L'amiral excite toujours son monde
«Frappez fort, païens, c'est pour cela que vous êtes venus. Je vous donnerai de belles et gracieuses femmes ; vous aurez des fiefs , des terres et des honneurs. » — « Nous ferons notre devoir, répondent les païens, » puisa force de frapper avec leurs épieux, ils les mettent hors de service, et alors, plus de cent mille épées sont tirées. Voici le moment douloureux et terrible où la bataille devient générale.
^48. — De son côté, l'empereur parle à ses Français : a Seigneurs barons, je vous aime et meto en vous toute contîanee. Pour moi, vous avez gagné tant de batailles, conquis tant de royaumes et dépossédé tant de rois! Âh! je le sais bien, je vous dois récompense, tant en «amour qu'en terres et en possessions. Vengez vos fils, vos frères, vos héritiers qui sont morts l'autre soir à Roncevaux. Vous le savez tous : j'ai droit contre les païens. » Les Français répondent: « Sire, vous dites vrai. » Charles en a vingt mille autour de lui, qui tous, lui promettent de le servir loyalement et de ne lui manquer qu'à la mort. Alors il n'y en a pas un qui n'emploie sa lance , tous frappent aussitôt de leurs épées, et la bataille est de merveilleuse détresse. Agi.
249. — Cependant, Malpramis toujours chevauchant, fait un grand carnage de ceux de France. Le duc Naismes le regarde avec fierté, et en homme de courage , il va le frapper. Il lui brise le bord de son écu, et lui endommage les deux côtés de son haubert, puis lui enfonce toute l'enseigne dans le corps. Malpramis tombe mort entre sept cents des sienç.
250. — Cauabéus, le frère de l'amiral, pique son cheval de ses éperons , tire son épée à poignée de cristal, et frappe Naismes au milieu du casque, dont la moitié est toute froissée , tandis que de
LA GHAIiSOIf DE ROLAND. 127
Tautre côté cinq des lacets sont coupés par Fépée d'acier. Le casque ne lui vaut pas plus qu'un, denier (ne le préserve pas). La coiffe est coupée jusqu'à la chair , et une partie tombe à terre. Le coup fut violent ; le duc se sentit tout étourdi^ et il serait inévitablement tombé à l'instant même , si Dieu ne l'eût aidé. Il se retint en embrassant le col de son cheval; et si le païen eût redoublé son coup, le noble vassal français serait mort aussitôt. Mais Charles de France vint pour le secourir* Aoi.
251. — Le duc Naismes est dans les plus grandes angoisses, et le païen redouble d'efforts pour le frapper, lorsque Charles dit à Canabués : « Lâche, vousl'avez mis dans un triste état. » Puis, courant sur lui avec toute vaillance, il rompt Fécu du païen, le lui brise contre le cœur, fracasse la ventaille de son haubert et l'étend mort sur la place. La selle du cheval est toute ensanglantée.
252. — Charlemagne, envoyant couler le sang de la blessure de Naismes, éprouve le plus vif chagrin: « Chevauchez près de moi, lui dit-il; le misérable qui vous a blessé est mort ; je lui ai enfoncé mon épieu dans le corps. » — « Je m'en fie à vous, sire, et si je vis encore quelque temps, vous aurez à vous louer de'^mes services. » Alors ils se joignent par amour et par foi, au milieu de vingt mille Français dont il n'y a pas un qui ne frappe avec force et vaillance. Aoi.
128 ROLAIîD.
235. — Cependant Famiral chevauche dans le champ de bataille, et ya attaquer le comte Guîneman. Il lui écrase son écu sur la poitrine, rompt les côtés de son haubert, lui ouvre les flancs et Fabat mort de dessus son cheval qui ne cesse pas de courir. Il tue encore Gébuin et Lorain R, puis le vieux Richard, seigneur de Normandie. Alors les païens s'écrient : «Précieuse (1) est vaillante! Frappez, barons I nous sommes là pour vous aider ! » Aoi.
