‹ Roland & Marie PhliponChapitre 61 sur 68 · Roland à Cousin-Despréaux, 9 janvier · texte numérisé non relu

Roland à Cousin-Despréaux, 9 janvier

« Je vous écris de Longpont, prêt à repartir pour Paris, d'où je vous expédierai cette lettre... je vous donnerai l'adresse de mon gîte, que j'ignore encore...» Puis, en P. S. : « J'arrive à Paris... Je loge hôtel de Lyon, rue Saint-Jacques... (1) » — « Bias [c'est le surnom du curé de Longpont] viendra dans dix ou douze jours. ■

GVIII

160. — Roland à Marie Phlipon, s. d. [13 janvier] (ms. 6240, fol. 80-81).

Adresse : A M^^^ Phlipon, aux Dames de la Congrégation, etc..

Cette lettre n'est pas datée, non plus que la plupart de celles qui vont suivre. Mais il ressort de tout l'ensemble qu'elle est du jeudi 13 janvier 1780, du lendemain du jour où Roland a revu son amie.

Ainsi, arrivé de Longpont le dimanche 9, il a attendu trois jours pour l'aller voir (dans l'après-midi du mercredi 12). Mais « en la revoyant à la grille >> (Mémoires, II, 249), il s'est « enflammé » comme aux beaux jours du printemps précédent, et il lui écrit dès le lendemain matin.

(1) C'est dans cet hôtel, indiqué par Sélincourt, que Roland descendra désormais ; c'est là que viendra habiter auprès de lui, en cette année 1780, son jeune ami Lanthenas, et que logera sa femme, de mars à juin 1784.

Triomphe dans ta retraite, mon amie I Quel est donc ton empire, et dans quel état m'as-tu jeté I Dis ensuite que je ne t'aime pas, désole mon âme, et accable mon cœur. Je croyais que ta vue allégerait tous mes maux ; elle y a mis le comble. Je t'ai vue triste, affectée ; tout ce que tu m'as dit dans la confiance, dans l'effusion de l'amitié, tes pleurs, tes soupirs, ce je ne sais quoi qui ne savait pas lire dans mon cœur, qui me reprochait tes peines et les miennes, tout me déchire. Tu m'aimes... Eh I ne serait-ce pas tout dire? serais-tu donc une énigme ? je ne me connais plus. A quoi es-tu occupée en ce moment ? que fais-tu ? que pensestu ? Mon amie, entre les malheurs qui nous poursuivent l'un et l'autre, le plus triste sort m'est réservé. J'ai tort peut-être de te le dire ; si c'en est un, j'ai eu celui de te voir. Explique-moi moi-même : fais que je sois moins malheureux : maistul'es, et tu es incapable de concourir à mon bonheur aussi longtemps que le tien te sera aussi indifférent. Malgré toutes tes démonstrations, je me sens forcé de partager tes anxiétés qu'éprouve le sentiment, dans le dégoût des choses et l'indifférence commune des êtres. Je ne sais si tu m'aurais fait plus de mal de me haïr. Ne t'offense point, mon amie, plains-moi.

Je n*ai pu te parler de tes papiers, que j'ai actuellement sous les yeux. Je te les porterai peut-être la première fois que j'irai te voir: ce qui dépendra d'où je partirai (1). Il était en effet plus tard que nous ne croyions ; qu'ont dit, qu'ont pensé tes dames ? (2)

161. — Marie Phlipon à Roland, s. d. [13 janvier], (ms. 6238, fol. 128-129).

Adresse : A M. Roland, etc., hôtel de Lyon, rue Saint- Jacques, à Paris.

La lettre de Roland, écrite le jeudi 13 au matin, avait dû être portée par un exprès. C'est Sainte-Agathe qui la reçut, et qui vint la^re-

(1) C'est-à-dire s'il part de son hôtel, — et non des bureaux du Contrôle où il travaillait.

(2) On voit que l'entretien avait eu lieu la veille, à la grille du couvent, et s'était prolongé au delà de l'heure de la clôture.

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(Ms. G240. fol 80-81. L.-Ure du [13 janvier 1780].)

mettre à Mario Phlipon, au jardin. Celle-ci répond sur le champ (mais il semble cjue la lettre ait éprouvé du retard et que Holand ne l'ait reyue que le dimanclie 16 dans la matinée).

Elle sent qu'elle a reconquis son empire, et elle pousse son ami dans ses derniers retranchements.

