A Sophie, 15 janvier
Explications embarrassées. « Je suppose, par exemple, que la bizarrerie des événements m'eût imposé la cruelle obligation de te celer des choses qui m'auraient touchée particuhèrement... » On voit d'ailleurs, un peu plus loin, que Sophie venait de lui offrir un asile à Amiens. (Etait-ce pour l'éloigner de Paris, pendant qu'Henriette et Roland s'y retrouveraient ensemble ?...) Mais Marie Phlipon refuse net. Ce n'est pas ; u moment où elle tient le triomphe qu'elle quittera la partie : « Je ne sais pas comme toi, dit-elle à Sophie, jeter le manche après la cognée... »
Elle ajoute : « J'ai vu l'amie [Henriette] ce matin (4). J'ai dîné une fois avec elle, en tiers avec ton frère, et nous réitérons mardi (5) cette petite partie. «
Pour terminer, un mot d'une dissimulation audacieuse: «M. Roland est venu me voir, nous avons causé philosophie assez bonnement... »
GX
163. — Roland à Marie Phlipon, dimanche soir 16 (ms. 6240,. fol. 78-79).
Adresse : A M^^^ Phlipon, aux Dames de la Congrégation, etc.
Cette lettre est incontestablement du 16 janvier 1780.
(1) Vendredil4.
(2) Samedi 15. — Ces indications signifient : tNe viens ni le 14, ni le 15, tu risquerais de ne pas me trouver. »
(3) Il y a là, au bas de la lettre, < 79, du Couvent ». Mais 79 est un lapsus é\ndent, puisque Roland, comme on l'a vu, n'arriva à Paris qu'en 1780. Cette mention a dû être ajoutée postérieurement, un peu au hasard, par quelqu'un de la famille.
(4) Cf. la lettre précédente : •< samedi matin [15 janvier] j'irai voir M"* Can» net. >
(5) 18 janxier. — Cf. la lettre suiv^ite.
Dimanche soir, 16.
Est-ce bien là, me disais-je, ce sentiment aussi sublime que j'aime è le croire ? Quoi ! elle ne me dit rien ? j'attends, j'espère, je m'inquiète vainement. O mon amie I pourquoi ta lettre ne m'est-elle pas parvenue plus tôt (1) ? Un frère (2) est venu me voir ce matin, nous sommes sortis pour aller dîner ensemble. J'ai repassé ensuite à ton intention ; rien encore. Je te trouve enfin en rentrant. Eh bien 1 pourrais-tu m'en vouloir ? Est-ce ma faute, ton empire ? Non, mon amie, tu ne m'as pas bien connu ; tu m'aurais pu mieux juger, mais tu m'as toujours aimé, sans doute. Que ne voudrais-je pas te dire ?... Surtout que ton amie n'ait jamais le moindre soupçon de la réalité de mes sentiments. Jai été invité par un joli petit billet du frère (3), pour mardi (4) : tu faisais ton rôle dans l'invitation. Je me levais, mais encore sur mon lit, je n'ai pu faire qu'une réponse verbale ; à ma douleur, elle a été négative. Le cousin (5) m'avait invité pour ce jour-là, et la parole était donnée. Comme c'est fort loin, et qu'on se met tard à table, je désespère de te trouver encore. Un autre frère (6) arrive demain ; mercredi nous dînons ensemble dans l'île Saint- Louis (7); et de là nouf irons te voir, si cela peut s'arranger. Fais en sorte d'y être, et que ton amie (8) n'y soit pas. Au
(1) Ainsi la lettre du 13 n'est parvenue à Roland que le 16 dans la journée. Une explication se présente : Marie Phlipon, au couvent, pourrait bien recevoir des lettres dont rien n'indiquait la provenance, mais non en envoyer dont l'adresse aurait amené des commentaires. « L'éloignement où je suis de la poste et les petits ménagements que j'ai à garder pour ne pas éveiller la curiosité de mes nonnes ne mettent pas toujours la promptitude que j'aime dans l'envoi de mes lettres », disait-elle déjà à Roland le 21 décembre. — Mais ici cette explication est insuffisante. Puisqu'elle était sortie le 14 « pour des courses nécessaires » et le 15 pour aller voir Henriette, qui l'empêchait de mettre sa lettre à la poste ? Il est plus vraisemblable de supposer une négligence de quelque intermédiaire.
