Roland à Cousin-DespréauXy 24 septembre
Il a quitté Dieppe le 22 à 6 heures du matin et est arrivé à Amiens le 23, après une halte à Abbeville... « Il est bien difficile, je voulais dire qu'il m'était bien difficile de me faire aimer des femmes... »
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133. — Roland à Marie Phlipon, 28 septembre (ms. 6240, fol. 63-64). Adresse : à M"e Desportes etc.. — N» d'ordre : 37^.
Répondant à toutes les lettres précédentes, depuis le n° LXXXVIII, il refuse de tenir compte de la lettre conciliante écrite par Phlipon le 23, et prend congé de son amie, assez durement. Néanmoins, il va répondre à Phlipon et y joindre le billet de rupture demandé par elle le 24.
(1) Sa dernière lettre à Sophie Cannet est du 18 août.
28 septembre.
J'arrive (1), et je trouve quatre lettres de toi (2), mon amie, deux renvoyées de Dieppe, une qui accompagne celle de ton père, et la dernière enfin, n» 52, du 24. Est-ce que tu n'aurais pas reçu ma lettre, écrite de Dieppe (3), le lendemain du jour que j'écrivis à ton père, par laquelle je te mandais mon départ de cette ville, mon séjour à Abbeville, et le temps où j'arriverais ici ? Tu ne me parles point de cette lettre, que j'ai mise moi-même à la poste ; et dans les tiennes le n» 51 manque (4), à moins que tu n'aies compté pour tel le billet joint à la lettre de ton père. Tout cela jette une confusion d'idées dans mon âme sur tes idées propres, sur tes résolutions, sur tes alentours ; et s'il ne manque pas une lettre de toi parmi celles que j'ai reçues, je n'y saurais imaginer de liaison. Peux-tu donc bien te persuader, mon amie, ainsi que ton père, que je n'aie jamais entendu parler de lui que par toi ? Je crois t'avoir déjà prévenue du contraire, et tout ce que tu me dis dans le no 50 relativement aux « motifs quels qu'ils soient » ne te regarde pas seule ; pourquoi donc le prendre ainsi au grave, et y joindre une justification ? Il faut que ton père soit bien aveugle pour vouloir qu'il n'y ait que toi qui aies pu me parler de sa conduite. Si je te disais donc qu'on m'en a parlé très fortement avant même qu'on n'imaginât aucune vue de ma part. Peux-tu croire ensuite que ceux qui s'intéressent à moi se soient tus sur les conséquences en tel ou tel cas ? Sans savoir, sans connaître, on m'a fait beaucoup d'objections, et beaucoup sont fondées. En vérité, la lettre dernière de ton père est aussi peu réfléchie que la précédente : elle prouve un homme sur lequel y a bien peu à compter, et quand on a justifié son caractère et sa conduite, et qu'on y a mis le sceau par un écrit semblable, ce n'est pas par quelques déclarations, dont on voit le but, qu'on fait croire qu'on n'est pas ou qu'on ne sera plus ce
(1) En réalité, il était à Amiens depuis le 23, comme on vient de le voir. Mais il a pris le temps de la réflexion.
(2) Les lettres des 19, 21, 23 et 24 septembre. Celle du 22 avait subi un retard et ne lui était pas encore parvenue.
(3) Le 19 septembre.
(4) En réalité il ne manque rien.
qu'on a été cL ce qu'on a consLaninienl prouvé être. .Je lui réponds néanmoins, parce que sa lettre mérite une réponse. Je la crois honnête : elle est dans mes principes et j'y suis la marche qu'il m'a tracée. Je t'en aurais envoyé copie si je ne pensais qu'il t'en fera part comme de l'autre. Comme le billet que tu avais joint à la sienne est du moins approuvé par lui, que c'est lui-même qui me l'adresse, je dois aussi y répondre ; et je le fais dans la même forme (1). S'il est possible, en effet, que nous nous revoyions, c'est à toi d'en juger les moyens et de me les indiquer. Tu connais encore mieux ton père que je ne le connais. Tu dois mieux sentir que personne les conséquences qui peuvent résulter de ce que je me présentasse jamais dans sa maison. Mais sais-tu encore à quoi tu t'arrêtes à cet égard et à tant d'autres ? je ne le crois pas, mon amie ; toutes tes lettres varient là dessus, souvent la même. Cependant il faut un terme aux choses ; j*en mettrai un, ou je n'en mettrai pas à ce qui me regarde. En poussant le temps, je remplis ma tâche ; pourvu que ma carrière se parcoure dans la paix et dans l'honnêteté, il ne m'importe plus guère où et comment elle se termine. J'ai cru au bonheur, c'est une chimère. Il faut éviter le plus de maux possibles ; c'est, je crois, la seule chose qui reste livrée à notre prudence. Je conviens que tu as à cet égard des examens plus pénibles et un parti à prendre plus difficile ; mais aussi cette conduite de ta part est d'une beaucoup plus grande conséquence. Un homme va et vient ; à tout âge, il peut être partout et à tout ; les goûts, les relations se modifient pour lui, et il lui en coûte toujours beaucoup moins de rester ou de se mettre à sa place. Au reste, mon amie, quelque parti que tu prennes, je suis certain qu'il sera réfléchi. Si l'intérêt des amis peut concourir à notre sort, tu es bien assurée de trouver le tien adouci par celui que j'y prendrai toujours. Je te mandais que j'allais m'enterrer dans le travail ; ce fut un projet, c'est une nécessité. Je me suis donné une tâche qui me mènera loin. Si ce n'est que rarement un plaisir, ce sera souvent du moins une distraction.
