Marie Phlipon à Roland, 4 septembre, avec P. S. (in
5 au matin (ms. 6238, fol. 95-96). — Adresse : à M. Roland
etc., à Amiens. — N» d'ordre : 42^.
Cette lettre est une suite de la longue élégie commencée le l^^" septembre. — Ce n'est que dans le P. S. du 5 que la jeune fille répond à la lettre de Roland, du 4 (n° LXXIV), qu'elle vient de recevoir.
4 septembre.
Quand cesserons-nous donc d'être les jouets du caprice, ballottés par des variations continuelles, souvent pénibles, toujours imprévues, victimes enfin des travers d*autrui ? Il est arrivé depuis quelques heures un changement de scène que je nommerais heureux, si je te savais d'ailleurs entièrement satisfait.
J'étais dans cette agitation cruelle que mes lettres t'auront fait connaître, balancée entre la crainte, le désir, le courage et le désespoir. Je commençais d'apercevoir, plus distinctement que je n'aurais voulu, qu'il ne pouvait convenir à nul de nous deux de s'unir avec ces formalités à l'égard d'un père, désagr'éables en elles-mêmes et plus encore par les propos qu'elles suscitent ; puis comment rester ensemble en agissant de rigueur, comment sortir décemment pour un événement semblable ? J'entrevoyais la résolution à prendre et je frémissais à ridée de mon devoir. Mon père, plus irrité que jamais, absent, revenu pour un petit voyage peu nécessaire (1), fuyait jusqu'à mon ombre ou ne me regardait qu'avec courroux et cessait d'habiter sa maison. Il avait instruit ses parents de sa nouvelle détermination, le lendemain du jour qu'il les avait faits participants de l'affaire et de la joie qu'elle lui causait, peu après que je les eus vus moi-même (2). Ma
(1) A Versailles, comme on va le voir.
(2) Récapitulons pour plus de clarté : Le 28 août, Roland avait écrit à Phlipon une lettre qui, bien que « glaciale >, devait être une demande formelle de la main de sa fille ; le 30, Marie Phlipon presse son père d'y répondre ; le 31, il va faire part du projet aux grands-parents, en se montrant satisfait; mais le l»' septembre il se ravise, les en informe, et en même temps exige de sa fille, avant de répondre à Roland, qu'elle lui communique leur correspondance ; le 2 et le 3, il va à Versailles, et, de là, écrit à Roland la lettre plus que sèche qu'on lira plus loin. Le 4, après son retour. M™* Besnard va lui livrer un nouvel assaut et obtient de lui qu'il se montrera « consentant de bonne grâce ...» — Malheureusement la lettre de Versailles était partie I
bonne tante, inquiète des dernières dispositions qu'il lui avait témoignées, vint aujourd'hui pour s'informer des effets qui les auraient suivies ; mon père était encore au lit, un peu mal à Faise ; elle l'aborda avec empressement et ne tarda pas à lui parler de l'objet de sa venue, que j'avais soupçonné secrètement. L'accès n'était point passé, mon père déclara qu'il fallait que je sortisse, et que je fisse ensuite ce qui me plairait ; sa tante lui fit les objections possibles sur l'indécence de ce procédé, toutes les observations imaginables sur la frivolité du pourquoi et la singularité de cette idée après la satisfaction qu'il lui avait montrée. Mon père répéta tous ses vains griefs, il fallut y répondre avec ordre et détail. Au reste, je dis que, toutes mes réflexions faites, je me sentais incapable d'associer à des disgrâces de cette nature un homme respectable à qui je devais les épargner ; que je devais me marier avec les convenances honorables dont je n'étais pas indigne, ou n'en rien faire du tout, et qu'à cet égard je ne balançais plus. Je ne sais ce que j'ajoutai avec ce ton de chaleur que la tristesse rendait concentré. L'affliction profonde et assez de faiblesse caractérisaient ma situation. Ma tante s'émut et s'attendrit beaucoup plus qu'une femme de soixante-dix ans ne fait ordinairement. Elle pleurait, représentait, pressait avec une ardeur que je n'avais pas attendue ; mon père, embarrassé, demi-vaincu, dit qu'il t'avait écrit^(l) et comment, ajoutant qu'on verrait ta réponse. Les discussions furent très longues. Ma tante ne voulut partir qu'après lui avoir fait promettre de ne plus opposer d'obstacles par ses difficultés, de se montrer consentant de bonne grâce, tel qu'on pouvait le désirer et qu'on avait droit à s'attendre de le trouver ; elle me laissa touchée, mais étonnée d'une démarche d'amitié que je n'avais aucunement prévue. De ce moment, mon père reçut mes soins qu'il rejetait auparavant, il voulut même que je prisse quelque chose en sa présence et nous sommes bien encore une fois. Ainsi, mon ami, si tes réflexions, ton cœur et
(1) De Versailles.
