Roland à Cousin-Despréaux, 4 décembre
Lettre lugubre, en réponse à des observations relatives aux Lettres d' Italie. « La froide ironie (de votre lettre ) a versé l'amertume dans mon âme à pleines mains. Vous ne pouviez, en outre, saisir un moment plus favorable, celui où des crises violentes me laissent encore incertain si je ne renverrai pas la démission de ma place, tant le commerce des hommes me devient odieux... Que je suis triste, découragé, abattu, mécontent des autres et de moi-même 1... »
Et en terminant : « Je ne partirai pas (pour Paris) avant le 18 ou le 20 ; mais je partirai avant le 25, quoi qu'il arrive... »
Ainsi, le dégoût des Lettres d'Italie, la « crise » avec ses chefs, son embarras vis-à-vis de son amie désolée, tout se réunit pour rejeter Roland dans un de ses accès d'hypocondrie. Cette lettre du 4 décembre à Cousin-Despréaux explique bien « les tristes et noires idées » de celle qu'il écrivait la veille à Marie Phlipon.
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153. — Marie Phlipon à Roland, 7 décembre (ms. 6238, fol. 122-123).
Adresse : A M. Roland, etc., à Amiens. — N» d'ordre: 61^.
Réponse à la lettre du 3. Elle est toujours tourmentée de la tristesse profonde de son ami, et elle pousse toujours le même cri : «Viens 1»
7 décembre 79.
J'ai toujours présent à l'esprit l'état d'angoisse où tu t'es peint par ta dernière ; cette cruelle image me poursuit et m'abat. Je frissonne et gémis, je t'appelle, je te presse sur mon cœur affligé ; le sentiment de tes douleurs a suspendu pour moi le cours de tout autre sentiment ; je ne vois que tes maux, je n'éprouve de besoin que celui de les alléger. Si tu pouvais connaître ce que me coûte l'idée d'avoir pu les produire, tu serais trop vengé. Je n'ai ni paix, ni sommeil ; dans tout ce qui m'environne, je n'aperçois que toi, et toi souffrant, pour mon supplice 1 Fatiguée de raisonnements, trop abusée par eux, je ne connais plus de maître
que mon cœur et ne veux suivre que sa loi. Après tout, son tendre dévouement vaut bien cette malheureuse énergie qui prend l'apparence de la dureté, la froide réserve du sexe, sa triste dignité, enfin cette fierté qui sied si mal quand on n'est plus maîtresse de ses affections. Je suis dégoûtée de combattre contre moi-même pour la gloire d'une indépendance que j'ai perdue. Que d'autres nomment force et grandeur le pouvoir de se montrer juges sévères de ce qu'ils aiment, je renonce à cet affreux mérite, si c'en est un ; celui d'une âme sensible est de contribuer à la félicité de l'objet qu'elle chérit. Voilà le seul que j'ambitionne, qui m'aie jamais touchée, mais avec lequel je voulais vainement concilier des choses inalliables. J'estime mon sort encore assez beau si je puis charmer ton existence et dissiper tes ennuis par ma constance et mon attachement. Le penchant doux et terrible dont je suis subjuguée ne me laisse que le choix d'un entier abandon à sa puissance, ou des contradictions les plus palpables par une résistance inutile. Sans doute, en le rendant pour moi si impérieux, la nature a fixé ma destination : je la remplirai par mon exactitude à justifier le titre d'amie vraie, tendre et fidèle. Va, je suis toujours à toi et je ne puis plus que perdre à n'y pas être : mon âme, flétrie par Textinction du sentiment qui l'a si violemment pénétrée, n'aurait plus de ressort s'il cessait de l'animer. Sois donc mon soutien, ma joie et mon triomphe : ce sont de tes vertus que je puis m'honorer. Montre-moi, dans ton courage à supporter les chagrins de tes affaires et de tes relations, celui qui doit m'accompagner dans ma retraite obscure ; donne-moi de cette mâle fermeté qui convient aux âmes nobles et que l'aimable amitié ne fait qu'embellir et tempérer par son attrayante douceur. Sois mon modèle enfin, et fais qu'en m'applaudissant toujours de t'aimer par la vue de ce que tu vaux, je trouve toujours des raisons de t'aimer davantage, s'il est possible.
