‹ Roland & Marie PhliponChapitre 42 sur 68 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

89. — Roland à Marie Phlipon, 3 juillet (ms. 6240, fol. 36-37). — Même adresse. — Timbre d'Amiens. — Numérotée 16^. Réponse, assez aigre au début, à la lettre du 30 juin.

3 juillet.

Je ne veux être, ma bonne amie, ni injuste, ni contraint avec toi. Je t'aime autant que tu le désires ; je puis te défier par de là. Mais laissons les discussions, elles finissent toujours par jeter dans un état que je redouterais le plus entre nous. Il faudrait d'ailleurs un volume pour répondre à ta lettre, puisque nous ne sommes même pas d'accord sur les faits, notamment sur celui sur lequel tu reviens je ne sais pourquoi ; car tu ne m'avais point consulté, encore une fois, mais fait part d'un parti pris (1). Est-ce que tu ne trouves pas cruel de me dire que ce n'était que pour me consulter, que tu attendais ma lettre pour agir, et d'avoir pourtant agi,

(1) Toujours la lettre de Sevelinges.

quoiqu'elle y fût diamétralement contraire ? Je ne veux point être obéi, mon amie 1 Pourquoi ce langage ? Laisse parler et agir ton cœur : ne me représente pas le mien d'une manière qui le désolerait. Est-ce qu'il est d'autre bonheur que celui de la tendre amitié, de la douce confiance, de ce sentiment qui partage en égale dose pour l'un et l'autre toutes les affections de l'âme ? Ma bonne amie I si tu n'étais pas un second moi-même, je serais l'homme le plus malheureux de la terre. Crois que je ne t'ordonne point, et laisse les réflexions qui suivent et qu'assurément tu n'aurais point dû faire. Il est bien question de tes sentiments, dont je ne doute pas : je t'en donne, je pense, une assez bonne preuve. Tiens, il y a au moins une page de ta lettre que tu aurais dû m'épargner (1) : viens ensuite me demander pourquoi ? Loin de te répondre, il serait même trop pénible de m'en occuper. C'est toujours à ton cœur que j'en appelle, quand tes tournures et tes expressions me chagrinent ; et je sens que sur bien des choses il n'y a à répondre, pour en finir, que : tu as raison.

Ce n'est pas à moi à t'expliquer ces choses-là, parce que, s'il fallait le faire, il serait inutile de le faire ; et que si tu ne les sentais pas, je deviendrais encore l'homme le plus malheureux de la terre.

Je songe à nos petits arrangements, je veux qu'ils fassent ton bonheur ; si cela n'était pas, le mien serait manqué sans retour, et j'aurais fait la plus lourde sottise de ma vie. Si ce que je te dis de loin, si le ton de mes lettres te chagrine, comment donc t'expliquer ce qui peut me faire de la peine ? je n'en aurai jamais la force de vive voix, si tu viens à me caresser ; ou plutôt alors tout sera doux de ta part. Vois donc comme tu te gendarmes déjà sur ce que je t'ai dit de la sempiternelle raisonneuse 1 S'ensuit-il de ce qu'elle se fait berner de tout le monde et détester de beaucoup de personnes, par ce rabâchage de vouloir toujours tout expliquer, tout définir et avoir éternellement raison, que je voulusse te priver

(1) Il semble que Roland vise le passage de la lettre du 30 juin où Marie Phlipon disait : « Dois-je me persuader par ma propre expérience que, dans les intimes liaisons, la femme la plus tendre est toujours la moins adroite ?... »

d'une société qui pourrait l'intéresser (1)? Pourquoi affecter de chercher à me prévenir dans les choses même sur lesquelles je n'ai pas eu intention de te pressentir ? Je te crois assez bonne pour juger des choses en temps, et pour agir conformément.

J'ai eu bien des crises pour faire faire les petites réparations de propriétaire à ma maison ; je commencerai sous huit jours à y en faire faire quelques-unes pour mon compte et en même temps pour le tien. L'ami Platon vient à la fin du mois passer une quinzaine. Je vais achever le mois d'août ailleurs (2) ; je reviens passer une grande partie de septembre, et, avant que ce mois s'achève, je suis ton homme dans toute l'étendue du terme. Je m'arrêterai peu, mais très peu à Paris, le moins possible. Que dit ton père ? que fais-tu, que penses-tu ? Toujours du secret, de la santé et de la joiel Quant à moi, je l'attends toute de toi ; à me voir travailler, tu dirais que c'est pour l'obtenir et pour mériter d'en jouir. Parle-moi de toi : ne me gronde plus ; et, je t'en prie, mon amie, ne fais plus de phrases, car le moins de mal qu'elles me puissent faire c'est de ne rien signifier ; et puis ton amie m'a appris que cela n'est pas beau, et je veux voir tout en beau en toi. Addio, ti bacio teneramente.

