‹ Roland & Marie PhliponChapitre 48 sur 68 · Roland à Cousin-Despréaux, 10 septembre · texte numérisé non relu

Roland à Cousin-Despréaux, 10 septembre

Il lui annonce qu'il partira le 10 pour Abbeville et sera le 15 à Dieppe « pour huit jours au plus ». Pour s'occuper des Lettres d' Italie ^ sans doute, mais assurément aussi pour demander, dans son chagrin, des conseils à l'ami qui semblait, six semaines auparavant, approuver son dessein.

120. — Roland à Marie Phlipon, 10 septembre (ms. 6240, fol. 55-58). — Adresse : à M^^^ Desportes, etc.. — Timbre d'Amiens. — N» d'ordre: 33^.

Il répond, non pas à la lettré du « 9 septembre au soir » qu'il ne pouvait avoir encore reçue, mais à des lettres antérieures, dont une au moins nous manque. En tout cas, c'est bien une réponse aux deux lettres du 4-5 et du 6 septembre.

Finalement, il semble se résigner à l'ajournement indéfini de leurs projets.

10 septembre.

Je voulais t'écrire hier, mon amie ; il me fut impossible, je ne pus rien faire de ce que j'avais à faire ; je fus mal à l'aise tout le jour ; je fus me coucher plus mal à l'aise encore ; j'ai passé une mauvaise nuit et je. vais cahin-caha. J'ai trois lettres à te répondre (1). La première m'a montré une résolution effrayante (2) ; j'en frémis encore. Elle est pleine de sentiments généreux ; mais, comme tu le sens bien ensuite, cette générosité qui n'est profitable à per-

(1) Il est évident qu'il manque au moins une lettre de Marie Phlipon. Ainsi, celle du 6 septembre est numérotée « 44^ » ; celle du 11 septembre qu'on trouvera plus loin est numérotée «47« » et je ne trouve dans l'intervalle que celle du 9.

(2) C'est dans cette lettre qui manque que la jeune fille devait parler de suicide, idée à laquelle elle fait allusion dans sa lettre « du 9 au soir » que Roland n'avait paâ encore reçue.

LA RUPTURi: 277

sonne, el qui, en nous débarrassant de tous maux, mettrait le comble à ceux de nos amis, n'est pas celle qu'un grand cœur comme le tien dût j>référer en aucun cas. Tu t'attristes pourtant, mon amie ; tu te chagrines, et tu m'exhortes à ne le pas faire. Ne cherche point à concilier ces choses, tu n'en viendrais jamais à bout.

Le monstrueux et indéfinissable caractère de ton père le force à prendre un parti que toutes les convenances semblent condamner. Tu t'attaches, me dis-tu, à ce projet et tu remets, par la lettre suivante, à en raisonner ensemble (1). C.ombattue enfin par les motifs et par les inconvénients, tu me demandes mon avis pour te déterminer. Si je voyais que ton père, malgré ses travers, sa vie oisive, sa conduite indécente, son esprit inconséquent, eût cependant une âme sensible, que tes procédés le touchassent, qu'il sentît ce que tu vaux, qu'il sût t'apprécier, qu'il crût au besoin qu'il a de toi, que quelques-uns de ses procédés tendissent à ])ayer tes soins de quelques démonstrations du moins, et qu'elles laissassent quelque prise à la représentation et à l'espoir de le ramener à une conduite moins basse, et surtout moins fausse, sinon par la voie de la raison, du moins par celle du sentiment, je te dirais : patiente, c'est jouir que d'espérer. Mais, si, connu de tous les siens comme un homme insensible, injuste, faux, dépravé, incapable de retour, tu n'as jamais l'espoir de le ramener au rang des hommes ; que tu n'aies que de mauvaises manières à en attendre, ce que je crois immanquable, d'après ses inclinations basses ; que tous tes parents en soient convaincus, el que par ce qu'ils voient, ce que tu peux et ce que tu dois leur dire, ils applaudissent au parti que tu te proposes de prendre, je crois qu'il n'y a pas à hésiter (2). Mais je pense qu'il conviendrait avant tout que ton père sût tous tes motifs, qu'il vît clairement ton âme et la sienne dans un entretien long, détaillé, respectueux, mais ferme et décidé ; que tu y fisses passer en revue sa conduite de longue date, les effets, les conséquences qui en ont résulté pour lui et pour toi, sa situation, son carac-

(1) Lettre du 4 septembre et P, S. du 5.

(2) La résolution de sortir de chez son père.

tère, ses mauvais procédés, ses injustices. J'irais jusqu'à parler du mépris des siens et du public ; je lui dirais qu'il me force à un parti consulté et approuvé de ses propres parents, et Je terminerais en lui faisant entendre que, leur devant porter les sentiments que la nature lui livrait et que sa conduite rejette, tu vas leur rendre compte même de cet entretien. Si tu sais garder cette présence d*esprit, cette supériorité, cette fermeté que donne la bonne conscience, .à l'égard d'un père même chez qui elle n'a aucun bon compte à se rendre ; que tu lui fasses vivement sentir que tu connais ses plaintes, ses propos dans le public ; et que tu laisses à ce public-là même d'apprécier le mérite de ceux qui les approuvent, je crois que tu le feras rentrer en lui-même, qu'il rougira de son propre opprobre, qu'il sera du moins contenu vis-à-vis de tout le monde, et qu'il sentira que ses propos, ses plaintes, ses ironies sont aussi méprisables que sa personne. Le tout est de bien saisir le moment, de recueillir ses esprits, de ne s'en laisser imposer par quoi que ce soit, et qu'il n'en échappe rien. S'il ne te permettait pas d'en saisir l'occasion, je lui écrirais, à ta place ; je le ferais avec la même force, ne celant rien de sa conduite et de tes griefs ; j'y mettrais un ton de plainte, modéré et respectueux, tel qu'en la faisant voir personne ne pût t'en blâmer, mais si fort de choses qu'il aurait honte de la montrer. La résolution prise, il reste son exécution. Certainement tu ne pourrais avoir un asile plus décent que chez quelqu'un des parents mêmes de ton père ou d'autres enfin ; à ce défaut, il n'y a que le choix entre le couvent, ou une pension qui en approche beaucoup par l'âge des personnes, ou une conduite reconnue, une réputation faite, qui mît surtout ton père, ton ennemi le plus dangereux alors, celui sûrement qui chercherait le plus à décrier ta conduite et à noircir tes intentions, dans le cas de n'oser parler. L'idée de la campagne ne me semble pas praticable, parce que, outre que tu n'y trouverais ni gens dont les goûts eussent le moindre rapport aux tiens, les ressources de tous les autres genres te manqueraient. Il faut toujours voir ses parents, les tenir, désirer leur approbation, et être à portée de justifier

qu'on la mérite. Il faut se réserver la faculté d'aller à Vincennes, d'y aller souvent, d'ici quelque temps ; et enfin, toujours savoir ce que fait, ce que devient ton i)ère, le voir même, malgré tout, à moins qu'il ne prît sa créature chez lui, je présume ; dans tout autre cas, être toujours prête, au besoin, à lui rendre les services que sa situation et son âge requièrent.

Reste les ressources. Tiens ta parole, mon amie, quelque parti que tu prennes, souviens-toi de ta promesse : et si la douce confiance a toujours des charmes pour toi, parle: c'est à toi de prononcer. Prononce pour le moment présent, celui où tu prendras un parti quelconque ; puis par année, jusqu'à l'époque que tu fixes, la mort de ta grand'mère ; c'est l'épreuve où je veux voir ta générosité, le degré d'estime, de confiance et d'amitié que tu as pour moi.

Il me survient de la besogne ; je vais me jeter dans le travail, si l'esprit peut s'y adonner et si la santé peut y suffire. Ecris-moi, mon amie ; je t'embrasse de tout mon cœur.

Surtout aie soin de ta santé.

121. — Roland à Marie Phlipon, 11 septembre (ms. 6240, fol. 57-58). — Adresse : A M^^^ Desportes, etc. — Timbre d'Amiens. — N© d'ordre : 34^.

11 septembre.

Je n'ai que le temps, mon amie, de te prévenir que je pars mardi matin (1) pour Dieppe. On m'écrit à cor et à cri ; toutes mes affaires vont de travers, et ce serait bien pis si je n'y allais pas. Je ne dis rien de ce voyage : je suis censé aller à Abbeville, où je passerai en effet en allant et en venant, et où je m'arrêterai parce que j'y ai affaire. Je ne compte pas être plus de huit jours à Dieppe, et douze au plus en tout. J'attends des lettres de toi jusqu'au moment de mon départ. Ta situation, tes projets, tous tes alentours

(1) 15 septembre.

m'occupent, m'inquiètent au delà de tout ce que je puis te dire. Je t'écrirai de mon voyage pour t'indiquer où je pourrai recevoir des lettres de toi, car le mauvais temps, d'autres affaires peut-être, peuvent déranger ma marche ; que sait-on ? Je serai toujours ici certainement vers le 25 ou le 26. Adieu, il est midi ; je t'embrasse de tout mon cœur.

