‹ Roland; ou, La chevalerieChapitre 22 sur 49 · n'y a ni chevalier ni baron dont l'âme · texte numérisé non relu

n'y a ni chevalier ni baron dont l'âme

(i) Voici le seul passage de la chanson, où le surnaturel a été employé par Turold; mais on observera quMl se ratlache aux croyances chrétiennes. D'ailleurs on ne trouve pas trace d^enchantements, ni de magie, employés comme moyens poétiques. A la strophe d75, on verra encore Dieu arrêtant le soleil, à la prière de Charlemagne, imitation sensible du même fait tiré du livre de Josué.

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ne soit pénétrée de pitié; ils pleurent leurs fils, leurs frères, leui's neveux, leurs amis et leurs seigneurs liges. Plusieurs se pâment étendus sur la

terre, le duc Naimes

dit à l'empereur : « Voyez à

deux lieues au delà du terrain où nous sommes, vous pouri'ez apercevoir, à la poussière qui s'élève sur les chemins, que la gent païenne est en grand nombre ; chevauchez donc et vengez cette douleur. » — ((Eh ! Dieu ! dit Charles, ils sont déjà bien loin; conseillez-moi selon le droit et l'honneur, ils m'ont ravi la fleur de douce France. » Le roi s'adresse à Géluun, Otun, Thébalt de Rheims et au comte Milon : « Gardez, dit-il, les champs, les vallées et les monts; laissez les morts couchés là comme ils se trouvent : qu'il ne s'approche d'ici ni bêtes, ni lions, ni écuyers, ni valets, je vous défends d'y laisser venir personne jusqu'à ce que Dieu veuille que nous soyons de retour sur ce champ. » Les barons lui répondent avec respect et douceur : « Juste empereur, cher sire, nous exécuterons vos ordres. » Et ils retiennent mille de leurs chevaliers. Aoi.

175. — L'empereur fait sonner ses clairons et chevauche avec sa gi*ande armée ; ceux d'Espagne tournent le dos et les Français marchent à leur poursuite. Quand le roi vit le soir venir, il mit pied à terre dans un pré, et sur Therbe verte, se coucha à terre et se mit à prier Dieu d'arrêter le soleil, de retarder la nuit et de maintenir le jour.

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Alors voici venir un ange qui l'assiste ordinairement, et qui lui parle ainsi: « Charles, chevauche, car tu ne manqueras pas de clarté, tu as perdu la fleur de France, Dieu le sait ; mais tu peux te venger de Tengeance criminelle,» Aces mots l'empereur remonte à chevaL Aoi.

176. — Pour Gharlemagne Dieu fit une grande chose, car le soleil resta fixe. Les païens fuient et les chrétiens les poursuivent et les atteignent jusque dans les vallées ténébreuses ; ils les chassent vers Sarragosse, leur coupent souvent la retraite et leur donnent impitoyablement la mort. Les eaux du Sèbre (l'Èbre) sont devant eux ; profondes, rapides, il ne s'y trouve ni berges, ni drodmons (ni bateaux) ; alors les païens implorent leur Dieu Tervagant et se jettent dans le fleuve, mais ils ne peuvent se sauver. Les mieux armés sont aussi les plus pesants et la plupart tombent au fond des eaux, d'autres tâchent de remonter et les plus heureux sont ceux qui ont bu (sont noyés) aussitôt. Tous sont engloutis, et les Français s'écrient: «Ah! que vous avez été malheureux, Roland!» Aoi.

177. — Charles voyant que beaucoup de païens sont morts, les uns de blessures et la plupart noyés, et que ses chevaliers ont eu à souffrir aussi de leur côté, le noble roi met pied à terre et rend grâces à Dieu. Au moment où il se relève, le soleil s'est couché, et il dit : « Il est temps de se reposer, car il serait trop tard pour retourner

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maintenant à Roncevaux, et nos chevaux sont fatigués. Enlevez leurs selles et leurs freins, et lais* sez-les se rafraîchir dans ces prés. » Les Français répondent : «Sire, vous dites bien. » Aoi.

178. — L'empereur a pris son quartier de repos, les Français descendent (mettent pied à terre) sur la terre nue ; et, après avoir débarrassé leurs chevaux de leurs freins et de leurs selles, ils les là* chent dans les prés où il y a de l'herbe fraîche, sans pouvoir leur faire d'autre pansement. Tous ceux qui sont las s'étendent à terre, et cette nuit on ne posa pas de sentinelles.

179. — L'empereur lui-même se couche sur un pré, mettant son grand épieu près de sa tête. Pendant cette nuit, il ne veut pas quitter ses armes et il conserve son blanc haubert, son casque orné d'or toutlacé, et garde à sa ceinture son épée Joyeuse, lia été assez parlé de la lance dont notre Seigneur fut blessé sur la croix ; c'est elle, Dieu merci ! que Charles possède. Il ne l'a point fait orner d'or, seulement en signe d'honneur et de satisfaction de ce qu'il possède une telle arme, il a donné le nom de Joyeuse à son épée. Que les Français ne )' publient donc pas ; c'est pour cela que leur cri de ralliement est MorUjoie l et c'est pour celaque personne ne peut les vaincre.

