A Sophie Cannet, 2 octobre
Déjà on sent que son plan est tout dressé : elle ira s'installer à la Congrégation, mais il faut que Sophie lui en fournisse les moyens ; aussi, bien que leur correspondance soit interrompue depuis six semaines, n'hésite-t-elle pas à faire appel à son amitié : « J'aurais besoin actuellement de trois à quatre cents livres ; il serait bon que je les touchasse sous douze jours à peu près ; ce sera pour moi un moyen de prendre une détermination qui influera sur le reste de ma vie... » Puis : « Je vais à Vincennes passer quelques jours... » (C'est toujours là, auprès du bon chanoine, qu'elle va se recueillir aux heures de crise).
136. — Marie Phlipon à Roland, 2 octobre (ms. 6238, fol. 111- 112. — Adresse : à M. Roland etc.. — N» d'ordre : 53^.
Ainsi, malgré la rupture officielle, la correspondance particulière continue.
2 octobre 79.
Peut-être mes lettres auraient eu plus de liaison entre elles à tes yeux, par le rapprochement des circonstances et ce qu'elles répondaient à tes propres idées, si chacune d'elles te fût parvenue dans son temps. Au reste, il me paraît évi-
dent que le n^ 51 est perdu (1) ; il répondait fort au long à ta lettre de Dieppe écrite le 19, d'après laquelle j'avais calculé que tu pourrais encore recevoir ma dépêche avant ton départ ; je me trompai, puisque les épîtres adressées précédemment ne te trouvèrent déjà plus. Je conçois que tu doives apercevoir beaucoup de trouble et de confusion dans mes projets et mes dispositions ; il en existe nécessairement par la nature des choses, et la suppression d'un de mes n^* ne peut que les augmenter pour toi. Cette nouvelle contrariété m'affecte au milieu de tout ce qui me tourmente des autres côtés. Après des résolutions aussi terribles, il reste longtemps dans l'âme une agitation difficile à maîtriser, surtout lorsque des circonstances cruelles rendent aussi pénibles les deux partis entre lesquels il faut choisir. Il y a des raisons pour les contraires, je les sens toutes fortement et je suis déchirée. Je consulte, je prends des avis dans ma famille et je me déterminerai par elle. Le plus prudent est de me retirer ; le plus généreux me semblerait être d'y rester. Je voudrais faire le bien de mon père ; je vois que, dans le dernier cas, je pourrais ne faire peut-être que partager son embarras, m'y plonger avec lui, sans le diminuer sensiblement ; je crains de le hâter dans l'autre supposition. Je prévois mon inquiétude et je sens les douleurs actuelles ; cet état affreux me jette dans une sorte d'insensibilité morne et stupide ; j'ai du courage, mais il est sombre ; je ne sais plus rien pleurer, ni souhaiter. Dom Roland (2) fut rencontré au salon des tableaux lundi dernier (3) par mon père, invité, pressé, engagé à venir dîner le lendemain avec nous. Je le vis cependant le jour même et je trouvai le moment de lui dire ce qu'il devait attendre de l'affaire dont il s'était entretenu fort longuement avec mon père, qui l'avait présentée à sa façon ; il fut surpris, comme tu peux l'imaginer. Je débitai nos raisons, en mangeant des pois chauds, ainsi qu'il est ordinaire dans les choses de sentiment
r (l)*Non, c'est la lettre du 22 septembre parvenue à Roland après coup. jj (2) Le curé de Longpont.
(3) 27 septembre. Il vint dîner chez Phlipon le lendemain, c'est-à-dire le jour même où Roland écrivait les deux lettres de rupture.
qu'on ne saurait présenter bien clairement à ceux qui ne sont pas instruits des détails. Mon père revint, réitéra son invitation : nous eûmes ton frère le lendemain. Je fus tranquille, même gaie ; il pria mon père de lui faire part, sitôt qu'il l'aurait reçue, de la réponse qu'il attendait de toi (1), afin de disposer quelques arrangements en conséquence, ayant un voyage à faire.
Nous nous sommes quittés très bien : moi, ne négligeant pas d'appuyer, devant mon père même, lorsque l'occasion s'en présenta, sur le résultat des dernières démarches et la persuasion où j'étais de l'honnêteté, de la délicatesse des motifs qui te déterminaient dans ce dernier cas.
