Le soleil fut brillant, et la soirée belle
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Charles fait mettre les dix mulets à la crèche, on dresse une tente dans le grand verger pour y recevoir les dix messagers que douze sergents sont chaînés de servir; ils reposèrent là toute la nuit. De grand rfaatin rempereurr se leva, et^ après avoir éotendu flaàtmes^t la nlesse, il se rendit sous un pin, otf il ^ appeler ses^barons pour tenir conseil. Car ilure veut rien entreprendre sans l'avis de ses barons de France: A(h.
13. — L'empei^ur alla donc près du pin, et fit venir ses barons au conseil, le duc O^er et son nevaû Henry, le brave comte Ajcelin de Gascogne, Thibaud deRbeifnaetMilon, son cousin. Là furent présents, et Gerers et Gérins; là vinrent le comte Roland, puis te preux et noble tOlivieff; il se trouva plus de mille Francs de FrsuKe; Guendon y vint, celui qui devait trahii^. Bientôt s'ouvrit le conseil qui devait si toal tourner. Aoi. f «
13. — a Seigneurs barons, dit l'empereur Charles, le roi Marsile m'a envoyé des messagers. Il veut me donner une grande quantité de choses précieuses : des ours, des lions et des lévriers pour mettre à la chaîne ; en outre sept cents chameaux, mille autours et quatre cents mules chargées d'or d'Arabie, avec plus de cinquante chars ; mais il demande que je m'en aille en France : il me suivra, dît-il, jusque dans mes États, il recevra notre loi, se fera chrétien et se constituera mon vassal.
Or, je ne sais quelle est au juste son intention. » Les Français disent : « Il convient d'y prendre garde. »
14. — Quand l'empereur eut fini d'exposer la proposition, le comte Roland qui ne T approuvait pas, se leva pour la combattre. Il dit au roi : « Vous ne vous fierez jamais à Marsile. Il y a sept ans révolus que nous sommes entrés en Espagne, je vous ai conquis Naples et Commibles, j'ai pris Yalterne et la terre de Pine, puis Balasgued, et Tuele et Sézilie ; le roi Marsile s'est toujours montré traître, il a envoyé déjà quinze mille de ses païens, chacun tenant une branche d'olivier, et ils vous portèrent les mêmes paroles qu'aujourd'hui. De vos Français vous prîtes conseil;, et sur l'avis assez léger de quelques-uns d'entre eux, vous envoyâtes deux de vos comtes au païen, l'un fut 6azan,et Fautre Bazile; or, Marsile fit tomber leurs têtes à la montagne, non loin d'Haltilie. Faites donc la guerre comme vous l'avez entreprise, menez votre armée à Sarragosse, poursuivez le siège de cette ville pendant toute votre vie, s'il le faut, mais vengez la mort de ceux que le félon Marsile a fait mourir. » Aoi.
IS. — L'empereur baisse la tête, caresse sa barbe et sa moustache, sans faire de réponse à son neveu; tous les Français gardent le silence, si ce n'est Guenelon qui, se levant, s'avança près de
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Charles et commença ainsi à lui parler : a Jamais TOUS ne regarderez comme traîtres à vos intérêts, ni moi, ni d'autres; quand le roi Marsile vous mande qu'il viendra les mains jointes se rendre votre homme-lige, qu'il ne tiendra l'Espagne que par vous, et qu'il recevra la loi divine que nous observons, est-ce une raison de ce qu'il vous fait ces ofiTres pour que nous les rejetions, car il lui importe peu, Sire, de quelle mort nous mourrons. Laissons les projets fous et tenons-nous aux s. » Aoi.
16. — Cela dit, Naimes s'avança. C'était le meilleur et le plus fidèle vassal de la cour; il dit au roi : « Vous l'avez entendu, le comte Guenelon vous a dit la vérité sur cette affaire. Le roi Marsile a été vaincu, vous lui avez enlevé ses châteaux, rasé tous ses murs, brûlé ses villes et détruit son îirmée; mais puisqu'il vous demande merci, et qu'il vous offre des otages pour garantie, ce serait un péché que de vouloir sévir davantage contre lui. Cette grande guerre ne doit donc pas se prolonger plus longtemps. » Les Français disent : « Le duc a bien parlé. » Âoi.
