LXXXVIII
128. — Marie Phlipon à Roland, 22 septembre (ms. 6238, fol. 107-108). — No d'ordre : 5ie.
La fin de l'adresse « chez M. Gousin-Despréaux, à Dieppe » est biffée et remplacée par « inspecteur des manufactures, à Amiens ».
On voit par là que cette lettre, comme la précédente, adressée à Roland à Dieppe, y arrive après son départ et lui est renvoyée à Amiens.
Marie Phlipon a reçu la lettre chagrine du 19 et y répond par une fine et fière justification de son père.
22 septembre 79.
Je t'accable de lettres : c'est la faute des circonstances et de ma précipitation. Prends patience, mon ami ; je serai moins vive et moins importune lorsqu'une fois déterminée dans mes projets et fixée dans une situation, je n'aurai plus pour compagnes que la saine raison et la douce amitié qui me conduiront tout bellement jusque dans la suite des siècles, ainsi soit-il I Pour toi, qui marches déjà depuis quelque temps sous leurs étendards, par le secours des contradictions et de l'absence, supporte en moi les derniers effets d'une erreur qui fut ton ouvrage, jusqu'au moment où je me trouverai assez libre et contente pour te dire des vérités sans injures, pour t'applaudir sans reproches, et t' aimer sans colère. Tu n'es plus mon époux futur et promis, celui pour qui je devais vivre et respirer sans partage ; sois mon confident, mon ami, mon père ; écoute les plaintes que je ferai quelquefois de toi-même et ne trahis pas mon espoir en t'offensant de ma confiance. Tu ne fus jamais injuste, même au milieu des malheurs. Eh I mon ami, l'exacte équité, dans certaines épreuves, ne peut se conserver qu'avec une dose mesurée de sentiment ; tu m'en fais faire actuellement une
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triste expérience. J'ai frémi de tes douleurs, je m'irrite aujourd'hui de ta tranquillité ; j'ai souhaité, je hais le calme où tu commences à te retrouver. O Dieu ! que d'inconséquences nécessaires dans un cœur vraiment pénétré dont l'attente et les vœux sont trompés 1 Xe crois pas que je m'approuve de ces excès : je les combats sans pitié, comme je les avoue sans honte ; je prétends bien augmenter un jour de leur triomphe ma gloire, ma force et ma raison ; ce sont des leçons précieuses et cruelles que tu me fais payer bien cher.
Amitié, résignation, courage, venez rétablir l'ordre et la paix entre mes facultés émues 1 Oui, je serai ce que je dois être : patiente dans les revers, fidèle à mes devoirs, bonne pour ma place, digne d'une autre. J'aurai dans ma conscience et dans l'estime des sages le dédommagement des biens dont je ne puis jouir.
Tu t'occupes de ma position, mon ami, et tes observations sur elle ne m'offrent pas la décision que j'implore sans pouvoir la faire à moi seule. Tu sens à ton tour l'inconvénient d'abandonner mon père par une retraite qui motiverait ses plaintes et pourrait, dans un sens, justifier sa conduite. Je dois donc rester ? dis oui : j'achève le sacrifice.
Tu me donnes à méditer une idée que je n'ai pas su comprendre. « Si quelqu'un, par la force de son esprit et l'autorité de sa position, pouvait en imposer à un homme de cette trempe..., il y aurait un motif de sécurité dont je n'entrevois rien par aucun autre moyen ".Voilà tes expressions. Leur sens précis m'échappe et dès lors je ne puis raisonner solidement. Gomment un étranger quelconque et quel qu'il fût pourrait-il en imposer à mon père ? à quel titre et par quels moyens ? On peut retenir par les menaces et l'effroi l'homme déshonoré dont on craint de nouvelles bassesses ; mais enfin, mon père, peu estimable par son caractère et sa façon de vivre pour ceux qui le voient de près, n'a fait aucune action, aucune démarche qui puissent lui attirer la censure publique, et autoriser à son égard des précautions extraordinaires. Il a vu, il voit encore quelquefois une grisette qui l'amuse ; le défaut d'un certain.
