A Sophie, 15 juillet
La lettre serait à citer tout entière, car c'est un hymne à la joie. Mais elle est longue, et ne contient rien de particulier.
94. — Marie Phlipon à Roland, 19 juillet (ms. 6238, fol. 68-70). Sans adresse — N» d'ordre : 28^.
(L'éditeur précédent a mis 16 juillet ; — mais le manuscrit porte 19.) U doit manquer des lettres. Marie Phlipon n'avait pas attendu onze jours (ou huit ou moins) pour répondre à la lettre de Roland du 8 juillet. Elle dit d'ailleurs : « Je t'écrivis hier... » — Remarquons aussi que, dans le numérotage de ces lettres, il y a une lacune entre le n» 24 (2 juillet) et ce n^ 28. — Même lacune dans celles de Roland entre le n° 17 (8 juillet) et le n» 20 (21 juillet).
19|juillet, au soir.
Les extrêmes n'ont qu'un point. Sommes-nous au delà de ce point? je l'ai cru pendant quelques instants, mais la réflexion et l'expérience me rendent craintive. Nos affaires se présentent sous un aspect moins triste, j'entrevois l'espérance, je n'ose la suivre. J'ai modifié d'une nouvelle manière les passions étrangères qui nous menaçaient des plus grands malheurs ; elles ne sont pas éteintes ; puis-je me flatter que le frein que je leur ai imposé les retiendra toujours? Je t'écrivis hier dans l'amertume de mon âme (1). Je m'occupai le reste du jour à méditer sur ma situation et sur les moyens de l'adoucir. Je commençai par m'assurer des facultés pécuniaires de l'insensé qui nous afflige ; je m'informai à mon père, par manière d'acquit, s'il l'avait payé de certaines choses qui lui étaient dues ; je rapprochai d'autres objets ; je me prouvai qu'il ne lui restait presque rien. Je n'appréhendai plus que, dépourvu du nerf de toute entreprise, il fût conduit par la fureur à commencer un voyage (2) dans lequel on l'arrêterait facilement, et je résolus de risquer une dernière tentative. Le jeune homme rentra de bonne heure d'un air satisfait, comme triomphant des conditions
(1) Cette lettre manque. Les incartades de l'apprenti vont commencer.
(2) On va voir que L. F. voulait aller à Amiens pour tuer Roland.
qu'il avait osé me faire. J'étais d'un sérieux glacé, tranquille, mêlé d'un je ne sais quoi d'indifférence et de mépris ; point de conversation, des réponses laconiques faites d'un ton froid et modéré. Il affectait la gaîté, non pas si bien que je n'aperçusse le dépit sous le voile ; j'en tirai bon augure. Il voulut me témoigner son étonnement : j'imposai silence ; il persista : je dédaignai d'écouler, et je le laissai se coucher avec l'espèce d'émotion inquiète que je me persuadais lui avoir causée. Je passai la plus grande partie de la nuit à me promener dans ma chambre avec une agitation cruelle ; je me rappelais ses imprécations du matin ; je sentais l'indignation et la haine m'enflammer malgré moi ; son image me poursuivait, je croyais le voir et l'entendre ; je jurais sa perte à mon tour. Hélas ! me disais-je après les accès, les transports que j'éprouve justifient presque ses fureurs ; mon courroux est juste en lui-même ; le sien est tel à ses yeux ; raisonne-t-on dans le délire ? On doit lier un fou, mais on ne peut le châtier. Je conçois que dans un homme affecté, dont la raison n'est pas d'ailleurs éclairée ni soutenue par les idées acquises et les secours de l'éducation, la violence d'un sentiment contrarié puisse enfanter des crimes ; mais sur celui qui aime le bien, l'honneur n'a pas perdu son empire, il ne s'agit que de l'éveiller, en s'aidant de l'amour pour le maîtriser lui-même. Ce matin, le sérieux et le mépris parurent chez moi montés d'un degré plus haut que la veille. Mon personnage en eut de l'embarras, il voulut me rendre quelques services, je les refusai sèchement. — Mademoiselle, vous avez l'air mécontent, pourquoi donc n'êtes-vous pas satisfaite? Je suis tranquille et content, d'après vos promesses. Laissez-moi continuer les soins que je vous dois. — Des promesses, je ne suis pas faite pour vous en donner, si ce n'est de vous traiter comme le méritent ceux de votre classe. Je méprise vos soins et vous-même, retirez-vous. — Je lui tournai les épaules. Il :'ougissait, se mordait les lèvres ; je l'aperçus sur une chaise, es coudes sur ses genoux, les poings à ses yeux ; il marche, i'assied, se relève, parle dans ses dents, gesticule ; je semble le rien voir, et je vaque à mes affaires avec le même sang-
froid. Deux heures s'écoulent ; il fait quelques arrangements qui ne signifiaient rien, pour avoir l'air de se préparer à sortir ; je reste la même. Il part brusquement ; je ne dis mot. Il revient après trois quarts d'heure, je le remarque à peine. Le jour passe et s'avance ; toujours je me tais, et je conserve dans tout moi-même cette apparence d'autorité qui méprise ou menace. Il ouvre la bouche, je n'attends pas que les mots s'échappent ; la préparation me paraissait suffisante ; je prends l'accent grave, l'air imposant, le geste animé : — De quel front osez-vous m'adressez la parole, lever les yeux sur moi ! Avili, dégradé par des excès honteux, par la noirceur des projets qui vous mettent au rang des derniers des mortels, vous me faites rougir de vous avoir estimé. La bassesse que vous dévoilez me découvre aussi les motifs qui déterminaient sur moi vos vues ; un homme honnête et sensible, aveuglé par les feux de la jeunesse, trompé par son imagination, en apprenant qu'il s'était abusé, aurait ambitionné de captiver du moins mon estime par l'effort de sa raison ; s'il eût gémi en silence, il aurait en moi respecté, chéri ceux que j'aurais paru distinguer. Vous avez eu l'audace d'aspirer à moi comme mille autres tels que vous l'auraient fait, poussés par l'ambition et l'intérêt. Vous m'avez vue sensible aux procédés honnêtes, vous avez joué le bien pour me gagner. Je vous jugeais estimable, capable de devenir meilleur chaque jour, je vous traitai comme un enfant, un frère, mais que je regardais trop loin de moi, à tous égards, pour craindre de sa part la moindre prétention. Si j'avais pu m'égarer jusqu'à penser à vous, vous m'en donneriez aujourd'hui une honte que je ne pourrais supporter. Vos projets renversés, vous osez me prescrire des lois sur mon choix, faire une exclusion et méditer des horreurs ; et vous avez été, vous êtes un objet estimable ?... Semblable aux scélérats livrés à l'ignominie... Je ne crains point vos desseins ; je verrai qui me plaît, je me donnerai à qui je veux ; vous souffrirez ce qui convient. Vous avez voulu voir jusqu'où ma bonté pouvait m'intéresser à vous; vous avez feint de vouloir vous tuer, vous êtes revenu demiengagé chercher à vous faire prier de ne pas achever la
sottise ; je fus dupe, je m'en repcns, je vous connais mieux. — Toutes ces choses et beaucoup d'autres ne furent pas exprimées sans exclamations de sa pari, désespoir, rage, etc., Dans un transport, il paraissait chercher à se défaire ; je ne changeai point de ton : — Mourez à mes pieds, si vous voulez, mais indigne de mon estime et de mes regrets. Abandonnezvous à la fureur, faites ce que vous voudrez ; vous ne m'avez montré qu'une âme lâche, dont je ne dois plus faire aucun compte. — Enfin, que te répéterai-je ? je l'ai battu, atterré, anéanti. — O Dieu I moi? indigne de votre estime, que je n'ai jamais cherché qu'à mériter, chargé de vos mépris, maltraité pour vous avoir trop aimée? J'ai fait des projets ; j'ai menacé d'une action que le désespoir m'inspirait ; mais les aurais-je exécutés ? Non, mon cœur les désavouait et ne m'aurait jamais laissé la force de les réaliser. — Douleurs, humiliations, déchirements, regrets se succédèrent et se réunirent dans son âme et dans ses discours. Je crus reconnaître l'accent du repentir, accompagné d'une désolation qu'il tournait contre lui-même, et que produisait l'idée d'avoir perdu mon estime.
95. — Roland à Marie Phlipon, 21 ]'uiUet (ms. 6240, fol. 39-40). — La lettre est adressée A M^^^ Desportes, pour remettre à M^ï6 Phlipon, rue Bertin-Poirée, au coin de celle des Bourdonnais. — (Timbre d'Amiens). — N<^ d'ordre : 20^.
C'est pour éviter l'inquisition du jaloux apprenti que Marie Phlipon se fait adresser cette lettre chez sa cousine.
Réi>onse à la lettre précédente et à une autre antérieure.
21 juillet.
En réfléchissant, mon amie, à deux passages de tes deux dernières lettres, je sens que je puis avoir tort de te donner des conseils dans l'affaire entre le jeune homme et toi. Dans le premier, tu le plains et tu persistes à le plaindre : tu le trouves, seulement dans ce cas, et beaucoup plus que coupable, s'il l'était ; parce qu'enfin il est très passionné,
et que c'est pour toi qu'il l'est. Tu regretterais tout événement tragique par ce motif ; et je sens moi-même qu'indépendamment de toute autre raison c'est la marche du cœur humain. Ce n'était pas à moi à donner des conseils quels qu'ils fussent, ?n pareil cas. Je regrette sincèrement d'en avoir donné, et je me hâte de t'écrire pour te prier de n'y avoir aucun égard, mais d'agir seulement selon ta prudence, comme si je n'eusse pas été informé, et que je n'eusse jamais dû l'être de ce qui s'est passé.
Le second passage est relatif à l'utilité dont il peut être à ton père, la nécessité même : je trouve qu'il est d'un grand poids, et je t'avoue que ce motif, bien pesé, concourt encore à mes regrets, et doit entrer pour beaucoup dans ma prière. Il résulterait de ma manière de voir et de penser que j'aurais porté le trouble dans ta maison, et que je m'exposerais à des reproches amers des tiens. Voilà comme, avec de l'honnêteté dans le cœur, on est exposé aux reproches de crime dans l'esprit des autres. Plus j'y réfléchis, plus je sens mon imprudence, et plus je sens de raisons de persister dans ma prière, et d'y joindre la plus grande instance. D'un autre [côté], je ne pense pas sans quelque horreur au dessein prémédité d'un assassinat ; et je ne trouverais point du tout agréable de me voir gourmander par cette crainte. Pourrais-tu croire que, si mes affaires m'appelaient à Paris en ce moment, je dusse craindre d'être exposé à cet assassinat, ou que je ne dusse pas plutôt en prévenir hautement le ministère public ? Je te promets que je ne serai point lié en ma personne par les menaces de ce jeune homme ; c'est à ta prudence, à ta sagesse que je renvoie les choses. Un éclat serait affreux, sans doute ; tu en peux sentir toutes les conséquences ; ce serait le dernier parti que je prendrais. Je le prendrais cependant ; et je compte assez sur ton honnêteté pour me prévenir, en quelque cas que ce fût, des dangers, quels qu'ils fussent, auxquels mes démarches pourraient m'exposer.
