A Sophie, 30 juin
Elle raconte à son amie sa réconciliation avec son père et les émotions par lesquelles elle vient de passer, mais comme si elles n'avaient eu d'autre cause que Phlipon (c'est là qu'est la réticence, car autrement rien de plus sincère que l'explosion de sa joie) : « Je te broche grossièrement tout cela ; il faut du temps pour expliquer ces énigmes et me permettre de les développer. Vivement affectée, je t'informe des résultats, et je ne sais pas encore t'instruire du comment... Depuis six mois, la vie me semble un songe par les révolutions singulières qui m'entraînent rapidement. J'aurais perdu l'esprit si le chagrin pouvait me tourner la tête et je n'existerais plus si je devais mourir de joie... »
LU
88. — Marie Phlipon à Roland, 2 juillet, avec P. S. du 3 (ms. 6238, fol. 67.)
Pas d'adresse. — N^ d'ordre : 24^.
Nouvelle réponse à la lettre de Roland du 29 juin.
2 juillet.
Bon Dieu I mon ami, comme tu m'occupes I laisse-moi donc respirer. Je n'ai pas un moment de repos depuis le départ de ma lettre (1) ; je l'écrivis avec une vivacité dont le souvenir m'inquiète ; que sais-je ? je ne me rappelle pas trop bien tout ce que j'ai dit : je me serai montrée affectée : peut-être, à cette heure, tu souffres en me lisant. Isolé, fatigué de travail, tu as tant de besoin des consolations et des charmes
(1) Du 30 juin.
du sentiment 1 plutôt que de te les procurer, t'aurais-je tourmenté dalle mie seccature ? Viens, réfugie-toi dans le cœur de ton amie, c'est tout ce qu'elle a de bon ; il t'aime, il est à toi : ta tendresse et ton bonheur sont devenus les seuls objets capables de le satisfaire. Tout ce qui ne serait pas digne de l'un, tout ce qui pourrait à l'autre porter les plus légères atteintes m'inspire le dégoût et l'horreur. Dieu, si je t'avais affligé 1 Je veux faire un arrangement avec moi de ne te répondre qu'après vingt-quatre heures, à moins d'affaires pressées ; autrement, mon imagination échauffée grossit tous les objets et ne peut que m'écarter du vrai. Ces expressions tracées ont presque toujours un côté trompeur ; le papier ne rend pas l'accent, et la seule différence de celui-ci en met une prodigieuse dans le sens, ou du moins dans l'impression qu'il doit faire. Quand je te lis, je considère avidement dans ta personne, présente à mon esprit, l'air avec lequel tu me dis les choses que j'ai sous les yeux. L'agitation, l'impatience ne me permettent pas toujours d'apercevoir ce qui est réellement ; il m'est arrivé quelquefois de te faire un visage si sérieux ou si peiné, que j'en étais déconcertée : alors, mon cœur se gonfle, je prends la plume et le fleuve se répand. Cependant, la réflexion vient au secours, je retourne à l'examen : je vois la douce amitié dans tes traits, la raison sur tes lèvres ; je voudrais avoir retenu mes premiers hélas, et j'en fais de nouveaux par regrets. Dépêche-toi de me rendre plus sage, afin que je sois plus aimable et que tu sois plus heureux. En vérité, mon ami, tu me dois bien le pardon d'un peu d'extravagance : un grain d'indifférence ou de quelque chose d'approchant me rendrait le libre usage de tout mon bon sens ; ce n'est pas ma faute si je suis dépourvue de cette drogue bienfaisante ; tu sais à qui je pourrais m'en plaindre. Je ne connais pas de temps plus douloureux à passer que celui pendant lequel je n'ose déterminer si tu es triste ou gai ; les heures m'assomment, il semble que je sois environnée d'épines ou dans le tonneau de Régulus. Foin de l'absence et de tous ses mauvais suppléments 1 Je croyais autrefois le plaisir de s'écrire un dédommagement parfait de celui de ne s'entendre ; j'avais sans doute plus d'adresse ou moins d'amitié ; je deviens
présentement également mécontente de ce que j'exprime et de ce que je tais. Je vais toujours cherchant dans tes yeux, si je suis bien aise ; je ne distingue rien que l'espace aussi désolant pour moi que pour les métaphysiciens. Je jette ceci pour soulager mon cœur dans un moment pris à la volée ; je voudrais t'envoyer cette feuille, je voudrais recevoir avant tout de tes nouvelles. Midi sonne : j'attendrai jusqu'à demain, jusqu'à ce que je puisse t'entretenir d'un sens plus rassis ; beaux projets I je devrais dire jusqu'au bout de ma patience. Eh ! qui sait combien elle a d'étendue ? Du 3. Je m'éveille, je veux travailler, je ne le puis. Mon ami ! ne m'en veux pas de mes radotages perpétuels. Je t'écris malgré moi, je suis entraînée ; le moment où je forme ces caractères, qui doivent te transmettre ma pensée, est un moment d'illusion dont je suis consolée ; je crois être entendue, je m'imagine près de toi, faisant passer dans ton âme tout ce que je veux te communiquer. Que fais-tu ? dans quelle situation d'esprit dois-je te considérer ? Ton amie I sais-tu combien elle est triste, quand elle craint que tu ne le sois toimême ? Je relis ta lettre, j'y vois trop, malgré tes ménagements, que tu te crois compromis de quelque manière : tu ne l'es pas ; comment donc as-tu pris cette idée ? ce sera par ce que j'ai dit : j'aurait tort, du moins dans la façon de te rendre ce qui s'était passé. Que de choses expliquées, étendues dans une conversation d'une heure et demie avec mon père, lors de la réconciliation, que j'ai tronquées, resserrées, en les mentionnant dans une lettre faite avec transport, où je songeais bien plus à te faire part de ma joie qu'à répéter méthodiquement tout ce que j'avais exprimé ? Méchant che sei (1), tu te plains et tu défends la réplique : as-tu peur de me trouver juste ? Je suis loin de vouloir te contrarier le plus légèrement qu'il soit possible, et je ne me permettrais pas ce que tu m'as interdit, mais sans m'opposer à ta volonté, sans t'obliger à me reparler de quoi que ce soit, ne puis-je pas te donner un résultat de ce que mon père pense et croit à notre sujet ? D'abord, il est persuadé
(1) Que tu es.
que mon aveu n'est pas une déclaration formelle que j'ai faite de ta part, ou pour laquelle tu m'aies donné un consentement positif, mais une confidence arrachée par les circonstances au secret que j'avais promis, confidence qu'il me reprochait [de] ne lui avoir pas faite plus tôt, et que je justifie par une sorte de permission conditionnelle dont je ne devais faire usage que dans une extrême nécessité ; que, d'ailleurs, je me propose, par franchise, de t'en donner avis, lorsque je le jugerai convenable. Quant aux autres dispositions, il a compris que je les faisais entrevoir par effusion de cœur, pour te peindre en entier ; il pense que ce qui eût été une condition pour moi, bien loin de t'avoir été imposé, fut proposé avant l'expression de mes désirs ; que c'est de toi qu'il apprendra ce qu'il doit en savoir, et que ce qu'il en aperçoit est un échappé au plaisir que je sens de te trouver tel que je souhaite.