17. — a Seigneurs barons (demanda le roi), qui enveiTons-Dous à Sarragosse près du roi Marsile? » Le duc Naimes répond : a J'irai avec votre permission, donnez-m'en à l'instant le gant et le bâton (1). » — Le roi réplique : « Vous êtes un
(1) Donner le gani et le bâton. Celle expression se représente II. 2
homme sage; mais par cette barbe et par ma moustache ! vous n'h'ezpas cette année si imn'de^ moi. Allez vous asseoir, personne ne vous a prié de remplir cette commission. »
18, —:« Seigneurs barons, dit dejaouyeaujeroi, qui pourrons-ijipus envoyer au Sarrazin qui tient Sarragosse? » Roland répond : « Je pui^ très-bien y aller. » — « Vous ne le ferez certes pas, dit le comte Olivier, votre courage est mêlé de trop de fierté, et je craindrais de vous voir prendre parf en celte affaire. Si le roi veut, j'irai. » Le roi répond : a Taisez-vous tous deux. Ni vous ni lui ne mettrez les pieds à Sarragosse ; par cette barbe que vous voyez blanchir, les douze pairs y sont mal jugés! » Les Français se taisent, et les voilà apaisés.
19. — Turpin de Rheims (F archevêque) s'est levé de son rang, et dit au roi : « Laissez demeurer vo^ Francs; pendant les sept années que vous avez puisées en ce pays, ils ont eu bien des fatigues et
î souvent dans ce poëme, dans des cas analogues, où Ton ebarge quelqu'un d'une commission importante. Ordinairement c'est le supérieur qui donne le gant h l'inférieur. Cependant à la' strophe, 171, Rolc^ad, près de mourir, prie Dieu de lui remettre ses péchés; et pour obtenir celte grâce, il lui offre leaant A la strophe 188, Cbarlemagne pour engager sa parole frappe son gant droit y sur son genou. A la strophe 198, le roi Marsiie voulant substituer ses droits de souverain à un amiral» lui présente son gant. Dans aucun passage de la chanson de Turold, le gant nV'sl offert, donné du jelé^ comme signe et expression de défi.
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des peines à supporter, donnez-moi, Sire, le bâton et le g^nt, et j -irai vers le Sarrazin, en Espagne. Je crois |)énétrer quelque chose de sa tromperie. » Mais Tempereur dépité répond : aÂttez vous asseoir sur ce paiie blanc, et ne me parlez plus de cela, à moins que je ne vous le commande* » Aoi.
20. -T* a Francs chevaliers, dit Tempereur Charles, choisissez-moi un baron de ma Marche (mes États), qui porte mon message au roi M^rsile. » — «CeseraGuenelon, mon beau-père, » dit Roland (!)• — Et les Français ajoutèrent : « Il peut bien le faire, si vous lui laissez (cette commission), vous ne pourrez en envoyer un plus prudent. » Le comte Guenelon se sentit très-choqué à ces mots. 11 rejette avec humeur de son col sa grande fourrure de martre et reste avec son bliat (habit) de pâlie (étofife). Ses yeux sont vairs, son visage exprime la colère et il attire l'attention de tous ses pairs. « Insensé que tu es, dît-îl à Roland, pourquoi es-tu irrité? ne sait-on pas que je suis ton beau-père T On a jugé à propos que j'aille vers le roi Marsile ; mais si Dieu m'accorde d'en revenir, je t'en conserverai une inimitié qui durera toute ta vie. — J'ai de rorgùeîl et de la folie, dît Roland, mais on sait
(1) Voici comment Guenelon était beau-pèrb de Roland .-'après que le comte Milon d'Anglante eut laissé Roland et sa mère Berthè, danslagrotte de Sulri, celte princesse, lasse du veuvage épousa Guenelon àe la maison dé Mayence, qu€ Ciiarlcmagne avait fait comte de Poitiers. (Voyez vol. l*^', page 360).
