RÉCIT DES MÉMOIRES
son parler bref, comme celui d'un homme qui n'aurait pas la respiration trop longue ; son discours plein de choses, parce que sa tête était remplie d'idées, occupait l'esprit plus qu'il ne flattait l'oreille ; sa diction était quelquefois piquante, mais rèche et sans harmonie...
Ibid., p. 237-238.
Nous étions arrivés à la fin de l'été 1776 ; j'avais vu plusieurs fois, depuis huit ou neuf mois, M. Roland : ses visites n'étaient pas fréquentes ; mais il les faisait longues, comme les gens qui, n'allant pas pour se montrer à tel lieu, mais parce qu'ils se plaisent à y être, s'y arrêtent autant qu'ils le peuvent. Sa conversation, instructive et franche, ne m'ennuyait jamais, et il aimait à se voir écouter avec intérêt ; chose que je sais fort bien faire, même avec ceux qui sont moins instruits que lui, et qui m'a valu peut-être encore plus d'amis que l'avantage de m'énoncer moi-même avec quelque facilité. Je l'avais connu à son retour d'Allemagne ; maintenant il se disposait à faire le voyage d'Italie et, dans les dispositions d'ordre dont ne manquent jamais de s'occuper les gens sensés à la veille d'une longue absence, il m'avait choisie pour la dépositaire de ses manuscrits, desquelles je demeurerais maîtresse s'il lui arrivait malheur. Je fus vivement touchée de cette marque d'estime toute particulière, et je la reçus avec action de grâces. Le jour de son départ, il dîna chez mon père avec Sainte-Lette ; en me quittant, il me demanda la permission de m'embrasser et, je ne sais comment, mais cette politesse ne s'accorde jamais sans rougeur par une jeune personne, lors même que son imagination est calme. « Vous êtes heureux de partir, lui dit Sainte-Lette de sa voix grave et solennelle ; mais dépêchez- vous de revenir, pour en demander autant 1 »
Ibid., p. 244-250.
Les manuscrits que m'avaient laissés M. Roland me le firent mieux connaître durant les dix-huit mois qu'il passa en Italie que n'eussent pu faire de fréquentes visites. C'étaient des voyages, des réflexions, des projets d'ouvrages, des anecdotes qui lui étaient personnels ; une âme forte, une probité austère, des principes rigoureux, du savoir et du goût s'y montraient à découvert.
...Les voyages et l'étude partageaient son temps et remplissaient sa vie. Avant de partir pour l'Italie, il avait amené chez mon père son frère le plus chéri, bénédictin, alors prieur au Collège de Cluny, à Paris ; c'était un homme d'esprit, de mœurs douces et d'un caractère aimable. Il venait me voir quelquefois et me communiquait les notes que son frère lui faisait passer à mesure qu'il voyageait et couchait ses observations par écrit ; ce sont ces notes qu'à son retour il coupa en lettres et fit publier, en confiant leur impression à des amis qu'il avait à Dieppe, et dont l'un d'eux, fou de l'italien, renchérit sur les passages de cette langue en les multipliant. Cet ouvrage, plein de choses, ne manque que d'une meilleure rédaction pour être le premier en rang dans les Voyages d'Italie. Le refondre a été un de nos projets depuis que nous sommes unis; mais je voulais voir aussi l'Italie, le temps et les événements nous ont entraînés d'un autre côté.
RÉCIT DHS MÉMOIRES H)7
Au retour de M. Roland, je nie trouvai un ami ; sa {gravité, ses mœurs, ses habitudes, toutes consacr(''es au travail, me le faisaient considérer pour ainsi dire sans sexe, ou comme un philosophe qui n'existait que par la raison. Une sorte de confiance s'établit, et, par le plaisir qu'il trouva près de moi, il contracta par degrés le besoin d'y venir toujours plus souvent. Il y avait près de cinq ans (1) que j'avais fait sa connaissance lorsqu'il me déclara des sentiments tendres; je n'y fus pas insensible, parce que j'estimais sa personne plus qu'aucune que j'eusse connu jusqu'alors ; mais j'avais remarqué qu'il ne l'était pas lui-même,^ ou par sa famille, à toutes les choses extérieures. Je lui dis franchement que sa recherche m'honorait et que j'y répondrais avec plaisir, mais que je ne me croyais pas un bon parti pour lui ; je lui développai alors, sans réserve, l'état de la maison : elle était ruinée ; j'avais échappé, par des comptes que je pris enfin sur moi de demander à mon père, au risque d'éprouver sa disgrâce, cinq cents livres de rente qui faisaient, avec ma garde-robe, tout le reste de cette apparente fortune dans laquelle j'avais été élevée. Mon père était jeune ; ses erreurs pouvaient l'entraîner à contracter des dettes que son impuissance à les remplir rendrait déshonorantes ; il pouvait faire un mauvais mariage et ajouter à ces maux des enfants qui porteraient mon nom dans la misère, etc., etc., etc.; j'étais trop fière pour vouloir m'exposer à la malveillance d'une famille qui ne s'honorerait point de mon alliance, ou à la générosité d'un époux qui n'y trouverait que des chagrins ; je conseillai M. Roland, comme aurait pu faire un tiers étranger, pour le dissuader de songer à moi. Il persista, je fus touchée et je consentis à ce qu'il fit auprès de mon père les démarches nécessaires ; mais, préférant de s'exprimer par écrit, il fut résolu qu'il ne s'ouvrirait que par lettre lorsqu'il serait retourné à sa résidence, et nous passâmes le reste du temps de son voyage d'alors à Paris à nous voir tous les jours ; je le considérai comme l'être auquel je devais unir ma destinée et je m'attachai à lui. Dès qu'il fut retourné à Amiens, il écrivit à mon père pour lui exposer ses vœux et ses desseins.
Mon père trouva la lettre sèche ; il n'aimait point la roideur de M. Roland, ne se souciait guère d'avoir pour gendre un homme austère dont les regards lui paraissaient ceux d'un censeur ; il lui répondit avec dureté, impertinence, et me montra le tout quand il eut fait partir sa réponse. Je pris sur-le-champ ma résolution. J'écrivis à M. Roland que l'événement n'avait que trop justifié mes craintes à l'égard de mon père ; que je ne voulais pas lui causer d'autres disgrâces et que je le priais d'abandonner son projet. Je déclarai à mon père ce que sa conduite m'avait mis dans le cas (de) faire ; j'ajoutai qu'après cela il ne serait point étonné que je prisse une situation nouvelle, et que je me retirais au couvent. Mais, comme je lui savais quelques dettes pressantes, je lui laissai la portion d'argenterie qui m'appartenait pour y satisfaire ; je louai un petit appartement à la Congrégation, et j'y établis ma retraite, bien décidée à réduire mes besoins sur mes revenus. Je le fis. J'aurais à donner des détails très piquants sur cet état où je commençai d'user des ressources d'une âme forte. Je calculai sévèrement ma dépense, en mettant de côté
(1> Non, trois ans.