234. — Puis on vit les chevaliers arabes, ceux d'Occiant, d'Argollie et deBascle. Tous frappent vigoureusement de leurs épieux. Mais les Français ne sont point d'humeur à céder le terrain, et il meurt un grand nombre de combattants de l'un et de l'autre côté. La bataille ne cesse pas d'être terrible jusqu'au soir. Le carnage des barons francs est grand, et il y aura encore plus d'un sujet de deuil, avant que l'action soit terminée. Aoi.
2SS. — Les Arabes et les Français combattent avec une égale fureur, brisant les lances et les épieux. Oh ! celui qui a vu tant de boucliers rompus, qui a entendu le bruissement de tant de hauberts, le cliquetis des armes et le fracas de tant de casques et 'de tant d'écus fracassés ; qui a vu
(1) Nom de renseigne de Baligant, portée par Amboires d'Olufernes.
périr tant de chevaliers; qui a ouï tant d'hommes gémir ou hurler en tombant à terre ; celui-là pourra conserver le souvenir de grandes douleurs , car pendant cette. bataille on eut bien à souffrir. Ce-^ pendant Famiral invoque Âpollin , Tervagant et Mahomet : a Monseigneur Dieu, dit-il, je vous ai bien servi ; je te promets en outre de faire faire toutes tes images en or fin! » Âoi. Mais voici que tout à coup son ami Gémalfin arrive et lui annonce une mauvaise nouvelle : «Sire Baligant , lui dit-il, vous êtes bien mal traité aujourd'hui. Vous avez perdu votre fils Malpramis , et votre frère Canabéus vient d'être tué. Deux Français ont fait ces exploits; l'empereur est l'un des deux , à ce que je pense; car il est grand de taille, il ressemble bien à un marquis (souverain), et sa barbe est blanche comme la fleur d'avril. » Â ces mots , la tête de l'amiral se penche, et son visage se rembrunit. La douleur qu'il éprouve est si forte, qu'il est près d'en mourir. Cependant il appelle Jangleu l'outremarin.
- 356. — « Jangleu, dit Famiral, avancez; vous êtes brave, habile, et en tout temps, j'ai reçu de vous de bons conseils. Que vous semble des Arabes et des Français? Aurons-nous la victoire du champ? » — a Ah ! répond Jangleu, vous êtes perdu, Baligant ! votre Dieu ne vous protège pas. Charles est terrible, ses hommes sont vaillants, et je n'ai jamais vu de gens qui combattissent de la sorte. II. 9
130 ROLAKO.
Cependant, af^elez à vous les barons d'Occiatit,
les barons turcs d'£pfri}ns, d'Arabie etde Jaiaoz,
et ne nég%99( aucune des ressources quivonsres^
tent. »
'. * * ■ 237. — L'amiral met dehors sa barbe aus^
blanche que Taubepine (1). Et ne se dissimulant pas
la position où il se trouve, il embouche que dairé
trompette (buisine), et en senne de manière à ce
que tous les païens puissent l'entendre. Aussitôt
tous ses compagnons se rallient. Ceux d'Occiant
poussent des cris et leurs chevaux hennissent;
ceux d'Arguille hurlent comme des chiens. Ani-^
mes par une espèce de vertige, ils se précipitent au
plus épais de ceux de Fi*ance, qu'ils rompent et
séparept. A ce. peut coup, ils en jetèrent sept
mille à terre.
(i) On a sans doute remarqué dans le cours de cette chanson, que la barbe y joue un r6le assez important. Mais les strophes'iST, el257,o'ù iiestiiari^dôladieiTelureetdelabarbe des païens, méritent une attention particulière. Dans la strophe 227, il est dit que Famiral Baligant a la tête si soigneusement frisée, qu'elle est blanche comme une fleur en été; puis à la strpphe 257, celle qui donne lieu à cette note, on lit que le mèitie arafral : < met dehors sa barbe ,mu$si blanche que-Vanbépine ; Ghorleinagoe ! el les chrétiens, ont des frisures et des barbes qui ont à peu [très la même apparence. Faisaient-ils usage de la poudre à friser? El se frisaicnt*-ils la barbe et et les cheveut? Cette récherche de toilette avec d es fflaoeiRs assez barbares d'ailleurs, ne serait piis un fait nouveau ni inconnu, c<ir.les ^culptures d'Ëgine présentent un rapprocherfient tout aussi singulier. Les combailanls sont nus et ils ont la barbe et les cheveux frisés avec une symétrie presque choquante.
