‹ Roland; ou, La chevalerieChapitre 21 sur 49 · Quoique blessé de quatre épieux, quand · texte numérisé non relu

Quoique blessé de quatre épieux, quand

(i) Le hu et le cri; celle expression est encore en usage dans la langue anglaise : < hue and cry. • C'est le cri avec lequel on poursuit un coupable. Celle locution est fréquemment employée par Shakespeare.

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Turpin de Rheims fut tombé, ce seigneur se releva promptement. virtusl s'étanta[>erçudesachule, courut à lui : a Je ne suis pas vaincu, lui dit Tarchevéque ; tant qu un bon vassal est vivant, il n'est point abattu. » Puis tirant Âlmace^ son épée d'acier brun, il porte plus de mille coups sur la multitude qui Tentoure. Il n'épargnait personne, à ce que l'on sait, et Ton en vit quatre cents autour de lui, les uns mutilés et blessés, d'autres ayant perdu leur tôle. C'est ce que rapporte, dans sa chanson de Geste, celui qui était sur le champ de bataille, le seigneur Gilie, pour qui Dieu fait vertu, et qui fonda le monastère, et la prison de Laon; qui ne sait pas cela, ne l'a pas suffisamment entendu.

1S4. — Cependant le comte Roland combat toujours vaillamment; maïs son corps est trempé de sueur. Il avait éprouve une grande douleur de tête après s'être rompu les tempes, en faisant sonner son cor. Mais, dans l'impatience où il est de savoir si Charlemagne viendra, il prend son Olifant et le fait résonner faiblement. A ce son, l'empereur s'arrête et se met à écouter : « Seigneurs, dit-il, les choses tournent mal pour nous. Roland, mon neveu, va nous manquer en ce jour; et au bruit de son cor, je pressens qu'il ne vivra pas longtemps. Qui veut être près de lui, monte promptement à cheval; faites sonner toutes les trompettes qu'il y a dans Tarmée.» Alors soixante mille II. 6

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cors donnèrent un son si fort, que les monts et les vallées y répondirent. Les païens les enten* dent; et ne le prennent pas au plaisant. « Hé quoi, se dirent-ils Tun à l'autre, est-ce que nous allons avoir bientôt Charles? »

155. — On entend sonner les trompettes de France. «L'empereur revient! s' écrient les païens. Aoi! Si Roland vit, notre guerre se renouvelle, et l'Espagne, notre terre, est perdue pour nous. » Alors quatre cents des plus braves d'entre eux viennent assaillir Roland. Or, le comte eut fort à faire en ce moment. Âoi. .

136. — Quand il les voit venir, il se fait si fort et si fier, qu'il ne doit pas leur céder la place, tant qu'il sera vivant. Monté sur son cheval Vaillantif, il le pique de ses éperons d'or fin, disposé à se précipiter sur la foule des ennemis. Turpin et lui se disent alors : «Allons ami ! nous avons entendu les trompettes de ceux de France, Charles, le puissant roi, va revenir.»

1S7. — Le comte Roland n'aima jamais les hommes or gueilleux et lâches, et il ne faisait cas d'un chevalier que quand il était bon vassal. S'adressant donc à l'arch evêque Turpin : « Sire, lui dit-il, vous êtes à pied, et moi à cheval; par amour pour vous, je vais prendre poste ici , et nous courrons ens emble la bonne et la mauvaise fortune, je ne vous abandonnerai pas. Nous allons donner

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l'assaut aux païens. Les meilleures coups sont ceux de Durandal.D — «Hé bien, dît rarcheyéque: félon soit réputé qui ne frappera pas bien ! Charles revient qui nous vengera ! »

158. — Quant aux païens : a Que nous sommes malheureusement nés, disaient-ils, et comme les jours où nous sommes sont accablants! Nous avons perdu nospairs et nos seigneurs; le roi Charles revient avec sa grande armée. Nous entendons le son éclatant des clairons de ceux de France, les cris de Montjoie viennent jusqu'à nous. Le comte Roland est si brave qu'aucun homme n^ortel n'a pu le vaincre jusqu'ici; lançons^nous sur lui, et nous le laisserons là. » Et aussitôt les païens font voler épieux, lances et flèches empennées. L'écu de Roland est troué et fracassé^ son haubert rompu et démaillé, sans toutefois que son corps ait été atteint. Mais pour son cheval Yaillantif, il a reçu vingt blessures qui le font tomber mort sous son maître. Alors les païens fuient. Quant à Roland, il se remet en pied. Aoi.