Je suis en peine de savoir ce que signifie ce que tu me faisais entrevoir sur le moyen d'en imposer à mon père pour la tranquillité de tous ceux qui tiennent à lui; je n'y ai rien compris et je t'observais seulement, dans ma réponse à cet égard, qu'avec les sujets d'inquiétude que mon père pouvait donner à ceux qui le voyaient de près, cependant il n'offrait aucune prise à la censure publique, ni à la correction d'aucune personne revêtue d'autorité. Il n'y eut jamais de sa part ni scandale, ni violation d'engagements civils, ni conduite évidemment répréhensible pour tout autre que ceux des siens qui connaissent ses affaires et ses déportements. Qu'un homme dissipe une partie de son bien par défaut d'ordre, en voyant une grisette qui n'est pas crottée, en négligeant d'ailleurs le soin de ses occupations, il est coupable sans doute ; mais si, dans ses démarches, rien ne caractérise l'indécence et la malhonnêteté, je ne vois pas ce qu'on peut lui faire, et ce qu'auraient droit de lui reprocher ceux que les circonstances et des relations particulières n'ont pas censé devoir éclairer.
D'autres que moi t'auront parlé de mon père, de sa conduite, etc., je le crois, j'en sens la possibilité. Cependant, on ne peut l'avoir présenté comme un homme déshonoré, dont l'alliance serait humiliante à cause de ses procédés. Je conçois que le frère des amies, instruit par la femme qui le sert et
(1) En réponse à la lettre conciliante du 23 septembre.
qui s*était liée avec ma défunte bonne dont Tamitié pour moi ne diminuait pas le babil, aura pu avoir plus que personne des connaissances particulières de ces détails domestiques ordinairement ignorés de ceux qui ne sont pas intimes dans une maison. Mais ces réflexions ne sont pas nécessaires, elles m'échappent malgré moi, je ne les répéterai plus.
Je voudrais bien qu'il fût possible de recouvrer ma lettre perdue. Adieu, mon ami, je t'écris en l'air, j'ai du malaise, je suis interrompue et je pars à Vincennes pour trois jours. Cette lettre-ci me peint mal : elle ne dit rien et jamais mon cœur ne fut plus rempli ; mes idées se heurtent, mes affections m'oppressent et ma plume tombe.
137. — Roland à Marie Phlipon, 5 octobre avec P. S. du 6. (ms.
6240, fol. 65-66).
Adresse : A M^^^ Desportes etc. — Timbre d'Amiens. — No d'ordre :38e.
L'intermédiaire de M"« Desportes devenait plus que jamais nécessaire, à présent que Marie Phlipon et Roland étaient censés avoir pris congé l'un de l'autre.
Roland continue à se prêter à la correspondance, mais combien il est désagréable 1
5 octobre.
Ce no 51 (1) m'est enfin revenu par la même voie que les précédents. Il est presque tout consacré, ainsi que ta dernière, en recherches, en explications et réfutations d'un passage que tu conviens cependant ne pas entendre, ce que tu démontres encore mieux. Il est bien simple, cependant. Tu me mandais par ta précédente (2), à laquelle j'ai répondu en te suivant pied à pied, tu me mandais que tu étais fort agitée et très indéterminée du parti à prendre, de quitter ton père ou de rester avec lui ; que, dans ce trouble et cet embarras, tes grands-parents te proposaient un parti, qu'ils te
(1) La lettre du 22 septembre.
(2) Il veut parler de la lettre du 15 septembre.
pressaient de manière à le faire craindre d'encourir leur disgrâce, que cependant, etc. ; que c'était un homme attaché à quelqu'un de la Cour, tout propre à se mettre au-dessus de la conduite et des propos de ton père, etc. D'après tout cela, je ne puis concevoir moi-même d'où provient ton étonnement et ce que signifient de ta part les expressions tant articulées de menaces, d'effroi, de bassesses, de déshonneur, de scandale, de débordé, de malhonnête, de dettes honteuses, de correction publique, etc., etc., etc., car en tes deux lettres il y a en plus de trois pages ; et les deux de la première ne sont pas sans beaucoup d'aigreur sur mes prétendues allégations. Tu ne vois plus rien de ce que tu as tant vu ; et toujours ne m'entendant pas, tu me fais dire et tu me réponds à ce que je n'ai point dit, et à ce que je n'ai pas prétendu dire. Ce n'est pas le tout : de ce que j'ai pu prendre sur moi un moment, dans le trouble qui m'agite et le chagrin qui me consume, de te parler en raisonnant, ce calme te tue ; et me voilà déjà un monstre. Faut-il donc voir les choses s'aggraver par tout ce qui les accompagne ?