122. — Marie Phlipon à Roland, 11 septembre (ms. 9533, fol. 67-71). — Numéro d'ordre : 47^.

J'ai publié dans V Amateur d'autographes d'août 1908 cette belle lettre, écrite dans la nuit du 11 au 12 septembre, et terminée à 3 heures du matin.

11 septembre 79.

J'ai connu toutes les douleurs. Ne dois-je respirer désormais que pour les endurer plus longtemps ? Qu'on cesse de me vanter ces actes généreux, ces sacrifices héroïques dont les faibles s'étonnent en les admirant ; je sentis toujours en mon âme la faculté de les faire ; le moment est venu, je les ai faits, je sais ce qu'ils coûtent : il ne me reste qu'à les payer de ma vie, c'est l'unique souhait que je retrouve dans mon cœur. Vertu, honnêteté, devoir I Est-ce là votre prix et votre récompense ?...

Depuis que l'intelligence me fit distinguer et choisir les objets du sentiment, le juste et le bon devinrent la règle et le but de mes actions : vouée au bien avec enthousisame, je fis du témoignage satisfaisant de ma conscience la base de ma félicité. Hélas I je n'eus jamais qu'elle, sinon quand j'espérai d'être à toi. L'espoir n'est plus : la base demeure, mais la félicité fuit pour toujours. Les relations naturelles et sociales, précieuses à ma sensibilité, la développèrent à Tenvi ; privée d'une mère adorée, à l'âge qui me rendait son amie, l'ardeur de l'imiter et de lui ressembler put seule adoucir mes regrets en nourrissant son souvenir. Les erreurs de mon père, l'affaiblissement de ma fortune, le spectacle des révolutions de notre monde, les réflexions, l'inquiétude et ma

I)ropre expérience ajoutèrent continuellement au sérieux de mon âme, à la force de mes affections. On avait voulu ])lusieurs fois me faire contracter cet engagement respectable qui semble être notre destination ; j'avais souvent considéré, senti, combien les mots ravissants d'épouse et de mère promettaient de bonheur, imposaient de devoirs, exigeaient de vertus. Occupée à me rendre capable de goûter l'un en pratiquant les autres, je vis bientôt que trop peu de gens étaient pénétrés à cet égard des sentiments qui devaient les animer pour que je trouvasse aisément à m'associer suivant mon goût.

Les difficultés s'accumulèrent par le changement de ma situation. Je crus aimer une fois (1) : ce fut une flamme douce et légère, toujours dépourvue d'aliment autre que mon opinion, et que la raison éteignit sans beaucoup d'efforts. Docile au joug de la nécessité, je baissais la tête en silence et je trouvais dans mes obligations, mes goûts, mon courage, joints aux charmes de l'amitié, l'oubli des biens que j'aurais pu prétendre. Je te connaissais déjà : distingué dans mon âme par une estime supérieure, je m'applaudissais moi-même de savoir t'apprécier. Ce tendre intérêt que les êtres analogues s'inspirent réciproquement prépara les voies à l'aimable confiance, et l'intimité s'établit. Peutêtre un sentiment plus vif encore me gagnait à mon ifisu : je l'ignorais du moins et cette illusion me laissait en paix. Ton active tendresse, en le troublant, me dévoila mon cœur : je frémis, je pleurai, je me défendis ; tu l'emportais : j'aimai. Délicieux état, malgré ses tourments, qu'es-tu devenu ? Devais-tu n'être suivi que de chagrins et de malheurs ? Mon attachement, ma franchise, en me peignant à tes yeux tout entière, te montrèrent la compagne qui pouvait embellir tes jours en s'unissant à toi. Tu m'annonças tes vues ; ravie et désolée à la fois par le double sentiment des rapports personnels et des disconvenances de préjugés, j'arrêtai ton imagination sur ces dernières et je modérai ton ardeur. Ce n'était pas au reste qu'elles me parussent insurmontables ;

(1) LaBlancherie.

mais la vérité, la droiture, Tamour me faisaient une loi de te les représenter avec force et de résister généreusement : je sais quels égards le sage en société doit avoir pour les préjugés ; je sens aussi comment les âmes nobles peuvent quelquefois les braver. Le lieu que j'occupe n'est pas indigne de moi, puisque je peux y exercer des vertus. Je ne me crois pas non plus indigne d'une autre place où je pourrais les exercer différemment. Si la main d'un époux, assez estimé pour lui souffrir des avantages, m'élevait à un rang fort au-dessus du mien, j'y monterais avec reconnaissance et sans étonnement. Frappée des disgrâces possibles à craindre de mon côté, je te représentai mon père et l'avenir sous les couleurs les moins favorables : je t'aimais trop pour ne pas redouter par-dessus tout de t'apporter des désagréments en partage, tandis que j'aurais voulu, je voudrais encore rassembler en moi tous les tiens et te voir des jours tranquilles. Tu persistais, je m'obstinai : tu te dis malheureux et je cédai (1). Les obstacles que j'apercevais me paraissaient perdre de leur réalité dès qu'il était certain que tu avais assez d'élévation et de tendresse pour les surmonter. Ma famille, commune et obscure dans sa plus grande partie, n'est d'ailleurs flétrie d'aucune tache qui s'étende sur moi ; ma fortune, réduite à zéro dans le moment présent par l'obligation d'aider mon père, très bornée dans tous les cas, mais enfin pouvant devenir quelque chose, n'était plus une difficulté pour l'homme délicat qui voulait et pouvait s'en passer. Restait l'inquiétude que me donnait mon père de faire une alliance indécente et blâmable. Les bornes de ses facultés devenaient une assurance contre cela même : ce qu'on avait pu connaître, pressentir et distinguer de ses dispositions se joignait pour la fortifier. S'il y avait encore quelque nuage, ta générosité, ton amour t'en rendaient vainqueur, te faisaient voir dans ton épouse des dédommagements. à quelques peines et des qualités qu'on pouvait payer par elles sans se trouver mal partagé. Ce bonheur ne se présente pas sous le même aspect dans tous les âges ; entraîné, ballotté par la succession des événements, distrait

(1> Le G mai.

par (les occupations suivies, attaché par des goûts très vifs, parvenu, au milieu des révolutions de toute espèce qui ont achevé de perfectionner la trempe excellente de ton âme, à ce temps où l'on veut se fixer ou se déterminer à ne le jamais faire, tu sentis la nature rappeler puissamment dans ton cœur tous les droits qu'elle avait sur lui. Elle te présenta ce lien si doux, si cher à T homme, au citoyen, qui ne sont pleinement l'un et l'autre que par ce lien même dont les nœuds sacrés réunissent et confondent les vertus et les plaisirs. Elle t'offrait en même temps l'objet simple et sensible, dont le choix doit appartenir au sentiment éclairé d'un cœur honnête bien plutôt qu'à l'opinion trompeuse sous laquelle rampe et gémit le vulgaire esclave et bien fait pour l'être. Sa voix touchante te pénétra : tu te rappelais la lettre de Messine (1), ces années laborieuses et fugitives que tu pouvais couronner par des jours sereins et paisibles, tout jusqu'aux invitations anciennes d'une famille chérie (2) qui t'applaudirait enfin quand elle nous eût vus ensemble, te portait à me donner ta foi : tu sollicitas la mienne, et tes transports, quand je te l'eus promise, achevèrent de me faire connaître combien j'étais aimée. De cet instant, livrée sans réserve à l'idée de t'appartenir, je ne fus plus occupée que de le mériter toujours davantage par un redoublement d'activité dans la pratique du bien et de tout ce qui pouvait m' assurer une estime égale à celle que je te portais. Il est un prix à la vertu, me disais-je ; éprouvée par le malheur, je vais me voir enfin dans cette situation consolante où chacune de mes actions contribuera immédiatement à la satisfaction d'un être intéressant ; nous vivrons unis et contents, par cela même qui nous rendra meilleurs et plus utiles. Tu t'empressais de soulager mon cœur oppressé de chagrin dans quelque circonstance en lui présentant l'image de notre félicité prochaine : « Un ami qui t'offre son cœur et sa main, m'écrivais-tu, ne peut-il adoucir tes peines ? »

(1) Roland, dans son voyage en Italie, avait séjourné à Messine du 8 décembre 1775 au 7 janvier 1776.11 avait, de là, écrit à sa jeune amie. Mais nous n'avons pas la lettre.

(2) La mère et le frère aîné de Roland, qui résidaient à Villefranche-en-Iieaujolais. — Nous avons vu d'ailleurs plus haut (p. 29) qu'un autre de ses frères, en 1777, cherchait à le marier.