Je sens que ta situation est horrible, que tu as besoin de conseils ; mais, encore une fois, tu n'en dois pas croire au mien ; je ne dois pas être censé à tes yeux capable de t'en donner un bon ; et quand tu le croirais, je ne le crois
pas moi-même. Vois la i)arentc, dis-lui loiil, je suppose que tu l'as déjà fait. Surtout ne perds pas la tête. Plus les affaires sont délicates, i)lus il est important d'être à soi. Je vais attendre le courrier pour cacheter ma lettre. Donnemoi de fréquentes nouvelles, je t'en prie.
Il me vient une idée: lorsque le jeune homme vous a dit que, si je mettais les pieds chez vous, je n'en sortirais pas, il a donc pensé que vous me le manderiez ? Car enfin il peut bien croire, n'y eût-il que la simple connaissance entre nous, que j'irai vous voir, étant à Paris ; et, sans plus de réflexion, il me poignarderait chez vous à la première visite ? Mais cela pourrait bien être, puisqu'il menace de faire trente lieues, et qu'il trouve que ce n'est rien pour ce petit plaisir.
Point de lettre aujourd'hui : ce sera le mauvais temps qui a retardé le courrier ; il serait trop tard d'attendre encore, ma lettre ne partirait pas aujourd'hui ; sois tranquille, mon amie ; je t'embrasse de tout mon cœur.
96. — Marie Phlipon à Roland, 22 juillet (fe lettre) (ms. 6238, fol. 73-74). — Même adresse. — N» d'ordre : 29^.
On va voir que Phlipon attendait tranquillement que Roland lui fit des ouvertures, et que celui-ci, à cette date, ne lui avait pas encore écrit.
22 juillet.
Respirons, mon ami : encore une fois, tout finira, tout est fini. Je serais en droit de te dire, avec mon air auguste et mes périodes carrées, que ton amie peut faire des héros, non pas des monstres. Dans un jeune emporté, Tamour contrarié doit produire la fureur et celle-ci rend capable de tout tant qu'elle dure ; mais lorsque cet amour n'est pas uniquement l'inflammation des sens, que l'estime le fit naître, lui servit d'aliment, que toujours elle le fit marcher accompagné du respect, de la reconnaissance, le cœur qu'il transporte, qu'il égare, fut honnête et le redevient dès qu'il trouve une porte ouverte au repentir. Après m'avoir intéressée, le jeune homme m'a fait frémir ; toutes les horreurs ont frappé mon
âme, toutes les craintes m'ont assaillie, parce que son désespoir les témoignait et les justifiait à l'envi. Pénétrée de terreur et d'indignation, j'ai dissimulé, j'ai tout ménagé, tout employé, tout obtenu. Il est et sera ce qu'il doit être : honteux de ses excès, animé du désir d'en effacer jusqu'au souvenir, jaloux de mon estime, ne pouvant supporter ridée d'en être privé, prêt à sacrifier, pour la mériter, ce qu'il aurait de plus cher, si sa passion n'était cette chose même et, par cette raison, le premier objet qu'il immole. Il ne voit plus en moi que la femme d'un autre et la tienne. Son respect et ses égards s'étendront sur toi ; je veux qu'il t'aime, qu'il reste avec mon père après mon départ, qu'il lui serve de fils et d'appui, qu'il nous soit plus utile peut-être que nous n'aurions osé croire, pour le détourner insensiblement d'un mariage sans convenances, s'il arrivait qu'il en eût l'idée. Je ne demande point ces choses, je n'en parle pas, je les veux ; elles seront, j'en suis sûre ; elles sont déjà. Non, celui qui vécut honnête homme jusqu'à vingt-trois ans ne devient pas un scélérat en deux jours ; un naturel heureux que je vis, pendant huit années, docile à la voix de la raison, touché de l'exemple du bien, prompt à le suivre, ne se détruit pas tout à coup. Je dis plus : une passion qui sut tour à tour prévenir ou réprimer les dérèglements de la jeunesse, épurer les mœurs, exciter les vertus, ne peut naître dans une âme vile ni rendre un cœur corrompu. La conduite de mon père, l'état de nos affaires, la décadence de la maison animaient le zèle et produisaient l'espoir ; des propos indiscrets d'étrangers qui se mêlent de tout, et que j'ignorais, ont aiguillonné, flatté l'espérance et l'imagination. Le renversement de toutes ces idées a produit une fermentation violente, un désespoir affreux, des transports inconcevables, tout ce que la fougue de l'âge, l'impétuosité d'un caractère ardent pouvaient exciter de plus effrayant. Je t'avoue que, pour cette circonstance, j'ai trouvé dans ma parente plus d'amitié, de douleur et de crainte que de conseils utiles ; elle ne voyait qu'à le faire enfermer. J'ai trouvé que le ton ferme n'était pas le plus difficile à prendre, mais le plus dangereux pour commencer : on le saisit naturellement
quand on se sent si cruellement offensé et qu'on a la raison de son côté ; il m'eût été moins pénible de me livrer à ma colère que de conserver des ménagements pour le furieux qui m'irritait si vivement. J'eus toujours présent à l'esprit que, s'il était coupable à l'instant, il avait été bon jusqu'alors, que j'étais l'occasion de ce triste changement ; que mon devoir était de le rappeler, s'il était possible, de le sauver de lui-même, d'éviter de le perdre. En me hâtant d'employer le secours d'autrui, j'aurais flétri son âme sans retour. Le désespoir d'avoir paru coupable à d'autres yeux qu'à ceux qui pourraient l'excuser l'eût avili pour jamais ; en agissant avec bonté, malgré ses égarements, je me suis réservé le plus grand empire sur toutes ses facultés, lorsque je verrais le moment d'y jeter la confusion, la honte et les regrets. Ce moment arrivé, j'ai fait et dit tout ce que tu me traces dans ta lettre et ce que tu auras vu par ma dernière. Tel humble que fût son retour, je n'osais encore m'y confier lorsque je t'écrivis, et je gardai cet air sévère et triste qu'il me convenait de lui montrer. Affecté de ce reproche muet, il chercha plusieurs fois en tremblant à m'assurer de la sincérité de son repentir. J'ai parlé, agi de la manière que j'ai jugée la plus propre à l'augmenter et à m'en assurer moi-même. Des indices semblables à ceux qui m'ont outrée, en me faisant croire à ses fureurs, à ses menaces, me rendent aujourd'hui la paix en me persuadant de la vérité de ses remords et de sa douleur. Le voile est déchiré, la raison et l'honnêteté ont recouvré leur autorité dans cette âme égarée ; les prétentions absolument détruites, l'assurance que je serai tout à fait à toi dans peu, il ne reste plus que le désir de mériter mon estime, par tout ce qui peut effacer sa faute et me convaincre qu'il est réellement ce que je daignai le croire, lorsque je l'honorais de ma bienveillance. L'engagement n'était pas un leurre ; je sais le régiment, l'officier, je suis assurée de tout ; au reste, il n'était pas question, comme tu l'as compris, de projets lointains et tranquillement médités ; il me disait dans l'accès de sa rage que le transport de la jalousie avait excité chez lui par instants, cet hiver, l'idée qu'il sentait renaître et qu'il voulait exécuter ; soit qu'effectivement
il l'eût eue déjà dans un mouvement de violence, ou qu'il me le dît dans son désespoir, pour rendre la menace plus affreuse en me faisant imaginer qu'elle avait manqué d'être réalisée. Enfin, l'orage est dissipé ; je le crois, je le sens, je le vois ; je vais retrouver le calme dont j'ai si grand besoin pour supporter la vie. Mon père ignore tout, il m'aurait peu servi ; je n'aurais recherché son appui que pour les coups d'autorité, les dernières démarches ; ils sont devenus superflus. J'aurai rendu à la sagesse un être fait pour l'aimer ; j'aurai conservé à mon père un sujet précieux ; je serai heureuse, et je n'aurai point acheté ma félicité d'un prix qui l'aurait toujours altérée. Reviens, mon tendre ami, goûter avec moi l'espérance et la paix : non, la vertu n'est point une chimère ; c'est à sa puissance que je dois ce dernier triomphe, et c'est par toi, qui lui es si fidèle, qu'elle mettra le sceau à notre commun bonheur.
Le silence de mon père sur nos projets t'étonnerait beaucoup moins, si tu te rappelais ce que je t'ai dit de son naturel renfermé, taciturne et caché. Le retour de sa bienveillance, de son attachement, de ses bonnes grâces me transporta et dut m'enchanter : les contraires étaient affreux, intolérables. Son amitié me rendait tout ce qui me restait à souhaiter; mais sa confiance ne me valut jamais qu^e des entretiens communs sur les affaires de son état, des nouvelles insipides sur celles du gouvernement, et l'obligation de m'ennuyer souvent, par un retour de complaisance, à raisonner sur ses marchands et à lire quelque supplément de gazettes. Il ne sut de sa vie causer confidemment sur les dispositions de son cœur, ses vues, ses projets, ses idées, pas même avec sa femme, plus faite que personne au monde pour mériter, exciter, accueillir cette charmante communication. Satisfait de nos desseins au moment où je les lui révélai, il y applaudit avec joie, me fit deux ou trois questions peu importantes sur ta famille, ton âge et ta fortune, et se tut depuis ce moment, attendant paisiblement l'événement et tout ce que nous voudrons lui apprendre. Il n'imagine seulement pas qu'il y ait de sa part quelque chose à considérer, à dire ; il est content, il a témoigné une fois qu'il l'était. Il nous
laisse, avec une sorte de vénération, mûrir, exécuter nos projets. Je les ai rappelés quelquefois, il m'écoute paisiblement, répond, s'il est interrogé, d'une manière brève et sans dissertation. Je l'ai pressenti sur ses intentions de mariage ; il dit qu'il ne pense point former de nouvelle alliance, par la difficulté qu'il aperçoit d'en contracter une avantageuse, et c*est tout ce que j'obtiens. Il m'a témoigné, ces jours derniers, de l'intérêt et de l'attachement, parce qu'il me vit indisposée, faisant parfois certaines choses pour m'épargner de la fatigue.