arrangement lui a fait dissiper la moitié de son bien ; il n*a plus que son état pour vivre, et son état par le ministère d'autrui, en attendant le peu qui doit lui revenir des siens. Mais il n'a jamais donné ce qu'on nomme du scandale ; on ne l'a point vu courir en débordé dans les lieux malhonnêtes ; il n'a point manqué en aucune circonstance d'engagements civils, jamais il ne fut appelé dans les tribunaux pour des objets de cette espèce ; il n'a contracté aucune dette honteuse, et s'il est présentement redevable entre trois ou quatre personnes de 5 à 600 livres pour des choses de rencontre et non pressées, on lui en doit bien à peu près autant pour des affaires de son état, ou autres relatives. Quelle prise un homme dans cette position, tel blâmable qu'il puisse être par des considérations particulières, donne-t-il à la correction ? Moi, dans le secret de sa maison, quelques-uns de ses parents par la connaissance qu'il ont de sa personne, toi-même encore à cause des circonstances et de l'offense reçue, nous sommes, ce me semble, les seuls qui aient pu lui adresser, suivant l'occasion, quelque remontrance ; je ne vois pas que nul autre en eût le droit, le sujet et la facilité. Voilà ce que j'aperçois, ce que tu dois trouver conséquent à tout ce que je t'ai jamais annoncé ou dépeint. Si j'entrai dans d'autres détails sur ses injustices à mon égard dans l'accommodement de nos affaires, c'est qu'ils tenaient aux faits dont je te devais la connaissance ; que, d'ailleurs, je me croyais obligée à te montrer sans ménagement et sans voile l'état de mes alentours pour que tu sondasses ton courage avant d'en encourir les disgrâces. Il est très vrai que le dénûment de fonds où mon père est réduit, les variations des travaux qui ne se soutiennent pas toujours également, le peu d'ordre de ses idées, son défaut d'aptitude et de goût pour l'application, l'habitude de certains plaisirs, Téloignement indéterminé de la petite succession qui lui servirait d'aide, le mettent dans un état précaire, Inquiétant pour ceux qui lui appartiennent. Quels remèdes crois-tu pouvoir appliquer à ces maux ? Je me flattais que la considération d'un gendre distingué lui imprimerait une sorte de respect qui, joint au revenu dont on lui aurait abandonné la jouissance, l'aurait maintenu dans une po-
sition lioimètc. Dans le nomel ordre de choses, ne dois-jc pas présumer qu'en restant à ses côtés, à gouverner sa maison et dépenser en elle avec économie, pour l'usage commun, ce qui m'est assuré, je préviendrai plus de désordres et je la soutiendrai pour ma part, aussi longtemps qu'il me sera possible, dans un état moins fâcheux ? Il peut arriver que le ralentissement de l'occupation, ou la dispensation mal raisonnée des profits qu'il en recueillera, lui fera former insensiblement des dettes qui, augmentant toujours la gêne, finiront jiar nous plonger tous les deux dans le plus grand embarras ? que faire ? je l'ignore. Je sens qu'après les mouvements violents qui viennent de m'agiter et qui me livrent définitivement aux langueurs du dégoût et de la mélancolie, je traînerai douloureusement mes jours avec mon père, toujours peinée de sa vue, inquiète de l'avenir, contrariée par le présent. Retirée dans la solitude que j'aime et désire, j'y serai poursuivie par des craintes de plus d'une nature ; je n'oserai me prêter aux charmes de ma situation par l'appréhension de l'acheter de la négligence de quelque obligation. Que faire et que résoudre, encore une fois ? je ne le sais, ni ne l'ose. Vois, juge, conseille : je te dis tout et j'attends ton dernier avis. Je me hâte d'expédier cette lettre pour qu'elle te trouve encore à Dieppe. Explique-moi plus clairement ce que tu entendais par rapport à mon père : certainement je n'ai ni ne saurai mettre de froideur à rien de ce qui peut intéresser ceux auxquels je dois, par nature, devoir et sentiment, et dont l'existence tient de si près à la mienne.
129. — Phlipon à Roland, 23 septembre (ms. 6238, fol .103-104).