Je désire de tes nouvelles avec une impatiente vivacité qui ne me permet pas de les attendre pour te faire passer cette nouvelle expression de mon souhait. Ta tristesse me rappelle à moi, elle fait évanouir tous les prestiges d'une
raison mensongère, orgueilleuse et trompée ; je me livre sans retour à l'impression du sentiment qui m'entraîne. Ecris-moi de toi, de tes affaires, de tes projets. Que devient ton voyage ? Quand pourrai-je te voir ? Viens, sois pour jamais, sous le nom d'ami, tout ce que tu peux être au cœur le plus tendre et le plus fidèle.
154. — Roland à Marie Phlipon, 10 décembre (ms. 6240, fol. 74-75).
Adresse : A M^^^ Phlipon, aux Dames de la Congrégation, etc.. — Timbra d'Amiens. — N^ d'ordre: 44^.
10 décembre.
Tes lettres, mon amie, m'ont trouvé dans la situation que je t'ai peinte, augmentée d'une révolution de bile telle que je n'en ai jamais éprouvée, puisque je l'ai vomie toute pure, sans avoir rien pris pour cela ; ce qui m'a forcément jeté dans quelques remèdes. Je ne suis point quitte de cette violente crise. Je me trouve tout mal à l'aise ; et quoique purgé, mon estomac est en mauvais état ; j'ai le dévoiement, je digère fort mal, je suis très jaune, et par-dessus le marché accablé de travail avant mon départ, qui ne sera que le 20, ou plus vraisemblablement que le 24, pour arriver à Paris le 25 de nuit, et en partir le 26 de grand matin pour Longpont, où je compte rester jusqu'au 2 ou 3 janvier et ne paraître à Paris que vers les Rois (1). Voilà mes projets, subordonnés néanmoins aux temps, aux circonstances, dont la santé, que je comptais pour rien autrefois, commence à faire un chapitre essentiel de considérations.
J'ai reçu tes lettres avec un plaisir mêlé de beaucoup d'amertume. Tu ne restes dans aucune assiette : tu es en tout outrée, violente, emportée, tu me fais trembler enfin : tu me fais redouter... que te dirai-je ? Je ne saurais
(1) Cf. la lettre du 4 décembre à Cousin-Despréaux.
te blâmer de voir souvent Ion père, de le voir avec plaisir, de conserver pour lui toute l'affection, tous les tendres sentiments dont tu me parles souvent, quoiqu'il ne craignît point, et qu'il y arrivera, de te ruiner après s'être ruiné lui-même, par une vie crapuleuse ; quoiqu'il t'ait vue partir fort peu pénétré de cette séparation, qui, avec un peu d'âme, aurait dû lui faire faire des réflexions de douleur, de honte et de repentir ; quoiqu'il se soit ôté volontairement et gaiement l'espoir de ton retour, en détruisant sur-le-champ, avant même de savoir si tu ne serais point au regret, si tu ne pourrais pas revenir, pour marquer enfin que lui-même n'y voulait rien mettre de son côté, en détruisant, dis-je, aussitôt ton petit laboratoire (1). Pourquoi ? la pièce n'étaitelle pas assez grande ? a-t-il tant de monde à recevoir ? J'en ai été indigné ; et cette conduite, chez moi comme chez
(2), a mis le comble à l'idée de lui que toute sa conduite
inspire. Mais ce que je ne saurais approuver, ce que je vois même avec beaucoup de peine, c'est que tes autres parents, qui t'aiment véritablement, qui t'en ont toujours donné les preuves les plus sensibles, semblent t'intéresser beaucoup moins qu'ils ne l'ont fait par le passé, en te donnant des conseils, que je ne juge point, mais dans lesquels ils avaient sûrement bonne intention. Tu me dis que tu as eu de violentes crises à essuyer de leur part, et, pour me le prouver, tu semblés y attribuer les situations diverses et terribles dont toutes les lettres que tu m'as écrites sont vivement empreintes. Mon amie, je te l'ai dit et je le crois : les vrais plaisirs, les plus durables du moins, et les plus consolants dans toutes les circonstances de la vie, se tirent de l'estime et de l'amitié des siens. Je n'ai point de conseil à te donner à cet égard ; mais je te dois cette observation, que tu as sentie toi-même, qu'on devrait toujours sentir, ou à laquelle du moins il faut toujours revenir. Cette cousine (3) t'aima tendrement, tu m'en
(1) Cf. la lettre du 10 novembre à Sophie Cannet. Mais on ne voit pas qu'elle ait parlé à Roland de cette circonstance. Il faut donc qu'elle l'ait fait, soit dans cette lettre du 11 novembre dont la fin nous manque, soit dans cette lettre postérieure dont j'ai signalé l'absence (page 357).