L'heure de la poste me presse singulièrement, je redoute même de la manquer. Sois tranquille : les bains me sont salutaires ; je me sens mieux ; je me porterai bien, mon bon ami. Combien de choses je crois avoir à te dire dans l'état où tu dois être, où je t'ai mis ; tu pénètres mon cœur. Adieu, j'attends de tes nouvelles.
97. — Marie Phliponà Roland, 22 juillet (deuxième lettre) (ms. 6238, fol. 71-74). —Même adresse. — N» d'ordre : 30e.
Réponse à la lettre du 21.
22 juillet.
Tu me fais bien voir, mon tendre ami, que les personnes les moins faites pour avoir des torts sont les premières à soupçonner qu'elles en ont, et les plus promptes à s'accuser. Il est très vrai que, dans une affaire comme celle qui m'a tant fait souffrir, il faut se trouver dans les circonstances, être témoin des révolutions, connaître à fond le sujet, pour déterminer plus sûrement ce qu'il faut craindre, prévenir ou espérer. Toutes ces choses ont des modifications infinies et des variations sans nombre. Il n'est pas moins certain que l'idée seule des tourments où j'étais ne devait pas te laisser ton sang-froid contre celui qui me les causait. J'ajouterais, si tu ne me fournissais une exception, que généralement les personnes de ton sexe, avec une
âme ordinairement plus forte et plus élevée que la nôtre, ont aussi cette impétuosité qui mène si loin dans les grandes passions, et qui ne permet pas d'en tolérer facilement les effets dans les autres. Ta dernière lettre m'attendrit ; on voit que, révolté par l'injustice, tu l'es bien plus encore par l'appréhension de manquer toi-même à l'équité la plus exacte. Mon cher et bon ami, laisse-moi reconnaître et saisir, dans toutes les occasions, ce qui te peint à mes yeux tel que j'aime à te voir. Je t'avoue que l'extrême indignation que m'inspiraient les affreux transports du jeune homme m'aida beaucoup à les apprécier ; je me sentais toute l'énergie nécessaire pour les actes de la vengeance ; il ne me manquait que la bassesse dont leur exécution a besoin ; sans doute, avec un degré de violence de plus, ou moins de cet empire sur moi-même acquis avec effort, j'aurais pu m'emporter en menaces aussi cruelles que celles qui m'étaient adressées. La force des passions, me dis-je alors, peut donc être telle, dans certaines âmes, qu'elle efface, pour un instant, les lois de la vertu, si quelque puissance ne les rappelle ? On pourrait donc faire un crime, sans être un scélérat, si la facilité de le commettre se présentait au moment de la fureur ? Celui qui, dans sa colère, menace de l'exécuter, n'est donc pas un monstre qu'on ne puisse ramener à l'honnêteté qu'il aima ? Pénétrée de ces idées, je me suis servie de tout l'ascendant que j'avais sur le jeune homme pour le conserver luimême, puis le rendre à la raison. Telles dangereuses que te parussent les conférences tête-à-tête dans l'état des choses, elles furent pourtant indispensables ; il n'existe pas dans mes alentours une seule personne à qui la confidence de cette affaire pût être faite sans danger, qui fût d'ailleurs capable de la conduire heureusement, parce qu'il fallait, indépendamment d'une parfaite connaissance du personnage, beaucoup d'autorité sur son esprit. Il en est actuellement aux regrets d'avoir conçu des idées si sombres et débité tant d'horreurs ; il demande si j'ai pu croire qu'il n'eût pas alors perdu l'esprit, si je me suis persuadée que jamais il les eût réalisées, lui que je devais si bien connaître ? Je réponds avec circonspection, pour le tenir tou-
jours balancé entre la crainte de m'avoir fait juger qu'il était un homme abominal)le et l'espérance d'obtenir, par son retour, celui de mon estime, afin de nourrir ainsi son repentir et de m'assurer toujours davantage de ses dispositions. — Par quelle inconséquence ou quelle sorte de haine, lui disais-jc dernièrement, assuriez-vous que vous me verriez plus tranquillement à tout autre qu'à tel homme auquel vous savez enfin que je serai effectivement? — Il m'a répliqué avec assez de franchise et de sens : — Parce que je connaissais celui-là et que je n'en voyais nul autre dans le même cas. — Il pouvait exister, cet autre ? — Je ne le connaissais pas. — Quand vous l'auriez connu ? — Je l'aurais autant haï. — Vous serez pourtant témoin de cet événement dont l'idée vous faisait entrer en fureur. — Je ferai tout pour en supporter la vue et réparer ainsi les fautes dont je me repens ; si ma raison n'est pas assez forte pour me faire surmonter la peine que j'en ressentirai, je quitterai tout sans rien dire, je me jetterai dans un régiment. La seule grâce que je vous demande présentement, c'est de ne pas me regarder alors comme un homme méprisable, si je suis forcé de faire cette démarche, et de m'accorder quelque pitié. — Je préférerais vous rendre mon estime en vous voyant vous vaincre vousmême, et continuer d'agir assez raisonnablement pour mériter l'approbation de tous les honnêtes gens. — Je ferai mon possible, c'est tout ce que je puis dire, sans oser me promettre rien de plus, sinon que moi seul éprouvera le mal et paiera ma faute. — Je crois bien, mon ami, que si tes affaires t'appelaient, en ce moment, à Paris, tu pourrais y venir et me voir sans aucun danger ; mais pour compléter ma tranquillité, ma satisfaction, je souhaiterais que tu n'y vinsses pas avant une quinzaine. Ce temps, bien ménagé, achèverait de fortifier la raison, d'apaiser ces mouvements qui restent encore après les tempêtes, et de rétablir cette paix de l'esprit avec laquelle je voudrais t'embrasser. Tu me rends justice en te reposant sur mon honnêteté pour te prévenir des accidents auxquels tu pourrais être exposé. Elle suffirait pour me guider à l'égard d'un inconnu que je saurais dans le même cas ; ne comptes-tu pas pour toi sur des
sentiments plus tendres ? et cette sollicitude, qui rend prévoyant, éclairé sur tout ce qui pourrait menacer une tête chérie, crois-tu qu'elle manque à ton amie ?
Le malaise sensible qui m'était survenu n'a pas été inutile pour aggraver les remords de mon pénitent. Je suis mieux ; la fièvre m'a quittée, je reprends du sommeil ; tout ira bien. Je crains fort que ma lettre d'hier n'ait été retardée (1) ; je vais être tourmentée de tes inquiétudes, jusqu'à ce que j'apprenne la réception de mes bonnes nouvelles. Adieu, mon bon ami.
98. — Roland à Marie Phlipon, 25 juillet (ms. 6240, fol. 41-42). — Même adresse. — Timbre d'Amiens. — N^ d'ordre : 21^. Réponse aux deux lettres précédentes.
25 juillet.
Et toi aussi, mon amie, tu es comme la Pythie : il faut aller à Delphes pour t'entendre. On m'écrit de même dans une circonstance où j'en ai fourni la matière à dessein ; je ne sais si ça été également ton intention. Comme tu passes d'un état à l'autre et physique et moral ! ce n'est pas une des choses qui m'étonnent le moins. Je t'avoue que je ne saurais me livrer aux extrêmes avec la même rapidité ; d'autant plus, comme tu le dis fort bien, [que] tu accompagnes tout cela d'amples dissertations sur la cause et les effets, les moyens et les résultats, le vraisemblable et le certain, le bien et le mal, le bon et le mauvais, le joli et le laid, le fort et le faible, le chaud et le froid, le grand et le petit, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., et de périodes, non seulement carrées, mais à toutes faces, de rondes, de pointues, de longues et de brèves, etc. Comme j'avais deux lettres en route, je pouvais attendre quelque résultat ; il me paraît que tout est au mieux possible ; je crois comme en Dieu, sur la foi d'autrui. Mais je suis dans mon déménagement.
(1) On voit qu'elle avait écrit le 21. Cette lettre manque.
j*ai des ouvriers qui me font endiabler, qui ne finissent à rien, qui me posent des planches de travers ; ce qui m'y met aussi la tête. Je n'ai pu lire ta dernière lettre qu'en courant ; il faut que je sorte pour affaire de métier. L'ami (1) vient ces jours-ci ; je suis encore enlre quatre murs, et je le mettrai coucher sur un grabat que je n'ai pas encore ; je ne sais pas où en prendre ; ma besogne d'un autre côté n'avance point, toujours des affaires, des tracas, des misères. J'ai bien envie que tu viennes arranger ta maison et prendre soin de ton ménage ; car, en vérité, je n'entends rien à tout cela et j'en ai déjà par-dessus la tête. Je suis tombé, non dessus, il n'y a pas de danger, mais à une fille (2) qui a bien bonne volonté ; item, c'est tout. Je crois en outre qu'elle a la vue basse et l'ouïe dure ; tu examineras tout cela, et tu en feras à ta mode. Je ris quelquefois de penser que tu seras fort heureuse de trouver un lit ; ce qui ne me paraît pas encore bien clair. Te sens-tu le courage de camper, de dresser la tente, et de coucher, non pas tout à fait sous la toile, mais un peu sur la dure, et ainsi du reste ?
Un frère que j'aime, qui a des peines, des chagrins, qui vient à quelques lieues d'ici (3), me prie de l'aller voir, il faut y renoncer. Je n'ai pas un moment à moi ; je te quitte toujours inquiet de ta santé et de la mine que je te trouverai. Que de gens seront surpris ! Mais il paraît que tu en es avec ton jeune homme jusqu'à la confidence ? c'est encore un mystère, et je n'ignore pas qu'il est de devoir aussi étroit de ne pas chercher les raisons de croire, qu'il l'est de croire. La foi du charbonnier, mes amis ! il n'y a que celle-là pour se sauver. C'est ce que je te souhaite, avec ma bénédiction.
(1) Cousin-Despréaux.
(2) Il semble que ce ne soit pas encore la fidèle servante, Marie-Marguerite Fleury, qui partagea les mauvais jours des Roland. Elle dût n'entrer à leur ser vice que vers la fin de 1780. Voir l'appendice que je lui ai consacré au t. II, p. 778-784, de mon édition des Lettres.