Que m'offrira- t-on présentement contre des maux cent fois plus affreux ? Il semblait qu'à ton gré je ne fusse pas assez ferme dans Tespérance dont je me nourrissais, mais que l'expérience des malheurs accompagnait de je ne sais quels pressentiments. « Je sais, répondais-tu à mes réflexions, que le bonheur ne rit pas, mais il est serein : et c'est avec cette absolue délivrance de nuages que je voudrais te voir et me trouver avec toi ». Je crus ma destination fixée sans retour, je n'eus de sentiments, de pensées que pour la remplir dignement ; ta personne, confondue pour moi avec tout ce qu'il y a d'honnête et de vrai, ne me présenta plus, sous l'effigie sacrée de la vertu, que le but et le modèle de toutes mes actions. Trois mois et plus (1) s'écoulèrent dans cette ivresse, troublée mais non détruite par des contradictions étrangères : nous approchons du terme ; mon père impatient nous inquiète ; on s'écrit avec roideur, et de sa part avec ce ton choquant d'un esprit rude et borné ; je te vois craindre, hésiter, presque te repentir ; mon devoir se trace en caractères sombres, effrayants, je le suis intrépidement, je te dégage et m'immole moi-même ; aimée, t'aimant, digne de toi, faits pour être unis, malheureux également, nous nous quittions et je meurs. Quoi donc est arrivé de nouveau pour renverser nos desseins ? Mon père est-il aujourd'hui différent de ce qu'il était et de ce que je te peignais il y a peu ? Comme tu charges le tableau ! Eh ! c'est assez que ses défauts, ses travers fassent mon tourment et s'opposent aux liens que tu me forças d'accepter ; soulève tes noirs crayons et n'accable pas sa fille. Sa conduite n'est pas réglée, il a l'âme étroite, dure, et l'esprit revêche ; cinq ou six des siens qui savent sa manière de s'arranger ne l'aiment point et ne l'estiment guère ; bon nombre de personnes n'ignorent pas qu'il eut et qu'il peut avoir encore une maîtreose ; le public soupçonne qu'il n'est pas aussi riche qu'il lui avait plu de l'imaginer : mais enfin ce ri'est point un homme noté, déshonoré, méprisé, il n'a rien fait pour l'être et généralement on le regarde comme un honnête artiste faisant encore son état pour augmenter

(1) Du 6 mai au 9 août, jour où Phlipon écrivit sa première lettre irritante.

ses moyens ou fournir à ses amusements. Mille font ce qu'il fait ; mille encore le font avec aussi peu de délicatesse et même de droiture ; on sourit et l'on pardonne à ceux d'entre eux qui savent le couvrir d'un vernis de politesse ou de l'apparence d'un état })lus rele\'é et d'un débris de fortune plus considérable. Quelles actions honteuses peut-on donc appréhender de lui ? J'avoue que, s'il était dans le commerce, le défaut d'ordre pourrait entraîner un renversement éclatant, mais il n'a point d'avances à faire, de dettes à contracter ; le bénéfice de son état, soutenu d'un peu d'aide pour subvenir aux mortes-saisons, suffit à son existence actuelle et passable. Tel corrompu qu'il puisse être, la réputation est quelque chose à ses yeux ; ses procédés ridicules à mon égard, au tien, ne sont que des effets mal combinés du désir de paraître occupé de ses devoirs et d'être compté pour beaucoup ; il est plus inconséquent que vicieux. Tu serais peut-être étonné de l'entendre raisonner, d'un ton sérieux, appuyé sur la méfiance et le mépris que lui marquait la conduite de notre affaire dérobée à sa connaissance autant qu'il fut possible, annoncée de ta part avec une hauteur qui lui interdisait l'examen, comme si je iui fusse étrangère ou qu'il eût perdu devant toi tous les droits de père à mon égard, enfin le refus d'une communication demandée par intérêt d'affection pour s'éclairer davantage et se satisfaire d'autant ; il n'est pas aussi aisé que tu le penses de lui ôter en tout l'apparence de la raison, qu^il conserve souvent avec beaucoup d'adresse. Croirais-tu que cette tête singulière est persuadée de la continuité de mes arrangements ? Je le vois à ses propos, à ses dispositions : il s'imagine que sa lettre ne sera qu'un moyen d'acquérir un peu plus de considération en faisant voir combien il est susceptible ; et, revenu de sa fougue, il s'apprête à donner son aveu au premier témoignage qu'on lui donnera de souhaiter l'obtenir.

Sans doute, mon ami, tu feras une réponse quelconque par laquelle il puisse apprendre le changement de nos résolutions ; une chose annoncée dans les formes ne peut se briser incognito, je ne dois pas paraître un jouet dédaigné qu'un oublie. C'en est donc fait I je l'ai déclaré la première,

promesse, engagement, espoir, attrait, charme, douceur, adieu, et toi... toi, tu connais l'amour ? Ah 1 ce n'est pas celui que je sens I Passion sublime et dévorante, en exaltant l'âme énergique qui l'a conçue, elle la conduit au point de se vaincre elle-même, mais la violence de la douleur proportionnée à l'étendue du sacrifice la dévoue sans retour aux plus affreux tourments. Va, tu ne me connaissais pas encore quand tu osas l'éveiller ou la produire chez moi ; elle dut faire, elle a fait le destin de ma vie. J'aime pour la première et l'unique fois, avec le transport d'un cœur brûlant et vertueux, le délire d'un sentiment avoué, applaudi, que la raison même autorisa ; ce sera le dernier degré de sa puissance que de m'empêcher d'attenter à des jours que je déteste et vais traîner avec dégoût. Quelles raisons tu me donnes pour les conserver 1 Sera-t-il donc plus doux pour mes amis de les voir consumer languissamment par la tristesse que de les savoir terminés tout à coup ? O mon ami 1 je te déchire, je m'égare, je t'offense : pardonne, je ne me connais plus. Apprends toutes mes folles douleurs : je suis blessée de voir que tu t'occupes autant de moi, je te trouve plus affligé par compassion que tourmenté par tes propres regrets. « Il n'aima jamais comme moi «, me dis-je avec amertume, et cette réflexion poignante me fait plus de mal que tout le reste. Comment ne point m'attrister ? A qui veux-tu que j'aie recours ? Sur quel sein puis-je me jeter ? Je perds tout ce qui m'était devenu le plus doux, je le perds par des causes accablantes, et je ne suis pourtant pas coupable, à moins que ce ne soit d'une franchise scrupuleuse qui me faisait t'instruire de tout ce que je pouvais voir ou même soupçonner. Si j'eusse voulu m'abaisser jusqu'à l'adresse, tu serais à moi sans retour, je le voyais : j'aurais rougi de songer à l'employer. Ciel, il aura été donné au comble de l'art et de la fausseté de t'abuser pendant des années (1), de te faire un bonheur factice qui porterait la mort dans ton cœur quand tu le reconnaîtrais un jour : et l'amour ingénu, la tendre amitié, la fidélité, la droiture n'obtiendront pas du sort cruel de te combler de leurs dou-

(1) Faut-il voir là une allusion amère à r Cléobuline », cette Marie-Magdeleine Malortie que Roland avait aimé et pleurée ?

ceurs 1 Oui, je suis affligée, désolée, hors de moi ; j'ai recueilli touti's mes puissances pour porter moi-même mon arrêt ; mon sacrifice est fait ; ce violent effort m'épuise ; je ne me nourris plus que de larmes. Que me dis-tu de ma santé ? sa force m'irrite et prolonge mes souffrances : j'ai eu des crises, des vomissements, des révolutions extraordinaires qui, me déchargeant d'un excès d'humeur, me sauvent une maladie que je n'attends plus que de la grâce du temps. Je ne sais quel génie malfaisant me doua d'une vigueur d'âme et de corps qui ne sert qu'cà doubler le sentiment de mes maux. Ma dernière t'aura fait connaître la résolution à laquelle je m'arrête : je reste ])rès de mon père pour y subir tout ce qui m'est réservé. Je sens que, dans l'exercice des pénibles vertus qui font mon partage, l'assurance d^ faire pour le mieux est mon seul consolateur. Une séparation, un éclat, venant de ma propre volonté, aurait des inconvénients inévitables ; mes plus fortes raisons seraient celles que je devrais taire et par conséquent deviendraient nulles pour le public : toutes, sans exception, irriteraient mon père, m'en feraient un ennemi déclaré, chose à laquelle je ne gagnerais rien qui soit à désirer ; enfin, pour savoir ce qu'il fait, éviter le pis et lui rendre les services dont il a besoin, il est préférable de ne pas s'éloigner quand on ne peut le faire pour un plus sage parti. Alors, je ne serai plus également dans le cas de faire l'épreuve où tu voudrais voir mon estime, ma confiance et mon amitié, choses, en vérité, dont il serait bien étonnant que tu eusses besoin de t'assurer après le plus grand témoignage, sans comparaison, que j'ai pu t'en donner en acceptant tes projets passés et me consacrant toute à toi. Je te défie d'en douter et de les trouver jamais en défaut. Mais toi, à qui j'ouvrais toujours mon âme sans réserve, tu ne me dis rien de la tienne, de tes vues nouvelles, de tes arrangements, de tes souhaits 1 Douce confiance, tendre attachement, sentiments délicieux et vrais, sources chéries de mes douleurs, vous pouvez tourmenter, consumer, déchirer cette âme que vous eussiez dû vivifier et soutenir, mais non plus vous séparer d'elle dont vous avez pénétré la substance I Console ton amie, soutiens-moi par ta raison, je te suis toujours

attachée et fidèle. J'ai perdu le repos de ma vie, la douce paix du cœur, mais, pour recouvrer ce bien précieux, je ne donnerais pas le malheur de t'aimer. Dis-moi, que comptes-tu faire ? Gomment nous verrons-nous ? Dieu, quel renversement 1 Platon (1), sait-il ? Suis-je bien la même qui t'écrivais il y a six semaines (2) ? Il est trois heures du matin, le lendemain de la date : je pleure, j'écris, je te cherche, je m'échappe, je ne trouve que confusion, maux et douleur.

