‹ Roland & Marie PhliponChapitre 45 sur 68 · CHAPITRE VII La Rupture (septembre · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII La Rupture (septembre

108. — Marie Phlipon à Roland j l^r septembre, après midi (ms. 6238, fol. 86-88). — Adresse : A M. Roland, etc.. à Amiens. — N^ d'ordre : 38^.

Seconde réponse à la lettre du 28 août.

L'intérêt de cette réponse, c'est qu'elle explique très clairement la marche des difficultés inattendues soulevées par Phlipon : c'est le 30 août « lundi soir » que sa fille l'avait pressé de répondre à Roland, le 31 qu'il était allé faire part aux grand-parents Besnard et à sa mère des ouvertures qu'il avait reçues, paraissant les agréer, puis le 1^' septembre au matin qu'il se ravise et exige, avant d'écrire la lettre de consentement qu'on attend de lui, la communication de toute la correspondance depuis cinq mois 1

Marie Phlipon n'aperçoit qu'une issue, c'est que Roland vienne à Paris.

l^*" septembre, après midi.

Allons, Thaïes I rassemble tes forces ; je ranime mon courage ; si je m'abats encore une fois, je suis perdue sans retour. Voyons si la cruauté du sort l'emportera sur la constance de nos deux âmes réunies. Non, mon ami, je sens que tes déplaisirs ou tes reproches ont seuls le pouvoir de m'accabler : avec ton estime, ta tendresse et ta satisfaction je puis être au-dessus de tout. Le nuage que le malentendu de nos lettres et le chagrin des contrariétés avaient fait élever m'avait pénétrée de tristesse ; j'étais atterrée depuis ta dernière ; de nouvelles disgrâces sont survenues du côté de mon père ; elles m'irritent et me relèvent ; je me trouve aujourd'hui plus de résolution que de douleur. Tu n'as pas ignoré l'effet de ta lettre à mon père. Je m'efforçais de l'adoucir et je commençais de l'espérer, lorsque

lundi au soir je lui demandai s'il était disposé à te répondre bientôt. Je fus étonnée de son air et du ton de sécheresse avec lequel il me répliqua : « On ne s'est pas pressé de s'adresser à moi, je ne le suis pas de répondre ; d'ailleurs, on ne vous demande pas dans cette lettre : elle est obscure, je n'y entends rien. » J'observai que cette objection n'était pas de la meilleure foi du monde, je raisonnai, je priai : la considération de mon bonheur, du sien propre, les sentiments naturels à un père, la vue d'un établissement qu'il eût tant désiré autrefois, tout fut mis en usage avec le ménagement, les instances et le i)athétique que mon cœur m'y faisait mêler. Je n'obtins que des choses dures, humiliantes même, ajoutées à l'éternel refrain qu'on pouvait le mettre en tiers dans le secret quelques mois plus tôt, que je n'aurais pas dû donner mon aveu à un homme sans le consulter avant tout, et mille autres raisons de cette espèce près desquelles les miennes, malgré toute leur solidité, n'attiraient qu'un sourire dédaigneux. J'étais oppressée, je rentrai dans ma chambre et je m'y trouvai si mal, une heure après, que mon père m'entendit et se releva. Il parut, non pas attendri, mais un peu ému, comme quelqu'un qui craint d'avoir à s'attribuer ce qu'il voit. Le lendemain il était assez doux ; je profitai de cette disposition pour manier son esprit et le tourner à nos fins. Je ne réussis point mal ; il m'écouta, fut persuadé, me promit de faire bientôt une réponse satisfaisante, mais, ajouta-t-i!, je veux annoncer cette affaire à votre oncle et votre tante (ce sont les grands-parents), appuyant son dessein de considérations pour moi qui devais à ces parents des égards marqués et beaucoup de ménagements. Je dis que cette communication me paraissait pressée, indiscrète peut-être ; je rappelai l'utilité du secret ; j'y mis une grande importance et même j'y attachai l'assurance de Tévénemenl. Il s'impatienta, m'inposa silence et partit. Je le revis tard, mais fort content. Il m'apprit qu'il avait fait part du projet aux grands parents en recommandant le silence d'une manière dont je serais satisfaite ; qu'ils étaient très joyeux, que je pourrais les aller voir au premier instant, m'assurer par moi-même