(2) Le papier est rongé.
(3) M"« Desportes. — Cf. lettre du 17 novembre.
fis toujours le plus grand éloge ; faudrait-il que cessât pour elle ou pour toi une estime que tu m'as inspirée pour l'une et pour l'autre ? Avec tant d'esprit, il faudrait du moins un peu plus de modération. Je te le répète, mon amie, tu me fais trembler. Tu me fais craindre de t' aller voir, quelque désir que j'en aie.
Après ma crise d'en haut, des lettres vives, et presque le marché mis à la main, ou, ce qui est la même chose, le manche jeté après la cognée, il en a succédé de plus honnêtes ; et les affaires reprennent leur équilibre (1). On m'attend pour beaucoup de travail que j'aurai encore à Paris. Mais j'ai des chagrins réels du côté de Dieppe (2) ; indépendamment de mes espérances frustrées pour le temps et de bien loin même, l'aigreur s'y est mise, et je ne sais plus comment les choses commencées tendront à leur fin.
Adieu, mon amie ; le courrier et mille affaires me pressent et me forcent. Je t'embrasse de tout mon cœur.
155. — Marie Phliponà Roland, 13 décembre (ms. 6238, fol. 124-125).
Adresse : A M. Roland, etc.. à Amiens. — N» d'ordre : 62^.
13 décembre 79.
J'étais portée, comme il m'arriva souvent de le faire avec toi, à te répondre après avoir lu ta lettre. J'ai gagné sur moi d'attendre : c'est déjà une victoire. Si j'eusse toujours fait ainsi, tu ne m'aurais pas trouvée aussi vive. Je ne te dirai point que ta santé m'inquiète et m'afflige ; mais si mes prières, si ma tranquillité sont pour toi de quelque considération, tu auras pour ta personne tous les soins et les ménagements qui peuvent servir à son bien-être. J'ai
(1) Il est probable que les chefs de Roland lui firent quelques promesses, que nous verrons invoquées pliis tard par sa femme, lorsqu'elle ira, en 1784 faire des démarches pour lui auprès des Intendants du commerce.
(2) Voir la lettre du 4 décembre à Gousin-Despréaux.
eu de ces crises, elles m'ont sauvée. Je te voudrais du repos ; l'inutilité de ce souhait me tourmente.
On dirait que tu mets dans tes jugements à l'égard de mon père un peu de cet excès que tu me reproches sur quelques autres objets ; j'ose plus espérer ou moins craindre que toi. Que veux-tu, mon ami ? avec une âme brûlante qu'on ne modère pas à volonté, il faut se sacrifier à quelqu'un. Je serai fille dévouée, puisque des relations qui me restent celle-ci conserve le premier rang. Mon père semble convaincu (soit qu'il l'ait réellement imaginé sur ce que j'en ai dit ou qu'il cherche à se le persuader) que le projet de cultiver et de tirer parti de mes quelques talents est le principal motif qui m'a fait entrer dans mon nouvel asile, comme propre à favoriser ce dessein. Au reste, celui de détruire mon cabinet (1), formé dès mon départ, annoncé comme je te l'ai dit et toujours subsistant, n'a pas encore été suivi de l'exécution qu'il remet progressivement au temps le plus prochain. Je ne sais si je suis pour quelque chose dans ce délai.
Tu fais assez gratuitement la supposition d'une alternative bien terrible entre ma cousine et moi (2). M^^e Desportes a beaucoup d'âme, assez d'esprit, d'expérience et de préjugés, et n'a pas, que je sache, jamais aimé. Elle juge les hommes, en général, avec hauteur et même mépris, et elle regarde les femmes qui aiment à peu près comme des dupes. Instruite de notre affaire, témoin des impressions, quelquefois effrayantes, de tes seules lettres sur moi, connaissant tous mes chagrins d'ailleurs, et s'intéressant à mon bonheur avec une sorte d'enthousiasme, elle fut outrée du renversement des espérances qu'elle considérait, pour ainsi dire, comme siennes ; et, s'en affermissant d'autant plus dans sa façon de voir, elle fit tout pour m'y amener. Elle croyait sans doute ma tranquillité attachée à ce changement, et son amitié la rendit aussi active qu'ingénieuse pour chercher à le produire. Obsédée, déchirée de tant de façons, je doutai quelquefois que j'eusse tort ou raison ; mais, ne pouvant m'arracher au sentiment dont j'étais pénétrée, je fus tout ce
(l)Cf. p. 347 et 367.