Phlipon s'exécute ; il donne son consentement. Il semble que la lettre soit bien de lui, sans que sa fille y ait mis la main. Elle n'est ni sotte ni basse. (J'en conser\e le style, mais non l'orlhograpi e).
De Paris, ce 23 septembre 1779.
Monsieur, à la tempête, au temps noir et orageux est succédé un beau soleil et un ciel serein. La paix est faite avec mon enfant ; nous nous sommes réciproquement embrassés les
larmes aux yeux. — Lorsque je vous écrivis ma première (1), j'étais, j'en conviens, courroucé du refus qu'elle m'avait fait de la communication de quelqu'une de vos lettres, prévenu comme j'étais que mon droit paternel me mettait en droit d'exiger d'elle cette satisfaction I Dans cette entrefaite, je partis pour Versailles, où les devoirs de mon état m'appelaient, et, le cœur ulcéré de ce refus, je vous fis cette réponse (2) que vous trouvez insultante ; mais observez que, dans l'agitation où j'étais, et vivement piqué contre mon enfant, que. dans le fond de Tâme, j'aime bien tendrement, tout alors me portait au ressentiment. Je conviens de bonne foi que ma première lettre n'a rien d'agréable, même insultante, si vous le voulez, mais avec la même bonne foi. Convenez aussi que votre seconde (3) à mon égard sent un peu l'injure en plus d'un endroit. Mais soit dit en deux mots: oubliez l'une et je ne me souviendrai plus de l'autre ; je passerai volontiers l'éponge avec satisfaction sur tout, et faites de ma première lettre ce que je vais faire de votre seconde ; jetez-la au feu : de pareilles lettres doivent être lacérées.
Mais, pour revenir à notre objet, ma fille est bien dans le cas de vous attester, lorsqu'elle me fit part de vos projets communs, combien je l'approuvai sur son choix en lui disant très positivement que j'avais remarqué en vous beaucoup de lumière, de jugement, de délicatesse et de connaissance, et qu'à tous égards vous me paraissiez fort instruit, et lui ai même dit en propres termes qu'il ne me resterait plus rien à désirer dans cette vie, si je la voyais alliée avec un semblable personnage. Voici alors ma propre expression et je vous écris aujourd'hui tout bonnement le même langage que je lui tins ce jour-là, me sentant bien disposé à vous répéter les mêmes choses mot pour mot ! Je vous prierais. Monsieur, d'être bien vivement persuadé que, si j'ai fait à ma fille la demande de vos lettres, avant toutefois de vous faire réponse, ce n'était uniquement que pour y remarquer ce que vous pouviez avoir dans l'âme par rapport à elle, et en deux mots pour être convaincu
(1) Du 9 août.
(2) Du 3 septembre.
(3) Du 19 septembre.
par mes yeux si vous aviez bien réellement de l'amitié pour elle. Soyez bien certain que j'ai toujours eu et que j'ai encore trop de confiance en elle, et trop bonne opinion de vous, Monsieur, pour que nul autre motif m'ait engagé à faire cette demande qui, dans le fond, n'a rien, je pense, que de fort naturel, d'un père à un enfant. Mais qu'il n'en soit plus question.
J'approuve beaucoup. Monsieur, votre conduite dans une semblable affaire vis-à-vis de vos proches. Elle fait preuve de votre prudence et de votre solide façon de penser ; s'il est encore temps, je vous donne avec une entière satisfaction et un parfait plaisir mon consentement et mon approbation ; je vous agrée du meilleur de mon cœur ; je serais alors très tranquille sur le sort de mon enfant, si cette affaire peut avoir lieu. Elle n'est pas bien riche pour le présent du côté des biens d'opinions (sic), mais elle a une perspective certaine de n'être pas mal à son aise un jour à venir, vu qu'elle est seule et unique héritière de plusieurs près parents qui, par droit de nature, doivent faire place avant elle. Ainsi, Monsieur, si vous avez remarqué en elle des qualités qui peuvent vous convenir, je m'en félicite d'autant plus que je vous crois très connaisseur. Mais je dois vous avouer aussi que je crois m'être aperçu qu'elle en a remarqué en vous qui paraissent lui convenir ; et la preuve est que vous pourriez avec vérité vous flatter que vous êtes le premier pour lequel ma fille se soit déterminée à finir une affaire aussi sérieuse. Je dis sérieuse, puisque de là dépend le bonheur de toute la vie l
Ainsi, Monsieur, tout dépend présentement de vous, tant il est vrai qu'il y a du remède à tout, en y exceptant la mort. Et s'il y a bien véritablement de l'estime et de l'amitié entre vous deux, je pense que ce petit contre-temps n'aura rien diminué, du moins c'est mon opinion ; et soyez bien persuadé que je suis, dans les sentiments de la plus haute estime et avec une parfaite considération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Phlipon.