de leur disposition à se taire, et que dès demain (qui était aujourd'hui), il ferait sa réponse en donnant son agrément. Je passai la nuit plus tranquillement et je me disposais ce matin à me transporter chez le grand-oncle, lorsque mon père, la plume à la main pour t'écrire, me dit d'un ton appuyé : « Ma fille, il est évident que, depuis le départ de M. Rld, vous avez reçu plusieurs lettres de lui; je demande, avant tout, que vous me les montriez toutes sans exception. » Je lui dis que cette nouvelle demande me surprenait singulièrement, qu'il devait savoir combien je serais aise d'y déférer par l'obéissance que j'avais déjà prouvée en lui faisant voir celles qui pouvaient le satisfaire, et lui apprendre que nous ne méritions ni soupçons, ni reproches ; que je n'en avais pas d'autres à lui communiquer. — Je suis pourtant convaincu que vous en avez reçu davantage et j'exige que vous me les donniez. — Mon père, vous n'avez pas le droit de me faire manquer aux lois de l'honnêteté, de la confiance : c'est à celle de l'amitié que je dois la connaissance des choses qui me sont communiquées dans ces lettres et qu'un tiers ne peut partager. — Eh bien I je n'ai rien à vous accorder d'après ce refus ; je ne fais pas de réponse et vous n'aurez jamais mon consentement. — Eh I quel motif vous fait exiger une chose de cette nature ? — C'est un caprice que j'ai ; si vous me refusez cette satisfaction, vous n'avez plus qu'à me compter pour rien ; vous perdez ma confiance et mon estime. — Précisément par un acte qui devrait me les mériter. Est-il donc raisonnable que, pour un caprice, ainsi nommé par vous-même, je viole les obligations les plus saintes ? celles de la confiance, etc. — Nous avons très longuement discuté ; de ma part, avec beaucoup de tranquillité, d'assurance et de force ; de la sienne, avec une opiniâtreté, une déraison insupportables. J'ai conté mon aventure à M^i^ Dp. ; elle ne fait qu'en rire, dit qu'il faut aller son train et promptement, lui laisser faire la moue et lui adresser les sommations s'il continue sur ce ton ; mes grandsparents, que j'ai vus, m'en disent autant ; ils ont tombé des nues parce qu'hier, mon père leur parla de nous deux avec beaucoup d'éloges et de satisfaction. Je voudrais, m'ont-ils

ajouté, que notre approbation pût remplacer la sienne ; mais dans tous les cas, nous sommes prêts d'approuver votre choix et de souscrire à tout avec empressement et tendresse. J'ai retrouvé un instant pour tâter mon père et l'apaiser, s'il était possible ; je lui ai fait sentir que ces difficultés ne devaient produire que des désagréments à lui-même sans servir à quoi que ce fût, qu'il était malhonnête de ne pas répondre à la demande d'un galant homme et de n'y pas répondre favorablement, que la bonne intelligence était avantageuse à tous, etc. ; j'avais des milliers de choses à dire et j'en ai débité prodigieusement. Il s'est tenu à ses prétentions en finissant par dire qu'il ne m'était pas nécessaire, que je pouvais me marier sans lui, mais que ce qu'il me fallait faire pour cela ne pouvait pas s'exécuter en demeurant avec lui, et que je n'avais qu'à me choisir un asile. J'ai répondu fort résolument : « Je n'en ferai rien ; vous n'avez pas de raison de me renvoyer de chez vous, je n'en dois sortir que sous les enseignes d'un mari et je n'en partirai pas autrement ; je n'aurai pas vécu vingt-cinq ans dans l'honneur et dans la vertu, pour sortir de chez vous d'une manière qui vous ferait honte et vous flétrirait vous-même. » Il n'a rien répliqué, me boude, ne mange point et se sauve de moi. Je juge, sur quelques apparences, qu'il t'a écrit ; mais c'est de toi que je suis réduite à l'apprendre et je souffre déjà de la manière qu'il l'aura fait. Eh bien 1 mon ami, te senstu le courage d'épouser une fille disgraciée de son père, de faire des sommations, de dévorer toute la suite des désagréments qui m'environnent comme à plaisir ?