123. — Roland à Marie Phlipon, 13 septembre du soir (ms. 6240, fol. 59-60). — Adresse : A M^ie Desportes, etc.. — Timbre d'Amiens. — No d'ordre : 35^.

Avec un P. S. (f<> 51) qui se rapporte très évidemment à cette lettre, bien qu'il soit mal placé au ms., ce qui a trompé le précédent éditeur et l'a amené à le rattacher à la lettre du 28 août.

Cette réponse à la longue lettre du 11, ayant été écrite le 13 au soir, n'a dû être mise à la poste que le 14, et par conséquent n'arriver que le 15 à Paris.

Roland s'entête dans son refus de rouvrir les pourparlers avec Plilipon.

13 septembre, au soir.

Dans ton accablement tu triomphes bien. Gomme tu me peins, juste ciel 1 veux-tu donc que je me fasse horreur à moi-même ? Je me cherche et je te compare. Dix de tes précédentes approuvent ma conduite et me défendent d^en avoir une autre. Tu as senti ma position, tu m'en as écrit dans les termes les plus touchants ; tu as vu mes regrets, mes remords, tu les as adoucis. Aujourd'hui, tu me fais des reproches affreux ; ne serais-je donc plus qu'un monstre ? Me verrais-tu bien tel que tu me le dis ? est-il bien vrai que je suis à tes yeux un homme abominable ? Ton père en un instant reprend toutes les qualités d'un homme bien né, et il est odieux à moi de fonder des craintes sur ses goûts, son caractère et sa conduite I Ge serait pour paraître occupé

(1) Cousin-Despréaux.

(2) Voir les lettres de fia juillet, — avant le 9 aoûtt

de ses devoirs qu'il s'irrite de ce que tu l'arrêtes dans la dissipation de ton propre bien, par les motifs de le secourir ; qu'il te refuse son consentement, qu'il me le mande et qu'il s'obstine à vouloir te chasser de chez lui ? Non, assurément, tu n'es faite pour être le jouet de personne, lors même que j'ai été le sien. Mais sa lettre n'est-elle pas un refus ? et un galant homme peut-il se méprendre à un procédé de cette nature ? Faut-il que je m'humilie, moi et les miens, en demandant grâce à un homme de ses sottises? Toi-même tu te serais indignée de ce procédé de ma part, tu me l'as dit, tu me l'as interdit. Je n'ai pu m'en taire. A qui n*a-t-il pas paru étrange ? que de réflexions n'a-t-il pas occasionnées? Je puis te le dire avec vérité : je dois à la tendresse de mes parents, je le vois, je dois à la connaissance qu'ils ont de ma sensibilité, à la crainte de me navrer, de n'avoir pas été l'objet de leur plaisanteries sur une réponse aussi étrange à un procédé comme le mien.

O mon amie 1 combien tu es différente de toi-même ! Si mes parents ont pu me passer un silence que tu as blâmé, que penserais-tu un jour si je devenais méprisable à leurs yeux ? Et si ton père était tel que tu le dis, serait-il donc le seul qui pût regarder son procédé comme une gentillesse, et qui ne vit pas dans sa lettre une rupture réfléchie et grossièrement motivée ? Que puis-je lui écrire, après l'effet naturel de la lettre, voulu et forcé par lui ? C'est une fausseté de te témoigner de croire que j'y répondrai. S'il l'avait voulu, il ne m'aurait pas cru une âme si basse. Il veut te persuader ce qu'il ne croit pas, sur ce qu'il ignore que tu sais ce qu'il m'a écrit, et qu'il adoucit sans doute par son récit pour te mieux tromper. Je ne pourrais que lui mander l'effet même de cette lettre, et je le ferai si tu le désires ; mais il n'y verra que ce qu'il sait bien, que ce qu'il a voulu. Certainement il n'attend point de lettre de ma part. Ne m'as-tu donc pas mandé que les découvertes que cette circonstance t'avait fait faire de son caractère t'en faisaient envisager des désagréments autres encore que ceux que tu avais pu imaginer ? Tu t'indignes de me voir occupé de toi, et tu me tiens à cette occasion le propos le plus dur,

le plus mortifiant, que je n'eusse jamais cru pouvoir être conçu en ton cœur : partout tu blesses le mien et tu me déchires. Est-ce donc moi qui ai cherché de nouvelles épreuves de tes sentiments ? Ai-je eu des doutes, et t'en ai-je jamais rien témoigné ? tu me le reproches amèrement cependant. Bon Dieu 1 combien tu me noircis, comme tu affectes mon âme, comme tu m'attristes I Tu me consultes, tu me donnes les raisons de tes déterminations, tu veux que je te mande ce que j'en pense, ma confiance t'est nécessaire, tu chéris mes avis : aujourd'hui tu te montres contraire à toutes tes résolutions, tu m'accables de reproches. Tu trouvais des douceurs, des consolations dans l'amitié, je t'étais toujours cher : à peine m'accordes-tu de la sensibilité aujourd'hui.

Tu me demandes ce que je fais, ce que je compte faire. \eux-tu le savoir ? Je suis incapable de rien, toutes mes affaires languissent, ma santé se délabre. Mes amis, témoins et quelquefois victimes de ma tristesse, s'en lassent ; je prends le travail en dégoût, je voudrais me fuir, je n'ose rien entreprendre, rien projeter. Si cet état dure, je deviens nul, passif, il ne me restera qu'à tout abandonner et à aller tristement végéter parmi les miens. Cependant on me demande, on me presse d'aller à Dieppe, où toute ma besogne est en désarroi : je m'y suis engagé, et je pars demain. On m'écrit d'un autre côté de Paris pour mes cahiers, sur lesquels il y a tant à travailler encore que, faute de courage, je jetterais volontiers le tout au feu.

C'est bien moi, mon amie, qui suis dans le cas de te demander comment nous nous verrons ; c'est de toi que j'en attends les moyens. Tu avais prévu la difficulté que je reparusse chez ton père ; je l'ai sentie aussi cruellement. Tu étais si incertaine sur le parti que tu prendrais ; tu as changé du jour au lendemain ; tu as de nouveaux motifs. Que feras-tu toi-même ? t'arrêteras-tu à cette dernière détermination ? Tu ne me parles aujourd'hui que le langage de l'abattement, de la douleur, je dirais presque de la haine. O Dieu 1 à quelle impression tu t'es livrée I j'en frémis. J'irai à Paris vraisemblablement vers la fin de novembre. Si je puis prendre le dessus, j'y aurai à travailler ; ce n'est

que sur le travail que je compte ; si je ne le puis, j'abandonne tout. C'est bien plutôt moi qui ai à te dire que tu détermineras mon sort et le tien. Tu semblais me promettre de l'adoucir ; tu en entrevoyais les moyens ; tu mettais du prix à Tamitié, elle devait adoucir les amertumes et être un lien durable. Elle ne serait donc plus rien ? tu ne parais plus y avoir aucune confiance : à peine oses-tu lui croire des douceurs.

Ecris-moi à Dieppe, je t'en conjure, chez M. Cousin-Despréaux, mon nom seul. Platon sait l'état des choses (1), sans en savoir aucune circonstance. Il a senti mes peines ; l'amitié a tâché de les adoucir. Je ne te dirai pas qu'il y ait réussi : je ne lui en ai pas moins d'obligation. Je vais comme un insensé. Que ferai-je? je l'ignore. Ecris-moi, calme ton âme; calme la mienne, que tu accables. Rends-moi mes sens, ou achève de les détruire.

(2) Je relis encore ta lettre, après dix lectures toutes plus navrantes les unes que les autres, et je rouvre la mienne pour m'expliquer sur un article que tu semblés te reprocher et qui amène des justifications toutes tendantes à me rendre plus odieux. C'est sans doute par toi que j'ai connu ton père, et je n'aurais jamais cru m'exposer au reproche d'accabler sa fille en lui retraçant ce que je tenais de toi ; mais ses écarts, que tu justifies parce que je les sens, ses écarts, dont tu regrettes de m'avoir instruit, comme si j'eusse dû les ignorer, ils sont connus et blâmés de plus de monde que tu ne crois, et l'on m'en a parlé avec plus de force que je ne te les ai exprimés, sans savoir mes vues, et sur la seule connaissance qu'on a su que j'avais de ta personne. Je ne conçois pas comment ton père argue un mépris marqué de ma part et sur quel fondement il trouve de la hauteur dans ma lettre. Quand je dis que je ne le conçois pas, je le conçois très bien ; mais toi, tu adoptes cette idée, toi, consultée avant, et qui n'as voulu rien dire ; toi, qui dois voir et convenir que je ne pouvais ni ne devais écrire autrement, tu pars de là,

(1) Il n'y a dans la collection Ed. Le Corbeiller, en dehors de la brève allusion de la lettre du 4 septembre (n° 113 ci-dessus), aucune lettre de Roland rendant compte à son ami de sa situation. Il manque donc quelques pièces à cette collection intéressante.