90. — Marie Phlipon à Roland..., juillet au matin (ms. 6238, fol. 75-76). — Même adresse. — N» d'ordre illisible, par usure du papier.

C'est une réponse à la lettre du 3 juillet (elle doit être du 5 ou du 6 car Roland y répondra le 8).

... Juillet, au matin.

Baroncello (3) I tu en appelles à un tribunal où tu es bien sûr de gagner tout ce que tu voudras ; tu serais trop vengé si je n'y avais appelé la première avant d'avoir vu ta requête.

(1) Cette sortie paraît dirigée contre Mlle Desportes, pour qui Roland avait peu de sympathie. « Il faudra bien que tu l'aimes... », lui écrivait Marie Phlipon le 27 juin.

(2) Aux eaux de Saint- Amand en Flandre, ainsi qu'on le verra plus loin.

(3) Peut fripon !

Oui, mon ami, plus de discussions : mais que ce ne soit pas au prix de ton silence dans les cas où tu aurais à me témoigner quelque chose qui te ferait peine. Ouvre ton cœur sans ménagements ; je me suis trompée trop souvent dans ma vie pour croire avoir toujours raison ; plains-toi quand tu penses être en droit de le faire ; c'est la plus grande preuve d'estime que l'on puisse donner à quelqu'un que de lui fournir l'occasion de réparer ses torts, quels qu'ils soient, par le soin de les lui révéler. J'avoue que la seule idée d'avoir avec toi même les plus légers m'accable et m'atterre ; mais je n'en deviendrai que plus habile à les éviter dans toutes les circonstances ; c'est mon vœu et mon espoir. Je ne connais rien de si triste que l'état dans lequel vous jettent ces lettres où l'âme s'est peinte dans un instant de souffrance ; l'impression que modifièrent d'autres causes demeure à vos yeux dans toute sa force, et acquiert la durée du temps que vous restez à recevoir des nouvelles consolantes. L'air, le ton, les regards disent presque tout, quand on s' aime et qu'on est près l'un de l'autre ; l'imagination, au contraire, invente ou défigure tout lorsque l'on est éloigné.

Ne crains pas, mon tendre ami, que j'use jamais de l'empire des caresses pour arrêter tes représentations et l'expression d'aucun de tes sentiments : je l'emploierais plutôt pour les connaître ou les mériter, s'il était nécessaire ; et jamais il ne me paraîtrait assez grand, s'il s'agissait d'effacer le moindre de tes chagrins. Dis simplement, commande, ordonne : tout cela n'est qu'un pour moi ; je ne vois que l'exposition de tes souhaits, et je sais que ta bouche ne peut avoir d'autre langage que celui du sentiment.

Toi ! l'homme le plus malheureux de la terre 1 tu ne soupçonnerais pas combien l'application que tu te fais de ce mot, quoiqu'en supposition, m'inspire de terreur; je frissonne en le lisant, comme on fait à l'aspect des choses monstrueuses. Non, mon ami, tes projets ne seront point vains: ton bonheur ne peut manquer, puisqu'il est attaché au mien et que je trouverai celui-ci en toi. Nous nous estimons trop pour cesser de nous être chers, j'oserais assurer pour tous deux que l'amitié gagnera à nous réunir. Je me nourris de cette douce

idée ; elle est devenue nécessaire au ciiarmc de mon existence ; je ne sais si je pourrais vivre après l'avoir perdue, mais je sens que je détesterais et la vie et moi-même. Le sort en est jeté, la félicité de chacun de nous n'est plus un ouvrage que nous puissions faire à part, et jamais nous n'aurons des jours tristes ou sereins indépendamment l'un de l'autre. Comme cette vérité me pénètre 1 il n'est pas de moment où je n'en fasse l'épreuve. Sans cesse présent à mon esprit, je te vois comme l'objet de mes affections, le moteur qui me fait ap;ir, comme mon guide, mon appui, mon consolateur et la source de tout ce que je peux goûter de biens au monde. Je m'applaudis de l'attachement que j'ai pour toi ; je me crois juste à proportion que je t'aime, et je compte ma tendresse au nombre des vertus qu'elle me rend encore plus aimables et plus chères. Tu me demandes ce que je fais, ce que je pense ; j'ai satisfait à la dernière partie de cette question ; quant à l'autre, je te dirai que les ouvrages manuels joints aux petits soins domestiques ont employé mon temps sans partage. J'en aurais pu donner cependant à des travaux d'une autre espèce, si mon esprit eût été mieux disposé ; mais la langueur de la mélancolie ou la vivacité des affections fortes m'ont rendue jusqu'à présent incapable de m'y appliquer. On n'est guère en état d'étudier quand on rêve ou qu'on imagine, et c'est à quoi me réduisaient la tristesse et l'agitation. Je me faisais une loi de me livrer à des occupations qui ne me paraissaient absolument indispensables, pour l'instant, que par la difficulté que j'aurais eue à me prêter à d'autres. Je fais tout avec assez d'action, et l'idée du devoir ou de l'utilité ne me laisse jamais sans intérêt le travail le plus dégoûtant en lui-même. Je suis intimement convaincue que des particuliers, comme des peuples en général, les plus laborieux sont les plus près du bonheur, parce qu'ils ont plus de ressources et qu'ils sont soustraits à plus de vices et d'inconvénients. Il me semble que nous ne faisons pas mal chacun notre partie : tu te livres à l'application avec une assiduité que la vigueur de l'esprit et la multiplicité des connaissances peuvent seules produire ; je ne fais que précisément ce qu'il faut pour trouver du plaisir à m'instruire et apprendre avec