(2) Voir la lettre précédente et celle du 17 novembre.
que tu me vis être. M^^^ Desportes me parut, tour à tour, importune, sensée, consolante, haïssable ; je gardai pourtant assez d'empire sur moi pour ne pas la mortifier, et je finis par résoudre qu'elle ne peut ni me juger en tout, ni t' apprécier convenablement. Je pardonne à ses intentions les tourments qu'elle m'a causés ; je la vois toujours, elle ne me chérit pas moins, seulement je ne parle plus de toi avec elle, ou je le fais avec autant de retenue que de brièveté, lorsque ses questions (assez rares, présentement) m'obligent à cela nécessairement. Je vois qu'elle s'imagine encore que ton voyage est une amorce jetée en l'air pour filer la corde en s'éloignant, mais que jamais tu ne te présenteras à mes yeux. Tu croiras facilement que, si toutes ses imaginations n'avaient été plus spécieuses que cette dernière, elles ne m'auraient pas fait grand mal.
Quand aux autres parents (excepté une petite femme, que tu as vue (1), dont l'excellent cœur et la tendre amitié me charment et me consolent, et l'oncle de Vincennes (2), à qui je fais assez penser ce que je veux), ils ont l'esprit si court et si tortu que c'est une pitié. Jugeant toujours d'après l'événement, inconséquents jusqu'au ridicule, bavards, maladroits, que sais-je ? ils m'aiment, il est vrai, c'est la seule chose dans laquelle ils ne varient point, je ne sais pourquoi. Mais, en vérité, il serait presque honteux d'être toujours approuvé par eux, et ils ne donnent guère cette humiliation, car ils changent d'avis, sur une même chose, selon que souffle le vent. Ils m'ont tracassée, comme à plaisir. Ce que je trouve d'enrageant, c'est qu'il faille encore leur en savoir bon gré en faveur de leur attachement ; aussi ne leur manquerai-je jamais, quoiqu'ils me fassent mourir d'impatience, mais je bénis sept fois mon cloître et ma solitude lorsque je rentre m'y enfermer, et m'y soustraire à tous les propos. Entre plusieurs particularités fort différentes entre elles, en voici une qui te peindra mes gens. D'abord, ils ont été conter l'affaire de la substitution à quelques personnes, qu'ils n'ignoraient pas pouvoir en ins-
(1) M»' Trude.
(2) Le chanoine Bimom.
truire mon père ; ensuite, apprenant que mon père la savait et en était extrêmement affecté, ils sont venus lui protester qu'ils n'avaient jamais songé à rien faire de semblable envers lui; cependant la chose existe toujours. Si tu connais quelque chose de plus sot et de plus maussade que cette conduite, je te permets d'envoyer promener toute la race humaine jusqu'à moi inclusivement. Je te donne cet échantillon, juge du reste. Le moyen de conserver un sens rassis au milieu d'êtres si gauches et si dégoûtants ? il n'y a plus que le choix d'être misanthrope, ou de faire comme Démocrite. Avec une âme forte, on va rapidement aux extrêmes, puis, après tant d'oscillations, on en vient sans doute à l'équilibre d'une sage modération. Attends-moi là, tu m'y verras enfin. O douce paix du cœur, aimable égalité, amitié touchante, il est bien temps que vous remplaciez pour moi ce sentiment impétueux, dévorant, délicieux quelquefois, souvent terrible, dont je fus la proie 1
Eh bien, mon ami, tu aurais donc le courage de passer à Paris et d'aller par delà sans me voir (1) ? La raison guidera tes pas sans doute ; va, fais ce que tu crois être le mieux, c'est le vrai moyen de t'assurer une satisfaction constante, et c'est par cela même ce que je préfère à tout.
Je suis sérieusement attristée de ce que tu m'apprends de Dieppe : d'anciens amis ne se remplacent jamais et l'aigreur avec eux est le poison le plus redoutable.
