‹ Roland & Marie PhliponChapitre 59 sur 68 · A Sophie, 25 décembre · texte numérisé non relu

A Sophie, 25 décembre

Cette lettre est à transcrire toute entière, parce que Marie Phlipon y marque, avec une singulière fermeté, sa situation vis-à-vis de son amie. Il lui est plus commode d'ailleurs de donner par lettres ces explications à Sophie, qui est à Amiens, qu'à Henriette, moins désintéressée dans la question, et qui vient d'arriver à Paris, peutêtre pour voir où en sont les choses.

25 décembre 1779.

J'avais appris par M^^^ d'Hangard le jour de l'arrivée de notre chère Henriette, que je vis hier avec l'attendrissement et le plaisir dont je suis susceptible actuellement, je dis actuellement, car, dans un temps plus heureux, cette entrevue m'aurait causé plus de transport et m'aurait fait paraître plus affectueuse. Mon cœur, trop éprouvé, ne connaît plus cette joie franche qui exalte l'imagination et développe nos facultés : l'habitude du chagrin produit enfin un certain sombre dont on ne peut plus se défaire. Je crois que ton amie te semblerait à toi-même beaucoup moins aimable que tu ne te la représentes. Ta sœur ne m'a pas paru changée de figure ; je lui ai trouvé une nouvelle nuance de modération qui la rend plus touchante. Elle voulait aussi, cette bonne Henriette, participer au service que je t'avais priée de me rendre ; peu s'en faut, vraiment, que je n'applaudisse aux disgrâces qui me valent des preuves si évidentes du dévouement de mes deux amies ; on peut bénir des malheurs qui amènent avec eux de telles

compensations ; je me féliciterais des miens si je n'avais à gémir sur leurs causes.

O ma chère Sophie, que ne puis-je te communiquer relativement à moi une sécurité, une satisfaction égales à celles dont je jouis en me reposant sur ta franchise et ton affection I Il m'est pénible, au-delà de tout ce que je puis dire, det'avoir donné des occasions de t'attrister et de t'inquiéter. Je te sais pourtant bon gré de m'ouvrir entièrement ton âme ; puisque tu n'as pas pu te soustraire aux tristes idées qui te poursuivent, il ne te restait rien de mieux à faire que de les jeter dans mon sein. J'apprécie tout cela comme je le dois ; loin de me plaindre de ce qu'elles ont pour moi de douloureux, elles me feraient te chérir davantage, si quelque chose pouvait ajouter aux sentiments que j'ai pour toi. Examinons donc ensemble les motifs qui t'affectent et voyons s'ils doivent être capables de t'ébranler. Je t'ai redemandé des papiers sans entrer dans le détail des raisons qui me faisaient souhaiter de les ravoir ; je ne t'ai pas parlé souvent de quelqu'un de qui je recevais des visites fréquentes : voilà les deux principes dont tu pars pour me soupçonner d'une méfiance injuste à ton égard, ou d'une réserve coupable en amitié.

Je concevrais qu'habituée à partager la connaissance de tout ce qui me regardait, affaires, occupations, délassements, tu te fusses affectée de me trouver moins exacte et moins communicative, si tu n'avais vu ce changement se produire petit à petit par la perte de mon repos et le resserrement que me faisait éprouver la mélancolie. — Dès l'époque de mon déménagement, au mois de novembre de l'année dernière, je commençais à ne plus t'écrire avec les mêmes détails ; toute étude étant suspendue pour moi, à cause des occupations domestiques que me donnèrent des malades et d'autres désagréments, un grand vide dut se montrer dans notre correspondance. Désirant de repasser sur mes anciennes idées, de les faire servir à me distraire de celles qui m'obsédaient, je te redemandai alors les papiers en question ; je me faisais d'autant moins de scrupule de satisfaire ma fantaisie en te les retirant, que tu les avais depuis assez longtemps pour m'en faire la remise sans difficulté. Je rangeais

dans une même classe tout cc"'qui avait peint mes jugements sur différents sujets, et je compris ma correspondance avec le reste. Je ne revis plus celle-ci avec les mêmes yeux ; une lettre que j'écrivis alors à M. de Svl. fut relative à cette disposition : en conséquence, celle que tu me renvoyas de Svl. a été la dernière que j'en ai reçu.