J'avais eu, il y a huit jours, une conférence satisfaifaisante avec ce brave homme dont mon père fit son confident depuis quelques mois particulièrement ; il l'avait sondé adroitement sur ses intentions pour la D"^ (i). Mon père témoigna d'une façon très persuasive qu'il ne songeait et ne voulait absolument point faire jamais rien de plus, par des raisons très fortes qu'il déduisit. J'appris en outre qu'il

(1) La maîtresse que Phlipon avait songé à épouser. V. plus haut la lettre du 23 mai, et les suivantes, passim. Cf. aussi les Lettres Cannet à dater du 3 octobre

avait manqué se brouiller très sérieusement avec elle par les instances qu'elle lui faisait pour savoir comment et pourquoi il s'était réconcilié avec moi, objet sur lequel il imposa le silence le plus décidé, en montrant beaucoup d'humeur de ses questions répétées. Le petit plaisir de ces nouvelles est bien effacé par le nouveau trouble où me voici : je me dispose encore à ramener mon père, c'est-à-dire à travailler pour cette fin, mais je n'ose former l'espérance de réussir. Je te l'ai peint jaloux de la considération, difficile à conserver et demandant des ménagements ; c'est un homme outré de voir qu'on n'ait pas eu pour lui tous ceux qu'il prétendait qu'on eût. Il me reproche ces précautions malignes, dit-il, ces communications dissimulées, par lesquelles je le préparais sans doute à être éloigné, traité comme un petit parent dont on ne se soucie point. Soutiens-moi, mon ami ; sans toi je donnerais ma vie pour rien, tant ce monde me devient déplaisant. J'ai repris aujourd'hui, par dépit, je crois, de l'appétit et de l'activité. Conserve et ménage ta santié : ne t'affecte pas trop vivement de nos misières ; laisse-moi penser que tu existes quelquefois agréablement. Vois ce que nous avons à faire et ce qu'il faut juger du conseil de mes parents. Je croirais bien que ta présence matera mon père et qu'éternellement il me tracassera comme il fait, tant que je serai seule à lui répondre, par une suite de son humeur et par une rancune inextinguible de la reddition de compte^. Je me suis acquittée avec mon notaire pour ma part des frais ; reste celle de mon père à laquelle je n'étais pas en état de satisfaire, non plus qu'à deux autres petits objets qu'il néglige et qui me tiendraient plus au cœur.

M^is Dp. prétend que le nouveau travers de mon père est le moyen le plus efficace pour qu'il nous laisse arranger tranquillement nos affaires sans se mêler de rien. J'ai peine à goûter cette consolation, quoiqu'elle ait sa valeur.

J'attends tes nouvelles bien impatiemment.

109. — Marie Phlipon à Roland, 2 septembre (ms. 6238, fol. 89-90). — Même adresse. — N» d'ordre : 39e.

Troisième réponse à la lettre du 28 août, et mise en demeure très nette de revenir à la confiance des premiers jours ou de rendre les paroles échangées.

La jeune fille écrit de chez sa cousine.

2 septembre, chez M^e Dp.

Oui, ta situation est horrible, je le sens : c'est ce qui fait mon supplice et je n'attends plus qu'un mot pour en finir. J'écrivis cette triste lettre (1) dans un accès d'humeur le plus violent que j'aie jamais eu ; ton commentaire me la fait paraître affreuse. Le passage qui t'affecte devait naturellement produire cet effet terrible, je ne m'en suis pas doutée, et tu ne veux pas voir que les expressions employées dans l'agitation ne sont jamais exactes. Je n'ai dans aucune circonstance approuvé hautement ce que j'aurais cru ne pas devoir l'être. Je ne puis me reprocher aucun déguisement même par condescendance ; seulement, je cédais quelquefois sans être convaincue de tes raisons, mais présumant qu'elles étaient meilleures que les miennes par l'opinion que j'ai de tes lumières. Voilà le vrai sens de ma phrase chagrine ; je désavoue ce qu'elle exprime de plus, et tu ne l'aurais pas autant étendu toi-même si tu avais pu conserver plus de sang-froid. Lorsque j'employai des justifications, c'était par le désir d'être à tes yeux ce que je suis réellement et par la persuasion qu'elles étaient bien fondées. J'ai pu me tromper dans la manière de voir et de juger : voilà mes torts ; ils méritaient bien quelque indulgence 1 II m'est arrivé de penser apercevoir chez toi un pou de raideur et de m'affecter de certaines tournures qui me semblaient dures ; c'est en cela que je me suis tue, m'attribuant trop de sensibilité, croyant d'ailleurs que je pouvais les prendre autrement qu'elles n'étaient employées ; c'est ce que je me rappelais douloureusement en t'écrivant