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bien que je me moque des menaces. Il faut qu'un homme sage se charge de la commission du roi ; s'il le veut, je suis prêt à la faire pour vous. »
2t. — Guenelon répond : « Tu n'iras pas pour moi. Aoi ! Tu n'es pas mon homme lige et je ne suis pas ton sire. Charles ordonne que je fasse son service. J'irai donc à Sarragosse trouver Marsile ; mais avant je ferai un peu de legerie (1) pour dissiper ma grande colère. » A ces mots, Roland commença à rire. Aoi.
22. — Quand Guenelon vit que Roland riait, sa douleur fut si forte , qu'il ne sentit plus sa colère et fut près de perdre le sens. « Je ne vous aime pas, dit-il au comte, vous avez porté sur moi un faux jugement. «Puis se tournant vers Charles : «Juste empereur, me voici présentement prêt à accomplir vos ordres.
25. — Je scais bien qu'il me faut aller à Sarragosse, Aoi, et que celui qui ira là n'en peut revenir. Mais il me suffit d'être certain que je suis dans vos bonnes grâces. Je n'ai qu'un fils qui est plein de bonnes qualités ; c'est Baudoin, qui sera sans doute un brave. Je lui laisse mes honneurs et mes fiefs. Gardez-le, soignez-le bien ; car je ne le verrai plus. » Charles répond : « Vous avez le cœur trop vif, mais puisque je le commande, il vous faut partir. »
(1) Je laisse ce mot sans le traduire; on n'en connaît pas bien la significatioD.
24. — Le roi ajouta : a Guenelon, avancez, Âoi! et recevez le bâton et le gant. Vous l'avez entendu, les Francs vous ont adjugé cette commission. » — « Sire, dit Guenelon, c'est Roland qui a tout fait. Tant que je vivrai, je ne pourrai l'aimer, non plus qu'Olivier son compagnon. Quant aux douze pairs, qui l'aiment tant, je les défie, sire, en votre présence. » — « Oh ! dit le roi, vous avez trop de mauvaise disposition. Certes vous irez à Sarragosse quand jeTordonne. » — a Je puis y aller, mais je n'y trouverai point de sûreté ; Aoi ! Basile et son frère Bazan n'en eurent aucune, vous le savez. »
25. — L'empereur lui tend son gant de la main droite, mais le comte Guenelon ne se présenta pas à saportée, et quandildut le prendre, le gant tomba à terre. — « Dieu! dirent les Français, que doit-il arriver? Ce message nous attirera de grandes pertes! » — « Seigneurs, dit Guenelon, vous en saurez des nouvelles ; et vous, mon sire, donnez-moi mon congé, je n'ai plus de raison pour retarder mon départ. » Alors le roi lui dit : « A Jésus, et à moi! » puis, après l'avoirsigné et absousdesa main droite, il lui remit le bâton et le bref.
26. — Le comte Guenelon s'en va en son hôtel pour se munir des plus beaux ornements qu'il peut trouver. Il chausse ses éperons d'or, ceint son épée Murglîes, monte sur son coursier Tachebrun, et son oncle Guinemer lui tient l'étrier. Là vous eus-
siez vu bon nombre de chevaliei*s pleurant. Ils lui disaient : « Vous avez été bien malheureux^ seigneur. Pendant si longtemps que ypus avez fré* quentéla cour du roi, on vous a^tonjours proclamé noble vassal. Qui eût pu croire que vous dussiez la quitter sitôt et que^ dans votre malheur^ vous 420 seriez n\ protégé ni défendu par Charlemagne. pd comte Rpland n'eût-il pas dû se souvenir de quel grand lignage il descend? )> I^uis ils ajoutent: « Sire, emmenez -no^s.» -r:- « Non> pjait à Dieu ! il vaut mieux que je meure seql, plutôt que de sacrifier tant de l^ons chevaliers. En douce France, seigneurs, vous retournerez. Saluez ma femme de ma part, ainsi quePinabel, oionami et mon pair, puis mon fils Baudoin que voust connaissez. Quant h lui, aidez-le et tenez-le pour votre seigneur. » Ouenelon a pris sa route et s'achêmiUë. Aoi !