Donne-moi des nouvelles de ton frère de Longpont, si tu en as ; donne-moi des tiennes, ménage-toi bien ; c'est de ta santé, du charme de ton existence que j'attends, autant que de la raison, et le calme et la joie. Point de commentaires sur ma feuille coupée ; c'était le reste de mon papier. Il est soir et tard, adieu.
(1) On a vu que Roland annonçait qu'il ne ferait que traverser Paris en se rendant à Longpont, et qu'il ne s'y arrêterait qu'au retour, « après les Rois -,
GVI
156. — Roland à Marie Phlipon, 19 décembre (ms. 6240, fol. 76-77). — Même adresse. — N^ d'ordre : 45©.
Il répond à la lettre du 13.
19 décembre.
Je t'écris, mon amie, à la hâte, comme tout ce que je fais depuis quelque temps, fatigué, harassé, mécontent de tout le monde et de moi-même ; imagine un état pire. J'ai arrêté ma place enfin ; je pars de demain en huit, c'est-à-dire le 27, par la diligence, pour arriver le 28 au soir à Paris, où, suivant les lettres que j'attends de mon frère, je ne ferai que coucher, pour me rendre le lendemain dans la matinée à Longpont, et revenir à Paris vers les Rois. Jamais on n'eut tant besoin d'une petite vacance, de quelques jours de repos. S'ils ne me remontent pas, je crains une maladie sérieuse ; et si elle arrive, je dis adieu à la compagnie, ennuyé des misères de ce monde, et peu touché défaire ce qu'il faudra toujours faire un peu plus tôt ou un peu plus tard.
Tu parais, mon amie, t'affecter de mon passage à Paris sans t' aller voir, et tu m'en fais d'avance de doux reproches. Mais considère que je n'ai que ce moment de repos ; que du moment que j'aurai paru à Paris, qu'on m'y saura, je serai accablé de travail, et je n'en pourrai plus démarrer. Je te verrai en arrivant (1) : le plus tôt qu'il me sera possible. Tu auras vu déjà bien des fois l'aînée de tes amies (2); elle part demain : tu le sais sans doute. J'ai prié son frère de me retenir un appartement dans ses quartiers (3). Il me semble qu'il ne s'y prête guère. Je le vois peu chez moi, je vais rarement chez elles, et il est plus rare encore que j'y trouve quelqu'un.
(1) En revenant de Longpont.
(2) Henriette Cannet.
(3) Sélincourt, quand il était à Paris, habitait rue du Fouarre. — Il retint en effet une cliambrc à Roland à l'Hôtel de Lyon, rue Saint- Jacques, en face de l'église Saint- Yves. Roland quittait ainsi son hôtel de la Cité (rue de la Licorne), — où rien ne l'attirait plus, — pour se rapprocher un peu du couvent où était son amie.
Je vois moins de monde que jamais. Je travaille beaucoup, sans faire grand'chose ; je ne sais, mais tout va mal. Il y a plus de deux mois, depuis que tu l'as vu à Paris (1), que je n*ai reçu des nouvelles de mon frère ; ainsi nous mourrions bien l'un ou l'autre, longtemps avant que le survivant en sût rien. Voilà à quoi se réduisent les consolations qu'on a à attendre de ses amis et de ses proches. A l'égard de Dieppe, j*ai mis beaucoup du mien. J'ai pu être haut et raide avec mes supérieurs (2), c'est tout ce qu'ils ont pu me reprocher ; aussi l'ont-ils fait ; j'ai été prêt à envoyer ma démission. Je ne sais trop si les choses sont raccommodées ou plâtrées ; je verrai cela : elles sont du moins assoupies. Je n'ai pu qu'être, au contraire, horriblement affecté de la part de mes amis, et je n'en reviens point encore. Je crains d'écrire parce que je ne saurais éviter une teinte violente de la disposition où je me trouve. Je dois pourtant une lettre à l'épouse qui, prenant le change sur le sujet de ma peine, m'a écrit des choses honnêtes. Encore une fois, je ne sais, mais je suis triste et mécontent. Ecris-moi avant mon départ : donnemoi de tes nouvelles, et encore lorsque tu auras vu ton amie. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur.
157. — Marie Phlipon à Roland, 21 décembre au soir (ms. 6238, fol. 126-127). — No d'ordre : 64^.
Réponse à la lettre du 19.
(1) Le 28 septembre. (Voir lettre du 2 octobre).