159. — Les païens, pleins de rage, fuient vers l'Espagne. Privé de son coursier Yaillantif, le comte Roland ne pense pas à les poursuivre; bon gré, mal gvé, il reste à pied; et, se tournant vers l'archevêque Turpin pour lui porter secours, il lui délace. ison casque, lui enlève son haubert et son bliat, Iwi étanche ses plaies, le couche doucement sur l'herbe verte, et lui adresse cette prière : « Hé-

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las ! gentilhomme, car vous allez mourir, nos compagnons qui nous furent si chers , ils sont tous moris , et nous ne devons pas les abandonner. Je veux aller les chercher, les reconnaître et les placer auprès de vous.» — a Allez et cherchez, dît Tar- . chevêque ; Dieu merci, ce champ est le vôtre et le mien.

160. — Roland seul alla par monts et par vaux . Ici il trouve Gérin avec Gérer, son compagnon ; puis Bérenger et Âtuîn ; là il reconnut Ânséis et Samson,puis le vieux Gérard de Roussillon. Le baron les prit un à un et les mit en rang devant Tarchevêque. — L'archevêque pleurant de ce qu'il ne pouvait se remuer, lève sa main, donne la bénédiction, et dit après : « Vous fûtes malheureux seigneurs ! Que Dieu puissant ait toutes vos âmes et les mette en paradis parmi ses saintes fleurs ! Ma mort me donne bien de la tristesse, car je ne verrai plus le grand empereur.

161. — Roland est retourné sur le champ de bataille pour poursuivre ses recherches. Il trouve son compagnon Olivier et le serre entre ses bras. Du mieux qu'il peut, il le porte près de l'archevêque et le couche sur un écu auprès des autres ; alors l'archevêque les signe et les absout ; alors la douleur et la pitié sont portées à leur comble : a Noble compagnon Olivier, dît Roland, vous fûtes fils du duc Reiner, qui tint la marche du val de Runers; pour briser des lances, pour percer dos

écus, pour épouvanter et vaincre les orgueilleux , pour conseiller et protéger les hommes honnêtes , en nul pays il n'y eut de meilleur chevalier. »

162. — Quand le comte Roland vit ses pairs morts f et surtout Olivier qu'il aimait tant , il se sentit attendri et commença à pleurer. Son visage se décolora ; et il fut pris d'un si grand chagi'in que y malgré lui , il tomba pâmé à terre, a Seigneur, vous fôtes bien malheureux , dit l'archevêque. »

163. — A ce spectacle, Farchevêque éprouva un chagrin qu'aucun autre ne peut égaler. Il étend la main et prend l'Olifant. A Roncevaux il y a une eau courante ; il veut en aller puiser pour en donner à Roland , mais il est si faible qu'il ne peut marcher ; son pas chancelle et la force Tabandonne, tant il a perdu de sang. Avant d'avoir pu faire quelques pas , le cœur lui manque , il tombe en avant et il éprouve toutes les angoisses de la mort. Cependant le comte Roland revient de son évanouissement, et, malgré sa douleur, il se dresse sur ses pieds; jetant d'un côté et d'un autre ses regards sur ses compagnons gisants sur l'herbe, il aperçoit étendu le noble baron Tui*pin. C'est l'ar-. chevêque, vicaire de Dieu, s'aceusant de ses fautes, les yeux levés au ciel, tenant ses deux mains jointes, et priant Dieu de lui accorder une place dans son paradis. Mais, par ses hauts faits d'armes et par ses beaux sermons, il a si courageusement

combattu les paSens, que Dieu lui octroie sâ saii>te bénédiction. Âoi.

164. — Lt'^archevêque était à terre, le con^te Roland vit ses entrailles s'échapper de son corps, sa cervelle bouillonnant sur son front; et ses deux belles mains blanches étaient croisées sur sa poitrine. Il le plaignit beaucoup selon la loi de sa terre : « Oh! noble gentilhomme, chevalier de grand courage, ce jour té recommande au glorieux céleste; jamais il n'y eut d'homme qui le servît plus volontiers. Depuis les apôtres il ne s'est pas trouvé, parmi les hommes, un tel prophète qui, comme toi, sût attirer les hommes à lui, et les maintenir dans les limites de la loi ; que votre âme (1) ne soit pas déçue, et que la porte du paradis lui soit ouverte !»