(3) Jacques-Marie Roland, prieur de Crépy-en- Valois, « le Crépysois » comme 'appelait Roland dans sa correspondance.
99. Roland à Marie Phlipon, 29 juillet (ms. 6240, fol. 43). — Même adresse. — Timbre d'Amiens. — N^ d'ordre : 22^.
29 juillet.
Je comptais recevoir de tes nouvelles hier, ma bonne amie ; je ne t'accuse pas, mais cette privation m'a peiné. Je suis enfin transporté d'un bout de la ville à l'autre (1) ; je ne reçois plus mes lettres d'assez bonne heure pour répondre le même jour, et j'espère que tu m'écriras aujourd'hui : je serais vraiment inquiet autrement. Je reçois une lettre qui m'afflige véritablement (2) ; je te la fais passer ; brûle-la après l'avoir lue, parce qu'il ne faut pas que les affaires de nos amis puissent devenir publiques.
Tu sais que je ne suis pas en argent en ce moment, par de petits arrangements antérieurs aux autres ; j'en ai dépensé indispensablement plus que je n'avais compté en entrant dans ma maison, et ce n'est pas fini. J'ai senti la nécessité absolue d'emprunter une cinquantaine de louis pour te faire passer ; je n'ai pas voulu le faire ici, en cette circonstance, moins qu'en aucune autre, tu en sens les raisons ; je me suis retourné du côté d'un ami de 25 ans (3), sur lequel je compte comme sur moi-même, et je me reposais sur ce que j'en avais espéré par une précédente lettre : vois celle-ci et juge de mon embarras. Ne pourraistu point trouver à emprunter ces 50 louis pour six mois, du l^f septembre, par toi, ou ta parente ? Je m'engagerais, s'il est nécessaire ; mais tu sens que, dans un début, cette
(1) De la rue de Beauvais à la rue du Collège.
(2) Une lettre de Lanthenas ? Il était alors à se morfondre à Lyon, employé chez un marchand papetier, M. Charbonnet, sollicitant son vieux père, marchand cirier au Puy, de lui fournir les moyens de venir à Paris étudier la médecine. C'est pour cela que Roland avait fait le voyage du Puy à l'automne de 1777. Ce n'est qu'en 1780 que le vieillard se décida à desserrer les cordons de sa bourse.
(3) Je ne saurais dire qui était cet « ami de vingt-cinq ans ». Il ne semble pas que ce soit Cousin-Despréaux, car il n'avait alors que 36 ans ; de plus, on verra un peu plus loin (lettre du 4 septembre, n" 113) qu'il va précisément se mettre à la disposition de Roland pour les 50 louis dont celui-ci avait besoin.
petite affaire devenant publique serait très désagréable ; c'est la raison qui m'empêche de les prendre ici ; car, en toute autre occasion, il me serait aisé d'en trouver le double même. Parle-moi là-dessus avec la franchise dont j'use à ton égard. Mon ami de Dieppe est ici depuis hier. Je suis dans un chaos terrible. Ecris-moi donc : que fais-tu ? que dis-tu ?
Je veux, m'as-tu dit encore ; ce « je veux » auquel il faut sans doute encore une interprétation, a-t-il encore lieu dans le premier sens, que je ne sais pas davantage ?
Adieu ma bonne amie, je t'embrasse de tout mon cœur ; écris-moi promptement.
100. — Marie Phlipon à Roland, 30 juillet au soir (ms. 6238, fol. 77-78). — Même adresse. — N^ d'ordre : 32^.
Réponse ù la lettre du 29.
30 juillet au soir.
Dans le moment où je lisais ta lettre (1), tu devais en recevoir une des miennes (2) que je regretterais volontiers d'avoir écrite, par le peu de convenance de son ton avecla situation où je te vois, si d'ailleurs elle n'avait servi à calmer tes inquiétudes. J'ai lu et brûlé celle de ton ami, en considérant avec amertume combien les chagrins semblent destinés à poursuivre et tourmenter les âmes honnêtes ; je souffre des disgrâces de ton ami, je souffre plus encore du partage que tu dois en faire et qui est propre à t'affecter. Quant au déplaisir particulier qui nous en revient, c'est une difficulté de plus pour l'exécution de nos projets ; mais nous avons déjà surmonté tant d'obstacles que ceux de cette espèce pourront ne pas nous arrêter. Je sens au reste tout ce qu'ils ont de contrariant, et je n'ai pas de moyens présents pour les vaincre ; je nourris seulement mon courage et mon espérance, comme des ressources de première nécessité, sans négliger la recherche des autres. J'ai vu ma parente pour causer et me consulter avec elle ;
(1) La lettre du 29.
(2) Cette lettre manque.
je savais n'avoir rien de plus à me promettre de son côté ; il y a six semaines que l'occasion de rendre un service important à quelqu'un de la famille que je connais beaucoup lui fit faire des sacrifices et des démarches qui l'ont mise pour longtemps hors d'état de rien répéter de semblable. Aucun de ceux qui m'environnent ne sauraient seconder nos vues. Je n'apercevais que l'expédient de m'adresser à mon notaire ; les effets qu'il a dans ses mains lui serviraient de caution, et la rente d'un tel emprunt ne serait pas conséquente. Peut-être faudrait-il que je m'ouvrisse à lui sur mes raisons, car, d'après ce qu'il doit entrevoir de nos affaires, il pourrait supposer que je fais cela pour mon père et se persuader qu'il m'obligerait malgré moi en me refusant. En admettant qu'il n'ait point cette idée ni cette délicatesse, je ne puis pas encore présumer assez de ses dispositions pour juger dès à présent l'expédient immanquable. Enfin, je ne voudrais l'employer qu'après m'être acquittée de ma dette concernant les frais du partage ; ce que j'espère finir le mois prochain.
Tout se réunit à plaisir pour nous gêner davantage ; je ne t'ai pas encore parlé d'une singularité de ma position. Il faut savoir que dans le temps où mon père, transporté par la colère, fuyait sa maison et moi-même, il ne donnait aucun argent pour les dépenses journalières. Le peu d'avances que j'avais faites pour cet objet, les bornes très resserrées de mes petites facultés me mirent bientôt au blanc de manière que, sans tarder davantage, je vendis ces diamants dont j'avais, dans tous les cas, intention de me défaire ; j'en trouvai, en y joignant quelques bagatelles du même genre qui m'appartenaient d'ancienne date, 500 livres sur lesquelles je commençai de me nourrir ; mon père fit sa paix ou du moins on la lui fit faire, il revint au logis tout à fait. Le ralentissement des occupations, le défaut d'économie, etc., l'avaient réduit à rien ; il était chargé de petits engagements auxquels il importait de faire honneur. Le courant des affaires servit à les remplir ; je continuai de défrayer la maison et j'en suis encore là, si ce n'est que, de fois à autres, il paye certains objets et me soulage d'au-
tant. Cependant je prends aussi sur ces fonds les frais de petits arrangements, de mille minuties que je fais par précaution, ayant mis de côté l'appoint qui m'est nécessaire pour payer le notaire avec ce que je recevrai le mois prochain... Je ne tenterai pas la voie dont je t'ai parlé avant que tu m'aies donné ton avis à ce sujet. Je sens très vivement les raisons qui t'empêchent de rien prendre dans Amiens, et je trouve très à propos d'agir en conséquence. J'avoue que je suis un peu impatientée de ces sortes de convenances qui tyrannisent les gens les plus sages et les forcent de s'occuper de fadaises qu'ils méprisent : je voudrais pouvoir porter le manteau de Diogène ou la simple jupe de Baucis, et me moquer impunément des rieurs.
Je n'ai rien compris du tout, mon ami, au « je veux » dont tu me fais mention à la fin de ta lettre : dis-moi toimême ce que tu veux, ce que tu entends, parle-moi ciairrement, je t'en conjure, car je ne désire rien tant au monde que de connaître tout ce que tu souhaites et de te dévoiler tout ce que je pense.
Mon père est à un régime qui m'ennuie passablement par le temps qu'il me prend chaque jour pour boissons, tisanes, etc. D'une autre part, le pénitent (1) n'est pas continuellement d'une humeur fort égale ; les efforts de la raison, les accès de la mélancolie se succèdent alternativement ; il travaille, pleure, sort, revient plus triste, s'égaie un jour, est abattu le lendemain, mange à peine et dépérit assez sensiblement. Il serait bien d'accord de faire une absence de quelques mois, s'il trouvait de l'occupation en province ; mais rien n'est plus douteux que d'en trouver, et, sans cela, il faudrait encore quelques fonds pour voyager. Il n'entend point à se placer dans une autre malson à Paris et ne veut pas y entendre. C'est l'être le plus incommode et le plus attristant à voir. Je me soutiens de mon mieux au milieu de ces tracasseries qui ne s'augmentent pas peu par l'idée des tiennes. J'ai fait, ces jours passés, la plus fameuse indigestion, pour avoir collationné chez
1) L'apprenti L. F.
mes grands-parents avec de la brioche ; j'en suis encore toute sotte et toute fatiguée ; je n'ai ni voix, ni jambes ; mais, sous deux jours, je serai leste et gaillarde. Tu ne me dis rien de ta santé, mon bon ami : sais-tu bien que mon imagination fait du pis qu'elle peut, lorsque ton silence à cet égard laisse le champ libre aux conjectures? C'est afin que la tienne n'en fasse pas autant que je te conte mes petits maux qui, pour autre cause, ne mériteraient pas d'être distingués. Mon pauvre ami ! comme je te vois contrarié, tourmenté de tous les côtés I Bon Dieu I ne prends de tout ça qu'à ton aise, s'il est possible : tu sais que je t'aime. Eh bien ! je t'aimerai toujours ; un peu plus tôt, un peu plus tard, nous nous le dirons en paix ; mais, sur toutes choses, conserve-toi.
101. — Marie Phlipon à Roland, s. d. [1er août] (ms. 6238, fol. 79-80). — Même adresse. — N^ d'ordre : 33e.
C'est une réponse à une lettre de Roland qui manque. Elle est auprès de M"e Desportes, dont la vieille servante se meurt.
1" août, 10 h. du soir.