tes résolutions te tiennent toujours également attaché à nos projets, je présume qu'il serait bon que tu répondisses à mon père d'une manière ménagée, pour lui témoigner que, ses expressions ne paraissant pas annoncer une approbation positive telle que tes sentiments, les miens la feraient souhaiter, tu sollicites l'assurance de son agrément afin d'agir et de terminer avec sécurité, satisfaction, etc.. Tu es bon pour ajouter, retrancher ce qu'il serait nécessaire de joindre ou d'omettre ; je jette mon idée : je te laisse à la juger et à la rectifier. J'attendrai à fermer cette lettre que j'aie reçu les nouvelles que j'espère, si elles viennent demain d'assez bonne heure. L'heure de la poste est passée aujourd'hui ; que je suis impatiente I et que la joie est loin de moi I Adieu : tu sais si je t'aime et si je dois souffrir.
Dimanche matin.
(Chez Mlle Dp.) (1). Grand Dieu I que je sois heureuse, tandis que tu serais livré aux plus cruels tourments I le croistu possible ? peux-tu le dire ? encore moins te le persuader ? Non, mon tendre et bon ami, tu as pu l'entrevoir, je te le dis sans voile : je ne connais plus que toi, ou la mort. Ton état me met hors de moi. Je me hâte d'expédier cette lettre et je ne respire que dans Tespérance de radoucissement qu'elle apportera à tes douleurs. Va, le sort en est jeté : nous devons être heureux ensemble ou ne l'être jamais. Adieu, hâte-toi de m'écrire et de me calmer par l'assurance d'une disposition plus consolante. Je t'embrasse et suis toute à toi, à la vie et à la mort.
115. — Roland à Marie Phlipon, 5 septembre (ms. 6240, fol. 52), Pas d'adresse. — No d'ordre : 31^.
Cette lettre se croise avec la précédente (2).
(1) Ce P. S. est écrit de chez M"» Desportes, où Marie Piilipon continuait à aller chercher les lettres de Roland, et où elle venait de trouver celle du 4 .
(2) Il y a en marge au manuscrit : « Ici est la copie de la lettre du père Phlipon qui a tant déplu à Roland ».
5 septembre.
J'ai reçu tes deux lettres du 3 (1), mon amie, en même temps qu'une de ton père datée et timbrée de Versailles ; je t'aurais fait passer cette dernière, si je ne voulais la conserver. Tu jugeras que ce n'est pas par vanité : ce sera un monument de plus de l'étrange bizarrerie de mon sort. Il n'y a pas jusqu'aux M"" ainsi abrégés qui n'aient leur singularHé. En voici la copie exacte, en tout ce qui a rapport à celle que je lui ai écrite.
M^, Les discussions d'intérêt ne pourront certainement pas nuire à l'affaire dont est question : ma fille y a tout récemment pourvu, ayant mis en usage son âge de majorité, il y a à présent trois mois, à l'effet de me faire rendre un compte exact, par devant notaire, du bien de sa défunte mère. Cette affaire est irrévocablement finie... (la lettre est horriblement mal écrite du reste, et je n'entends pas ce que signifient ces points. Il continue) : Vous m'avez fait l'honneur, M^, de m' écrire : je dois avoir celui d'y répondre. Mais préalablement, a,yant demanda à ma fille la communication de certaines choses, qu'elle m'a très sèchement, et même, j*ose le dire, durement refusées, cela me détermine avec regret à vous dire qu'elle peut jouir entièrement de son privilège de majorité pour accélérer la définition de cette affaire ».