J'ai reçu, en même temps que ta dernière lettre, celle de mon frère, qui me mande sa conversation avec toi et ton père. Il me dit que tu lui as laissé entrevoir que ce n'est peutêtre pas la seule lettre de ton père qui m'a déterminé (1). Je n'entends point cela. Le fait est que je n'ai jamais compté une affaire aussi décidée, que tout était arrangé pour cela, et que si j'eusse pu prévoir que les choses tournassent ainsi, certainement j'aurais fait d'autres dispositions. Je ne sais qui a pu me retenir un logement à l'hôtel de Rome, comme il me mande qu'on le lui a dit, lorsqu'il a été s'informer si j'étais à Paris. Je n'en ai parlé à qui que ce soit, et je ne comptais pas y descendre (2).
Je te vois toujours dans une étonnante alternative d'idées. C'est en effet de tes parents que tu dois prendre les avis : personne n'est plus en état de voir les choses actuelles et de juger de leurs conséquences.
(1) Marie Phlipon restait persuadée (et avait dû le laisser entendre au curé de Longpont) que la difficulté pour Roland de faire accepter son mariage par sa famille du Beaujolais était pour beaucoup dans la raideur qu'il avait montrée vis-à-vis de Phlipon.
(2) Le voilà qui ne veut plus aller se loger dans le voisinage de son amie !
S'il y avait quelqu'inconvénient dans tes démarches, quelles qu'elles fussent, les reproches des siens, étant ordinairement les plus amers, ne seraient du moins point à redouter pour toi ; ils te devraient au contraire les consolations qu'une résolution déterminée par eux serait dans le cas de solliciter, d'exiger même. Il y a des inconvénients partout ; c'est ce qui m'a fait te présenter des réflexions dans les différents cas, en cherchant à entrer dans tes propres idées ; et c'est d'après cela que, sans m'entendre pourtant, tu m'as fait des observations tant motivées, et si longuement appuyées, quoique, dans le fait, elles n'y revinssent pas très exactement.
Le 6.
J'en étais là hier lorsqu'on m'a détourné, et que Theure de la poste s'est passée. Je suis dans des tracas de tous les genres, mécontent par mille endroits. Mes affaires se brouillent, mon travail recule, mon domestique sort, ma santé n'est pas en bon état. Que dirai-je enfin ? j'ai des moments où le courage m'abandonne ; et pour peu, si j'en avais la force, j'enverrais tout au diable.
J'ai moins de regret que ma lettre ne partit pas hier, en songeant que tu ne l'aurais pas reçue plus tôt, puisque tu es à la campagne. Comment te portes-tu actuellement ? cette petite vacance, sans doute, t'aura fait du bien. Pour moi, je n'en saurais prendre un seul jour ; je n'ai découché que pendant mon voyage de Dieppe, où j'ai beaucoup travaillé et fatigué plus encore. Je ne compte pas sortir un instant, et très peu de mon cabinet. Mon frère, de son côté, paraît avoir du chagrin et de la tristesse. Il est allé faire une course, et il n'y a guère d'apparence que nous nous voyions, ni peut-être que nous entendions parler l'un de l'autre avant le mois de janvier. Voilà comme on a des peines chacun de son côté, et comme, par des circonstances tout aussi malheureuses, on se devient très peu secourables les uns aux autres. Tu finissais ta dernière lettre par me dire qu'elle ne disait rien : ce m'est du moins une consolation que cet aveu d'une chose vraie à bien des égards. Que j'apprenne du moins
que cette philosophie, que tu as vantée, t'est plus utile qu'à moi qui l'avais crue bonne à tout, et qui découvre tous les jours qu'elle n'est bonne presque à rien.