(2) Probablement le prieur de Crespy.
(3) Sélincourt.
(4) C'est ce dîner du 18 annoncé à Sophie dans la lettre du 15. Sélincourt avait eu l'idée d'y convier Roland.
(5) J'ignore quel est ce cousin.
(6) Le curé de Longpont, Pierre Roland, Bias. — Roland, dans sa lettre du 9 janvier à Cousin-Despréaux, annonçait sa prochaine arrivée.
(7) Chez un parent de Roland. Le 11 janvier 1777, écrivant de Naples à son frère [Bias], il lui énumérait les lettres qu'il le chargeait de faire parvenir, dont
une pour l'île Saint-Louis ».
(8) Henriette.
nom de l'amitié, et plus encore, ménage ta santé : je ne te recommande que cela. As-tu reparlé de moi à ton Agathe ? Sois vraie : je ne t'en saurais pas mauvais gré, puisque tu la juges digne de toi.
164. — Marie Phlipon à Roland, jeudi à 2 heures, 20 janvier [1780]. (ms. 6238, fol. 130-131).
Adresse : A M. Roland, etc., à l'hôtel de Lyon, etc..
Roland, ainsi qu'il l'annonçait dans sa lettre précédente, est allé au couvent le mercredi 19 avec son frère Pierre, Bias, « le Longponien ». Le 20 au matin, il a dû envoyer un mot à Marie Phlipon pour la prévenir que son frère retournerait la voir, et elle répond le même jour, à 2 heures, par le billet qu'on va lire, billet qui dut, cette fois, être porté par un exprès, puisque Roland, à son tour, va y répondre dans la soirée.
Cet la franche et complète réconciliation. Mais les paroles ne sont pas encore données.
Elle espère le voir le dimanche 23. Mais les événements vont aller plus vite encore que son souhait.
Pour avoir ri en ta présence, je n'en aurais pas moins pleuré bien amèrement dans ma retraite, si la journée s'était passée sans que je reçusse de tes nouvelles ; j'ignorais ce que tu pouvais m'écrire, mais je sentais qu'il me fallait une lettre. Je ne ferait point de mon apparente gaieté un sujet d'excuses ou de trophée : le même sentiment qui me la donne à tes yeux me gêne pour te l'expliquer. Je ne cherche ni à t'attendrir, ni à t'affliger : je voudrais que tu vécusses heureux et j'imagine, en te paraissant moins à plaindre, gagner d'autant pour ta tranquillité. Seule avec toi, tu m'émeus trop : la vue d'un tiers me soutient. Je suis charmée que ton frère me vienne voir, car j'aime bien à parler de toi avec un autre qui te connaisse et qui m'entende. Je ne puis, sans doute, répondre d'avance à tes questions, mais je peux te promettre de ne rien dire que je ne pense : je n'en aurai pas le moindre mérite, faire autrement me serait impossible. Mon ami, que veux-tu savoir ? je te l'avoue, dans l'état d'angoisse où
je te vis et d'après ce qui s'était passé, je me figurai que, pressé par ta famille de former une alliance qu'elle te proposait et comme forcé de la contracter par diverses raisons, mais balancé par une inclination que ma présence renouvelait, tu te trouvais dans une de ces crises terribles où le penchant et la raison se combattent avec violence, et déchirent cruellement le cœur incertain de se livrer à l'un des deux. Je voulais, à tel prix que ce fût, t'arracher cet aveu, adoucir ta situation, raisonner sur elle, t'aider à nous sacrifier tous deux, remplir enfin les fonctions d'une amie vraie, désintéressée, dussé-je en gémir après, loin de toi, dans mon cloître. Te dirai-je tout ? ton secret même me fait craindre qu'un enthousiasme généreux n'affaiblisse trop dans ton esprit les considérations de ce que tu dois aux tiens en déférence, en ménagements : voilà ce qui pourrait fournir le chapitre de mes observations.
J'ai tant besoin que tu sois heureux I Je suis convaincue si parfaitement qu'on ne peut l'être qu'en observant rigoureusement tous ses devoirs I Mon bon ami, je te le confesse, l'attachement que tu m'as inspiré a rendu ma félicité dépendante de ce que je pourrais faire pour la tienne ; si celle-ci demande que je t'engage, comme Régulus, à ne plus t'occuper de mon sort, je le ferai. Je puis être victime muette et tranquille de la douleur ; mais, au comble du bonheur, je ne saurais rien goûter si je trouvais le plus léger reproche dans mon cœur. Voilà ce que je suis, ce que je veux être, à telle place que je vive et meure.