On peut quelquefois ne pas accueillir une proposition telle que la mienne ; je n'avais pourtant pas lieu de le présumer dans ce cas-ci. Mais de me mander qu'on ne m'écrit que pour me le dire, en prendre un prétexte si faux, et, j'ose dire, si bête, c'est déceler une âme que je ne connaissais point et qui me fait horreur ; un homme qui, se déshonorant pai bassesse de caractère, en viendrait au point de le faire pour désoler quelqu'un, que sa conduite ferait rougir.
Je conviens de tous mes torts : j'avais vaincu ce que je connaissais, et ce que j'en croyais devoir craindre. Je ne
(1) Celle du 2 septembre au soir et du 3 (n"" LXXII et LXXIII).
fus jamais arrêté que par là ; et tu ne pouvais pas Loi-même me figurer plus que Lu ne devais croire d'avoir jamais à craindre.
Tout m'est témoin que lu m'es aussi chère que tu me le fus jamais. Je donnerais ma vie i)our la tienne : mon tourment est extrême ; lu me seras toujours chère, et mon dernier désir, celui qui ne s'éteindra qu'avec ma vie, sera d'être aimé de toi. Je ne me défends point d'un attachement qui me livre à toi sans réserve, et qui en ce moment même se grave en mon cœur avec la plus haute estime ; mais ton père, mon amie, ton père I Cette idée me dévore : de noirs pressentiments m'agitent et m'accablent. Son caractère, sa conduite seront des reproches vivants de tous les miens, et ces choses-là mêmes changeront leur tendre amitié en un vautour qui me dévorera le cœur sans cesse. Juge-moi, accable-moi : tu le peux ; au reste, il serait difficile, à toi-même, de me rendre plus malheureux. Non, mon malheur ne serait rien, mais il est affreux par ta situation ; je me le reproche avec l'amertume du dégoût de moi-même ; je suis oppressé de la tristesse de la mort. Si les jours, pour en subir le sort, se succédaient encore un peu avec la même rapidité, ce serait des partis à prendre le plus doux.
116. — Marie Phlipon à Roland, 6 septembre (ms. 9533, fol. 65-66).
J'ai publié cette lettre dans l' Amateur d'autographes d'août 1908. — Le manuscrit porte le n<» d'ordre 44®, et « chez M'^® Dp., 6 septembre. »
Marie Phlipon vient de trouver chez sa cousine la lettre de Roland du 5 septembre, et elle y répond séance tenante.
Je n'ai pu venir hier ici, il n'a pas été possible qu'on envoyât chez moi, je ne fais que recevoir à l'instant ta dernière, après avoir mis la mienne à la poste. Allons, mon ami, ce n'est pas le moment de perdre courage : je m'attache au projet que je t'ai tracé ; vis, respire, sois en paix, je n'ai plus
de force, de vertus, d'existence et de satisfaction que par toi. Nous raisonnerons cet arrangement, je ne vais plus m 'occuper de lui. Conserve-toi pour ta fidèle amie, je te suis dévouée sans retour. Adieu, je ne saurais t'en dire davantage à ce moment : l'heure me presse ; tout m'affecte et me ravit la liberté de t'exprimer ce que je sens.
117. — Roland à Marie Phlipon, 7 septembre (ms. 6240, fol. 53-54). — Adresse : «'à M^^^ Desportes , etc.. » — Timbre d'Amiens. — N» d'ordre : 32e.
Pendant longtemps, Roland avait voulu n'annoncer son mariage à sa mère et à son frère aîné qu'une fois la chose faite. Mais, sous le coup de sa colère contre Phlipon, il s'est résolu de les en informer (voir sa lettre du 4 septembre, n» LXXIV), sans d'ailleurs nommer la jeune fille, et il en a reçu des représentations affectueuses. Puis, en recevant le 5 septembre la lettre blessante que Phlipon lui a écrite de Versailles, il leur en a, dès le 6, envoyé copie, ce qui n'était pas pour les ramener à voir les choses d'un œil plus favorable.
Cela fait, il répond aux deux lettres de son amie, celle du 4 (avec P. S. du 5), et celle du 6. Il refuse toujours de reprendre les pourparlers avec Phlipon.
7 septembre 79.