(1) La lettre qui manque (voir ci-dessus, lettre LXVIII) et qui avait provoqué la réponse si amère faite par Roland le 28 août.

comme je fis dernièrement. Du reste, je nourrissais chez moi la parfaite confiance d'être celle qui pouvait contribuer à ton bonheur. Si j'avais pu me dire comme toi : « que sera-ce donc un jour ? », je ne te dirais déjà plus rien. Juge de l'état où doit me mettre ta réflexion et ton aveu. Mon ami, je le dis hautement, sans cette réserve qui ne peut convenir aux sentiments dignes qu'on les expose à découvert, tu es l'être le plus estimable que j'aie connu, le seul auquel je voulusse m'unir et pour qui je consentisse à vivre désormais : nos projets, nos espérances ont développé dans mon cœur un attachement qui doit, dans tous les cas, déterminer mon sort ; je dis plus, je suis persuadée que tu ne peux plus être heureux sans moi, que nulle autre ne serait plus propre à te le rendre, même avant que tu m'eusses connue. Eh bien 1 dans cette disposition, qui doit te montrer ce qui peut arriver de moi, je me sens, je confesse, une fierté qui ne me permettra pas d'être à toi, si je te vois le moindre doute sur le bonheur que tu peux attendre de notre union. Relis tout ce que je viens d'exprimer, c'est la peinture fidèle de ce que j'éprouve et de ce que j'ai été : fais tes réflexions dans le sérieux de ta raison et prends une résolution décidée. Je dois être à toi dans peu, avec paix, amour et confiance, ou ne plus rien être pour toi qu'un souvenir qu'il faudrait encore effacer. De manière ou d'autre, il faut que je te voie avant que ce mois finisse, car la situation où nous sommes réciproquement ne peut durer, et tu sais comme les affaires se mènent entre ceux qui sentent comme nous.

Ce que tu laisses échapper des réponses de ta famille (1) et de l'inquiétude sur ce que je pourrais être un jour avec toi me semble en dire plus que je ne voudrais en entendre. Tu verras par le n^ précédent (2) comment je suis avec mon père et ce qui peut arriver si tu ne veux venir qu'après la fin de toutes les contestations ; moi, je suis convaincue qu'elles existeront toujours en ton absence. Je te laisse à toi, mon ami, recueille toutes tes facultés, résous et réponds-moi promp-

(1) Allusion sans doute à cette lettre (de M"« de la Belouze ?) dont Roland parlait dans sa lettre du 28 août.

(2) Du 1 " septembre.

tement. Je ne t'écrirai plus beaucoup, probablement ; ta première doit me fixer sans retour au parti qui me reste à prendre ; adieu. Hélas 1 mon ami, m'aurais-tu mal connue ? adieu. Mets-toi, s'il est possible, dans un état plus doux ; c'est le seul moyen d'affaiblir mes douleurs.

110. — Marie Phlipon à Roland, 2 septembre au soir {ms. 6238, fol. 91-92). — Pas d'adresse. — N^ d'ordre: 40^.

Quatrième réponse à la cruelle lettre du 28 août. La jeune fille, quand elle est fortement émue, écrit presque à jet continu ; à peine une lettre est-elle à la poste qu'elle en commence une autre. Ainsi a-t-elle fait dans les crises du 21 au 26 avril, du 19 au 27 juin, etc.. Et encore n'envoyait-elle pas tout ! « Je t'écris chaque jour des feuilles que je brûle tous les soirs » (Lettre du 28 août). De même on va voir se succéder coup sur coup les lettres du 3 et du 4 septembre.

2 septembre, au soir.

L'existence me paraît plus triste à chaque instant ; ta lettre, que je relis (1), me porte au désespoir. Tu balances, je le vois, et tu ne sais pas encore les nouvelles difficultés de mon père ; que sera-ce, après que tu les auras apprises ? Ce que tu me dis m'imposerait-il l'obligation de t' éviter la peine de rompre? je doute, je crains, je balance moi-même et mon état est affreux.