Quant à M. Roland, il est très vrai qu'il vint assez fréquemment chez mon père ; je crois t'avoir dit que je le voyais souvent, et certes ses visites n'étaient pas un mystère ; aussi, lorsque ton frère me demandait de ses nouvelles, je n'hésitais pas pour lui dire bonnement que je l'avais vu la veille, ou l'avant-veille, comme cela était arrivé. Je sus bien, d'après quelques mots de M^^e d'Hang[ard], que des jaseries et radoteries avaient été par M^^ Desaillant jusqu'à ton frère, dont l'imagination ne restait pas en arrière ; mais je ne daignai pas même en ouvrir la bouche à ma bonne, persuadée que relever des propos auraient été leur donner de la consistance, et que le vrai moyen d'aiguiser la langue des domestiques sur les misères qu'elle débitait était de s'occuper de celles-ci. Je ne voyais à tout cela d'importance que celle qu'on y mettait, si j'en faisais mention, et je me tus avec tout le monde. M. Roland venait parfois avec des cahiers qui le concernaient et qu'il déposait seulement pour les reprendre et les transporter le jour d'après, venant les chercher en passant ; tu n'ignores pas qu'on peut le voir souvent sans avoir beaucoup à fournir à la conversation, qu'il soutient très bien, et que ses connaissances rendent intéressante ; je m'amusais alors de l'italien, il me montra dans cette langue une dissertation ou mémoire que je copiai. Mon père le savait, ma bonne s'en aperçut, je ne me cachais de personne ; il n'en fallut pas davantage pour faire imaginer à la pauvre Mignonne, toutes les fois qu'elles me voyait la plume à la main, que c'était pour « ce grand monsieur qui était venu l'autre jour avec des papiers sous son bras. » Si je barbouillais dans ce même temps quelques figures de géométrie dans mon cabinet, ces figures étranges étonnaient encore ma bonne, qui sans doute attribuait au grand monsieur tout ce qu'elle croyait remarquer de nouveau. Mes tracasseries particulières n'allaient pas

moins leur train ; je glissais légèrement sur bien des choses ; je voyais en noir beaucoup d'autres, et ma manière de t'écrire s'en ressentait. Je regardais M. Roland comme un ami, je le voyais à ce titre ; je l'estime et le distingue toujours ; je le verrai encore avec plaisir, mais sans doute beaucoup plus rarement dans ma nouvelle position. — Je n'entrai pas dans le détail de ses visites et de ses conversations, de même que j'évitai celui des misères dont j'étais accablée. Dégoût, abattement, langueur, rendaient ma plume paresseuse et ma communication stérile.

Voilà, ma bonne amie, ce que je puis te dire ; si tu n'es pas satisfaite, nous resterons toutes deux malheureuses et tourmentées.

Après avoir répondu aux motifs de tes inquiétudes par des faits, il ne serait peut-être pas mal de parler à l'esprit par des raisonnements. Je n'en ferai qu'un bien simple. J'établis d'abord que dans la persuation de la droiture et de la sincérité d'une amie, on doit donner à celles de ses actions dont la raison n'est pas évidente l'interprétation la plus favorable. D'après ce principe, que tu m'accorderas certainement, je dis que, dans la supposition où l'on croirait apercevoir quelque réserve dans son amie, il faudrait distinguer si cette réserve a lieu pour elle-même, ou simplement pour des choses qui ne lui sont pas personnelles. Par exemple, il est clair que tout l'attachement que tu as pour moi ne t'autoriserait jamais à me confier les secrets d'autrui, si tu en avais à garder. J'ajouterai que la réserve ne blesse jamais qu'autant qu'elle peut naître du défaut de confiance ou d'estime (je joins l'une à l'autre parce qu'elles se tiennent) : or, du moment où une sorte de réserve quelconque serait prescrite par l'idée du devoir ou même par un excès de délicatesse, personne n'a droit de s'en offenser, et nul n'en peut souffrir que celui qui se croit obligé de la garder.

Tu me défends, pour ainsi dire, de t'obliger à croire que je n'ai rien de caché pour toi : ma bonne amie, ce que je te demande avant tout, et ce que je crois avoir quelque droit d'obtenir, c'est de te rappeler assez bien mon caractère, ma franchise et mon amitié, pour être toujours convaincue que mon plus

grand plaisir est de verser mon âme dans la tienne, et que l'obstacle à cette effusion pourrait seulement se trouver dans un devoir rigoureux, dont l'observation mériterait à la fois des éloges et de la compassion ; il est en effet certaines vertus qui ne semblent faites, par leur austérité, que pour désoler ceux qui les observent.

Sois donc plus tranquille à mon sujet, laisse-moi trouver dans la paix de ton cœur un supplément à celle qui me manque. La joie de mes amis est le seul bien dont il m'est permis actuellement de jouir, ne me l'ôte pas et crois moi toute à toi.

Adieu.

Roland va donc partir pour Paris et y trouver sa destinée. Depuis la rupture du 28 septembre, il est malheureux, aigri, mécontent de lui et de tous. Sa jeune amie, au milieu de ses chagrins, a agi avec une rare précision : tout d'abord, sentant bien que Roland ne reviendrait jamais la revoir chez son père, elle a transporto sur un autre terrain le théâtre des opérations, et, dès les premiers jours de novembre, s est installée à la Congrégation. Puis, continuant avec lui cette correspondance d'amie, qu'ils étaient convenus de conserver, elle n'a cessé de lui écrire : « Viens me voir, viens causer avec moi », étant bien sûre que, s'il vient, il sera reconquis. Et il le sent bien aussi, l'amoureux plus que quadragénaire I voilà pourquoi il recule toujours l Mais enfinlil se met en route le 27 décembre.

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