(2) C'était le ton que prenait souvent Roland avec ses chefs. L'Intendant de Picardie lui écrivait, en 1775 : « Prenez bien garde de vous donner, à l'avenir, de pareilles libertés, parce qu'il n'en résulterait rien que de fort désagréable pour vous... )), puis il avait retenu la lettre, en se contentant de l'inviter verbalement à être « plus circonspect dans son style ». Il faut voir surtout, dans la lettre de M»* Roland à son mari, du 19 avril 1784, le récit de sa visite à l'Intendant du commerce Tolozan, et la sortie de ce haut personnage contre son subordonné ; « Caractère indomptable... prétendant tout régenter..., bon à ordonner, point à obéir... »
21 décembre, au soir.
Elles auront prévenu ta demande (1), ces nouvelles que tu veux avoir. Je t'en donne encore : il m'est doux te de les voir souhaiter ; après le plaisir de recevoir tes lettres, je n'en ai pas de plus grand qu'à t'écrire. Mon ami, comme tu es triste 1 comme tu m'affliges ! Hélas 1 j'aime mieux encore que tu me peignes la mélancolie qui t'accable que de me dissimuler l'état de ton cœur. Pourquoi t'abandonner ainsi ? Faut-il, lorsque la paix et l'espérance de l'amitié commencent à renaître dans mon âme, que je les voie s'éteindre en toi et que je les perde sans retour ? Serait-il vrai qu'il n'est plus rien à tes yeux de propre à charmer l'existence et à diminuer le fardeau de la vie ? N'ai-je plus aucune influence sur ton être ? Dois-je renoncer à l'idée de le consoler par l'affection douce et puissante qui me dévoue à lui? Sais-tu tout ce que tu peux pour mon malheur, à quels excès pourrait me porter ton affliction ou ta perte ? Mon ami, j'ai appris comme toi à regarder d'un œil indifférent le dernier pas de ma carrière, mais tu semblés te plaire à rapprocher le terme de la tienne et à me le présenter (je dirais presque cruellement) comme si tu pensais qu'il ne pût me toucher ou que tu ne te souciasses nullement de ce qu'il produirait sur moi. Quoi donc de si affreux est répandu autour de toi pour t'inspirer un si parfait dégoût ? Les tiens te chérissent et ne t'offrent pas de sujets de plainte ; tu es fait pour apprécier mieux que personne le bien de pouvoir resserrer par l'estime les liens formés par le sang. Ton état, laborieux sans doute et suivi, comme toutes les choses de ce monde, de quelques disgrâces, est d'ailleurs, par son utilité, par le mérite qu'il suppose, les talents qu'il exerce et la manière dont tu remplis toujours ses devoirs, analogue à ta personne, honorable en lui-même et satisfaisant pour ton cœur. Tes amis... Eh 1 quelques nuages élevés entre eux et toi doivent-ils te faire douter de leur sincère attache-
Ci) Marie Phlipon avait écrit le 13, Roland lui avait répondu le 19, en disant: * donne-moi de tes nouvelles » ; il semble donc qu'elle ait écrit, le 18 ou le 19, une lettre qui se serait croisée avec celle de Roland, et qui nous manque.
ment ? Un malentendu suffit pour blesser et indisposer des gens sensibles qui ne peuvent se trouver en présence et s'expliquer de vive voix ; et combien de circonstances sont capables de l'amener ? De ce premier j^as on avance rapidement, on se chagrine, on s'aigrit, on se brouille si l'un ne sait pas assez tôt revenir et s'arrêter. Va, mon ami, j'ai toujours foi à la vertu, à la franchise ; le motif de ma créance est dans mon cœur, et certainement tu en as un semblable ; d'après cette créance, je suis persuadée que des hommes sensés, honnêtes, estimables enfin, qui te connaissent depuis des années, t'aiment d'autant et te l'ont prouvé, ne peuvent changer à ton égard. L'humeur rend coupable de quelques injustices qu'il faut savoir se pardonner. Les tracasseries particulières à chacun excusent assez cette humeur, qu'elles excitent souvent violemment, et qui donne sa teinte affligeante à tous les objets qui nous environnent. Tu m'as peint ton ami de Dieppe, si doux, si vrai, si bon : eh bien 1 il n'a pu cesser d'être tout cela ; l'homme subsiste, il n'est peut-être qu'éclipsé ; s'il est abusé à ton sujet, il ne saurait l'être pour longtemps. Je suis bien aise que tu aies mis du tien avec lui ; ménage ta réponse, calme ton âme et tes soucis avant de la faire. Hélas 1 ce sont ces expressions écrites que rien ne tempère et n'explique, échappées au sentiment contraint ou exalté, qui portent avec elles le poison et la mort.
