms.6238, fol
Même adresse. — N^ d'ordre : 22^.
Le folio 63 contient le résumé du discours qu'elle a tenu à son père durant sa longue et émouvante explication chez M"e Desportes.
27 juin.
Baise ma lettre, tressaille de joie ; mon père est content, il t'estime, il me chérit ; nous serons tous heureux. Paix, salut, amitié, joie par toute la terre. Si tu savais comme nous nous sommes embrassés, comme ce pauvre petit cœur a
palpité de douleur, d'attendrissement, de crainte et d'aise I Ah I que j'ai pleuré (1) I Ce bon papa, il m'aime tant qu'il ne peut s'en défendre. Va, la nature est bien forte dans le cœur des pères. Comme te voilà tranquille ! embrasse-moi donc aussi. Eh bien î mon cher maître, écoutez mon récit. Oh ! c'est une excellente ressource qu'une bonne prédicatrice : il faudra bien que tu l'aimes. Je dis donc... ma foi, si je sais où j'en suis, je n'en veux rien. J'ai dîné tête-à-tête avec mon père, pour la première fois depuis... depuis je ne sais combien. Je n'avais pas mangé depuis avant-hier, j'avais un visage de janséniste, je tombais sur les genoux ; j'étouffe encore, je n'ai presque rien pris. Je t'écrivis hier (2) ? oui, oui ; je t'ai dit que... enfin ce qui s'était passé. Mon père fut mandé denouveauparM^ie Desportes, aujourd'hui ; j'avais le mot, et l'heure était donnée. Mon père devança, de manière qu'on vînt me chercher subito : j'ai couru ; je me tins dans une chambre voisine ; j'avais l'oreille au guet, je balançais entre l'espoir et la désolation, ou plutôt j'étais tellement suspendue que je n'osais même respirer. Après une longue conférence, lorsque la raison commençait à modérer beaucoup les transports, M^^^ Desportes dit un mot, la porte s'ouvre, me voilà tout en pleurs aux pieds de mon père. « Accablez-moi de votre courroux, si je l'ai mérité, m'écriai-je sans savoir ce que je disais, mais ne me haïssez pas I » Il était interdit, je me trouvais suffoquée ; il fallut se remettre, s'asseoir et s'expliquer. M^^e Desportes me faisait valoir les raisons de mon père, je répondais ; mais il revenait en s'adressant à moi : « Votre procédé est toujours étrange ; je ne puis pardonner la demande d'un compte que la loi vous autorise de faire, mais qui me blesse et m'offense, qui me prouve que votre attachement n'est plus le même et qu'il fait place à l'ingratitude. Vouloir rester avec moi, vous arranger comme ayant dessein de me quitter, c'est une contradiction ; tous vos motifs me déplaisent. Si vous en aviez de meilleurs, je pourrais juger différemment.
(1) Ici, il y avait : « Tu m'aurais bien aimée pour une Madeleine. Je ne sais où me mettre, ni comment te raconter mon histoire. J'ai envie de la diviser en 17 points, comme la harangue de Vassé. » — Ces mots ont ensuite été biffés.
(2) Non, sa lettre est du 24 avec P. S. du 25.
mais, dans ce cas, pourquoi les auriez-vous cachés ? — Eh quoi 1 repris-je avec chaleur, si j'avais eu quelque raison dont l'honneur m'eût fait un secret me feriez-vous un crime de l'avoir gardé ? — Quel secret auriez-vous avec justice pour un père ? — Celui qui m'aurait été confié avec promesse de le taire, parce que diverses circonstances obligeraient de ne pas le communiquer. — Ces ambiguïtés ne m'en imposent pas, je veux voir clair, donnez-moi une bonne raison, si vous l'avez, ou ne me tourmentez pas davantage. » M^^6 Desportes voulut se retirer en disant quelques mots très bien placés, qui préparaient déjà les voies, sans qu'elle parût rien savoir : « Non, restez, lui dis-je, je vous en prie, l'office que vous remplissez ici vous met en droit de partager nos secrets sans réserve ; la connaissance que j'ai de votre discrétion, l'intérêt que vous prenez à ce qui nous touche justifient parfaitement ma confiance. Je vais déposer entre vous deux ce qui peut faire le bonheur de ma vie, en faisant la satisfaction de mon père et méritant l'approbation de tous ; mais je vous demande le même silence que j'ai gardé jusqu'à présent, au prix le plus cher, puisqu'il me faisait paraître coupable. » Je pris la main de mon père à ce moment ; il était prodigieusement attentif ; j'étais pénétrée, jamais je ne me suis mieux possédée, jamais je n'eus ensemble plus de chaleur et de liberté d'esprit. Chacun me fit sa promesse, mon père me donna la sienne avec une expression d'impatience et de sincérité qui me toucha singulièrement.