Hélas I que j'étais loin de prévoir cette extrémité cruelle, lorsque je m'opposais à tes vues par le seul pressentiment des disgrâces que le caractère de ceux qui m'environnent, le défaut de certaines convenances pouvaient causer à ton âme sensible et délicate. Pourquoi m'as-tu vaincue? plaintive en secret, mais constante et résignée, je fusse demeurée pour jamais ta plus fidèle amie ; du moins, je triomphais de moi-même dans ma résolution généreuse, et je me serais applaudie de mes souffrances par celles dont j'aurais cru t'exempter. Tes plaintes, tes douleurs m'ont subjuguée, j'ai

(1> La lettre du 28 août.

consenti d'être à toi. Les orages se sont succédé ; il nous est arrivé, dans un autre genre, ce qu'éprouvent les époux dans la misère : les contrariétés, le chagrin ont troublé la paix de notre âme ; ils nous ont arraché des expressions qui l'altéraient encore davantage, et la sensibilité toujours irritée, nous rendant sans cesse plus susceptibles, a préparé les voies à l'aigreur. Le fastidieux de certains détails, l'impossibilité de certains autres dans une correspondance écrite, ont fait naître du malentendu que les discussions ne pouvaient qu'augmenter ; ceux que la nature de leurs sentiments, le rapport de leurs goûts, la vivacité de leur tendresse devaient rendre trop heureux ensemble ont cessé de s'entendre dans l'éloignement, et le plus doux de leurs projets s'est revêtu d'apparences effrayantes. Que doit-il arriver d'eux au milieu des circonstances rebutantes qui semblent réunies pour les diviser ?

C'est à ton cœur de le décider.

Pour moi, je suis capable aujourd'hui, comme il y a quatre mois (1), de renoncer à toi s'il est nécessaire pour le mieux ; il n'est pas question du prix qui doit m'en coûter : sans doute il serait autre à présent que par le passé ; mais je suis bonne pour le payer, quel qu'il soit, et le témoignage d'avoir fait ce que j'aurai dû faire sera toujours la première satisfaction que j'ambitionnerai de remporter avec moi.

Il s'agit donc d'examiner si tu me vois ainsi que je t'ai parue quand tu fixas tes vues sur ma personne, comme celle dont l'étroite union peut compléter ton existence et ta félicité. Je n'ai rien à dire sur mes sentiments et mes principes ; si tu t'étais fait illusion quant à ces objets, tu ne serais plus à détromper depuis longtemps ; les erreurs de cette espèce ne sont pas de durée. Je suis franche, peut-être trop, car je dis tout à quiconque possède ma confiance, sans chercher les à-propos, ménagement qui s'accorderait avec la délicatesse sans blesser la sincérité. Je crains singulièrement d'avoir des torts, surtout avec ceux que j'aime, premièrement par

(1 ) Ceci nous reporte aux nremiers jours de mai. C'est seulement le 6 mai qu'elle avait dit son oui déliuitif.

droiture et par affection, puis sans doute par excès d'amourpropre. D'ailleurs, je les avoue hautement quand je les aperçois, mais l'extrême désir de n'en point avoir peut bien m'aveugler parfois sur leur existence ; alors je souffre cruellement si l'on m'interdit les justifications, mais j'endure volontiers qu'on me prouve si elles manquent de valeur. Je suis timide, mais pas rampante ; je m'afflige avant de me plaindre et quand je me plains, je ne pleure plus, je dévore le mal plutôt qu'il ne m'égare, et je serais plus aisément triste qu'emportée. Depuis que nous nous écrivons, je n'ai pas toujours été de ton avis ; mais, somme totale, en quoi, sur quels articles nous sommes-nous trouvés contraires ? pour quelques phrases à l'occasion de M', de S. et du j. h. (1), que j'ai prises dans un autre sens que le tien. Tu m'écrivais au sujet du dernier (n»^ 19 et 20) (2) : « Je ferais bien plus pour lui ôter tout espoir : je lui dirais que notre parti est pris pour dans peu : que vous ne pensez pas que ses projets sinistres y dérangent rien et que s'il fallait y opposer l'autorité..j. » J'ai cru que c'était un avis de l'instruire hautement de nos desseins pour le mater plus sûrement ; cela m'a paru sage afin d'éviter le nouveau coup de l'événement inattendu ; je parlai, je produisis l'effet souhaité et j'ajoutai qu'en daignant l'instruire comme j'avais fait de ce qu'il devait attendre, j'exigeais qu'il se tînt dans le silence, etc.. Voilà l'erreur qui produisit tant de discussions, et c'est encore quelque chose de cette force qui nous mit en opposition pour l'autre ; opposition, démêlés qui n'eussent pas erxisté si nous eussions été en présence. Impatienté, tu te plaignis ; chagrine, j'ai répondu ; puis les nuages se grossirent avec les paroles et nous sommes malheureux pour nous aimer trop. Voilà pour ma personne : pèse, réfléchis, juge et détermine. Quant à la tienne, que j'aime plus que ma vie qui lui est dévouée dans tous les cas, je n'ai observé qu'un excès de bonnes qualités qui semblaient produire quelque raideur dans