Mon cher ami, mon frère, où es-tu ? qu'est devenu ton courage ? Tu jettes sur l'univers des regards qui semblent lui dire adieu. Rien ne t'y intéresse plus : rien ! Ta situation est la même qu'elle était l'an passé, tes relations ne sont point changées ; des songes séduisants et terribles t'ont troublé, mais tu as fait enfin ce que tu as cru devoir faire et tu te retrouves à la même place. Faisons ensemble un nouveau pacte au réveil de la raison : qu'un jour égal et doux éclaire à jamais l'asile où l'amitié nous recueille, et que le souvenir attendrissant de nos maux ne soit qu'un lien de plus. Tu dois connaître mon âme, trop ardente peut-être, mais qui n'est pas incapable de retour ni de se commander elle-même ; après tant de crises effrayantes qui l'avaient transportée si loin, il fallait sans doute qu'un nouveau coup vint la frapper, rappeler sa force
et l'obliger de se raidir contre le sort ; il ne m'a pas manqué. Les circonstances m'ont fait découvrir chez l'un des miens (1), fait par son âge et sa qualité pour remplacer mon père, et que j'estimais d'une trempe ordinaire sans le mettre trop haut, une fausseté de caractère qui ne s'imagine pas aisément, et une suite de procédés à mon égard conséquents à cette fausseté, que je m'étais dissimulée naturellement. Cette découverte et tout ce qui tient à cela m'a fait une sorte de bien. Mon âme indignée, soutenue par le sentiment de son indépendance, s'élève au-dessus de ces vils oppresseurs ; je ne les hais point, je les dédaigne, je me tais, je montre un front serein, et, réellement dégagée des illusions qui me rendaient sensible aux sottises d' autrui, je ne crains et n'espère rien d'eux, ni de mes semblables en général. Les détails relatifs à ceci ne pourraient s'écrire sans dégoût et sans confusion. O mon ami I reste-moi, afin que je puisse estimer quelqu'un : toi, toi seul, peux mêler des charmes attrayants au plaisir sévère de remplir mes devoirs qui sont ma première passion.
Je passe mes jours suivant le plan que je te traçais ; la vie que je mène a rétabli ma santé que soutient une constitution robuste ; je n'ai pas perdu mon énergie, je me sens dévouée à tout ce qui est bien, sans en attendre le moindre avantage extérieur. Mais il semble que j'ai réuni sur ta tête l'intérêt qu'autrefois je partageais en diverses portions sur un grand nombre de personnes ; ton malaise me fait souffrir plus que ne feraient les persécutions de tout le genre humain. Mon existence tient à la tienne : s'il faut que ton courage, tes efforts, tes soins et l'amitié ne rétablissent pas ton bienêtre, j'ignore ce que je deviendrai, ou plutôt je sens ce qu'il faudrait résoudre. Tu m'apprends le départ de l'amie (2) ; je n'ai pas eu de nouvelles depuis celles que je te communiquai ; j'ai été aujourd'hui chez ses parentes (3), où j'ai paru recevoir la première annonce de son arrivée. Je ne la verrai pas probablement de deuxf jours ; j'expédie cette
(1) Le grand-oncle Besnard.
(2) Henriette Cannet qui avait dû quitter Amiens le 20.
(3) Les demoiselles de Lamotte*
dépêche en attendant. L'éloignement où je suis de la poste, et les petits ménagements que j'ai à garder pour ne pas éveiller la curiosité de mes nonnes ne mettent pas toute la promptitude que j'aime dans l'envoi de mes lettres.
Me laisserais-tu jusqu'aux Rois sans savoir ce que tu deviens, comment tu te trouves ? Le pourrais-tu ? Comme tu me ferais souffrir 1 Adieu, mon ami : ranime ton courage abattu, tu vois trop noir : giudice ingiusto délia cose è il dolor ; je le sais par expérience. Laisse le sentiment répandre une douce nuance sur les objets, te rappeler à la vie, au bonheur, et me donner ainsi l'unique que je puisse goûter désormais.