Tout s'est fait à souhait. Je n'étais pas déterminée à faire aujourd'hui ma confidence, les circonstances m'ont fait prendre ma résolution en préparant cet aveu le plus heureusement qu'il soit possible. Je me suis expliquée beaucoup plus librement que je n'aurais pu faire à la maison, où la crainte d'être entendue m'aurait toujours troublée. Les grands-parents ne sauront rien ; mon père est convenu de leur faire part de son changement comme d'un retour sur lui-même et aux sentiments de la nature, à l'égard d'un enfant qu'il aime et qu'il excuse. Je crois pouvoir nous flatter de sa fidélité à garder le silence ; j'en ai vu des annonces trop distinctes pour en douter. Mon père est à nous, il est
LES BEAUX JOITRS 185
ramené, il nous aime. Mon tendre ami, je te dois tout mon bonheur ; sans toi, mon arrangement n'eût pas été moins nécessaire ; sans toi, je n'aurais pas effacé les tristes impressions qu'il faisait sur mon père. Ah ! si ton âme honnête, sensible, élevée, te fit mettre ta joie à faire des heureux, combien tu dois être ravi 1 Tu me donnes tout ce qui m'est cher, tu me rends la bienveillance d'un père, tu fais passer dans mon cœur tout ce que la nature, la vertu, l'amour peuvent faire éprouver de plus doux. Et c'est ton amie, celle que tu aimes, à qui tu procures cette félicité I... et c'est à toi que je respecte, que j'estime et que je chéris plus que tout autre objet, que je dois tous ces biens 1... Tiens, l'on ne meurt jamais de joie puisque je sens tout cela et que je vis encore. « Vous m'avez témoigné (1), mon père, que l'arrangement « fait entre nous vous paraîtrait naturel s'il était question « d'un établissement pour moi ; c'est précisément de quoi il « s'agit : voilà mon secret ; vous saurez bientôt mes raisons. « Quelqu'un dont le choix m'honore et vous flattera, j'en « suis sûre, m'a prouvé son estime en me faisant connaître « ses dispositions. Son seul but fut alors d'apprendre quel- « les étaient les miennes et s'il pouvait compter sur elles. « Des ménagements extrêmes à garder avec sa famille, « d'autres sujets non moins importants ne lui permettant de « s'ouvrir à personne, ni de se déclarer encore à vous-même, « il me fit du secret une loi qui me parut inviolable. Je sen- « tis dès lors que nous aurions besoin de disposer conve- « nablement nos affaires. Je pensai qu'il serait meilleur de « le faire entre vous et moi, je résolus de vous y porter. « D'un autre côté, je ne cachai pas la modicité de ma for- « tune ; je dis que j'apprendrai bientôt à quoi elle se bor- « nait, parce que l'époque où j'étais arrivée vous ferait « songer à m'en instruire, mais qu'un bonheur qui vous « causerait quelque gêne serait loin d'être complet pour moi. « La délicatesse et le désintéressement qui avaient conduit * cette personne dans toutes ses vues lui firent répondre « qu'elle ne s'intéressait pas moins vivement que moi à votre
(1) Cest le résumé du discours tenu à son père.
« aisance et à votre satisfaction, et qu'elle vous laisserait « la jouissance de ce qui serait nécessaire à l'une et à l'au- « tre. Persuadée de sa droiture et de sa générosité, autant « que des autres excellentes qualités, j'ai fait un aveu que « je m'attendais bien à vous voir confirmer un jour avec au- « tant de joie que je l'avais donné. Vous entrevoyez de qui « je vous parle, il est inutile de vous le nommer ; du moins, « ma cousine me permettra de ne pas le faire devant elle ; « c'est un dernier ménagement que je négligerai pour vous. » (J'ai voulu donner ainsi un air de secret qui frappât mon père d'autant plus.)