27. — Il chevauchait sous un bois de hauts oliviers, en compagnie avec les envoyés sarrazins. Mais Blancandrin qui s'attache particulièrement à lui, adresse cependant la parole aux uns et aux autres . « Charles, dit-il, est un homme vraiment merveilleux ; il a conquis la Fouille et toute la Calabre ; après avoir traversé la mer salée, grâce au saint-père, il en a obtenu la capitation que nul de nous ne demande dans nos Marches (Etats). » — «En effet, dit Guenelon, tel est son courage qu'il n'y a personne que l'on puisse lui comparer. » Aoi!
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28. — a Oh! dit Blancandrin, les Francs sont grandement gentilshommes. Mais il y en a comme ce duc et ce comte qui font bien du mal à leur seigneur par les conseils qu ils lui donnent. En agissant ainsi; ils lui font tort ainsi qu'à d'autres. » Guenelon répond : « Si ce n'est Roland j'c ne connais Vraiment personne à qui on puisse adresser Ce reproche. Un matin que l'empereur était assis à Tômbre, son neveu, couvert de sa cuirasse, vient près de lui , et tenant en sa main une pomme vermeille, il lui dit (1) : «Tenez, beau sire, mon oncle, prenez, je vous présente les couronnes de tous les rois. » Son oi^ueil devrait bien le perdre, car il s'expose à la mort chaque jour. De quelque main quMl soit tué,' &(ï cela arrivait, nous aurions )[wiîx complète. » Aoi.
39. — «Roland a grand tort, dîtBlancandrin, de vouloir vaincre tout le monde et porter le défi dans tous les pays. Avec quelles gens se flatte-t-il donc d'accomplir tant d'exploits?» — «Avec les gens de France, répond Guenelon. Ils l'aiment tant, qu'ils
(1) Ce passage e^t fort obscur. Voici le texte : £r matin sedeitli emperère snz Tambre; Vint i ses niés, oui vêtue sa brunie, Ë out preet dejustc Carcasonie, *' En^ main tint une vermeille pume : »
« Tenez beau sire, dit Roland à sun uncle, etc. »
La scène se passe-t-elle àCarcassonne? Cette pomme que Roland présente à Charlemagne^ est-elle un emblème de la toutepuissanée sur la terfe? C'est ce que je n*ose afOrmer.
ne Tabandonneront jamais. Or et argent, mulets et chevaux, ils mettent tout à son service. L'empereur lui-même lui accorde tout ce qu'il désire. Il fera la conquête de tous les pays, jusqu'en Orient. » Aoi.
50. — Tant parlèrent, en chevauchant, Guenenelon et Blancandrin, qu'ils s'avouèrent leur commun désir de voir Roland mort. Tant allèrent par voies et par chemins, qu'ils arrivèrent à Sarragosse. A l'ombre d'un pin, il y avait un grand fauteuil enveloppé d'un palîe alexandrin. C'est là qu'était assis le roi, maître de toute FEspagne. Autour de lui se tenaient mille Sarrazins, et aucun d'entre eux ne savait un mot des nouvelles que tous désiraient si vivement de connaître. Mais voici venir Guenelon et Blancandrin.
51. — Blancandrin se présenta devant l'empereur en tenant le comte Guenelon par la main : « Que Mahomet et Apollin dont nous observons les saintes lois vous protègent ! dit-il au roi. Nous avons fait votre message auprès de Charles qui leva ses deux mains vers le ciel , loua son Dieu et ne fit point d'autre réponse; mais il vous envoie un de ses nobles barons de France , homme très-puissant. Vous apprendrez de lui si vous aurez le pays ou non.» — «Hé bien, dit Marsile, qu'il parle; nous Técouterons. » Âoi.'