<2) Ici commence le P. S. du fol. 51.

et pour autoriser en quelque façon sa conduite, pour la trouver du moins sans réplique, et pour trouver en même temps un motif de me trouver des torts ; et c'est pour les aggraver davantage. Non, je ne devais pas écrire différemment : c'était assez manquer à mes parents que de leur taire mes démarches dans la crainte qu'ils ne les approuvassent pas, sans mettre leur fortune à la merci d'un dissipateur ; et dussé-je mourir pour le triomphe de cette action, je le scellerais de mon sang. Mais il est des moments dans la vie où l'âme la plus saine se complaît à tout empoisonner ; et je frémis de l'idée de te voir me déchirer à plaisir aujourd'hui dans des choses que tu approuvais hier. Si tu avais voulu t'abaisser jusqu'à l'adresse, je serais à toi sans retour, me dis-tu (1). Je t'avoue que je n'entends point cela ; cependant je ne saurais le lire une seule fois sans un frisson d'horreur. Quel affreux triomphe pour toi, si je te comprends I quelle abominable situation je me représente I j'aimerais mieux être mort mille fois que d'être jamais dans le cas d'agiter mon âme de soupçons aussi noirs, aussi dévorants. Non, tu n'aurais pas joui d'une fausseté : je serais mort de douleur, et toi de confusion. En quel moment, et quel usage, juste ciell fais-tu d'une confidence (2) ? Pourquoi rappeler des horreurs pour faire des comparaisons ? As-tu besoin d'ombres aussi effroyables? et trouverais-tu quelque douceur à m' abreuver de toutes les amertumes à la fois ? Tout, jusqu'à la plus véhémente confiance, devait-il se changer ainsi en poison ? Oui, je me perds dans les comparaisons de toi-même. Sous quel aspect considérer les choses désormais ? Qu'est-ce donc dans la nature qui ne sera pas effroyable ? Va 1 si tu eus des vues de me mettre hors de moi, elles sont remplies. Faudrait-il abhorrer tout, jusqu'à moi-même I

(1) Cette réplique à une phrase de la lettre du 11 septembre suffit à prouver que ce P. S. se rattache bien à cette réponse du 13.

(2) On voit que Roland est blessé de la cruelle allusion à « Cléobuline ».

124. — Marie Phlipon à Roland, 15 septembre au soir. (ms. 9^3, fol. 72-75).

J'ai publié cette lettre dans l'Amateur d'autographes de septembre

Il y a en marge, ■ 48<^ » (n" d'ordre), puis « 17 septembre au soir .>• La lettre est adressée « à M. Roland, etc ., chez M. Cousin Despréaux, à D eppe. »

Réponse à la lettre du 13 septembre. Elle insiste doucement pour que Roland fasse une réponse quelconque à la lettre de Phlipon du 3 septembre, de telle sorte que celui-ci puisse la retirer.

La lettre est écrite dans la nuit du 15 au 16, et dès lors ne dut arriver que le 17 à Amiens.

15 septembre, au soir.

J'étais éperdue : Je le suis encore. Tu es bien aveuglé toi-même, puisque tu trouves à peine de la sensibilité dans les expressions de l'amour au désespoir. Tout ce qu'une grande passion malheureuse et les peines les plus atroces peuvent produire de cruel est réuni dans mon cœur. Je te déchire en l'adorant, je ms haïs, j'abhorre l'existence, je sais aussi peu ce que je dis que ce que je fais ; je t'écrirais vingt fois le jour que vingt fois tu me verrais différente de moi-même.

Je triomphe ? Grand Dieu I Est-ce du trouble qui me confond, m'accable et m'égare? Le moment où je t'écrivis fut le commencement d'un accès qui ne s'est parfois ralenti que pour me faire tomber dans une tranquillité morne et douloureuse, cent fois pire que mes transports ; je cherche ma raison, ma force et mon courage : j'ai tout perdu avec toi, je ne verse plus de larmes, je ne peux ni comparer ni choisir : j'ignore ce que je deviendrai. Je n'avais donc pas assez de souffrances 1 Les plaintes qu'elles m'ont arrachées m'en ont préparé de nouvelles par celles qu'elles t'ont causées. O mon ami I sois plus sage que moi : je ne saurais plus rien vouloir que par ton appui, tes conseils et ton amitié ; j'attends mon secours et ma vie de ta résolution et de

ta tendresse. Outrée de douleur, noyée dans l'amertume, je puis en insensée t'affliger, t'injurier sans le vouloir ; mais je ne puis un instant cesser de t'estimer et de te chérir audessus de tout ce que je connais et au delà de ce que tu peux croire. Moi, je te noircis, et je te peins avec des traits odieux ? Eh bien I il ne me restait plus que d'avoir à me reprocher de t'offenser, de te blesser si durement par les excès de mon délire ; venge-toi, désole une infortunée que ton chagrin ronge, dévore et punit déjà 1

Ah, Dieu I Combien le malheur nous poursuit 1 quel poison il a versé dans mon âme ! Pourrions-nous donc cesser de nous entendre et perdre le seul dédommagement qui nous reste à tant de maux ? Non, mon cher et tendre ami, mon soutien, mon consolateur, je te suis dévouée pour jamais par la plus haute estime et l'attachement le plus vif ; je n'ai aucun reproche à te faire, nul blâme à te donner ; je ne me plains que de mon père et du sort. Eh I c'est trop à la fois 1 J'avoue que, dans la violence de mes regrets, je cherchais à me faire illusion sur la réalité des obstacles qui s'opposaient à nos projets ; que dis-je? je cherchais? La véhémence redoublée de mes souhaits trahis m'abusait par moment sans la participation de ma volonté. Elle me tourmente et m'abuse encore lorsque le dernier degré de la fermentation met un désordre complet dans mes sens et dans mon esprit. Je t'interdis moi-même la poursuite de nos desseins ; je le répète, la conduite et le caractère de mon père, exprimés dans des procédés relatifs à notre affaire, autorisent la crainte de disgrâces auxquelles je ne dois pas souffrir que tu t'exposes ; je n'ai fait que mon devoir en te disant d'arrêter, je le ferais encore s'il était à recommencer ; mes actions ont dû te faire connaître mon cœur, juge-le toujours par elles et non sur les expressions contradictoires d'une imagmation troublée.

JVis, respire, prends courage pour me servir de modèle etf de guide dans la pratique du bien et la route du vrai ; je n'ai de confiance et d'espoir que dans ton âme et dans tes vertus ; c'est d'elle seule que peut naître l'adoucissement à nos douleurs par la constance à les supporter et le charme de les pleurer ensemble au sein de l'Amitié.

Je sens réveiller en moi par ce nom cher et respecté des idées plus consolantes que je n'eusse osé me les présenter. Il ne sera pas vrai que l'on puisse gémir et tomber accablé sous le poids du malheur en conservant une âme saine et un véritable ami. Réunissons nos forces comme nous confondons nos chagrins et nos affections ; je sais trop que tu m'aimes : tu ne peux douter de ton empire sur toutes mes puissances; vivons pour nous aider l'un l'autre à connaître et à goûter l'esprit de félicité qui nous reste en partage; pardonne mes écarts à l'impétuosité d'une douleur qui ne me porterait pas si loin si tu m'eusses été moins cher : tu t'es emparé de tout mon être, je le sentais identifié au tien ; je croyais, j'attendais... On nous sépare. Je fus, je suis encore furieuse et désespérée. Aide-moi à me plier sous la nécessité, que ta propre résignation me la rende moins cruelle ; soyons amis jusqu'au tombeau : qui peut empêcher nos cœurs et nos volontés d'être unis à jamais ?... Je crois enfin apercevoir l'ombre éloignée d'un état paisible : voyons les moyens de nous le procurer. Toutes les contradictions possibles paraissent rassemblées à plaisir sur ma tête : ce n'était pas assez que j'eusse à dévorer la honte et les suites des erreurs de mon père; que je trouvasse en elles une opposition absolue à mon bonheur et la source amère des chagrins qui te i^énètrent, que je devinsse comme je vais être l'objet de ses risées ou de sa haine : il fallait encore que je fusse en butte à ceux die ma famille qui devraient être mon recours.