165. — Roland voit bien que Tui*pin est près de mourir, la cervelle lui sortait par les oreilles. Le comte prie Dieu qu'il appelle ses pairs à lui, et il invoque Tange Gabriel pour l'archevêque. Puis, afin qu'on n'ait rien à lui reprocher, il prend l'Olifant d'une main et son épée Durandal de l'autre, et, quoiqu'il fût si faible qu'il n'eût pu tirer un trait avec une arbalète , il va du côté de l'Espagne, parvient à une campagne, puis monte sur un tertre ombragé par un bel arbre, près duquel

(1) Il est à remarquer, dans ces paroles que Roland adresse à Turpin blessé, que le tu et le vous y sont employés successivement. — Est-ce un artifice de langage? Je le crois.

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sont quatre perrons faits de marbre; alors il se laisse tomber sur l'herbe verte , et là il a'évanoi]jMt, car sa mort approche.

166. — Hautes sont les montagnes, hauts sont les arbres, et près des quatre perrons de marbre luisant, le comte Roland est tombé sans connaissance ; toutefois, un Sarrazin l'épiait, faisant le mort j et gisant parmi les autres ; il essuie le sang qui couvrait son corps et. son visage, puis se lève tout à coup, et court, vers Roland. C'était un homme puissant et de grand vasselage ; plein d'orgueil et de fureur, il porte ses mains sur le corps et les ânries du comte, en disant : « Le neveu de Charles est vaincu! je porterai cette épée en Arabie! » A TefiFort que fit le païen pour lui prendre ses armes, Roland s'aperçut de quelque chose.

167. — n sait qu'on veut lui enlever son épée; ouvrant les yeux, il dit : a En vérité, tu n'es pas des nôtres, et, retenant l'Olifant qu'il ne veut point perdre, de l'autre main il frappe sur le casque parsemé d'or du païen, fracasse les os de la tête dont il fait jaillir les deux yeux, et abat le païen mort à ses pieds, en disant : a Païen, comment esrtu assez osé pour vouloir te saisir de mes armes sans raison, et sans que je te fasse tort? personne ne les aura, ainsi console-toi; mon Oli&int est brisé, voilà les morceaux du cristal et de sa garniture d'or. »

168. — Alors il s'aperçoit que sa vue se perd, son visage devient pâle, et cependant il fait un dei*^ nier effort pour se mettre sur ses pieds. Devant lui se trouvait une pierre grise; dans sa colère et son dépity il la frappe de dix coups de son épée, l'acier résonne, mais ne se rompt ni ne s'ébrèche. c( Ab! dit le comte, aide-moi, Sainte-Marie ! ab! Durandnl, que vous êtes malbeureuse! je ne pense plus au temps où vous m'avez si bien servi ! que de combats dans lesquels j'ai éié vainqueur! que de pays où j'ai combattu, et que Charles, à la barbe blanche, possède aujourd'hui ! il n'y a pas d'homme qui n'ait fui devant vous; un bon vassal vous a tenue longtemps, et jamais il n'y eut votre pareille en France. »

169. — Roland frappa encore le perron de sardoine, l'acier résonna, mais ne se rompit ni ne s'ébrécha; quand il vit qu'il ne pouvait briser son épée, il commença à se plaindre en lui-même. « Oh ! Durandal ! que tu es belle, brillante et claire! comme tu reluis êtes flamboyante au soleil ! Charles était au val de Moriane, quand Dieu lui envoya cette épée par un ange pour qu'il te donnât à un comte, brave capitaine. Le noble roi Chailemagne me la ceignit. Avec elle, je lui conquis Namon et la Bretagne, le Poitou et le Maine; je lui conquis la Normandie franche, la Provence, l'Aquitaine, la Lombardie et tout le pays romain; je lui conquis la Bavière et la Flandre, la Bour-