(1) Du jeune homme. — Décidément Roland avait eu un mouvement de jalousie au sujet du pauvre L. F.

(2) Le n° 20 est la lettre du 21 juillet; c'est donc dans le n° 19, qui manque, que devait être sa phrase rappelée ici.

la contradiction ; je me suis crue quelquefois mal jugée ou reprise trop vivement, et je m'en suis affligée en me taisant, jusqu'à cette lettre où la douleur violente d'une somme de maux rassemblés m'a fait exprimer avec exagération et même aigreur, j'en conviens. Restent les obstacles qui résultent des circonstances. Le j. h. sera à Genève ou travaillera dans sa chambre, dehors et loin de la maison pour le temps de l'événement, s'il a lieu ; d'ailleurs les grands excès sont passés et ceux de cette espèce ne reviennent pas deux fois. Quant à mes finances, elles ne diminuent pas chaque fois que j'en parle, mais j'achève de te donner des éclaircissements qui ne s'étaient pas encore présentés ou qui l'avaient été légèrement. L'hypothèque n'a rien pris jusqu'à présent sur les revenus comptés, parce que l'appoint était fourni par un autre objet ; il y prendra peut-être par la suite, mais peu de chose ; du moins, en apparence, peut-on le juger ainsi. Le seul bien de ma mère est engagé, c'est-à-dire la moitié du mien actuel, et pourtant je réfléchis que cet engagement, semblable pour l'oncle de Vincennes, ne l'a pas empêché de vendre. Ce qu'il y a de certain, on a recours sur moi comme partie solidaire et j'ai recours sur quelques fonds qui servent d'aides pour remplir l'obligation, d'ailleurs désagréable, je le confesse. Enfin, mon père, son humeur, ses prétentions, son dernier travers nous offrent d'autres désagréments ; personne ici ne peut faire la compensation pour toi. Je puis déplorer des contrariétés qui s'opposent à mon bonheur et qui, de toute façon, le troubleront toujours un peu ; mais, du moins, je n'aurai jamais à me reprocher d'en avoir déguisé quelque chose ou négligé de les exposer dans toute leur étendue. Reste, en outre, ta famille dont il me paraît que tu n'es pas applaudi (1). Je l'avais redouté, tu l'as encouru : c'est une obligation de plus que je t'ai, si rien au monde peut ajouter à celle du sentiment qui t'a conduit ; mais si je n'aperçois plus dans la satisfaction que tu te proposes assez de dédommagement à tes sacrifices, je sais ce que je dois faire et je le ferai à tout risque. Je me devais, ainsi qu'à toi, cette con-

a> Voir pages 242 et 255.

sultation commune : elle est assez importante puisque le sort de deux êtres raisonnables s'y trouve attaché. J'attends tes réponses et je suis, jusqu'au dernier soupir, ton amie.

111. — Marie Phlipon à Roland^ 3 septembre^ 2 h. du matin (ms. 6238, fol. 93-94). — A M. Roland etc.. à Amiens. — NO d'ordre : 4le.

Elle lui rend décidément sa liberté.

3 septembre, 2 h. du matin.