C'est une triste préparation à t'écrire, mon ami, qu'une journée passée presque entière entre une malade et une affligée, au milieu des cris de la douleur, de l'appareil effrayant d'une opération cruelle, et dans l'attente d'une dernière scène. M^^e Dp^ est sur le point de perdre une domestique de trente ans de service, fille estimable, sujet très rare et trop nécessaire à une personne seule qui lui donne toute sa confiance. Cette pauvre cousine est pénétrée de chagrin, je la quitte à peine depuis deux jours ; j'apprécie, je partage son inquiétude et ses regrets par tout ce que je sais de leurs motifs et à cause de la bienveillance particulière que m'inspire depuis longtemps la mourante. Quatre chirurgiens l'ont tenue dans leurs mains près d'une heure. Sans avoir été présente, j'ai l'esprit obsédé d'images pénibles. Les misères humaines ne peuvent se manifester
d'une manière plus navrante ; j'entends partout des sons plaintifs ou terribles. Je me sens déchirée, j'étouffe, il faut malgré moi que tu supportes quelques effets du sombre qui m'environne et dont je suis accablée.
Ta lettre est pourtant bien capable de dissiper ou de suspendre les sensations fâcheuses ; aussi fit-elle passer dans mon âme cette joie douce et pénétrante qui restaure et satisfait. Ce serait un sentiment trop délicieux si des impressions moins heureuses ne le balançaient un peu ; mais l'espèce de sérieux qu'elles y mêlent ne lui ôte rien de son prix pour moi. Je m'arrête avec complaisance sur notre situation réciproque, au point où nous sommes parvenus, comme à l'une de ces époques remarquables d'où l'on peut jeter les yeux sur l'avenir et considérer le passé. Au-dessus de tous les obstacles qui s'étaient succédé, assurés de nos dispositions, tranquilles dans nos projets, assez près de leur exécution, nous avons tous les biens de l'espérance et nous serions autant heureux qu'on peut l'être, si l'on pouvait l'être longtemps par l'attenie. Eh! que fais-je ? ne dirait-on pas que je me dépêche d'extraire le bonheur du moment présent, comme si je doutais de sa durée ou de la perfection qu'il doit recevoir ? Ce n'est pas toujours le plus inutile effet, ni certainement le plus agréable de l'habitude des revers que cette méfiance qu'elle vous laisse au sein de la paix. Ah ! tout cela s'effacera près de toi.
Eh bien ! ce n'était donc pas assez de tout dire, tu vas encore lisant mes épîtres (1) ? Fripon indiscret 1 L'aménité du sage aimable, qui savait plaire à Denys sans blesser la vérité, n'est pas étrangère à ces vers qui m'ont agréablement surprise. Platon s'égaie, je le vois : mais si la plaisanterie sauva sa vie dans l'île d'Egine, sais-tu ce qu'elle lui vaut aujourd'hui ? Ne le demande pas, et ne viens plus me vanter la simplicité du vieux temps, la bonhomie de tes Grecs et leur désintéressement sublime : ils ont leurs finesses et leurs vues ; je ne
(1) Ainsi, à Cousin-Despréaux arrivé à Amiens depuis le 28 juillet, Roland avait « tout dit. » Il lui avait lu des lettres de son amie, et Platon avait adressé des vers à la jeune fille. Il n'avait donc pas désapprouvé les engagements pris avec elle.
saurais plus en douter. Le rusé Platon ne prêche si bien pour les Grâces que parce qu'elles lui dictent ses écrits ; je viens de les voir, par le coin du voile, récompenser ainsi le soin qu'il eut de leur faire offrir des sacrifices.
Si tu savais! Gomme je me trouve plus à plaindre, depuis que je te connais le dessein de me conduire chez ces barbares desquels tu es si mal vu. Combien tu me feras d'ennemis ! que je les haïrai de bon cœur ! Tu travailles donc bien, mon ami? où en es-tu de ton Voyage (1)? En vérité, je ne m'accommode pas trop de ces longues lettres à Mademoiselle... qui rendent si courtes celles à l'amie ; un peu moins de relation parfois et plus de confidences. Mais ne m'écoute point, je déraisonne ; sois toujours, comme tu n'as cessé d'être, occupé d'objets dignes de fixer un esprit actif, un citoyen utile et un homme instruit. Pour moi, sans croire mes journées perdues, puisque je les emploie à ce que j'estime devoir faire, je les vois avec regret s'écouler sans m'offrir d'instants paisibles que je puisse donner à l'étude ; je lis à peine quelques scènes de Goldoni pour ne pas perdre entièrement le peu que je sais de sa langue ; du reste j'ai presque oublié toutes les choses que tu m'as apprises (hors une que mon cœur saura toujours) ; mes idées n'augmentent point, mon pauvre esprit s'endort, et si tu veux une femme aimable, il faudra que tu prennes la peine de faire qu'elle le devienne.
J'ai su dernièrement, à l'occasion du pénitent (qui, par parenthèse, se porte assez mal), des singularités plaisantes ; elles m'ont fait penser que peu de gens avaient connaissance ou mettaient à profit la leçon pastorale d'un certain Moschus, qui finit une idylle par dire :
Aime toujours l'objet qui t'aime
Et n'aime point celui dont tu n'es point aimé.
Mon père me désole toujours par un régime à sa mode, dont il n'éprouve aucun soulagement ; je me sens tout à la fois de l'impatience et de l'inquiétude. jH
(1) Les lettres d'Italie. — Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que l'ouvrage est intitulé : « Lettres écrites de Suisse, d'Italie, de Sicile et de Malte..., à M"« .*. à Paris. »
J'ai reçu des dépêches de ta ville (1), on n'y dit mot de toi. Mais on a placé dans ce silence je ne sais quoi qui le fait remarquer.
Bonsoir, mon ami, je t'aime et t'embrasse comme tu
sais.
Lundi au soir.
J'avais laissé ma lettre à fermer pour ce matin. Je fus réveillée dès cinq heures par mon père qui s'évanouissait. Il avait voulu prendre une misérable drogue dont l'effet devint affreux : révolutions violentes, sueurs froides, douleurs de nerfs, affaiblissement total. Les accidents me parurent très sérieux ; je fit tant qu'il se résolut d'écouter un homme de l'art ; j'ai été toute la journée dans une crise que tu peux imaginer ; nous en sommes aux restaurants, il y a du mieux, je compte sur une nuit passable. J'ai préféré retarder ma lettre d'un jour et pouvoir t^apprendre quelque chose d'assuré, si ce n'eût été consolant, à te l'expédier au moment des craintes et du trouble dont j'étais agitée. Crois-tu qu'il y ait en ce monde du repos pour les honnêtes gens? Ah! mon ami, j'étais triste hier: je n'avais pas vu souffrir mon père! Adieu, sois tranquille, je commence à l'être moi-même.
102. — Roland à Marie Phliporiy 5 août (ms. 6240, fol. 44-45). — Même adresse. — Timbre d'Amiens. — N^ d'ordre : 24^.
Réponse à la lettre des 1-2 août.
5 août 79.
Je reçus ta lettre hier, inquiet et éloigné d'imaginer le motif qui m'en avait privé le jour d'avant. Je ne te verrai donc pas deux jours de suite exempte de tourments ? Il est impossible que ta santé y tienne, et moi, qui compte trouver le consolateur de mes peines, je te verrai toujours agitée, et d'une agitation qui altère visiblement ta santé. Je veux bien que tu partages les chagrins de tes amis ; mais ce ne doit pas être en augmentant les miens, et certainement tout ce qu'il en coûte à la santé m'affecte assez pour
(1) Des demoiselles Cannet.
que tu doives y regarder de plus près. La santé de ton père en outre m'inquiète. Sans que tu puisses entrevoir ce qu'il en sera positivement, il est visible que, les infirmités se faisant déjà sentir à un point aussi violent, elles augmenteront avec rage. Quel pense-tu que fut son dessein alors ? pourrait-il se passer de quelqu'un ? Comment s'arrangerait-il ? avec qui ? en as-tu quelque idée ? en laisse-t-il apercevoir quelque chose ? Sa santé même est-elle telle que tu puisses l'abandonner bientôt ? Tu sens bien que je m'occupe un peu de tout cela ; mais c'est à toi à juger de l'état des choses, et à décider du parti à prendre. Tu m'obligeras de m'écrire là-dessus tout ce que tu penses, et ce que tu prévois.
Platon î tu voudrais bien savoir ce qu'il dit : il pense qu'avec beaucoup d'esprit et l'art de cacher de la finesse et du savoir, on doit être fort aimable. Il doit beaucoup t'en dire sur mon compte (1) ; en quelles mains suis-je tombé ? J'imagine bien que tu n'as pas pu lire beaucoup du Goldoni ; mais tu le retrouveras, et il faut le rendre (2) ; j'ai mandé qu'on le recevrait incessamment, et je te prie de le faire repasser à l'hôtel de Bretonvilliers.
Bientôt je te donnerai l'avis de mon départ pour le petit voyage que je t'ai annoncé (3) : tu sauras où et pour combien de temps, mais quand ce sera. Platon repart mardi prochain (4). A propos de lui, il prétend que ce n'est pas moi qui te rendrai aimable, mais que c'est à toi de me rendre tel, et je crois qu'il a raison.
Voilà quatre ou cinq fois que tu me parles de ton jeune homme et toujours par énigmes ; je ne m'amuse pas plus que Fontenelle à les deviner.
Je suis trop pressé, trop fatigué pour t'en dire davantage aujourd'hui. Adieu, ma bonne amie, donne-moi vite et tôt de tes nouvelles.
(1) Allusion à la lettre que Cousin-Despréaux avait écrite à la jeune fille.
(2) Marie Phlipon lisait Goldoni dans des volumes destinés à Michel Cousin (qui n'avait cependant pas encore reçu le tome 17«, comme on le verra plus loin par la lettre du 27 octobre), et Roland la presse de les envoyer à l'Hôtel Bretonvilliers, dans la Cité, d'où partaient les messageries pour Rouen, en lui faisant remarquer qu'elle les retrouverait plus tard dans la bibliothèque de ses amis.
(3) La mystérieuse fugue à Saint- Amand-les-Eaux.
(4) 10 août
103. — Roland à Marie Phlipon, s. d. [11 août] (ms. 6240, fol. 46.) — Pas d'adresse.
Cette lettre qui porte le n» d'ordre « 25^ », doit être du 11 août. En effet, dans la suivante, Roland dira : « Platon partit [le 10] ; je l'accompagnai [probablement jusqu'à Abbeville] ; je revins, je te répondis, je fis mon paquet, je partis le 12 [pour Saint-Amand]. »
Il est évident d'ailleurs que c'est une réponse à une lettre de Marie Phlipon qui nous manque.