130. — Marie Phlipon à Roland, s. d. (23 septembre. — (ms. 6238, fol. 102).
C'est le billet, d'allure officielle, que Marie Phlipon joint à la lettre de son père.
R. le 28 (1).
Vous pensez bien, mon ami, que je n'ai pas négligé d'observer à mon père l'inutilité de cette lettre tardive par rapport à l'un de ses objets. Mais il ne trouve pas qu'elle soit superflue, si elle peut du moins réparer l'offense qu'un mouvement d'humeur vous attira. Je sens parfaitement pour ma part la difficulté, pour ne rien dire de plus, de ramener et de concilier les esprits des personnes de votre famille indisposées de la première démarche. Je ne puis que vous engager à laisser pour toujours un projet qui ne serait point approuvé par elles. L'estime réciproque que nous nous sommes inspirée n'en subsistera pas moins pour n'être suivie d'aucun lien, parce que nous ne pouvons l'un et l'autre cesser de la mériter ; le nom d'ami continuera de vous distinguer à mes yeux, auxquels vous serez libre de vous offrir à ce titre, sans devenir rien de plus.
131. — Marie Phlipon à Roland, 24 septembre (ms. 6238, fol. 109-110). — Adresse : A M. Roland, etc., à Amiens. — NO d'ordre : 52^.
Après le billet officiel, la lettre intime.
24 septembre 79.
Je n'ai pu l'empêcher, mon père a voulu t'écrire ; tous mes efforts n'ont su retenir sa lettre ; je l'ai du moins accompagnée de ce qui m'a paru propre à seconder tes vues,
(1) R., c'est-à-dire Répondu, indique, non pas la date de l'envoi, mais celle de la réponse de Roland.
en soutenant ta retraite à ses propres yeux. Nous en étions aux termes que je t'avais représentés. Mon père, adouci, embarrassé, gardait le ton de l'excuse tacite ; il paraissait seulement quelquefois que l'impatience du regret et l'agitation du dépit y mêlaient leur effet. Pour moi, triste et silencieuse, rêvant à ce que je devais faire, je m'assurais enfin que le parti le moins doux à certains égards était cependant le plus sage, et qu'il fallait courageusement demeurer à ma place pour éviter les inconvénients qu'entraînerait une séparation faite par mécontentement. J'attendais le secours du temps et de tes avis pour achever d'établir cette résolution. Qu'il est difficile de s'affermir dans une position fixe après ces violentes émotions qui portent le trouble et l'étonnement dans toutes les facultés ! Certain de mes dispositions par le refus motivé de faire le modèle d'une lettre à t'adresser, mon père, sans me consulter davantage, imagina celle que tu viens de recevoir et la remit ensuite à ma correction. Je me défendis d'y toucher et je persistai invinciblement à n'en rien faire ; je travaillai à persuader qu'elle était inutile et déplacée, que l'aliénation des esprits ne laissait plus d'espoir et ne te permettait pas de revenir à tes desseins, etc. Mon père prétendit que, dans tous les cas, il se devait à lui-même cette justification, qu'il n'avait pas prévu l'impression et la conséquence de sa première, et qu'il était trop fâché de ce qu'elle avait produit pour ne pas chercher à le réparer autant qu'il lui était possible de le faire J'insistai, il persista ; voyant alors que je ne pouvais l'arrêter, je fis le billet (1) que tu auras trouvé inséré dans son épître, afin qu'il eût présent à l'esprit ce qui doit arriver. Nous nous sommes entretenus de toi depuis cette dépêche ; j'ai continué de répéter que tu ne pouvais reprendre nos premiers arrangements, mais que je ne t'en regarderais pas moins comme un ami respectable, dont je conserverais la liaison et que je recevrais quelquefois avec plaisir. Il ne serait pas effectivement malhabile, ni malheureux de ravoir par cette circonstance tes entrées chez mon père, pour en user avec la modération convenable à notre situation
(1) Lettre LXXXIX.