goût ce que tu voudras m'enseigner. Tes délassements vaudront des leçons. Du reste, les tracas de ménage n'ont rien pour moi de rebutant, et je pense que les femmes auraient beaucoup de maladresse à les dédaigner, car il vaut mieux bien faire des choses communes que de montrer son incapacité dans l'entreprise des plus relevées. Je ne sais si c'est le sentiment de ma propre faiblesse qui me fait ainsi raisonner, mais j'ai trop d'amour-propre pour vouloir être autre chose que moi, et je ne redouterais rien tant que d'avoir l'air d'un homme manqué. Je suis bien bonne en vérité de te dire tous mes petits secrets. Ah 1 tu hai ben l'aria d'un furfantello qui me fait dégoiser tout ce que j'ai dans l'âme. Ceci me rappelle un vieux prêtre allemand (1), aujourd'hui trépassé, qui paraissait joindre les mœurs de son état à des talents supérieurs pour la musique, et à une franchise originale qui tenait un peu de la rusticité du pays. Il dit une fois, en ma présence, avec un ton doctoral : qu'une femme prudente, telle raisonnable qu'elle fût, ne devait pas tout dire à un mari (2). Je me souviens que je lui répondis une épigramme assez impertinente, et que, depuis ce jour-là, je le regardai de travers. — N'es tu pas assez loin de moi de vingt-huit lieues ? ingratissimo 1... Me donneras-tu de tes nouvelles pendant ce temps que tu iras passer ailleurs ? Il me paraît qu'en arrivant ici tu ne te proposes, comme César, que de venir, voir, vaincre et partir ; moi, je suivrai humblement pour orner ton triomphe. Qu'en dis-tu ? ne serais-je pas bien humiliée de t' appartenir? Réponds à çà avec ton air grave et modeste, voyons, je... Adieu, adieu. Si cette lettre en croisait une autre, j'attendrais à mon tour pour en finir. Je voulais écrire hier, mille gens m'en ont empêchée, et je ne sais comment faire aujourd'hui pour sortir.

(1) Probablement l'abbé Jeauket, dont elle parle dans ses Mémoires, t. II, p. 142-143.

(2) Cf. Mémoires, II, 37, à propos du vilain incident de l'atelier : « je l'ai constamment tû à mon mari, à qui je ne cèle pas grand chose. » Et elle avait d'abord écrit : « C'est la seule chose que j'aie tue à mon mari. »

91. — Roland à Marie Phlipon, 8 juillet (ms. 6240, fol. 38). Même adresse. — N» d'ordre: 17e. — Timbre d'Amiens.

Réponse à la lettre précédente.

8 juillet.

Je n'écris, mon amie, que pour ne pas te laisser dans l'inquiétude ; je suis pressé et si occupé que tu n'en auras pas long aujourd'hui. J'ai reçu tes deux derniers n»». Le premier, en feuille déchirée, me fait croire que, tout en blâmant le prêtre allemand, tu as un peu suivi sa morale, qui pourtant ne doit pas plus être prise à la lettre que le Prince de Machiavel ; et il m^ paraît très probable que l'un et l'autre a bien vu. Tu as donc un peu la tête à l'envers, mon amie ? ce n'est rien, pourvu que tu n'en mettes pas d'autre. Te rendre plus sage, afin que tu sois plus aimable, et moi plus heureux : en vérité, tout cela est fort joli ; eh bien ! qui empêche que nous ne le fassions ensemble ? Ce que j'en dis? je ne veux pas, moi, répondre à cela ; et mon prétendu je... avec tes points, restera en blanc, pour t'apprendre. Je te dirai quand il sera question de l'échappée (1) : tu me fais à cet égard une si drôle de question. Adieu, porte-toi bien : ti bacio teneramente, la mia amica. Mets la lettre ci-jointe à la poste. Che dice il padre di noi ?

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