Piilipon s'était enfin décidé à rompre le silence, et il avait écrit à Roland, entre le 5 et le 9 août, en manifestant des prétentions que son futur gendre relève vertement. Sur quoi portaient ces exigences ? Sur des questions d'intérêt d'abord ; de plus, on va voir (lettre de Roland du 4 septembre) que Phlipon lui demandait d'avertir sa famille du Beaujolais que le mariage se ferait sans son consentement.
C'est cette première lettre de Phlipon qui va tout remettre en question.
Ce n'a pas été sans beaucoup de peine, mon amie, que j'ai partagé les tiennes. Seront-ce donc sans fin et sans cesse de nouveaux tracas ? Que ton père exige de toi ce que bon lui semblera, ce n'en sera pas moins une sorte de réminiscence qui me paraît singulière. Je n'ai rien à en dire, puisque c'est ton père ; mais je crois qu'il pouvait se dispenser de montrer tant de sévérité ; et j'en suis encore à imaginer ce qu'il prétend exiger de moi, et sur quoi peuvent être fondées ses prétentions à cet égard. Il est bien et très bien que tu suives l'impulsion de ton cœur en tout ; mais il a dû réfléchir que des gens qui raisonnent et qui ne sont pas dépourvus de sentiments devaient avoir des raisons d'agir ; et avec un peu de réflexion il peut sentir à quoi m'obligent ses propos. Je crois, en effet, mon amie, que tu as un peu perdu la carte en cette circonstance. Tu pouvais lui rappeler que j'ai des parents aussi, et que, quoique l'âge me mette hors de leur férule, comme toi hors de la sienne, le sentiment doit être égal du moins et que j'ai quelques motifs en outre. Je veux croire d'ailleurs que ses questions sur la matière de l'intérêt et sur les arrangements qui y sont relatifs n'ont été faites que par un sentiment surabondant, et dans un accès de confiance intime. Mais
je ne puis croire qu'il prétende le droit de discussion, ni même de regard, sur une chose qui ne l'intéresse en aucune façon. Le sentiment qui me détermine et le parti que j'ai pris me feraient regarder comme une insulte toute objection, toute réflexion même sur cette matière. En m'unissant à toi, nos intérêts sont communs ; mais je ne veux que personne autre y mette le nez, pas même ton père. T'appartenant, je sais ce que je lui dois, et je le lui rendrai ; mais je ne dois pas souffrir de lui ce que je ne permettrais point aux miens, et ce qu'ils ne s'aviseront pas même de demander.
Toutes ces petites tracasseries sont du genre de celles qui me déplaisent le plus. Examine et dis-moi franchement ce que tu en penses. Tu me parles toujours beaucoup de ton jeune homme ; que veux-tu que j'en dise ? Tu ne m'as même pas répondu aux questions que je t'ai faites relativement aux je veux sur son compte, ni à celle de l'avoir instruit que c'était de moi dont il était question, et dont je ne sais, ni ne puis entrevoir l'a quoi bon. Je ne puis rien relativement à lui, et je ne vois point quel peut être le résultat de la conduite d'une tête à l'envers. Tu as dit, cela sera, je le veux (1) ; je le souhaite et j'attends. Je n'entends pas non plus les plaisanteries de la cousine (2) ; mais comme elle est sensée et aimable, à ce que tu me dis, je n'en présume rien de désagréable.
Si le temps se fût soutenu, mon départ était certain pour demain : il devient douteux. Si tu ne reçois pas de mes nouvelles sous quatre jours, c'est que je serai absent. Ne m'écris plus que je ne t'écrive avant. Surtout ménage ta santé: cet article est celui, avec l'état de ton cœur, qui m'importe le plus, et celui que tu me semblés avoir le moins en considération ; j'attendais mieux de tes sentiments pour moi. Ne prends pas ce reproche en mauvaise part ; mais fais que je n'aie pas du moins à m'affecter à cet égard. Adieu, mon amie, je t'embrasse de tout mon cœur. \..a
(1) Voir la lettre de Marie Phlipon du 22 juillet.
(2) Mlle Desportes, qui, comme on le verra plus loin, commençait à trouver que Roland ne se pressait guère.
104. — Roland à Marie Phlipon, 16 [août] (ms. 6240, fol. 47-48). Pas de no d'ordre.
Lu lettre est adressée « à M"^ Desportes, rue Bertin-Poirée, etc.. pour remettre, s. 1. p., à M"6 sa cousine. » Elle porte le timbre de Saint-Amand, et n'a pas d'autre date que « le 16, au soir ». Le précédent éditeur l'a placée comme si elle était du 16 mai, tandis qu'il suffit de la lire pour voir qu'elle est du 16 août.
A partir de ce moment, Roland, vu ses rapports tendus avec Phlipon, va user de nouveau de l'intermédiaire de M^'^ Desportes.
Le 16 au soir.
Que fais-tu ? que dis-tu ? quoi que tu fasses ou que tu dises, mon amie, tu seras fort étonnée de me voir ici (1). J'avais besoin de quelque distraction, de repos et de prendre des bains. J'ai préféré de laisser ma maison en l'air et à l'abandon ; je n'aurais joui d'aucune tranquillité sans en sortir. Ta place y est marquée, et tant que tu ne viendras pas l'occuper, je pourrais absolument y soutenir le travail, mais non y trouver de la récréation. Un jour de retard, suivant mon compte, à ta dernière lettre, me donna de l'inquiétude et de l'humeur, que celle de ton père n'adoucit pas, à beaucoup près (2). Platon partit ce jour-là, témoin de mon inquiétude, et la partageant presque ; je l'accompagnai ; je revins ; je te répondis ; je fis mon paquet ; je partis le 12 et j'arrivai ici le 13, fatigué au delà de l'expression. Le 14, je pris deux bains chauds de plusieurs heures. Le soir je fus à bas : un frisson s'ensuivit, la nuit un accès de fièvre ; le 15, je voulais t'écrire, mais il aurait fallu te mander mon indisposition, dont je comptais bientôt me guérir. J'ai pris des eaux depuis le premier jour, et déjà deux boues ;
(1) A Saint-Amand.
(2) Ainsi, postérieurement à sa lettre du 5 août, Roland a reçu tout à la fois une lettre de Marie Phlipon (qui nous manque) et une de son père. Comme il les a reçues le jour du départ de Cousin-Despréaux (mardi 10 août), on voit qu'elles doivent être du 8 ou du 9 . — Il a reconduit son ami jusqu'à Abbe ville, est revenu le 11, a écrit à Marie Phlipon la lettre qui précède, et est parti le 12 pour Saint-Amand, de très méchante humeur.
je suis mieux, et je continuerai environ 8 jours, au moins le temps nécessaire pour recevoir de tes nouvelles ; sur quoi je te prie de ne pas perdre un jour. Je ne sais pas précisément le temps que je resterai, à un jour ou deux près ; mais je t'écrirai d'ici après avoir reçu ta lettre et en en partant.
Je te disais que l'humeur de ton père m'en avait donné, et certes, tu l'auras bien vu ; fais-m'en l'aveu, et mandemoi ce qu'il t'aura répondu sur le compte que tu lui auras rendu, ou la lecture que tu lui auras faite de ma lettre (1). Il est très vrai que son impatience et ton peu de fermeté pouvaient beaucoup nuire à nos affaires, et que, si vous eussiez l'un et l'autre pu voir un peu plus que vous dans cette affaire, ton père aurait été plus modéré à ton égard, d'une exigence moins précipitée au mien, et toi, tu aurais montré plus de fermeté ; sans lui manquer en rien, tu aurais trouvé dans les raisons qui me déterminent de quoi combattre les siennes. Quoi qu'il en soit, je ne dois rien changer au parti pris et expliqué par ma dernière (2). Je n'en suis pas moins empressé de savoir l'effet qu'il a produit relativement à ton père, et je crois, mon amie, que tu me dois la confiance de me parler aussi ouvertement sur ce chapitre que sur tout autre.
Je suis ici incognito ; j'y ai trouvé une femme d'Amiens ; je l'ai vue ; elle part, je l'ai priée de ne rien dire de ma personne : elle est de la connaissance de tes amies. Tu ne dirais pas ce qu'elle m'a répondu, en femme qui a à garder un secret tout autre que le sien : «je leur dirai de n'en rien dire. — Vous me feriez plaisir, ai-je repris, de vous dispenser de dire même cela», mais je sens qu'il ne faut parler aux femmes sur ce ton que lorsqu'on veut, sans avoir l'air de le vouloir, que quelque chose se répande. Je sens encore que ma tête n'est pas forte, et je finis en t'embrassant. Ma foi j'oubliais de te donner mon adresse : à M. de La Platière, inspecteur du commerce, aux bains de Saint-Amand, en Flandre, à Saint-Amand.
(1) Du 11 août.
(1) Du 11 août
105. — Marie Phlipon à Roland, 18 aoû/ (ms. 6238, fol. 81-83). — Pas de 11° d'ordre.
L'adresse porte : « à M. Roland etc..., aux bains de Saint-Amand, en Flandre, à Saint-Amand. »
18 août 1779.