Tu m'aimes, je le vois, je le sens, je le crois : cette douce assurance pénètre mon âme, elle efface les sombres impressions que l'idée d'un affaiblissement avait formées. Hélas I quelles sont donc les contradictions du sentiment 1 Moi qui t'inviterais à m'oubliei, si la raison t'en faisait une loi, je serais affectée, blessée, aigrie, désolée, si l'indifférence te faisait t'éloigner. C'est qu'alors j'aurais quelque peine à concilier l'opinion de cette âme forte, élevée, noble et sensible, qui mérite toute mon estime, avec l'idée de l'inconstance ou de la légèreté ; je redouterais l'illusion, et je n'oserais plus m'approuver avec autant de confiance de ma tendresse comme d'une vertu.
Le soir est toujours l'instant favorable pour se voir plus commodément, même le dimanche. Mon père m'avait proposé de l'accompagner ce jour-là à Vincennes, j'ai accepté au cas qu'il fît beau, et je ne pourrais guère m'en dispenser, s'il faisait une bonne gelée. Le temps ne s'y dispose guère, ainsi j'espère te recevoir. S'il devait en arriver autrement, j'aurais soin de te prévenir.
Tu sais si je t'aime. Adieu, mon ami.
Jeudi, à 2 heures, 20 j[anvier] 1780.
165. — Roland à Marie Phlipon, le jeudi au soir, 20. (ms. 6240, fol. 82-83).
Adresse : A M^^^ Phlipon^ aux Dames de la Congrégation y etc.. — Le timbre de la poste est du 21.
Une plume inconnue a écrit au dos : « janvier 1780. » Cette fois, c'est bien l'engagement définitif, et c'est le bon curé de Longpont qui va le porter (ainsi que M"»^ Roland le rappelle d'ailleurs dans ses Mémoires, t. II, p. 250). C'est donc le 21 janvier qu'eut lieu cette visite officielle et décisive.
Le jeudi au soir, 20.
J'ai tant de besoin que tu sois heureux I voilà ton texte, voilà ma consolation. Malheur à toi si tu l'oublies, ou si jamais tu lui es contraire 1 Sois tranquille sur tes observations : et, au nom de toi-même, ne nous faisons pas de monstres pour le plaisir de les combattre. Sache enfin, et sache bien positivement que mes parents m'aiment, qu'ils veulent mon bonheur ; et que la seule chose qu'ils puissent craindre, c'est que je n'y travaille pas efficacement. Si tu as assez de confiance en moi, si tu en as en toi-même... Mon frère te verra : ne lui dis pas que je t'ai écrit une autre fois que pour t'annoncer sa visite. Songe que je le verrai en te quittant. Mon amie, ma bonne amie 1 je te verrai dimanche (1). Ne me donne pas de chagrin : tu en as trop eu. Adieu.
(1)23 janvier.
GXIII
166. — Marie Phlipon à Roland, samedi [22 janvier], neuf heures du soir. (ms. 6238, fol. 12-13).
Adresse : A Monsieur Roland de la Platière, hôtel de Lyon^ rue Saint- Jacques, à Paris.
Cette lettre, que le précédent éditeur, trompé par la place qu'elle occupe au manuscrit, a mise presque au début de la correspondance entre janvier et mars 1779 (au n» IX des CXII lettres qu'il a données), aurait dû être, au contraire, la dernière de toutes, et Ctre placée, sans hésitation, au samedi 22 janvier 1780.
En premier lieu, il faut se souvenir que Roland, dans ses précédents voyages à Paris, de 1776 à 1779, descendait d'abord à l'hôtel Impérial, rue des Mathurins, pour être voisin de son frère, prieur du collège de Gluny, place Sorbonne, puis, après que celui-ci eut quitté Paris, à l'hôtel de Rome, ru? de la Licorne, pour être plus près du logis de Phlipon. Ce n'est qu'à partir de janvier 1780 que nous le trouvons à l'hôtel de Lyon.
