‹ Roland & Marie PhliponChapitre 66 sur 68 · RÉCIT DES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

RÉCIT DES MÉMOIRES

pour des cadeaux à faire aux gens de service de la maison. Des pommes de terre, du riz, des haricots cuits dans un pot avec quelques grains de sel et un peu de beurre, variaient mes aliments et faisaient ma cuisine sans me prendre beaucoup de temps.

Je sortais deux fois la semaine : l'une pour visiter mes grandsparents ; l'autre pour me rendre chez mon père, donner un coup d'œil à son linge, emporter ce qu'il était nécessaire de lui raccommoder. Le reste du temps, fermée sous mon toit de neige, comme je l'appelais, car je logeais près du ciel et c'était dans l'hiver, sans vouloir faire de société habituelle avec les dames pensionnaires, je me livrais à l'étude, je fortifiais mon cœur contre l'adversité ; je me vengeais, à mériter le bonheur, du sort qui ne me l'accordait pas.

Tous les soirs, la sensible Agathe venait passer une demi-heure près de moi ; les douces larmes de l'amitié accompagnaient les effusions de son cœur.. Un tour de jardin, aux heures où chacun était retiré, faisait ma promenade solitaire ; la résignation d'un esprit sage, la paix d'une bonne conscience, l'élévation d'un caractère qui défie l'infortune, ces habitudes laborieuses qui font couler si rapidement les heures, ce goût délicat d'une âme saine qui trouve dans le sentiment de l'existence et celui de sa propre valeur des dédommagements inconnus au vulgaire, tels étaient mes trésors. Je n'étais pas toujours sans mélancolie, mais elle avait ses charmes ; et si je n'étais point heureuse, j'avais en moi tout ce qu'il fallait pour l'être, je pouvais m'enorgueillir de savoir me passer de ce qui me manquait d'ailleurs.

M. Roland, étonné, affligé, continua de m'écrire en homme qui ne cessait point de m'aimer, mais que la conduite de mon père avait blessé ; il vint au bout de cinq ou six mois et s'enflamma en me revoyant à la grille, où je conservais cependant le visage de la prospérité. Il voulut me sortir de cette clôture, m'offrit de nouveau sa main, me fit presser de l'accepter par son frère le bénédictin. Je réfléchis profondément à ce que je devais faire. Je ne me dissimulais point qu'un homme qui aurait eu moins de quarante-cinq ans n'aurait pas attendu plusieurs mois pour me déterminer à changer de résolution, et j'avoue bien que cela même avait réduit mes sentiments à une mesure qui ne tenait rien de l'illusion ; je considérai, d'autre part, que cette insistance, aussi très réfléchie, m'assurait que j'étais appréciée, et que, s'il avait vaincu sa susceptibilité aux désagréments extérieurs que pouvait offrir mon alliance, j'en étais d'autant plus assurée d'une estime que je n'aurais pas de peine à justifier. Enfin, si le mariage était, comme je le pensais, un lien sévère, une association où la femme se charge pour l'ordinaire du bonheur de deux individus, ne ^ alait-il pas mieux exercer mes facultés, mon courage, dans cette tâche honorable que dans l'isolement où je vivais ?

J'aurais à développer ici des réflexions fort sages, je crois, qui me déterminèrent, et cependant je n'avais pas fait toutes celles que les circonstances auraient pu me suggérer, mais que l'expérience seule permet d'apercevoir...

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