Ah ! je suis bien plus qu'étonnée 1 mon ami I tu ne me dis pas tout, tu me ménages, mais tu souffres et mon imagination fait de son pis. Non, ne me crois pas, je ne sais ce que je dis ; n'aie point de tourment de mon inquiétude, je pense tout ce que je veux, sois tranquille : n'augmente pas mes craintes en l'affligeant de me les voir. Hélas ! ce que je fais ? Je t'écris chaque jour des feuilles que je brûle tous les soirs. Je n'ai pu comprendre que tu ne m'instruisisses point de ta route et des endroits d'où tu pourrais m'écrire, du temps, à peu près, que je serais à recevoir de tes nouvelles. J'ai cherché tous les motifs imaginables, j'ai pleuré, grondé, j'ai fini par déraisonner ; il ne m'est resté qu'assez de sens pour détruire l'expression de mes idées. Il était bien visible que l'humeur de mon père t'avait affecté, je le sentis avec amertume ; je m'y étais attendue. J'aurais adouci, dissimulé, si je n'eusse trouvé cet expédient dangereux, par la surprise trop pénible que tu aurais pu éprouver en voyant par toi-même ce que j'aurais voulu te celer. Il t'est permis de trouver ces difficultés fort étranges et de juger mes procédés un peu répréhensibles. Tu me blâmerais plus ouvertement que je ne m'en plaindrais pas davantage, quoique j'aie la persuasion d'avoir agi comme tu eusses fait à ma place. Crois, mon ami, que je n'ai pas négligé d'exposer dans toute leur force les raisons qui devaient te justifier ; si mon incapacité m'eût desservie, ma tendresse m'aurait fourni des ressources. Mais si l'esprit de mon père demeurait rebelle à mes impressions, devais-je le laisser indisposé contre toi, tandis que j'étais certaine de le ramener en lui prouvant que tu n'avais rien dû lui dire avant ton départ, puisque
tu n'avais pas mon aveu (1) ? Il est impossible de te rendre tous les propos qui m'ont été tenus, et quand je te les rendrais tu n'y verrais pas plus clair. Il suffira de t'avouer que depuis l'instant où je commençai de sentir et de combiner, mon supplice de toutes les heures fut de ne pouvoir accorder mon attachement pour mon père avec l'impatience et le peu de considération que m'inspirait sa façon de voir et de penser. Mon cœur veut le représenter en beau, je le considère habituellement sous cet aspect, mais en dépit de moi le jugement vient m'éclairer, et les circonstances renaissent successivement pour m'arracher le bandeau dont je me ceins volontairement. Alors je n'aperçois plus qu'un homme indifférent, une âme commune, intéressée, un esprit faux, inconséquent, indevinable. On peut prévoir la marche, les résolutions de la sagesse ; mais toutes les conjectures sont mises en défaut par la bizarrerie, les ruses et les travers d'une tête mal organisée. J'écris ceci avec répugnance, je me blâme de le tracer, je me reprocherai plus d'une fois de l'avoir fait, et je suis coupable si je le tais. Va, mon ami, en refusant de te donner mes alentours, je connaissais trop bien par expérience ce qu'ils pouvaient donner à souffrir à quiconque sentirait comme moi. Je m'attends, quand tu seras ici, aux tracasseries insupportables de la sottise et de la taquinerie. Je me flatte, cependant, qu'en criant bien haut à mes oreilles, on baissera le ton devant toi, par une sorte de respect machinal et de sentiment d'infériorité qu'aucun titre ne donne le courage de vaincre à ton égard. Mon père voudra te paraître un de ces hommes tout entiers à leurs devoirs, singulièrement occupé de sa fille, de son établissement, de tout ce qui peut contribuer à son bonheur, dans le sens du vulgaire, examinant avec scrupule, pesant les choses, doctorisant sur les possibles, exigeant la première communication et voulant tout régir par ses conseils.
Voilà ses prétentions ; mais n'imagine pas que ses
(1) On voit qu'un des griefs de Phlipon — et il y reviendra — était que Roland, avant de quitter Paris (le 14 avril), ne lui eût rien dit de ses intentions. Sa fille avait beau lui répondre que Roland n'avait pu le faire puisque son «aveu », à elle, n'était que du 6 mai, il n'en sentait pas moins qu'on s'était un peu moqué de lui.
actions en soient des résultats bien exacts ; elles ne feront qu'un ensemble décousu, baroque, inconcevable. Je lui ai donné à lire la lettre que tu m'adressas comme nous étions convenus (1) ; je l'ai accompagnée des observations que je devais y joindre. Croirais-tu qu'il ne m'a rien répondu ? Je n'ai pu obtenir qu'un certain air, des mouvements de tête et quelques syllabes qui m'ont fait voir qu'il était content. Somme totale, c'est un esprit mal tourné, avec lequel nous ferons pourtant ce que nous voudrons, en usant de ménagement et le payant, au moins en apparence, d'une considération dont il est jaloux. Ce que je désire par-dessus tout, c'est que tu ne mettes point à ces traverses plus d'importance qu'elles ne méritent et que la paix de ton âme n'en soit point altérée ; si tu t'affectes, je ne me console pas et nous sommes perdus.
Je n'avais nullement compris les questions que tu me fis à l'égard du jeune homme ; si je lui ai dit ce qui devait arriver, c'est d'après ton conseil, par les vues qui t'ont fait me le donner et auquel j'ai trouvé beaucoup de justesse, enfin de la manière que tu me l'as présenté. Quant au je le veux, cela sera, je ne doutais pas que tu n'y reconnusses l'expression demi-railleuse qui annonce la présomption d'une chose dont on a quelque raison de se flatter. Je venais d'apercevoir tout l'ascendant que j'avais sur son esprit, j'espérais qu'en l'employant avec adresse je pourrais contenir cette jeune tête et la rendre tout entière à la raison. J'ai pu me tromper, je le pense et je prends mes précautions en conséquence. Après bien des agitations, j'avais rétabli assez de calme pour qu'il eût la volonté de rester, de faire tout ce que j'avais imaginé sans l'exprimer, de se le proposer à lui-même avec joie, résolution, courage, et me l'assurer sincèrement. Mais l'engourdissement du mal n'en était pas la guérison, j'ai vu un trouble, une mélancolie, des variations qui m'ont inquiétée ; il a connu l'utilité de l'absence ; il la désire un instant et la rejette un autre. Néanmoins, j'ai fait
(1) Je ne saurais dire s'il s'agit de la lettre du 11 août ou bien de quelque autre lettre dans le même sens, distincte et « convenue ».
des arrangements avec un brave homme Genevois (1), que je connais et que j'estime depuis des années : il a écrit dans sa ville, j'espère y trouver une place et faire partir mon désespéré, à tel prix que ce soit. Avec un autre père, je n'aurais point des embarras de cette espèce : avec le mien, il faut que j'agisse à son insu, pour qu'il ne brouille pas les affaires et n'occasionne pas d'éclat ou de malheur. Au reste, je n'ai plus de sujet d'appréhender, en aucun cas, les excès atroces dont l'horrible menace m'avait tant agitée. Mais je ferai tout pour prévenir ce qui serait remarquable, dans l'ordre des possibles et le cours ordinaire des choses.
Ces obstacles envisagés avec réflexion me paraissent bien légers ; je ne connais et ne sens plus que la peine de ta situation. Pourquoi ces boues ? tu as donc quelque douleur fixée ? pourquoi ces bains ? pourquoi... Mon ami, je te voudrais promptement seulement assez de santé pour ne plus souffrir, pour être aux yeux de tout le monde comme il convient et me mettre en état de te soigner moi-même, avec une attention dont je ne puis me reposer sur personne, moins sur toi-même que sur tout autre. Ecris-moi, ne me cache rien : la moindre lueur de réserve me fait supposer un mal bien plus grand. Tu ne me dis pas si la fièvre t'a repris ou quitté ? Bon Dieu ! si tu savais que je suis impatiente d'avoir d'autres nouvelles ! Ce pauvre Platon, combien il doit être inquiet I Tu ne sais donc pas que Sophie court la Flandre ? elle m'écrit de Boulogne et doit aller peut-être à Calais, Dunkerque, Lille, que sais-je ? Elle est avec un Monsieur et une Dame Deshayes, si je ne me trompe ; le mari est inspecteur pour les fourrages des régiments de la province. Il ne te manque plus que cette rencontre. J'ignorais ce voyage qui, m'a-t-on dit, s'est concerté rapidement ; je l'appris cependant, il y a quelques jours, à Paris, avant que j'eusse des nouvelles directes.
Tu conviens que ta tête est faible ; as-tu du sommeil ? et l'estomac ? Ecris-moi vite. Je te réponds avec tout l'empressement que tu peux me supposer. J'ai reçu ta lettre
(1) More. Voir sur lui les Mémoires, II, 111, et les Lettres Cannet, passim. — Voir aussi plus haut, page 2.
des mains du facteur chez M"e Dp. ; cependant il est trop tard pour que la mienne puisse partir aujourd'hui. Combien les heures me pèsent I Adieu, mon cher et bon ami, ménagetoi, sois en repos sur mon compte et pour toutes ces misères que nous surmonterons aisément. Je t'embrasse tendrement et je suis, comme tu sais, toute à toi sans retour.
106. — Roland à Marie Phlipon, 28 août (ms. 6240, fol. 49-50). Adresse : à M^^^ Desportes etc.. pour remettre etc.. — Timbre d'Amiens. — N® d'ordre : 28^.
Il y a à ce moment, une lacune évidente dans la correspondance telle que nous l'avons. — Roland n'a pas dû rester douze jours (du 16 au 28) sans écrire. D'ailleurs dans la série de ses lettres, le n° 27, qui précède celui-ci, fait défaut. — On va voir qu'il manque aussi une ou deux lettres de Marie Phlipon.
En tout cas, cette lettre du 28 août est une réponse à une lettre d'elle que nous n'avons pas.
Roland est revenu de Saint-Amand et récrimine. Jamais il n'a été aussi maussade.
28 août.
Faut-il reprendre ta lettre, mon amie (1) ? je l'ai trop lue sans la comprendre ; et cependant je craindrais de la comprendre mieux. J'y vois une récrimination amère qui, si elle est sincère, prouve que tu ne l'étais pas ; un renvoi à mes précédentes pour tâcher de me prouver une injustice sur un fait que je défie de prouver ; des reproches et des justifications sur des choses que tu me supposes à plaisir pour celui d'entendre et délayer des sentiments dont je ne doute point, que je n'ai point combattus, je ne serais fâché qui n'existassent pas, etc. Où est-ce donc qu'il a été question de prendre un ton raide, inflexible, laconique, que sais-je ? que j'ai inspiré qu'il fallait manquer, se rendre coupable, etc., au point de m'exprimer, à moi, que tu aimerais mieux mourir ? En vérité I c'est bien tout cela qu'il fallait retran-
(1) Cette lettre manque.
cher, au lieu d*en écrire deux pages sur trois. Il me semble cependant qu'avant de me juger d'une telle manière on pouvait supposer le désir que j'aurais eu de pressentir ton père non par des mauvais traitements, des choses sèches et dures ; non par des choses de toi, mais comme choses vraisemblables et je dirais même raisonnables de moi, sur ce qu'il était vraisemblable qui serait. A qui est-ce donc à l'amener à ce point de raison et de convenance ? est-ce à moi, qui ne dois pas être censé connaître ses prétentions, ni m'y laisser aller quand il les montrera? à moi, à qui tu dois éviter tout sujet de discussion avec ton père, par rapport à lui-même, si ce n'est par d'autres motifs ? Encore une fois, je ne comprends rien à ta lettre, et bien moins à l'esprit qui semble l'avoir dictée ; et ce qu'il y a d'étrange encore dans tout cela, c'est qu'elle ne répond à rien de ce que je sollicitais par la mienne. On dirait qu'elle a plutôt été écrite pour se heurter que pour s'entendre. S'il était vrai qu'il fût du sort du sentiment de dégénérer ainsi, cela me semblerait bien triste, pour ne pas dire le dernier des malheurs. Je te ferai voir dans quelques mois, si tu me le rappelles, une lettre que j'ai reçue ces jours passés, sur cette matière, d'une des personnes que je considère le plus dans le monde (1). Tu sens bien que je ne voudrais pas relever le passage où j'ai vu un contre-sens inexplicable ; je ne puis l'envisager que comme une épigramme fondée sur l'omission d'un mot ; et, puisqu'il faut te le dire, c'est que je voulais te prier de me mander ce que ton père t'en aurait dit quand il l'aurait reçue et non pas avant que je l'eusse écrite. Je n'aurais pas pensé, jamais, ce sens si difficile à trouver. Mais, de la lettre à expédier, tu ne m'en dis mot ; cependant c'était là le point. Tu n'as rien à en dire, m'observes-tu : est-ce encore une épigramme ? est-ce pour en avoir trop à dire ? Ce n'est pas ainsi qu'on approuve. Que signifie donc cela ? Mais tu es sérieusement impatientée de m'entendre prononcer que ce sont des tracasseries, et que ces tracasseries éloignent, etc.