Ta grande déférence, tes soins, tes sacrifices, tes perplexités mêmes sur les divers mouvements de l'âme de ton père, d'un père auquel tu ne dois que la naissance ; l'énergie avec laquelle tu m'en as toujours parlé ; le contentement que tu m'as toujours marqué de toi, après avoir tout fait pour lui, qui n'a rien fait pour toi ; lui dont tes actes d'amour, de générosité, que ta patience, tes chagrins, et rien du passé, du présent et de l'avenir, n'a pu rappeler à lui ni à toi ; qui a toujours continué d'être inconséquent, bizarre, injuste et dépravé ; tout enfin ce qui est d'honnêteté et de vertu en toi, qui te caractérise, et dont tu t'applaudis avec raison, m'a rappelé à mes parents, dont les tendres sentiments sont si au-dessus de la naissance qu'ils m'ont donnée, que je la réduis à rien en comparaison.
Je dois à l'inquiète sensibilité et aux soins affectueux qu'ils ont pris de moi, dans ma dernière maladie, je leur dois d'exister ; et cette nouvelle vie, toute autre que celle que je tenais du hasard, qu'ils n'ont cessé d'orner de ce triomphe qu'un cœur qui sert l'humanité goûte dans le succès de ses soins, cette nouvelle vie, m'as-tu fait dire, ne leur en dois-je pas aussi quelque compte ? Identifié à eux par la nature, plus encore par les bienfaits, aliéneraije leur cœur, où je réside ? et disposerai-je d'une partie d'eux-mêmes sans leur participation ? Mon amour m'avait fait oublier mes devoirs ; je dois à Texercice pénible et généreux des tiens de me les avoir rappelés. Sans des contradictions aussi insensées qu'inattendues, ils n'auraient rien su de mon projet qu'après son exécution.
Je leur en ai fait part. Il n'est rien que le sentiment n'ait animé en eux pour que je les considérasse en agissant. Je leur ai répondu par la copie de la lettre de ton père, non pour leur dire ce que je ferais, ou ce que je ne ferais pas, mais pour leur confesser l'état d'une démarche entreprise sans eux, rappeler une confiance que je leur devais, réparer un silence devenu coupable par la publicité que ton père donnait de la chose aux tiens, et les laisser juger entre toutes tes qualités, que je reconnais et que j'avoue, et le procédé aussi étrange de ton père à ton égard, au mien ou au leur. Je venais de mettre cette lettre à la poste hier, lorsque la tienne m'est parvenue. Je l'avais écrite avec la réserve d'un nom que je respecte parce que tu le portes, et qui n'accompagnera jamais le récit d'un procédé irritant. Cette dernière lettre de toi, mon amie, toujours pleine de ce sentiment délicieux qui t'anime, est, sans que tu t'en sois aperçue, une invitation à me jeter aux pieds de ton père. Il compte pour rien sa démarche ; et il faut voir, dit-il, comment j'y répondrai. Devais-je donc avoir à répliquer à sa réponse? l'honnêteté du moins ne le dictait-elle pas? Est-ce ainsi qu'on se joue d'un galant homme et d'une famille honnête ? que présagerait donc une conduite aussi insultante ? à quoi ne serait-on pas exposé ? Abreuvée d'une foule d'idées tristes, affaissée sous le poids des contradictions, mon âme en a contracté un sombre qui
me poursuit partout. Tes peines, toujours présentes à mon esprit, ajoutent aux miennes au point de les rendre insupportables et d'absorber toutes mes facultés. Je vois ton père dissiper ton bien d'une manière honteuse, se brouiller avec toi de ce que tu veux lui en échapper, lui en réserver les restes ; revenir en apparence lorsqu'on lui en inculque les raisons ; retourner encore à une conduite déraisonnée et indigne ; vouloir enfin te chasser en une circonstance où toutes tes démarches ne peuvent que lui être honorables et avantageuses ; un homme au-dessous de ses affaires, sans un talent propre à les réparer, à les soutenir, avec des inclinations basses et une conduite vicieuse. Grand Dieu ! quel sera donc le résultat de tout ceci I Juge-moi maintenant : achève de me déchirer le sein, tu le peux.
