‹ Roland; ou, La chevalerieChapitre 27 sur 49 · L'amiral est un homme très-puissant · texte numérisé non relu

L'amiral est un homme très-puissant

Devant lui, il fait porter son dragon, Tétendard de Tervagant et de Mahomet, ainsi que l'image d'Apollin le félon. Autour chevauchent des Canelieus qui disent à haute voix : « Qui veut être protégé et garanti par nos dieux, qu'il les prie et les serve avec grande componction. » Les païens baissent la tête et font pencher leurs casques brillants. Alors les Français crient : « Ah ! traîtres, vous mourrez bientôt : que ce jour soit celui de votre perte ! Et vous, notre Dieu ! protégez Charles ; que cette bataille soit décidée en sa faveur ! » Aoi.

258. — L'amiral est un homme de haut savoir, n a appelé près de lui son fils et les deux rois: «Seigneurs barons, leur dit-il, vous marcherez devant et guiderez toutes mes échelles. Cependant, je veux en garder trois des meilleures, celle des Turcs, celledes Ormaléis, et la troisième celle des Jaians et des Malpreis. Ceux d'Occiant seront aussi avec moi et combattront Charles et les Français. Si l'empereur se mesure avec moi, il est certain que sa tête tombera dessus sa poitrine. Que chacun soit ferme et confiant ; il n'y a pas d'autre droit que le nôtre. x> Aoi.

259. — Les armées sont grandes et les échelles ont une belle apparence. Il n'y a entre elles ni

1 22 HOLAIÏD.

tertre, ni colline, ni vallée, ni bois; en sorte que, bien découvertes, elles peuvent se voir l'une Tautre. Alors Baligant dit : « Allons, gent endiablée , chevauchez maintenant pour commencer la bataille! » Âmboîres d'Oluferne est celui qui porte l'enseigne , et les païens qui l'aperçoivent s'écrient en la nommant : Précieuse! — Les Français répon- . dent aussitôt à ce cri : a Que ce jour soit celui de votre perte! » Et ils crient plus haut que jamais : Montjoiel Aussitôt l'empereur fait sonner les clairons et l'Olifant se fait entendre par-dessus tout. Les païens disent : « L'armée de Charles est belle; nous allons avoir une bataille dure et terrible ! »

ÂOK

240. — Grande est la plaine et large la contrée. Les casques ornés d'or, les écus et les cuirasses ciselées, les épieux et les enseignes fermées resplendissent; et du milieu du bruit des clairons, se distingue le son plus clair et plus fort de l'Olifant. L'amiral appelle son frère; c'est Ganabéus, celui qui gouverne la terre située dans le Val-Séverée, et il lui fait remarquer les échelles de l'armée de Charlemagne : a Voyez, lui dît-il, l'orgueil de la France à laquelle on donne tant de louanges.

L'empereur chevauche fièrement placé sur les derrières avec cette troupe de gens portant des barbes blanches comme la neige et qu'ils ont rejetées sur leurs cuirasses. Us frapperont fort de leurs lances et de leurs épées, et nous aurons une forte

LA GHAl^SOK D£ ROLAND. 123

et terrible bataille ayee eux. Jamais on ne vit une pareille assemblée. De la distance où l'on peut lancer une verge pelée Baligant a dépassé ses compagnoBS) .et il leur dit : « Venez, païens, car je vais me kmeer au fort du combat : » II brandit la hampe de son épieu et ea dirige la lame vers le roi Charles. Âoi.

241. — Lorsque Charlemagne a vu l'amiral, l'étendard du dragon et tout l'espace de terrain qu'occupaient les Arabes, {un vers inintelligible) le roi de France s'écrie à haute voix : « Barons français, qui êtes braves vassaux et avez combattu en tant de champs, voyez ces païens félons et couards, toutes leurs lois (leur religion) ne valent pas un denier. S'ils sont en grand nombre, que nous importe? Qui veut marcher en avant , vienne avec moi I » Disant ainsi , il frappe son cheval de ses éperons, et Tencendor fait quatre sauts. Les Français disent : « Ce roi est un véritable noble preux vassal I chevauchez, seigneurs, nul d'entre nous ne lui fera défaut! »

242. — Le jour était beau et le soleilbrillant, les armées sont belles, et les compagnies (bataillons) nombreuses. Les {)remières écheUes sont près de se rencontrer. Le comte Robel et le comte Guinemans lâchent les rênes à leurs coursiers en les piquant avec force, et vont en avant pour frapper de leurs épieux tranchants. Aoi.

124 ROLAII9D.

243. — Le comte Robel, chevalier plein de bravoure, pique donc de ses éperons d'or fin, et va frapper Torleu, le roi de Perse. Ni l'écu ni la cuirasse de ce prince ne peuvent résister au choc. Son corps est traversé par Fépieu, et il tombe mort auprès d'un petit buisson. Les Français disent : « Le Seigneur Dieu nous aide! Charles a bon droit, nous ne devons pas lui faillir. » Aoi.

344. — Quant à Guineman , il dispute le passage à un roi dont il fracasse le bouclier peint de fleurs, puis lui enfonce sa cuirasse en lui passant renseigne au travers du corps, tellement qu'il l'abat mort , que le roi en pleure ou en rie (ki quen plurt u ki'n riet) (1). A ce coup, ceux de France s'écrient: « Frappez, barons; ne vous ralentissez pas. Charles a droit contre la gent qui nie le Christ ; Dieu nous a mis du c6té du bon droit! » Aoi.

345. — Malpramis, monté sur un cheval blanc, conduit satroupe aumilieu de la foule des Français. En avant des autres, il frappe de grands coups, renversant les uns sur les autres, tous ceux qui se présentent sur son passage. Tout à coup Baligant s'écrie : « C'est mon fils le baron , que je vous ai élevé avec tant de soin; voyez, c'est mon fils que

(i) Ki qu'en plurt u kfn riet. Cette locution proverbiale, s^emploie ordinairement à l'occasion d'une chose fatale et qu'on ne peut éviter. Elle revient k celle usitée de nos jours : < Quoi qu'on dise ou que fou fasse j il faut, etc., etc.»

LA CHASiSOH DE BOLAND. 125

Charles cherche. Je ne demande pas d'avoir de meilleur vassal que lui , secourez-le de vos épieux tranchants. » Â ces mots, les païens vont en avant et frappent des coups terribles. Les blessures sont nombreuses, la bataille est merveilleuse et redou* table; avant et depuis ce temps, il n'y en eut jamais de semblable. Âoi.

246. — Grandes sont les armées, et les compagnies sont terribles. Toutes les échelles se sont approchées, et les païens frappent d'une manière merveilleuse. Dieu! que de lances brisées, que d'é* eus froissés, et de cuirasses démaillées! l'herbe des champs est jonchée de débris d'armes. Cependant l'amiral encourage encore les siens : a Barons, leur crie-t-il, frappez sur la gent chrétienne ! » Alors la bataille devient affreuse, et jamais avant ni depuis il n'y en eut de pareille. On se bat à la vie, à la mort. Âoi.

Page 1