(1) Probablement M"^ de la Belouze, parente de Roland, fille d'un conseiller au Parlement de Paris ; voir sur elle mon appendice C aux Lettres de M^^ Roland, t. II, p. 566-567. Roland avait dû la consulter avant de s'ouvrir de son projet à sa famille du Beaujolais.
Que veux-tu que je réponde à cela et à ce qui suit ? Ce ne sont donc pas des tracasseries que le ton et les prétentions de ton père ? Ce que tu m'en mandes n'est donc pas pour que je m'y attende et pour que je prenne mes précautions en conséquence? Il ne faut donc pas le préparer à ce qui doit être et ce qui sera ? Il ne faut donc pas te demander ce que tu en penses avant de le faire ? Il ne faut donc pas attendre sa réponse, la tienne, savoir tes intentions, les siennes ? Il faut donc aller comme un étourdi, dire et faire pourtant ce qu'on doit, sans savoir ce qui en résultera, sans imaginer qu'une chose autrement, brusquée, peut tout retarder, tout changer, etc ? Et tout cela ne demande point de temps, n'apporte point de retard ? Et ce sera encore moi qui aurai tort si tu n'as pas senti les ménagements que j'avais à garder, et si tu veux préférer que je les fasse sentir à ton père plutôt qu'à toi, à qui le sang doit préparer la confiance nécessaire pour amener les choses et les faire entrer par le canal de la raison et du sentiment ? Quelle influence, etc., me dis-tu, sérieusement ! Avec des mots, on remplit des pages, on fait des raisonnements, on disserte, on discute, on dispute, et l'on est bien heureux sans doute, car on finit toujours par triompher. Je t'ai fait sans aigreur, et j'ai cru sans indiscrétion, la question sur l'état de tes finances : tu ne semblés pas le prendre sur le même ton. Je sais, mon amie, que tu m'en as déjà parlé, même avec les détails et les effets que tu ne manques pas de répéter, en me l'observant ; mais tu m'as dit depuis que tu as été obligée à telle, telle et telle dépense, que tu seras obligée à telle autre, que tu en prévois telle autre, etc. ; enfin, il n'était pas ridicule de désirer savoir si, avec la somme dont tu m'as parlé, tu aurais de quoi suffire aux choses nécessaires. Je n'entre pas dans le détail de l'emploi de tes fonds et la proposition de me le montrer n'augmente point mon envie de le voir ; mais je ne voudrais pas qu'il fût indiscret de demander si tes contrats nets d'une part, tes dispositions, tes arrangements relatifs à ton père, à la maison, aux alentours, etc., tu ne restes chargée d'aucune dette, d'aucun engagement convenable ou de convenance ; si enfin, après toi, personne n'a de recours; car enfin, ces
choses-là entrent pourtant dans un arrangement quelconque, et du positif au négatif il est un état ; et dans tous les cas il faut bien savoir à quoi s'en tenir.
D'après tout cela, je puis te dire que le ton de ta lettre a furieusement rabattu de la bonne disposition que je rapportais de mon voyage. Il ne serait pas à désirer que j'en reçusse souvent de cette nature; il est vraisemblable que je n'oublierai celle-ci de ma vie, et je croyais bonnement que tu me connaissais assez pour me juger autrement, si ce n'est pour me mieux juger.
J'écris à ton père par le même ordinaire (1). Si j'avais pu trouver de la raideur dans ma lettre avant de lire la tienne, je la trouve douce actuellement.
Il n'y a plus ici aucune raison pour changer mon adresse.
107. —Marie Phlipon à Roland, 29 août (ms. 6238, fol. 84-85). Même adresse. — N^ d'ordre : 37e.
Réponse immédiate à la lettre du 28. — Elle peut se résumer en deux traits : « Ecrivons-nous autrement ou ne nous écrivons plus. — Viens m'entendre et t'expliquer. »
29 août.
Mon bon ami, si je t'afflige contre mon gré, j'en suis cruellement punie ; combien tu me désoles I Quel démon se mêle de nos lettres et nous en altère le sens ? Il est évident que tu n'as pas compris la moitié de ma dernière et que tu as pris le contrepied de l'autre partie. J'avoue qu'en l'écrivant j'étais douloureusement affectée, et trop, pour songer aux épigrammes que tu crois distinguer. Ecrivons-nous autrement ou ne nous écrivons plus. Je ne puis soutenir cette manière d'être avec toi, et dans ce moment même je me sens si vivement pénétrée que mes idées en sont absolument interrompues. Va, si j'avais pu te connaître assez peu pour te juger un seul instant d'une façon dont tu puisses te plaindre, cet instant
(1) Sans doute pour répondre à la lettre que lui avait adressée Phlipon entre le 5 et le 9 août. Il semble que ce soit la première lettre écrite par lui au père de son amie.
m'aurait vue rompre toute liaison avec mon espèce, en commençant par toi. Défie-moi sur tout ce qu'il te plaira, mais si tu me reconnais jamais en défaut sur la sincérité, je renonce aux titres que tu me donnes et à l'attachement que tu me prouves. Je ne chercherai point à étaler devant toi des sentiments que je dois avoir et dont tu ne peux douter : je puis être diffuse ou gauche, mais je méprise l'affectation ; elle ne convient qu'à ceux qui ont intérêt de se faire croire ce qu'ils ne sont pas, et je ne me sens point de ce nombre. Autant qu'il m'a été possible, j'ai préparé, ménagé, disposé mon père comme tu le souhaitais, et si les succès n'ont pas suivi mes efforts, ce n'a pas été faute d'employer ceux-ci. Tu ne t'es pas représenté l'amertume d'une situation fertile en disgrâces journalières, où l'on reçoit de son unique consolateur des reproches de n'avoir vu que soi et d'avoir manqué de fermeté dans des circonstances où l'on s'était principalement occupé de lui. Dis-moi, mon ami, quand mon cœur est blessé, à qui puis-je le laisser voir ? et serait-ce avec toi qu'il me faudrait dissimuler ?
Après m'avoir dit que tu étais fâché que je m'applaudisse de ma conduite avec mon père, qu'il fallait qu'il sût que tu ne voulais point qu'il se mêlât de nos affaires, et qu'en conséquence tu lui adresseras une lettre où cette façon de penser est exprimée : je n'ai pas vu qu'il me restât à faire des observations sur cette lettre. Elle est arrivée ; mon père l'a trouvée glaciale, d'un laconisme singulier, étonnante par le silence qu'elle lui impose sur certaine matière, et annonçant peu d'empressement pour moi. Je l'ai justifiée, soutenue, appuyée, comme il convenait ; j'ai fait entendre qu'un homme délicat et sensé n'avait point de comptes à rendre, ni de conseils à recevoir ; nous avons longuement, chaudement et tristement discuté. Mon père a fini par dire : « c'est un homme de mérite, je l'avoue : il vous convient, à la bonne heure ; que la chose se fasse, je n'y mettrai pas d'empêchement. Mais cette façon de me l'annoncer ne m'est pas fort agréable ; je répondrai aussi avec froideur et précision ». J'adoucis, je ménage, je raisonne, je fais pour le mieux ; puissent toutes choses aller ainsi I
Je ne sache pas qu'il puisse y avoir de l'indiscrétion à me questionner sur mes finances et je n'ai point vu d'aigreur dans ce que tu m'as demandé à cet égard ; je n'imagine pas en avoir mis dans ma réponse ; mais tu fais des remarques qui sentent le reproche et sur lesquelles je veux glisser, précisément parce qu'elles me touchent trop sensiblement. J'avais passé rapidement sur cet objet parce que je pensais n'avoir à t'en donner les détails que de vive voix, ce qui me paraissait plus facile et plus abrégé.
Je crois t'avoir déjà dit cet hiver que le bien de ma mère était grevé d'une hypothèque, ce qui empêcherait qu'on en pût disposer sans difficulté, et m'oblige, ainsi que mon oncle de Vincennes, à payer rente pour un emprunt de six mille livres dont mes grands-père et mère maternels se portèrent caution en faveur d'un de leurs gendres qui ne tint point ses engagements. Cette rente se paya au moyen de quelques fonds sur lesquels nous eûmes recours et de l'appoint qu'on y ajouta. Il y a pour le présent des arrérages accumulés, un projet de remboursement, assez de désagréments et d'embarras. Jusqu'à ce moment je n'ai pu me mêler de rien, je viens dernièrement de parler avec mon oncle pour l'engager à des démarches utiles. C'est à peu près tout ce que je puis t'écrire sur une circonstance susceptible de trop de détails.
Je t'avoue, mon ami, qu'il me presse singulièrement de te voir et que je donnerais beaucoup de choses pour une seule conférence de quelques heures ; je suis persuadée qu'elle aplanirait tout, qu'elle dissiperait ces nuages qui m'accablent de chagrin et feront mon tourment jusqu'à l'instant où la paix et la joie de ton âme assureront mon bonheur. Ecris-moi vite : écris-moi de ton cœur : songe que je suis triste, inquiète, souffrante et que j'attends ma satisfaction de toi seuL Mon ami I tu trouves ta lettre douce et tu sentais qu'elle pouvait me peiner ? Je hais tous ces mots écrits, ils ne rendent point d'accent, ils trompent 1 Viens m'entendre et t'expliquer.