respective. Or, je ne vois point d'obstacles qui doivent t'en empêcher actuellement. La lettre de mon père est une satisfaction dans les règles, qui te rend la facilité de te présenter chez lui sans que rien en toi puisse être blessé de cette démarche. Reste à éviter qu'elle te fasse attribuer des vues que tu n'aurais plus ; c'est ce qu'on pourrait faire, ce me semble, si tu m'écrivais dans quelque temps une lettre (1), propre à être vue de mon père, où, me témoignant tes regrets des oppositions que tu trouves à remplir nos anciens projets, tu t'exprimerais d'ailleurs en ami qui se flatte de nourrir les relations précédentes, indépendamment des idées d'une alliance que les circonstances n'ont pas favorisée etc.. J'ébauche ce que je crois entrevoir ; c'est à toi de le saisir, de l'étendre et de l'exécuter, si tes goûts, ton penchant, ta raison l'autorisent et le justifient : je te laisse ce point de méditation. Quand à moi, tu juges sans doute que ce retour de mon père, soutenu des ménagements et d'un air d'amitié qu'il prend à mon égard depuis cette époque, me détermine plus fortement encore que toute autre considération à rester près de lui ; son procédé m'ôte le droit de le quitter sans mériter un blâme, lors même qu'il ne lui donnerait pas sur ma volonté un empire bien plus grand que celui d'aucune espèce de contrainte. Tu n'auras pas manqué de comprendre que cette paix dont il parle est celle qui fut conclue par l'entremise de sa tante, et dont tu reçus de moi la nouvelle, à l'instant que tu venais d'instruire les tiens ; tu dois voir aussi, par ce dernier trait, la confirmation de ce que je t'ai déjà dit de cette réponse grossière, ouvrage de l'humeur et de l'inconséquence, bien plutôt que de l'envie de nuire et du dessein de rompre ou d'offenser. En vérité, toutes les singularités se sont réunies pour nous exercer. Ce serait la plus grande de toutes que de pouvoir nous revoir de temps à autre comme par le passé, et de nous rappeler ensemble, dans un état qui n'aurait point changé à l'extérieur, les révolutions que nous venons d'essuyer, comme on se rappelle ces songes enivrants ou terribles, enfants capricieux de l'imagination en délire et du sommeil de la raison.
(1) C'est ce que fera Roland. Voir plus loin, lettre XCII.
Je vais m'einployer à faire éloigner sérieusement le jeune homme : j'aurais été charmée, par l'utilité dont il est à mon père, qu'il restât avec lui, si je fusse sortie de la maison de manière ou d^autre ; mais, devant y demeurer, je ne me soucie nullement d'avoir éternellement à mes côtés un être sensible et fougueux à l'excès, chez qui le défaut d'espoir semble être un aliment au sentiment. O mon ami, comme on aime à vingt ans I
Je suis un peu en peine du sort de ces lettres qui peutêtre arriveront avant toi à ta résidence ; je voulais engager mon père à retarder l'envoi de la sienne par cette considération ; mais n'ayant pas d'assurance à lui donner parce que je ne pouvais paraître instruite, il a fait des raisonnements, en conséquence desquels ses opérations n'ont pu souffrir de retard.
Je me sens encore du trouble et de la faiblesse dans tout mon être ; mes idées sont décousues ; quelques pleurs m'échappent à la dérobée ; je me suis fortement secouée pour me distraire; je n'ai plus de douleurs, mais j'ai de la fatigue; j'ai besoin de recueillement et de repos. J'attends impatiemment des réponses à tout ceci, afin de nous mettre au courant où nous devons être désormais.
Je n'ai point de nouvelles des amies depuis près de six semaines ; je n'ai point écrit (1) ; je n'ai vu, pensé, senti que toi. Adieu...