Mes grands-parents m'ont trouvé un parti qu'ils voudraient me faire accepter (1) : un de ces valets de cour si bassement orgueilleux de leur servitude, attaché à M^^ Adélaïde; homme fait, me disent-ils, pour ne pas s'inquiéter de l'humeur de votre père s'il s'avise encore d'en prendre et pour le laisser de côté comme il lui convient d'être ; décidez-vous : il n'est pas de plus haute sottise que de rester davantage à la place que vous occupez, etc.. Cette proposition m'a été faite au moment où la lettre de mon père a brouillé nos arrangements : tu sais combien elle est propre à multiplier mes tourments, à grossir la tempête dont je suis battue, à me déchirer de toutes les

(1) C'est la proposition qu'elle annonçait dans sa lettre du 9 septembre (voir p. 275). — Madame Adélaïde, une des tantes de Louis XVI.

manières ; il faut que j'use d'adresse et de précaution pour me débarrasser de cette nouvelle entrevue sans indisposer beaucoup mon grand-oncle : j'espère y réussir : reste à savoir ce que je ferai d'ailleurs. Quand à mon père il est plus sincèrement persuadé que tu ne peux le croire de notre persévérance dans nos desseins; nous l'avons amené chez M^^^ Desportes à nous lire la copie de l'épître qu'il t'a faite : il n'a pas été possible de lui faire comprendre qu'elle était malhonnête et qu'elle m'engageait moi-même à reculer : il soutient que cette démarche de ma part prouverait que la tienne à son égard ne fut qu'une complaisance dont je n'ose profiter, que c'est à ta réponse d'éclaircir cela, que tu ne pourras t'empêcher d'applaudir à la demande qu'il me fit ; que si tu m'aimes véritablement, tu sentiras que ces difficultés de père ne sont pas insurmontables, comme il me le témoigne, ajoute-t-il, par son retour et sa disposition actuelle.

D'après cela, mon ami, je désirerais extrêmement que tu lui apprisses toi-même l'effet de cette lettre qu'il n'attend réellement pas et sur laquelle mes observations lui semblent très légères. J'ai pourtant remarqué, recueilli, relevé un propos dur, tenu d'un air d'insouciance et qui ne m'a pas peu contristée, en réponse à ce que je disais de la rupture que cette épître devait naturellement produire : « Eh bien 1 je n'en serai que la cause seconde ; c'est à votre refus déplacé que vous pourrez attribuer la première. »

Du reste, je le vois disposer certaines choses comme s'attendant à être seul cet hiver, et j'ai su qu'il avait dit dernièrement, sans rien spécifier, à quelqu'un qui s'informait de moi avec intérêt, que bientôt il serait satisfait par mon établissement. J'ai donc besoin que tes propres expressions lui fassent connaître ce qu'il doit penser et attendre ; si je lui disais que j'ai reçu de tes nouvelles, il demanderait encore à les voir et ferait une scène où il aurait beau jeu à me couvrir de reproches et de ridicule. Raisonnons actuellement sur le parti que je dois prendre ; il est désolant dans tous les cas ; je n'ai que le choix des malheurs. En restant avec mon père j'évite de favoriser plus de dérèglement, je garde toutes les convenances, mais je me dévoue au genre de vie le plus dé-

goûtant, le plus triste en lui-même par les circonstances et pour l'avenir ; je perds la facilité de te voir : car, s'il est vrai, comme je le pense, que l'inconséquence de mon père lui fit te laisser l'entrée de sa maison, il ne l'est pas moins que tu ne saurais user d'une telle lij3erté ; d'ailleurs, mon séjour avec lui n'irait pas plus loin que la vie de sa mère (1), par la raison que tu sais. D'un autre côté, si je l'abandonne, je m'en fais un ennemi mortel, acharné à me déchirer et me noircir, présentant ma retraite comme l'effet d'un dépit amoureux, débitant à ce sujet toutes les grossières folies qu'il lui plaira d'annoncer ; irrité bien plutôt que ramené par toutes les représentations que j'aurai à lui faire, capable d'une sottise pour se venger, il pourra ou se marier malhonnêtement, ou prendre chez lui une compagnie moins honnête encore. A quoi donc se résoudre ? Végéter, languir, mourir dans les jours de tristesse et de douleurs à ses côtés ; vivre ailleurs chargée de son courroux, inquiète de ses démarches, honteuse de sa conduite, blâmée peut-être de quelques gens, craignant d'avoir à me reprocher ses nouvelles fautes : telle est l'alternative où je me vois flottante. J'étais, je suis incertaine, je change chaque jour, je me nourris des angoisses de la perplexité et de celles qui doivent m'accompagner partout désormais. Les inconvénients opposés me balancent et m'entraînent tour à tour ; mais ne plus te voir est le comble des maux. Je me sens déterminer par degrés à choisir le couvent : je vais voir à m'assurer de l'approbation de ma famille. Tu seras pour moi tout ce que tu peux et veux être ; à toi seul je peindrai dans toute sa vérité ma situation et mes besoins, et je laisserai réunir tous les titres que le nom d'ami couronne ou suppose ; tu verras enfin mes sentiments à la dernière épreuve qu'ils puissent subir. Ecris-moi, conseille-moi de nouveau, oublie mes fureurs, soutiens mon courage, animemoi de ton âme. Le jour me surprend à t'écrire ; j'ai fait cette lettre languissamment ; ma plume s'arrête à chaque mot, je tombe dans un état qui n'est ni faiblesse, ni crise, et que je ne puis définir.

(1) Marie-Geneviève Rotisset, veuve Phlipon, qui ne mourut que le 10 mars

Je me suis interrompue : j'ai passé sur un siège qui te servit plusieurs fois ; frappée du passé, tristement occupée du futur, je me suis efforcée d'éloigner les images qui m'avaient séduite comme on éloigne celles d'un songe trompeur ; j'ai juré dans tes mains une sainte et constante amitié, un attachement inviolable et pur, un dévouement noble et courageux à toutes les vicissitudes et les misères humaines. Apprends quel en fut le premier acte : j'ai retiré d'un lieu secret, près de mon lit, j'ai pris et jeté par ma fenêtre une petite fiole d'eau-forte que je m'étais procurée pour un autre usage (1). Je me donne à toi pour être à toujours ce qu'il est possible que je te sois. Conserve, soutiens et ménage ta force et ta santé ; j'attends que tu m'assures des soins que tu prends de l'une et de l'autre, pour trouver un peu de soulagement et de repos.

125. — Roland à Marie Phlipon, 19 septembre (ms.6240, fol. 61-62). — Adresse : A M^^^ DesporteSy etc.. — Timbre illisible. — N» d'ordre : 36^.

Une note, en haut de la lettre, sans d u"e de la main de quelqu'un de la famille, dit : « De Dieppe, probablement. — Copie de la réponse de Roland au père Phlipon ».

Cette lettre répond à celle du 15. — Elle contient en effet la copie de la réponse que Roland, cédant enfin aux désirs de son amie, et probablement aussi aux conseils du bon Cousin-Despréaux s'est décidé à faire à Phlipon le 17 ou 18 septembre.

Si la lettre de Phlipon du 3 septembre était sotte, il iaut avouer que la réponse de Roland est singulièrement dure.

Le 19 septembre 79.

J'ai reçu ta lettre, mon amie, trop tard pour t'écrire le même jour ; je n'ai eu que le temps de le faire à ton père. Gomme j'imagine bien qu'il ne te fera pas part du contenu exact de cette réplique, je t'en envoie copie. Je n'ajoute rien aux réflexions qu'elle doit lui fournir, ni à celles d'après lesquelles tu dois me juger. Mais, bon Dieu, en quel

(1) Cf. p. 274 et 276.

étal tu mets ton âme pour juger sainement des choses 1 Moi qui comptais tant sur elle pour apaiser la mienne, en adoucir l'aigreur, en calmer l'amertume I A qui ai-je mieux dû croire te renvoyer qu'à cette raison que tu professes depuis si longtemps, exercée par tant de circonstances et toujours triomphante de tant d'obstacles ? J'ai souffert tout ce qu'on peut souffrir, quelquefois animé de dépit et de rage, souvent accablé du poids de la douleur : mais, pour être bien malheureux, je ne fus jamais injuste. Je n'accusai que le sort ; et enfin le temps m'aida toujours à me mettre au-dessus. Avec une trempe comme la tienne, je ne dois rien moins attendre de toi que de moi-même : j'en espère plus encore. L'amitié a des transports moins vifs, il est vrai, mais elle est ferme et constante, et tout n'est pas perdu, mon amie, à qui elle reste.

Dans les circonstances présentes, où je ne dois guère m'occuper et où je ne m'occupe point du tout de moi-même, je considère très attentivement ta position. Je crois que ton père, vicieux par penchant, le sera par habitude ; je vois que, déraisonnable par caractère, il sera dur par opiniâtreté. N'ayant point assez d'esprit ni d'âme pour racheter ses mauvaises qualités par de bonnes, il cherchera à en imposer par le ton ; ainsi il sera intraitable parce qu'il aura de l'inconduite. L'une détermine l'autre chez un homme d'esprit ; celle-ci est la conséquence de la première chez un homme borné. D'un autre côté, en le quittant, quelle existence honnête peux-tu attendre ? il s'en autorisera pour rapprocher sa vie crapuleuse, pour la concentrer davantage ; il n'en sera pas cru, mais il croira l'être. Pourras-tu y venir, pourras-tu le voir, pourras-tu en approcher même ? L'autorité, la dureté, la décence même ne te tiendront-elles pas écartée de lui à jamais ? il dédaignera par hauteur et sottise des secours que les besoins requièreront ('szc^, et il est plus que vraisemblable qu'ils l'entraîneront dans quelque bassesse. Ce n'est ni toi, ni aucun des siens qui peut lui en imposer ; et quoi que tu aies pu me dire sur sa sensibilité à la réputation, sa conduite crapuleuse, hautaine et fausse, dément ton opinion.