2S8, — 11 n'y a certes jamais d'homme moins pem^eux et de vassal portant la cuîmssey plus brate au contraire, que le comte Ogier. Mais quand il voit les échelles de Farmée française rompues, il appelle aussitôt Thierry, le duc d'Àrgone, Geofroy d'Anjou, et le comte Josseran. De son côté, Char* lemagne s'écria fièrement : « Voyez! comme les païens tuent vos hommes ! Il |ne plaît plus à Dieu que je porte la couronne sur ma tête, si vous ne combattez pas vaillamment , pour venger notre honte! » Personne ne répondit un mot; mais tous piquent leurs chevaux en lâchant la bride> s'élan^ cent, et vont frapper là où ils rencontrent des en-nemis* ,
339. — Charlemagne lui-même donne de grands^ coups, Aor, ainsi que le duc Naism^, Ogier le Danois» et Geofroy d'Anjou porte-enseigne. Ogîer surtout se montre brave. Après avoir piqué son cheval, il le lance à toute bride et va frapper celui qui tenait le dragon. D'un coup il écrase l'homme et le drapeau du roi, devant lui. Baligant voit tomber son dragon et anéantir l'étendard de Mahomet. Alors l'amiral commence à pressentir qu'il a tort et que le droit est du côté de Charlemagne. Plus de cent païens arabes prennent la fuite, et l'empereur appelle ses parents (les siens). «Dites, barons! pour Dieu m'aiderez-vous ? » Les Français répondent : « C'est à tort que vous nous faites une telle de-
mande ! Que celui qui ne frappera pas avec vigueur soit réputé félon ! » Âoi.
260. — ^Le jour se passe jusqu'au soir, et Français et païens ne cessent de combattre. Les braves de chaque armée se sont rencontrés, et ils n'ont point quitté leurs enseignes. L'amiral a fait retentir le nom de Précieuse , et Charles celui de Montjoie. L'un et l'autre, ils se sont reconnus à leur voix haute et claire. Tous deux se sont rencontrés sur le champ de bataille, se sont frappés, se sont entre-donné des coups terribles de leurs épieux sur leurs targes (boucliers) rayées , dont ils ont fracassé les bosses. Ils ont partagé leurs haubeils, rompu la sangle de leurs chevaux et culbuté leurs selles. Les rois sont tombés, se sont relevés et ont fait vaillamment usage de leurs épées. Mais rien ne peut calmer la fureur des combattants, etcette bataille ne peut se terminer sans qu'il y ait beaucoup d'hommes morts. Aoi.
26 1 . — Charles est un brave de la douce France, et il ne craint ni ne redoute l'amiral. Tous deux se servent de leurs épées et s'en tre-donnent de grands coups, tranchant les cuirsdoubles, faisant sauteries clous, désarticulant les boucles et frappant à nu sur leurs cuirasses. Des casques brillants lesétin* celles jaillissent. Cette bataille ne pourra finir tant que l'un des deux ne reconnaîtra pas son tort, Aoi.
LA. GHANSOIf DE ROLAND. 133
262. — L'amiral dit: « Charles, penses-y bieo, et fais en sorte de ne pas avoir à te repentir de ta conduite envers moi. Tu as tué mon tils, et il me semble que c'est à tort que tu me disputes mon pays. Deviens mon homme (lige), rends-toi en toute fidélité, et viens me servir en Orient, «Charles répond: <x Quelle lâcheté me demandes-tu? Je ne dois accorder ni paix ni amour h un païen. Reçois la loi que Dieu nous a donnée , fais«-toi chrétien, et aussitôt je t'aimerai. Deviens serf du roi céleste et fie-toi à sa toute-puissance.» — «Ah I dit Baligant, ce discours commence mal ! » Et ils se menacent de leurs épées. Aoi.