Je ne saurais prendre de repos ; je relis, j'examine ; je pèse les contrariétés actuelles, je considère leur impression sur ton esprit : tu te montres affecté, rebuté : mon devoir s'écrit dans tes peines et m'ordonne de les terminer. Quand il serait indubitable que je fusse l'unique personne dont l'union te rendît heureux, si ta persuasion n'est pas entière à cet égard, ta joie ne peut être parfaite et je cesse de pouvoir remplir ma destination. Dès lors, les disgrâces moins balancées agissent avec force et produisent tout le mal qu'elles peuvent faire ; les difficultés se grossissent, et ce qui fait surmonter les obstacles s'affaiblit. Mon agitation est extrême, je passe successivement à des résolutions contraires ; je m'interdis d'écrire pour ne pas augmenter le nombre de ces idées fugitives, de ces expressions du moment qui se détruisent tour à tour et font naître la confusion ; puis, entraînée par une impulsion puissante, je reviens te tracer tout ce que j'éprouve dans mon âme. Objet de mes affections, dépositaire de mes sentiments les plus intimes, je me défends vainement de suspendre ma communication ; et toi, toi que l'estime et l'amour me dévouent également, où peux-tu fuir, te dérober à tous deux et recouvrer ta tranquillité ? Que dis-je, mon ami ? la nécessité, la raison doivent être désormais nos guides : il faut les suivre courageusement. L'opposition du côté de mon père est devenue absolue et violente, les contesta-

lions interminables par cette raison el la bonne intelligence presque impossible. Ton juste éloignement pour tout éclat et propos, les désagréments sans nombre du détail de mes affaires, les nuages qui s'élèvent du sein de ta famille forment l'ensemble des obstacles les plus pénibles à vaincre. L'enthousiasme qui seul le peut faire s'est amorti chez toi par le sentiment, la crainte ou le préjugé de quelques différences qui t'effraient. Tu parais ne plus tenir à nos projets que par ménagement pour moi, par attachement à ta parole et par les douceurs de la réminiscence plutôt que par les attraits de l'espoir. Je ne dois plus me souvenir ici que du nom d'amie pour t'aider à prendre la résolution la plus convenable à ton bonheur, ou me rappeler ce que j'espérai devenir de plus pour te rendre ta liberté, s'il t'est bon de la reprendre. Mais puis-je t'aimer assez ou assez peu pour te donner à ce sujet des conseils désintéressés ? Triste vertu ! s'il faut être indifférent pour te suivre partout, quels sujets te sont consacrés ? J'avoue qu'en m'arrêtant à l'inquiétude exprimée du : «que sera-ce un jour ? » je serais promptement résolue et j'irais peut-être jusqu'à me reprocher les discussions de ma dernière. Mais cette inquiétude est-elle chez toi bien constante et bien fondée ? dois-je lui donner assez de poids pour nous arrêter l'un et l'autre ? Tout ce que je puis déterminer dans le trouble qui m'agite, c'est que je n'accepterai jamais un titre qui me serait donné avec inquiétude et crainte : pour toi, pour moi, jamais je ne recevrai ta main, si tu ne peux me la présenter avec la sécurité de l'attachement et de la confiance. Je laisse à ta détermination toute la liberté qu'une telle déclaration de ma part peut ajouter à celle que tu conserves naturellement. Je veux être à toi par le choix non balancé de ton cœur ou je m'y refuse à toujours. L'idée de ta situation cruelle me tourmente, je ne puis la supporter. Mon tendre ami, hâte-toi de calmer tes maux et de charmer ton existence : ce n'est plus qu'à ce prix que \e puis vivre ou mourir sans regrets.

A huit heures du matin.

J*ai dormi trois heures ; en suis-je mieux ? je n'ai repris des forces que pour souffrir. Je vais encore à la poste : tu recevras celle-ci le jour d'après l'autre. Eh bien 1 chaque matin t'apportera des nouvelles de ton amie. Puisse-t-elle apaiser un peu tes tourments et t'aider à prendre le parti le meilleur pour ta félicité. Oh Dieu I pourrions-nous vérifier que :

Non é sana ogni gioja, Ne è mal ciô, che annoia :

Quello è vero gioire Che nasce da virtù dopo il soffrire.

112. — Roland à Marie Phliporiy 4 septembre (ms. 9532, fol. 123-124). — Adresse : A M^^e Desportes, etc., pour remettre etc... — No d'ordre: 30^.

Cette lettre, absolument inédite, comble une lacune de la correspondance et permet de comprendre les suivantes, en marquant bien les situations respectives.

4 septembre.