(1) C'est la lettre qui sulL
320 ROLAND El MARIE PHLIPON
Surtout ménage ta santé : on tire tant de parti d'elle ! ce n'est pas seulement une jouissance actuelle, c'est l'instrument de toutes les jouissances possibles.
Adieu, mon amie, je t'embrasse de tout mon coeur.
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C'est le billet de rupture officiel, annoncé par la lettre précédente, pour accompagner la réponse à Phlipon. Il doit donc être du 28 se )tembre, comme l'indique d'ailleurs la note mise par Roland à la lettre LXXXIX.
Vous connaissez, mon amie, les sentiments qui m'attachent à vous ; ils sont immuables comme vos qualités, sur lesquelles ils sont fondés. Indépendants de toute autre personne, des goûts communs les virent naître et les fortifièrent. De malheureuses relations devenues nécessaires, loin d'avoir donné la sanction à ces sentiments portés à leur dernier degré d'énergie, détruisirent à jamais l'effet qui devait en résulter. L'estime et l'amitié restent : les procédés étranges n'y peuvent rien, qu'en rendre la communication réciproque plus difficile. C'est de vous, mon amie, que j'attends de savoir ce que vous mettez à cet égard au rang des devoirs. Mon cœur m'en fait un de tout ce qui est honnête, ou, pour m'exprimer mieux, m'interdit tout ce qui ne l'est pas.
Les trois mois qui viennent de s'écouler (26 juin-28 septembre) ont été douloureux pour Marie Phlipon. Elle cru tout dénouer en faisant entrer son père en scène, et c'est précisément lui qui, par son humeur, va tout gâter. Refaisons sommairement cette histoire, pour en marquer les étapes :
Durant tout le mois de juillet, Phlipon, mécontent de sa fille malgré la réconciliation du 26 juin, boude et ne se presse pas de faire connaître ses dispositions à Roland. Celui-ci n'en continue pas moins à faire prép rer son logis d'Amiens ; il y reçoit son ami Cousin- Despréaux, il lui fait la confidence annoncée, il est encore tout à la joie (lettre du 5 août).
C'est alors que Phlipon, qui sent bien qu'on s'est singulièrement passé de lui dans les premiers mois de 1779, qui entend qu'on le compte désormais pour quelque chose, écrit à Roland, le 9 août, une lettre que nous n'avons pas, mais qui, d'après le peu que nous en savons, dut paraître bizarre et déplacée à l'ombrageux inspecteur.
Roland, de très méchante humeur, s'en va aux eaux de Saint- Amand (12 août), puis, de retour à Amiens, répond à Phlipon (28 août) par une lettre « glaciale » en même temps qu'il envoie à son amie une lettre fort désagréable, qui est presque une lettre de rupture.
Néanmoins, la jeune fille ne se décourage pas. Le 30 août, elle presse son père de répondre ; Phi pon, irrésolu, partagé entre la satisfaction de voir sa fille faire un établissement avantageux et le ressentiment de la manière dont on le traite, s'en va à Versailles pour une affaire de son métier, et écrit de là à Roland, le 3 septembre, une lettre fort sèche , où il déclare que sa fille est bien libre de se marier sans son consentement. Dès le lendemain il paraît regretter ce qu'il a fait, mais il est trop tard !
Roland, de son côté, sous le coup de ses mécontentements, avait, dès le 28 août, informé sa famille de sa situation ; puis, le 4 septembre, lui avait communiqué la lettre écrite de Versailles par Phlipon. C'était couper les ponts derrière lui. Après quoi, plus tourmenté que jamais, il s'en va à Dieppe (du 14 au 23 septembre), sans doute pour prendre conseil auprès de Gousin-Despréaux, et adresse de là à Phlipon la lettre fort rude du n° LXXXV.
Le 23 septembre, Phlipon, ému par la douleur de sa fille, et surtout cédant aux instances des grands-parents, envoie enfin sa lettre de consentement, qui, cette fois, je le répète, n'est ni basse ni sotte. Mais la jeune fille qui, dès les premiers jours de septembre, désespérée et clairvoyante en même temps, avait offert à Roland de lui rendre sa parole, n'attend plus rien de ce consentement trop tardif, et demande seulement à son ami de se quitter sans aigreur, en échangeant des lettres plus ou moins officielles de rupture amiable. C'est ce que consomment les lettres du 28 septembre.