Si quelqu'un donc, par la force de son esprit et l'auto-

rite de sa position, pouvait en imposer à un homme de cette trempe, ce que ni toi ni aucun des tiens n'est capable de faire, je penche à croire que, pour toi, pour lui et pour eux tous, il y aurait un motif de sécurité dont je n'entrevois rien par aucun autre moyen. Médite bien cette idée, mon amie ; ne mets point de dédain dans une affaire de cette importance ; n'y mets même pas de la froideur, s'il peut en résulter le bien que j'y envisage. L'amour donne de grands plaisirs sans doute, et des chagrins horribles aussi. La raison n'a aucun excès, et l'on ne finit par son secours qu'en regrettant de n'avoir pas commencé par elle.

Je suis encore ici pour trois à quatre jours : j'y suis très occupé; je retourne par Abbeville, où j'ai à m'arrêter; cependant je compte être à la résidence vers le commencement de la semaine prochaine. Je vais m'y enterrer dans le travail.

Copie,

Votre réponse, Mr, m'a paru claire, précise et sans réplique» Elle n'a pas fait des impressions moins vives sur l'esprit de ceux à qui je l'ai communiquée : cependant, ils pensent que je dois vous écrire encore une fois. Quels que soient leurs motifs, j'y cède.

Vous débutez par me faire, à moi, des plaintes amères de M^^^ votre fille ; et en me la peignant comme dénaturée, ce que vous ne pouvez penser d'elle, qui n'a eu que votre bonheur en vue, vous vous montrez de mésintelligence, mal vivre avec elle, et blâmer hautement et le jugement que j'en ai porté et nos projets communs.

Je trouvais en elle des qualités propres à faire d'autres compensations, et je fondais mes espérances sur ce que, flatté de mon choix, vous vous prêteriez à rendre ces compensations constantes à mon égard et triomphantes aux yeux de ma famille.

Loin de là. Après avoir décrié votre fille, qui n'avait de but sans doute que celui de parer à ce que vous ne devinssiez pas une trop triste victime de vos erreurs, vous vous déclarez hautement, à moi, vouloir l'abandonner, et vous lui refusez un consentement qui vous honorait, par rapport à elle du moins, dont les vues et la conduite vous sont un exemple respectable de sagesse.

Je gardais le silence auprès des miens, pensant bien que s'ils n'apercevaient pas dans ce moment les rapports et les convenances sur lesquels je fondais mon bonheur pour l'avenir, ce bonheur existaiit, ils y applaudiraient enfin. Il ne vous a même pas plu de ménager de la décence dans ma démarche. Votre lettre, méprisante pour votre propre fille et pour moi, devient insultante pour eux, et leur peint cette démarche comme insensée.

Je vous avoue que j'en rougis d'autant plus que vos motifs sont très bien expliqués pour moi, quoique je n'en veuille laisser entrevoir la vraie cause à personne.

Je pouvais croire vous voir accueillir un projet formé dans l'enthousiasme, et nourri par la vertu même. Le ton de votre lettre et les sentiments que vous y déclarez le rendraient coupable, puisqu'ils ont aliéné tous les esprits qu'une pure honnêteté aurait pu et dû se concilier.

Vous vous doutiez bien de cet effet, Mr, ou vous m'auriez cru une âme basse, et mes parents faits pour être joués, ce que ni l'un ni l'autre ne sauraient être : vous n'avez pas dû le croire. Jouissez de votre triomphe : je n'en croirai jamais IVP^^ votre fille moins respectable, fissies-vous des déclamations plus fortes encore contre elle. Vainement chercherez-vous à la noircir dans le public, vos propos n'y seront jamais crus : on ne combat la vertu avec succès que par plus de vertu encore. Je pourrais même dire qu'ils ne servent qu'à faire ressortir davantage la sienne, à la rendre plus respectable même à tout le monde, et à moi en particulier, qui n'ignore point les grands motifs sur lesquels elle est fondée.

Je suis, etc.

126. — Marie Phlipon à Roland, 19 septembre (ms. 6238, fol. 100-101). — NO d'ordre : 49e. — Adresse : A M. Roland etc., chez M. Cousin- Despréaux, à Dieppe.

Puis celte dernière indication est biffée et remplacée par « inspecteur des manufactures, à Amiens «.

Cette lettre, commencée le « dimanche, 19 septembre, à 5 heures du matin », puis terminée le « lundi matin », c'est-à-dire le 20 septembre, et qui par conséquent ne répond pas à la précédente, est comme une suite à celle du 15 et pur conséquent répond à celle de Roland du 13.

Dimanche, 5 heures du matin, 19 septembre 1779.

Il fut un temps pour l'espérance, qu'il en soit un pour la raison ; oublie celui des douleurs. C'est à moi de îe racheter par mes larmes, puisque j'ai pu l'employer à porter dans ton sein les traits du désespoir dont j'étais déchirée. O mon ami I toi qui vis toujours mon âme sans voile et qui as dû sentir combien tu l'avais pénétrée, te serais-tu mépris une fois sur la cause de ces transports ? Non, même au milieu des plaintes que tu faisais de mes reproches, tu ne pouvais dissimuler la foi que tu avais encore dans la justice que je te rendais, et tu ne l'aurais pas rappelée si tu n'avais été convaincu de son existence. Mais, que dis-je I ai-je bien eu la cruauté de vouloir t'adresser des reproches ? Eh, de quoi ? Va, si tu m'en avais paru digne, j'aurais dédaigné de t'en faire et je me serais tue pour jamais. Animée par les contradictions, je m'efforçais de soulever les barrières qu'elles nous opposaient, et, dans l'ardeur de les renverser je me pp-rsuadais que nous les avions imaginées plus fortes qu'elles n'étaient réellement. Que ces gens qui ne te connaissent pas, qui sont loin de sentir comme nous et qui, ne voyant que moi, raisonnent et se trompent sur nos affaires et ton attachement, qu'ils me regardent et m'écoutent avec cette pitié qu'on ressent pour la victime malheureuse d'une aveugle tendresse 1 Ils peuvent augmenter mes tourments par les erreurs qu'ils me donnent à combattre, mais ils ne m'empêcheront pas de croire à la sincérité de tes sentiments et de trouver en elle l'adoucissement de mes chagrins. Les plus affreux revers me deviendront précieux si ma constance à les supporter peut m'être un nouveau moyen de m'assurer et me conserver ton estime, ta confiance et ton amitié ; voilà les seuls biens qui me touchent et l'unique gloire dont je me tiens honorée.

Je suis dans une inquiétude mortelle de ta cruelle situation à laquelle j'ai trop contribué ; j'attends de tes nouvelles avec une impatience qui ne peut s'exprimer. Accablée de nos communes souffrances, je lutte contre moi-même depuis ma dernière, pour me rétablir solidement dans une résolution

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LA HUPTURE 303^

fixe et courageuse. Mon père, témoin d'une tristesse que je ne saurais cacher entièrement et paraissant commencer à ne savoir que penser, prend, parfois, un air d'attention dont je suis embarrassée. Je songe sérieusement à le quitter et je n'attends que la lettre pour le lui témoigner. J'ai pressenti mes grands-parents sur cette séparation ; ils trouvent prudent de la faire avant qu'elle devienne indispensable et plus terrible par la mort de ma bonne-maman. J'avoue que cette démarche me coûtera prodigieusement ; je ne me la représente pas sans effroi. D'une autre part, je ne puis soutenir l'idée de végéter péniblement à ses côtés, dans l'attente d'une violente crise, en proie à mille disgrâces et privée de te voir. L'empire, je devrais dire la tyrannie de cette dernière considération sur ma volonté, me fait redouter quelquefois de t'avoir trop en vue dans ma détermination. Si je n'étais justifiée d'ailleurs par la raison dont mes parents sont frappés, je craindrais de suivre mon penchant plutôt que mon devoir ; je me déciderais à demeurer, précisément par la méfiance que m'inspirerait le désir véhément de m'en aller. Mais quoi ! si l'on doit tant à la nature, ne doit-on rien à l'amitié ? serais-je donc coupable pour accorder à celle-ci dans mes actions quelque chose de cette influence qu'elle exerce si puissamment sur toutes mes facultés ? Flamme divine, lien cher et sacré, pourriez-vous exister dans un cœur dont la justice et l'honnêteté ne régleraient pas tous les mouvements et toutes les affections ?

Est-il bien vrai que mon sort doive encore déterminer le tien ? oui, séparés l'un de l'autre par la nécessité, mais confondus pour jamais par le tendre attachement, nos destinées ont perdu leur indépendance réciproque du moment où nos deux âmes se sont approchées. Tu m'aimes, tu m'aimeras toujours ; je le sais, je le crois, je le sens, je suis à toi, je ne respire que pour semer de quelques fleurs le chemin où tu dois marcher. Soutiens mon courage et ma raison : que la douce confiance nous préserve du froid de l'absence et du désespoir, vivons pour trouver en elle le dédommagement aux biens qui nous sont ravis.