Je reçus hier tes deux lettres à la fois (1) : je les lus avec un trouble que je ne saurais te peindre ; je les ai lues et relues ; elles m'ont mis hors d'état de rien faire autre. Mon agitation est sans égale. Ton père ne m'a point écrit (2) ; son ton, ses propos, ses prétextes m'irritent. Aurais-je jamais dû m'attendre à un affront aussi sanglant ? Je croyais que des passions pouvaient entraîner un homme, lui faire consommer son bien au préjudice de ses enfants ; mais je n'aurais jamais cru qu'il put être aussi insensible à leur sort, aussi dur, aussi cruel, aussi inconséquent ; et sans le respect que j'ai pour toi, je caractériserais autrement la malhonnêteté et l'outrage qu'il

(1) Les lettres du !«' et du 2 septembre (n» LXX et LXXI) ; il n'avait pu encore, le 3 septembre, recevoir les n°. LXXII et LXXIII.

(2) Ainsi Roland, le 4 septembre, n'avait pas encore reçu la lettre que Phlipon venait de lui écrire de Versailles.

Ji

me fail. Moi, que je sois ol)lijîé (l'instruire ma famille que je n'entre dans la sienne que malgré lui, et par la voie des sommations ! cette idée me révolte : et il ne peut qu'être faux que ce soit le style de ma lettre qui le porte à une telle indignité ; il y a quelque chose là-dessous que je n'entends p*oint. Ma lettre (1) est claire, précise ; elle est honnête, quoi qu'il en puisse dire, si elle ne l'est pas relativement à ses prétentions : elles étaient injustes. Quoi I il aurait fallu que, ne donnant rien à sa fille, il eût été l'arbitre de ma fortune et qu'il put me témoigner aux yeux de mes parents qu'il exigeait que les choses fussent de telle ou telle manière 1 et telle enfin que puisse être cette lettre, il aura la malhonnêteté de n'y point répondre parce que je ne vole pas dans ses bras lui soumettre ma personne ou bien plutôt ce que mes parents m'accordent, lorsque ce serait la dernière injure pour eux que de permettre que tout autre qu'eux en fût l'arbitre I Quand il serait vrai que je n'aurais jamais de bonheur à attendre en tout autre état de cause, cet affront me dévorerait en silence, et je saurais plutôt mourir.

Non, mon amie, je n'irai point à Paris en pareille circonstance ; je n'irai point traiter avec un homme sans prudence, sans discrétion, sans parole, et, que ne dirais-je pas ?... irai-je être la fable de mes parents, de mes connaissances et faire un éclat, la chose du monde que je redoute le plus ? non, ce ne sont point de ces choses dont je rie : on peut être heureux de les prendre ainsi : ce ne sera jamais moi.

Et toi, toi 1 sur des choses qui viennent des tiens 1 Tu as bien du courage... Tu ne proposes rien moins que de rompre subitement, absolument, et à jamais, jusqu'au souvenir. Est-ce donc ma faute si j'ai trouvé dans tes expressions un sens pénible et alarmant ? par quoi veux-tu que je juge 1 je sais qu'une lettre ne fait pas une preuve ; mais quand elles se soutiennent, quand d'une part on marque ce qui est douloureux, et que de l'autre on le défend I Je crois encore que tout cela ne sont pas des preuves, mais de vouloir qu'on ne s'en inquiète et qu'en ne s'en chagrine point, mon amie,

(1) Du 28 août.

tout cela est au-dessus de mes forces. Je comptais que tout se passerait tranquillement et sans le moindre éclat et la moindre contradiction à l'égard de tes parents ; mais quand j'ai vu qu'il fallait de la publicité et des discussions, que les procédés de ton père nous y contraignaient, crois-tu que j'eusse pu supporter que des parents qui m'aiment, et qui le prouvent par des sacrifices, eussent pu être instruits par d'autres ? le caractère inconséquent, inquiet, indiscret de ton père m'a fait craindre une publicité que j'ai cru devoir prévenir. Il est vrai que leurs réponses, pleines d'amitié, sont de la plus grande force sur les conséquences ; et ils avaient beau jeu puisqu'ils ignorent absolument avec qui, et que tu n'as été nommée à personne (1).

Je suis dans un accablement horrible ; toutes mes idées se confondent : le physique et le moral sont chez moi dans la contraction la plus violente, il est impossible que cet état dure longtemps. J'ignore quelle en sera la crise ; je ne suis pas deux instants de suite dans la même assiette ; je crois être destiné et livré au malheur. Sois plus heureuse : ce sera mon dernier souhait. Ecris-moi cependant, je t'en conjure.

(2) Il y a cent contre un à parier que ton père ne te propose de quitter sa maison que pour y placer sa créature ; et une fois ensemble, il faudra bien qu'il l'épouse.

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