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gogne, toute la Fouille qui se soumit à lui, et la Saxe où il fit tout ce qu'il voulut ; je lui conquis TÉcosse, le pays de Galles, Tlrlande et l'Angleterre où il tenait sa chambre (cour), et tant de pays que Charles, à la barbe blanche, possède. Pour cette épée, j'éprouve un chagrin et une douleur extrêmes ; mieux vaut la détruire que de la laisser entre les mains des païens. Dieu ! notre Père! ne laissez pas tomber cette honte sur la France! »

170. — Roland se mit encore à frapper sur une pierre grise, dont il fait voler des éclats plus que je ne puis vous dire ; mais Tépée résonne, et, loin de se briser, rebondit vers le ciel. Quand le comte s'aperçoit enfin qu'il ne pourra la rompre, il se mit à la plaindre : « Oh! Durandal, que tu es belle et sainte; que de reliques sont rassemblées sur ta poignée d'or, et la dent de saint Pierre, et le sang de saint Basile, et des cheveux de monseigneur saint Denis, et une portion du vêtement de

sainte Marie ! Il ne serait pas juste que les païens te possédassent, tu ne dois être qu'entre les mains d'un chrétien ; que vous n'apparteniez jamais à un lâche, vous, avec qui j'ai conquis tant de terres que Charles, l'empereur à la barbe fleurie, possède et dont il est seigneur ! »

171. — Roland sent que la mort s'empare de lui et qu'elle descend de sa tête à son cœur, il se dirige vers un pin et se couche sur l'herbe. Il place

spn épée sous lui ^ tient son Olifant , et tourne la t^te du côté de k gent païenne, dans l'intention que Charles et tous les siiens jugent que, noble comte, il est mort en brave et en vainqueur; puis il s'accuse de ses fiiutes, implore Dieu, et, pour le pardon de ses péchés, il offre le gant. Âoi.

1 72. — Roland sent qu'il n'a plus que quelques instants à vivre; près de l'Espagne, et non loin d'une haute montagne/ il se frappe la poitrine de sa main : « Dieu , dit-il, que ma faute et tous les péchés petits et grands que j'ai commis depuis le jour où je suis né, jusqu'à celui auquel j'ai atteint, soient tournés vers tes vertus. » Il tend son gant dix>it vers Dieu, et les anges du ciel descendent à lijii. Aoi.

173. — Le comte Roland se place sous uii pin, le visage tourné vers l'Espagne et se met à repasser dans sa mémoire une foule de souvenirs; tous les pays qu'il avait conquis, la douce France, les honneurs de son lignage, Charlemagne son seigneur qui le nourrit si longtemps. Il ne peut faire un mouvement que la douleur ne lui arrache des soupirs et des pleurs. Cependant il ne veut pas s'oublier lui-même ; il avoue ses fautes et de nouveau en demande à Dieu le pardon : « Vrai Père qui jamais ne mentis, saint Lazare ressuscité et Daniel préservé des Uons, garantissez mon âme de tous les périls auxquels les péchés que j'ai commis l'exposent. » Puis il offre son gant droit à

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Dîeù, et lé saint ange Gabriel le prend de sa main. Ses deux: mains se joignirent et sa tête se pencha sur son bras , il touchait à sa fin ; Dieu avertit son ange chérubin et saint Michel du péril, et tous deux, ainsi que Gabriel, vinrent près du comte dont ils portèrent l'âme en paradis (1). Roland est mort et Dieu a sonâmedans le ciel; l'empereur arrive à Roncevaux, il n'y a ni chemin, ni sentier, ni plaine, qui ne soient jonchés de Français ou de païens. Charles s'écrie : « Reau neveu, oii êtes-vousî où sont l'archevêque et le comte Olivier î où est Gérin et son compagnon Gérer? où est Otes et le comte Réranger, Ive et Ivorie? Qil'est devenu le Gascon Engeler, le duc Samson et le seigneur Ânséis ? Où sont et le vieux Gérard de Roussillon et les douze pairs que j'avais laissés? Dieu! dit le roi, j'ai d'autant plus de raison de m'affliger , que je ne me suis pas trouvé au commencement de la bataille. » n s'arrache la barbe comme un homme ^1 colère ; les barons chevaliers pleurent , vingt milliers se roulent à terre de chagrin , et le duc Naimes éprouve une douleur profonde.

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