Jamais, non jamais, je ne te peindrai quelle révolution s'est faite en mon père et quel effet elle produisit ; tout ce furieux courroux s'est évanoui comme un nuage poussé bien loin par les vents. L'attendrissement s'est emparé de son âme, la douceur et la joie se sont répandues dans ses traits. L'orateur s'est jeté dans ses bras, et j'ai pu laisser couler sur le sein paternel les larmes les plus délicieuses que j'aie versées de ma vie. J'ai retrouvé mon père d'autrefois, ce père glorieux de sa fille, ravi de l'aimer et de le lui dire. Je ne saurais répéter tout ce que nous nous sommes exprimé. Il m'a dit ton nom à l'oreille, s'est plu à faire connaître à M^^*^ Desportes qu'il retrouvait dans le choix de mon cœur une nouvelle preuve de ce que j'avais toujours été à ses yeux ; il a fait ton éloge et un peu le mien, avec une effusion de cœur dont j'interrompais les expressions en lui baisant les joues et les mains. Il ajouta, au milieu d'un nombre infini de différentes choses, que si ma fortune n'était rien pour le présent, elle serait du moins un jour composée de tout ce qu'il pouvait réunir, qu'il avait dessein de ne contracter aucune alliance et qu'il m'en faisait la promesse. Mais, mon ami, tout cela de si bonne grâce que la tête m'en tourne encore ; c'était cette tendresse qui ne s'imite pas, ce ton de nature et de vérité qu'on ne peut feindre. Ainsi, tu es censé ne rien savoir de ses erreurs ni de nos démêlés : tes vues sont remplies ; mon père savoure l'idée d'être vu de toi avec considération, il te porte l'estime la plus distinguée, il me rend toute sa tendresse, il nous envisage l'un et l'autre comme les causes et la source de son
bonheur. Notre union le flatte autant qu'elle nous touche, il la bénira de toute son âme.
Je pourrai bien dans quelques jours t'écrire une lettre qui commence par Monsieur, une lettre que mon père puisse voir et à laquelle tu répondras comme tu voudras, mais aussi de manière que je puisse lui montrer cette réponse. Ne change pas ton écriture sur l'adresse de celle-là, afin qu'il y ait différence avec les autres (1). Je projette cela parce que mon père m'a demandé si je t'apprenais que je m'étais ouvert à lui ; je lui ai répondu que j'avais été autorisée à le faire et que je ne négligerais pas de t'instruire que je l'avais fait. Cette sorte de confidence de ma lettre et de ta réponse achèverait de le pénétrer et de le satisfaire. Au reste, tu m'en diras ton avis et je soumettrai mon opinion à la tienne. En vérité, la substitution (2) me pèse sur le cœur aujourd'hui; je souffre du déplaisir qu'elle lui causera. Pourvu que cette pauvre bonne-maman ou que la grand'tante n'aille pas mourir d'ici à... tu m'entends? cela nous rejetterait dans les embarras et les douleurs de toute espèce. Je ne sais comment je suis faite, toujours cette maudite prévoyance vient se mêler à mes plus grandes joies et en apaiser les transports.
P. S. — Je ne voudrais pas qu'il arrivât de lettre mardi (3), j'ignore en quelles mains elle pourrait tomber. Je serai tout le jour à Vincennes avec mon père, mais comme je reviens le soir même, je t'attends de pied ferme, le lendemain mercredi.
Ainsi, Marie Phlipon a tranché dans le vif. Depuis le 6 mai, Roland se complaisait dans les joies de l'amour partagé, mais ne faisait rien pour hâter la conclusion, rien que préparer le logis d'Amiens. Il n'avait rien écrit à sa famille du Beaujolais, il hésitait à faire auprès de Phlipon les ouvertures indispensables. Sa jeune amie, plus impatiente, et désormais tranquille du côté de Sevelinges, s'est arrangée pour que Phlipon soit mis au courant et pour que Roland le sache et accepte le fait accompli.
C'est précisément alors que les grosses difficultés vont surgir.
(1) Voir la note de la lettre XIX.
(2) La substitution, dont il a été déjà parlé, semblait comprendre non seu lement l'héritage des Besnard, mais aussi celui de la grand'mère Rotisset.
(3) 29 juin.