118. — Marie Phlipon à Roland, 9 septembre au soir (ms. 6238, fol. 97-99). — Pas d'adresse. — N^ d'ordre : 46^.
Réponse à la lettre du 7.
9 septembre 79, au soir.
La voilà donc, cette raison, que je n'osais pressentir, et que je respectais sans la connaître, d'un secret tant recommandé I Entraîné par ton attachement, tu t'exposais à contrister les tiens pour éviter leur opposition, et lors même que leur tendresse et notre honnêteté leur eût fait approuver enfin Une alliance formée sans leur participation, j'aurais eu toujours à me dire que je t'avais donné envers eux le besoin d'un pardon. Tu te taisais cependant avec moi, comme si tu redoutais ma reconnaissance ou mes représentations. Eh quoi I mes sacrifices et mes regrets ne sont-ils pas encore assez grands ? faut-il qu'en toi, jusqu'aux torts même, tout me les rende plus douloureux et multiplie mes obligations ? Je ne déplorerai point, mon ami, des circonstances qui t'ont conduit à rendre aux tiens ce que tu leur devais. Je sens ce que j'en dois attendre ; mais quand je l'aurais prévu, je n'eusse pas agi autrement. S'il était vrai, comme tu veux bien le dire.
que mon exactitude à conserver certains égards t'eût rappelé quelques-uns de ceux que méritait ta famille, j'en aurais recueilli le plus doux fruit que je puisse jamais m'en promettre. Va, mon ami, quand on est cher l'un à l'autre par les motifs qui nous animent, on peut être assuré de ne pas errer longtemps ; si la vivacité du sentiment produit quelques illusions, elle fait naître et retrouver dans son objet cette délicatesse qui dirige et rectifie son action. C'est à toi-même que je suis redevable de ce dernier degré d'attachement dont je suis pénétrée pour mes devoirs ; ils sont devenus, à mes yeux, plus respectables encore et plus touchants, depuis que ton estime ajoute au prix de leur accomplissement. Instruis, consulte et satisfais tes parents : paie-leur ce juste tribut que t'imposent la nature et les bienfaits. J'applaudis à tes démarches, jfaccepte leurs résultats et je jouis des éloges qui sont dus à ta soumission. Ne crois pas que je m'abuse sur la détermination à laquelle on va te porter ; je la sais, je l'entends et je rougirais de l'attendre si je n'eusse prononcé déjà la sentence, avant même que j'eusse appris que tu avais choisi des arbitres. Ce sont des titres bien forts contre moi que la lettre et le procédé de mon père près de personnes qui ne me connaissent pas. Quand elles me connaîtraient et me jugeraient aussi favorablement que tu me vois, elles ne sont qu'à leur place et ne peuvent se transporter à nulle autre ; la perspective varie avec les points d'où l'on considère. Ce qu'il y a de certain, c'est que ta première obligation est de déférer aux tiens : tu te ferais vainement l'image d'un bonheur indépendant de leur approbation ; si tu pouvais te former un semblable bonheur, je serais inhabile à le goûter, et dès lors il perdrait pour toi-même la réalité de son existence.
O mon ami ! chéris et conserve des avantages qu'on ne saurait trop apprécier : je connais toute l'amertume de leur privation ou des disgrâces qui les altèrent. Tu peux porter avec gloire et douceur les noms de fils et de frère ; ces relations naturelles, que la société, le sentiment rendent plus particulières et plus intéressantes, ne te présentent que des charmes qu'il serait affreux d'effacer par une né-
gligence ou une contradiction également ingrates et repréhensibles. Il eût été délicieux pour moi de partager ces tendres liens, de les resserrer et les multiplier encore; j'eusse savouré cette félicité avec transport. Mais si le sort me la dénie, du moins puissé-je me rendre le témoignage de ne l'avoir troublée pour personne : je me dirai que tu la possèdes, et cette idée consolante apportera quelque soulagement à ma douleur.
Suivons nos destinées, mon cher et digne ami, avec la résignation des sages et le courage des âmes fortes ; tes proches, ta situation, ta place, tes alentours te fournissent assez de quoi développer, exercer tes facultés, et remplir la tâche honorable de l'homme et du citoyen ; quant à moi, tu m'aurais appris, si j'avais pu l'ignorer jusqu'alors, qu'une vie qu'on peut terminer, honoré des regrets des gens de bien et enveloppé de ses vertus, ne fut pas inutile (1).