Je commence à me relever de l'extrême abattement où

j'étais plongée. Je sors et marche beaucoup, je mange par accès dans des moments d'étourdissement que je me procure par une suite de distractions forcées, et je dors de fatigue. J'ai déjà cherché à m'assurer sous main d'un logement dans un couvent. Il n'est pas aisé d'en trouver ; je crois pourtant en avoir un convenable à mes facultés dans la maison où je fus pensionnaire (1) ; je serais libre de me nourrir chez moi sans être à la pension : arrangement qui me plairait assez. Par une suite des dispositions que j'avais ménagées, le jeune homme était sur le point de s'absenter pour ne rentrer qu'après mon départ ; sans l'instruire de rien, j'ai reculé l'exécution de ce dessein qui devient superflue et qu'il est préférable d'éviter pour la commodité de mon père.

Ecris-moi, je t'en conjure : ma force ne soutiendrait pas longtemps l'inquiétude qui me dévore et je retomberais dans l'excès de l'accablement, si tu tardais à m'apprendre l'état de ton cœur et de ta santé. Hâte-toi, mon tendre ami, de mettre l'un et l'autre dans une situation paisible, si tu veux me conserver.

J'ai retardé un jour d'envoyer cette lettre par l'espérance d'en recevoir. Je n'en ai pas encore de toi, je suis au supplice. — Lundi matin.

127. — Marie Phlipon à Roland, 21 septembre (ms. 6238, fol. 105-106). —No d'ordre: 50^.

Elle écrit au moment où Phlipon vient de recevoir la lettre que Roland lui a adressée le 17. — Mais elle n'a pas encore reçu celle que son ami lui a écrite le 19.

Son père paraît disposé à envoyer une lettre « qui répare le dommage et fasse un raccommodement», mais elle feint de ne pas vouloir s'y prêter.

(1) Au couvent des « Religieuses de la Congrégation Notre-Dame, chanoin esses de Saint- Augustin », rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont, au faubourg Saint - Marcel, où elle avait été en pension de 1765 à 1766. C'est là, en effet, qu'elle va se retirer.

LA RUPTUR1-: 305

21 septembre.

Ta lettre est arrivée : je sais que tu l'écrivis pour moi, j'en ai l'obligation que je dois. Mon cœur n'est pas fait pour négli.Lîer d'apprécier et de reconnaître tout ce dont il peut tenir compte. J'avais désiré cette déclaration de ta part ; l'affaire rompue entre nous ne pouvait l'être que par toi, aux yeux de mon père et de ma famille qui s'obstinaient également à regarder sa réponse comme l'effet passager d'un mouvement d'humeur que tu saurais trop bien juger })our le prendre au plus grave, si tu mettais quelqu'intérêt à l'exécution de nos desseins. J'aurais eu beau répéter combien elle était malhonnête et devait offenser un homme délicat, on m'eût réitéré que c'était saisir avec empressement une occasion de reculer, et qu'en m'abandonnant le soin d'exposer tes dernières intentions tu fournissais une nouvelle preuve d'éloignement et de dégoût marqués. Mon père eût fait davantage : il aurait demandé la connaissance de tes expressions sur cet objet, et le second refus que j'eusse été forcée d'en faire serait venu justifier et multiplier ses reproches. Ton silence commençait à m'attirer une sorte de compassion pour ma constance à chérir ouvertement un homme que l'on supposait m'être faiblement attaché ; ta persévérance à le garder m'aurait valu cette pitié méprisante que je ne mérite pas d'exciter, et que tu peux t'applaudir sans doute de m'avoir justement épargnée. Voilà mes raisons : j'imaginais te les avoir déjà présentées. J'arrête sur elles, à cause de l'observation adressée à mon père, mais que je me suis secrètement appliquée, qui te fait dire, en parlant généralement de ceux qui t'engagent à lui écrire encore une fois : quels que soient leurs motifs, j'y cède.

Mon ami, tu devrais en être mieux assuré que personne, je n'ai point de motifs que je ne puisse avouer hautement, et je pourrais défier qui que ce fût de me passer à cet égard en franchise avec soi-même et avec les autres.

Je reviens à la lettre. Mon père parut avoir, en la lisant, cette émotion qu'elle devait naturellement produire ; il me dit ensuite d'un ton ménagé : « Ou je comprends mal

M. Roland, ou le sens de ma lettre est prodigieusement outré. » Puis reprenant la tienne pour la lire haut, s'arrêtant à ces passages vigoureux qui le tancent fortement, il se plaignit amèrement, comme si je l'eusse décrié par des révélations indiscrètes, fausses, exagérées. Je lui représentai alors avec brièveté, modération et fermeté, tout ce que je pouvais lui prouver de la justesse de ces applications, de l'opposition qu'elle apportait à son bonheur, au mien, de la peine extrême que j'en ressentais et de la résolution qu'elle me faisait prendre de me retirer au couvent pour mener la vie solitaire et tranquille qui me restait à désirer. Affecté, troublé, regrettant sa lettre qu'il n'avait pas cru devoir produire d'aussi violentes impressions, l'abattement prit la place de l'aigre mécontentement et de l'indignation que lui avaient d'abord inspirés tes leçons mortifiantes ; après un demi-quart d'heure de rêverie et de silence, il me dit avec affliction et douceur : « Je me conformerai à tout : vois s'il est possible de faire une réponse qui répare le dommage et fasse un raccommodement ; je te laisse à la composer, j'en ferai la copie et j'y mettrai mon seing. » Je lui remontrai que le mal était irréparable par sa nature et par ses progrès ; combien donc il avait peu senti la force et la conséquence de son refus. Il avoua son tort, s'étonna du soin que tu avais eu de communiquer aux tiens une pièce que tu disais se trouver contre toi-même, en même temps qu'elle nous était désavantageuse, et s'offrit de nouveau à faire ce qui dépendrait de lui pour renouer nos arrangements. Tu ne crains pas, sans doute, que je profite de cette disposition pour te donner quelqu'embarras ; tu me connaîtrais bien mal si tu avais pu soupçonner le moins du monde que je cherchasse à me procurer cette ressource ; j'aurais pu l'obtenir bien plutôt par les sollicitations de sa tante, si j'avais été assez peu délicate pour vouloir l'employer. Mais je préférerais mourir à tenter de me procurer, à souffrir de recevoir de l'adresse ou de la pitié ce que je n'eusse consenti à tenir que de l'estime et de l'attachement. Du moment de l'explication, mon père prit avec moi un air qui sent l'excuse : cependant le dépit commence à s'en mêler et à lui rendre

son insouciance. Il semble au reste ne prendre encore l'annonce de ma retraite que comme une menace de chagrin, plutôt que pour l'expression sincère d'un projet réfléchi. Je confesse n'être pas encore exempte d'incertitudes : cet état perplexe me désole ; je flotte malgré mes efforts, poussée par les raisons contraires ; goût, penchant, devoirs, nature, amitié, prudence, inconvénients, tout se combat et me déchire. J'aurais besoin qu'une main charitable me fixât sans ma participation au parti qui me convient le mieux. Je subis encore des crises terribles, effrayantes ; dans ces instants d'agitation et de douleurs je m'en prends à tout de mes maux ; l'amertume où je me perds défigure tous les objets, dénature toutes les choses ; je te plains, t'accuse et me le reproche bientôt avec regrets ; je prends la vie en haine, les hommes en mépris, l'univers en horreur. O mon ami 1 que tu es à féliciter d'avoir, par tes relations constantes, la trace évidente de la route que tu dois suivre et de trouver, dans les lumières de l'expérience, dans les secours de ta raison, les moyens de ne pas t'en écarter. Jeune, affligée, sensible, fière, opprimée, avec cette énergie d'affections qu'un exercice long et pénible n'a point encore réprimée, je porte mes pas errants dans un espace indéterminé, où mes yeux en pleurs ne distinguent que la variété des souffrances au milieu de la confusion du chaos.

O toi, qui voulais un jour que nous n'eussions qu'une carrière, qui te proposais d'étendre et d'éclairer mon esprit, de remplir uniquement mon cœur, de diriger mes actions et de faire tout servir en moi à notre félicité commune, songe que l'amitié te laisse encore assez de fonctions I c'est d'elle que j'attends mes leçons de sagesse, l'exemple du courage et ma consolation.

Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ? crains-tu?.. Parle, ouvre ton âme : je ne suis plus que ton amie, je le sais. Voudrais-tu que je fusse moins ercore ? ce n'est plus en ton pouvoir, ni même au mien. Je saurais, si ta tranquillité l'exige, ne plus te voir ni t'écrire, mais je ne puis cesser d'être ton amie qu'en cessant d'exister. Tu voudrais fuir, cruel I Eh I quoi que tu fasses ou deviennes, mon souvenir ne peut plus t'abandonner. Va,, abandonne tes occupations, cours respirer un air étran-

ger, renferme ton être au milieu des tiens, c'est toujours dans mon suffrage et dans mon c<œur que restera le principe de ton repos. Apprends à le goûter avec l'amitié. Calme tes sens : lève sur moi des yeux sereins. Ecris-moi : soutiens, guide, éclaire mes pas.

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