365. — ^L'amiral est un homme de grand cœur; il frappe Charlemagne sur son casque bruni et le lui fend sur la tête. L'épée touche sur les cheveux entame une palme et plus de la chair et laisse l'os à nu. Charles chancelle, et peu s'en faut qu'il ne tombe ; mais Dieu ne veut pas qu'il meure, ni qu'il soit vaincu. Saint Gabriel vient à lui et lui de* mande: « Roi grand, que fais-tu?»
264. — En entendant la sainte voix de l'ange, Charles n'éprouve plus la crainte de mourir, et il reprend vigueuret souvenir. Avec l'épée de France il frappe Vamiral et lui brise son casque resplen-^ dissant de pierres précieuses. Il luifend la tête jusqu'à la barbe, disperse sa cervelle et l'abat mort sans aucun espoir de recouvrance. Dans sa recon-
Aaissance, Charles crie : Montjoie! et à ce mot vient le duc Naismes qai prend Tencendur sor lequel monte le roi Magne. Selon la volonté de Dieu^ les païens s'enfuient, et les Français en sont venus à ^ ce qu'ils désiraient.
365. — Les païens fuient selon lu volonté de Dieu^ et l'empereur et les Français les poursuivent* « Ah! dît le roi, vengez vos pertes et soulagez vos chagrins et vos cœurs, car ce matin je vous ai vus pleurer. » Les Français répondent: « En effet, nous pleurions. y> Alors tous se mettent à frapper de grands coups, et les païens s'empressent de prendre la fuite.
S66. — La chaleur est grande et la poussière s'élève; les païens fuient, et les Français les poursuivent jusqu'à Sarragosse. Bradîmonie est montée sur la tour, avec ses clercs et ses chanoines (les imans) de la fausse loi que Dieu n'aime pas ; prêtres qui n'ont ni ordres, ni tonsures. Quand la reine aperçut les Arabes revenir en confusion, elle s'écria à haute voix : « Mahomet, secoureznous! Ah! noble roi, vos hommes sont déjà vain- <!us; et l'amiral, pour notre honte, est tué. » En entendant parler ainsi la reine, le roi Marsile tourne la tète du côté du mur, et se prend à pleurer. Ses traits se décolorent, il se sent mourir de chagrin ; et comme le péché domine son âme, son âtoe est livrée aux diables vivants.
LA CHAIfSON DE ROLAND. 135
967, — Les pdieû&sont morts dans le trouble et la .coi^sHm^ et' Gharids a vetùpotiéint victoire. U abat la porté de Sarrag4)fiif9e/ s'empala dëià ville ety^établiliiesgens^qmy d^ifieurèrent cfetce nuit. Fier est> le roi à la barbe blanche ; Bradimonie lui rond les toiii}s^>les dilsc grandes et les ciiiquante petites. Bien opère celui qui est aidé de Bieu.
368. nr^ Le jour passer ^ lànuti vi^t. Cllaire est la lune et les étoiles brillent. L'ettipereur est ooattre de JSaixa^i§»8&, mille Fraoçaîs sont ebargéi^ d&^parcûurioret de sorireiifer la ville, les synagogues et>les inahi|merîes (les. mosquées). Artnés de cogo^.iel);de MailletB^ ib brisvoit leâ imâgeé et les idoles. Il iKB.restera plus de trace des feux dieux. Le m. Charles^ confisnia» Bieo^ veut travailler poar>8oil service. Ses éviquas'béuissent lei^^aux^ ètil'oa. conduit lès païens jautbàptlstè^e. S'il s'en trouva. qui na y auiUent pas o^éîr à'Gliarlés?^ le roi leSi&it mettraàmor^ paPile.fer^oo jpâtr le feuiPlus de cent mâl^s^nt èaplisés^Trais^ cbréti^nfii. Quant à la^reiae^^aid&^ne sera^ lamaiheiïpeiièe, toenée endouoe France; parce que le' roi TOUt qu'elle soit convertie par ainour. . '