Je t'ai peint avec franchise les excès auxquels je me sentais poussée, je n'oserais pas encore répondre de l'effet violent d'une agitation que j'ai peine à vaincre. J'attends de toi l'exemple qui m'apprenne à me surmonter. Dis que tu peux te rendre heureux sans moi, afin que j'aie moins à souffrir de ne pouvoir être avec toi.
Je ne tiens pas fermement à la résolution de quitter mon père, malgré l'opinion de quelqu'un de ma famille. Je me persuade que le lieu que l'on doit préférer d'habiter est celui où l'on a le plus de bien à faire. Il me semble qu'à ce titre aucun ne peut entrer en comparaison, pour moi, dans l'état de fille, avec la maison paternelle. Je me livrerai donc constamment aux occupations, aux soins qui me sont imposés. Je sens, après tout, que le plus vif de mes goûts est de remplir mes obligations, à tel prix que ce puisse être ; les charmes de l'étude céderont quand il le faudra à ceux de la raison ; si je n'acquiers pas d'idées nouvelles, je m'attacherai toujours davantage au petit nombre de celles dont la vérité m'est évidente, et je retrouverai en force ce que j'aurai manqué d'avoir en étendue. Je crois qu'il en est de l'exercice du courage comme de celui de la bienfaisance ; l'ardeur de
(1) Noter cette allusion au suicide.
vaincre et de soulager croît avec les besoins et les difficultés, l'habitude de s'y livrer en fait enfin une nécessité. J'avoue que c'est une épreuve terrible pour le premier que d'avoir à renoncer à des espérances les plus chères et les plus flatteuses, nourries avec complaisance et prêtes à se voir couronnées. Mon ami, je sais ce que je dois faire, je le veux, je l'entreprendrai : mais je suis perdue si tu ne m'aides. T'avouerai-je mes faiblesses, mon trouble et mon tourment ? jamais aucun des objets insensibles qui m'environnent ne me retraça plus vivement ta personne, tes discours, tes actions, ton âme et nos projets ; mon logis me désole, ces soirées qui recommencent m accablent et me tuent ; je te vois sur tous les sièges, les livres que tu as touchés me font mal. Ces lettres écrites dans la joie et l'attente de nos desseins achèvent de me déchirer ; ta maison, tes arrangements, ta mélancolie, tes inquiétudes se représentent à leur tour pour varier et prolonger mon supplice. La tristesse amère et dévorante me pénètre et m'abat ; je cherche des secours, j'appelle : quoi ?... je ne vois que sacrifices et douleurs. J'achète ainsi quelques heures de raison par des crises cruelles dont je ne puis prévoir le terme. Ceux de mes parents instruits sont après moi sans cesse pour avoir des nouvelles de 1 affaire ; je leur ai parlé comme je devais de l'effet de la lettre et des suites qu'elle pouvait avoir. Ils s'impatientent et s'aigrissent contre mon père, se promettent de ne plus le voir s'il est cause d'un dénouement contraire, etc. Ma tante m'offrait aujourd'hui d'engager mon père à t'écrire une lettre qui réparât la précédente ; comme cette démarche, en supposant qu'elle l'eût obtenue, t'aurait fait un engagement et que j'ai cru ne pas devoir te lier ainsi dans ce moment, j'ai remercié tout net. L'impossibilité d'exposer et de faire comprendre mes véritables raisons, la difficulté d^en prétexter de plausibles m'ont fait paraître fort étrange ; c'est un malheur auquel je commence à m'accoutumer. Du reste, toutes les singularités sont réunies : mon grand-oncle m'a fait avec un zèle contrariant une proposition qui m'inpatienterait cruellement par l'intérêt dont|il la soutient (1),
(1) On va voir ce qu'était cette proposition du vieux Besnard.
si je n'avais, indépendamment de mes réels motifs, des raisons apparentes, à sa portée, dont je le paie pour me débarrasser, sans l'indisposer.
Ecris-moi : console et soutiens ton amie ; je ne connais rien de plus terrible que tes maux et je saurai supporter les miens du moment où je te verrai tranquille.