Je ne sais pas triompher quand tu souffres et j'ignore quelle victoire j'ai pu remporter nouvellement. Sans être aussi déchirant que tu me peins le tien, mon état n'est guère plus doux. Je sens plus fortement le besoin de te voir depuis que je t'ai déjà vu. Mon cœur est sans reproches : hélas l il n'est pas content. Si je suis une énigme, tu en as le mot, puisque tu vois que je t'aime : qu'ai-je de plus à dire ? que veux-tu de moi ? que puis-je à ta félicité ? N'as-tu pas déterminé qu'il ne nous était plus permis de penser à y travailler ensemble ? Ah ! l'amitié sans doute dédommagerait de tout, si eDe était libre d'agir I Crois-tu que je me fasse illusion, au point d'imaginer que ma tendresse et mon dévouement suffisent pour charmer ton existence, tandis que, séparés pour jamais, nous demeurons privés de cette société constante dont les douceurs journalières consolent l'âme, font supporter la vie et deviennent si nécessaires lorsqu'on a parcouru quelque espace d'une carrière laborieuse et pénible ? Je sais parfaitement que tu n'es pas heureux, c'est mon premier tourment; je vois également que je ne puis te le rendre ; quel bien peut me rester ? Avec ta manière d'être, ton âge, ta situation, tes épreuves, il te faut une compagne ; prendsla, sois heureux par elle si tu peux le devenir. J'aurai moins de douleurs, car je ne souffrirai plus que pour moi ; le temps endormira mes maux. A parler exactement, je ne suis pas malheureuse, je n'ai plus la moindre prétention au bonheur. Espoir, crainte et désir, tout est mort dans mon cœur ; je suis au-dessus des revers et n'attends point de succès. Il est des devoirs dont l'idée séduisante me fit envisager avec délices l'occasion de me les imposer ; les circonstances me l'ont ravie. Il me reste d'autres obligations à remplir ; toujours il en existe pour la vertu, et le bien de les observer tient lieu de tout autre aux âmes fortes.

Je n'estime pas mon espèce, je ne hais rien que le vice

et Je ne me plains de personne. Je crois que tu as pu te tromper, du moins une fois, sur notre commun avantage ; tu ne m'en parais pas moins estimable et je pourrais dire que peutêtre tu m'en es plus cher, car tu réunis tous les intérêts, et le malheur en inspire un bien touchant. « Le plus triste sort t'est réservé 1 » Que signifie cette expression sinistre ? Je ne l'ai pu lire sans frissonner ; j'ai senti un déchirement plus cruel que je croyais ne pouvoir l'éprouver encore. Mon ami, je ne sais, mais il semble que ton cœur oppressé craigne de se répandre devant moi. Quel secret te pèse ? quelle inquiétude te dévore ? quel devoir te gourmande ? quel avenir t'occupe ? quels soins te tourmentent ? Verse tes douleurs, tes idées, tes projets dans mon sein. Tu veux que je t'explique à toi-même: eh bien! montre-toi sans voile et sans réserve. N'as-tu pas fait ce que tu croyais devoir faire? n'est-ce pas ta disposition habituelle que de faire toujours de même, et n'est-ce pas là l'unique moyen de conserver cette unité du moi intérieur, cette conséquence des actions avec les principes qui fait la base de la paix ? L'assurance d'être aimé de moi, de posséder mon estime et ma confiance ne doit pas manquer à ta satisfaction, si elle est y toujours utile. Si ma vue, mon souvenir, le passé te blessent et t'affligent, s'il faut que tu me fuies et m'oublies..., je ne puis le juger ; je te promets seulement de ne point m'offenser, de conserver chèrement ton image et de faire des vœux pour ton bonheur, puisque je n'aurais plus que des vœux à former. O mon ami I...

J'étais au jardin lorsque mon Agathe, munie de ta lettre, me cherchait de tous les côtés pour me la remettre. Je me promenais en réfléchissant sur les maux de l'opinion d'une part, et de l'autre sur le bon marché du bonheur pour ceux qui n'auraient ni passions, ni préjugés. J'examinais comment on pourrait se dégager de leurs entraves, et je me disais qu'au moins j'étais dans une position qui facilitait ce grand ouvrage, assez avancé chez moi quant aux préjugés. ^

Il était effectivement, hier (1), plus tard que je ne le soupçonnais. On ne m'a rien dit, par une suite de cette considé-

(1) Mercredi, 12 iaavior. y'

ration qui fait avoir des ménagements ; j'ai remercié du silence par un autre, qui n'était i)as sans expression.

Je compte sortir demain (1) quelques heures, pour une course nécessaire, et samedi matin (2) j'irai voir M*^^ Cannet. Rappelle ton courage, souviens-toi que ton bonheur est le seul auquel je sois susceptible de participer (3).

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