D'autre part, il n'y avait pas de raisons pour que M"® de la Belouze, personne considérable du monde parlementaire, allât voir Marie Phlipon chez son père au commencement de 1779, tandis qu'il est tout à fait naturel qu'en janvier 1780, au lendemain du jour où Roland avait fait engager sa foi par son frère, elle soit venue aussi, comme représentant la famille de Paris, apporter à la fiancée de son cousin son aveu et ses félicitations. Tout le ton de la lettre indique d'ailleurs une visite « officielle ». Les seul mots « le choix dont vous m'honorez » sont, du reste, assez significatifs.
Ce qui a dû tromper et la personne de la famille qui a classé les lettres et le premier éditeur, c'est le vous inusité de la lettre. Mais il est évident qu'elle était destinée à être lue, soit par Sainte-Agathe, chargée peut-être de la faire parvenir, soit plutôt encore par M''^ de la Belouze elle-même. Les six dernières lignes en italien, où le tu reparaît, durent corriger d'ailleurs, pour Roland, ce vous cérémonieux.
Samedi, neuf heures du soir.
J*ai reçu, mon ami, comme vous me l'aviez annoncé, la visite de M^^^ de la Belouze ; peu s'en est fallu que je ne manquasse l'honneur de la voir, tant j'étais mal disposée ; je fus tentée de me faire invisible, et mon amour-propre me ferait presque regretter de n'en avoir pas eu la hardiesse, si je n'étais dédommagée par le plaisir d'avoir vu cette estimable parente. Elle inspire dès l'abord l'idée la plus avan-
tageuse de son esprit et de son caractère, par la facilité, le sens, l'honnêteté de sa conversation et de ses manières ; elle était accompagnée d'une jeune personne dont l'air de décence et de raison prévient favorablement et annonce la meilleure éducation. J'ai été l'objet des politesses les plus flatteuses ; j'aurais connu tout ce que vous valiez, à ces témoignages d'une considération que vous donnait une personne faite pour apprécier son monde, si j'avais eu besoin de quelque nouvelle occasion pour m'en apercevoir. Je suis extrêmement en peine d'obtenir pour mon compte son estime et sa bienveillance, et je serais jalouse de justifier à ses yeux plus qu'à tout autre le choix dont vous m'honorez ; mais il faudra que vous m'en fournissiez les moyens, car je n'ai pas lieu de me flatter que cette première entrevue m'ait bien servie. J'étais incommodée depuis la veille au soir, après que je fus couchée, d'une révolution de bile qui, dans les moments critiques,rendail ma contenance aussi gênée que mon expression.
J'éprouvai, malgré mes efforts, que ce Montaigne un peu cynique n'avait pas tout à fait tort en disant : « Lorsque mon ventre a la colique, mon esprit l'a aussi. » J'ai mangé des pois chauds, comme le disait M^^ de Sévigné de ceux qui balbutiaient leurs idées ; enfin je crois encore avoir un peu gagné de ne m'être montrée qu'assez sotte, car j'aurais pu paraître ridicule et maussade. J'ai été chargée de mille choses obligeantes à votre destination et de vous engager à ne pas prendre la peine de retourner incessamment au Marais (1), chose de laquelle je pense bien et j'ai dit que vous ne vous dispenseriez pas. J'espère vous voir demain au soir (2) et j'attends ce plaisir avec impatience. Je me suis trouvée si abattue le reste du jour que je n'ai pu faire quoi que ce soit au monde ; je suis mieux depuis deux heures et c'est par cette raison que je vous l'écris. Si ma nuit est bonne.
((1) M>^* de la Belouze demeurait au couvent du Saint-Sacrement, rue Saint- Louis-au-Marais.
(2) Donc dimanche. Or, Marie Phlipon écrivait à Roland, le 20 janvier, qu'elle l'attendait le dimanche soir [23 janvier]. Ce détail justifie la date du 22 janvier que j'ai donnée à cette lettre.
j'irai voir l'amie (1) au matin et je rentrerai ensuite pour ne plus sortir de la journée.
Addio, tenerissimo amico, sai se t'amo ; vorrei dirti moite cose, ma le penne non hanno più facoltà per esprimer ciô che sento. Non voglio scriverti dolcezze e simili vaghezze perche non mi pajono bone ch' a dipingere sentimenti moderati. L'amor verace e vivo n'ha d'espressioni che'l silenzio : mi taccio (2).
167. — Roland à Cousin-Despréaux, 23 janvier. Mon frère [Bias] a passé quelques jours avec moi...