180. — La nuit est claire et la lune briUadte; Charles est couché, mais il éprouve une vive douleur de la perte de Roland, d'Olivier, des douze

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pairs, et de tous les Français dont il a laissé les corps gisants à Roncevaux. Il ne peut retenir ses larmes, et prie Dieu de recevoir leurs âmes. Cependant le roi fatigué cède enfin au sommeil, au milieu des Français qui dorment eux-mêmes sur les prés; il n'y a pas un cheval qui puisse se tenir sur ses jambes,et ceux qui sentent le besoinde manager mangent l'herbe autour d'eux en gisant. Quand on a eu beaucoup de peine, cela rend ingénieux. ,

181. — Accablé de fatigues, Charles dort donc, et Dieu lui envoie saint Gabriel pour le garder. L'ange pendant toute la nuit se tient près du chef du roi, et lui annonce, par une vision, une ba* taille terrible qu'il aura à affronter. Charles regarde vers le ciel et voit les tonnerres, les vents^ les feux et les flammes de toutes les tempêtes qui tombent sur ses gens ; les lances de frênes et de pommiers, ainsi que les écus et leurs bosses d'or, sont brûlés par les feux du ciel ; les épieux tranchants sontbrisés, leshauberts, ainsi que les casques d'acier, cnaquent et bruissent. Il voit tous les daa<* gers que courent ses chevaliers, dont des ours, des léopards , des serpents, des guivres et des dragons veulent encore faire leur proie; il se présente plus de trente mille griffons, il n'y a pas un Français qui ne soit attaqué, et ils s'écrient : « Charlemagne ! à notre secours ! » Plein de douleur et de pitié, le roi veut répondre à cet appel, mais il en est empêché ; devers une terre en friche.

un grand lion, orgueilleux et fier, s'avance vers lui et Fassaille ; bientôt ils luttent ensemble, mais on ne sait lequel des deux est vainqueur : et l'empereur ne s'est point éveillé.

182. — A cette vision en succède une autre. Le roi se voit en France et sous un perron à Aix-la- Chapelle ; entre deux chaînes se tenait un brohun (1). — Devers les Ardennes il voit venir trente ours, dont chacun parle comme un homme, et qui lui disent : « Sire , rendez-les-nous ; ils doivent revenir avec vous. Nous devons porter secours à nos parents. » De son palais, Charles accourt vers les autres, et attaquant le principal de ses compagnons, il l'assaillit sur l'herbe verte. Là on vit les merveilleux combats du roi, mais on ne sait lequel des deux fut vainqueur. Voilà ce que lange de Dieu a fait voir au baron, mais Charles reste endormi jusqu'au lendemain au grand jour.

183. — Cependant le roi Marsile (blessé) s'était enfui vers Sarragosse ; il est descendu à l'ombre d'un olivier, et son épée, son casque et sa cuirasse sont rompus; avec peine il se couche sur l'herbe verte, pâmé et angoissé de sa main droite qu'il a perdue, et du sang qui coule de sa blessure. Près

(4) Brohun, Peut-être est-ce le nom d'un animal. Tout ce passage exprime allégoriquement les reproches que Gbarlemagnc craint qu'on ne lui fasse, pour la perte de son armée; il est trèsobscur.

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de lui, sa femme Bramimonde pleure et crie de douleur, au milieu de vingt mille hommes qui les entourent. Tous maudissent Charles et la douce France; ils se dirigent vers une grotte (petite chapelle) dédiée à Apollin, auquel ils témoignent leur mépris par des injures : « Eh! mauvais Dieu, disent-ils, pourquoi nous donnez-vous une telle honte? C'est notre roi; pourquoi l'avez- vous laissé vaincre ? Que celui qui te servira en ait mauvaise récompense ! » Alors ils lui enlèvent son sceptre et sa couronne, le jettent à bas de sa colonne, le foulent aux pieds, le battent et le brisent à coups de bâton, puis, enlèvent à Tervagant son escarboucle, et jettent Mahomet dans un fossé afin qu'il soit souiUé par les chiens et les porcs.

18 i. — Marsile est revenu de sa pâmoison, et il se fait transporter dans sa chambre voûtée où il y a plusieurs couleurs peintes et écrites (1). Là, la reine Bramimonde s'arrache les cheveux, exhale sa douleur, et s'écrie enfin : « Âh! Sarragosse! comme te voilà veuve du noble roi qui t'avait en sa puissance ! nos dieux lui ont fait félonie, lors* que ce matin ils l'ont abandonné. L'amiral se conduira lâchement s'il ne combat cette gent hardie, qui se montre si terrible et ne fait aucun cas de sa vie. L'empereur à la barbe fleurie, il a de la no-

(1) Celte descriplioD se rapporte parfaitement avec la forme et les décorations de TAllhambra, dont la construction date à peu près du même temps où ce poème de Turold fut écrit.

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