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bles Persans qui l'entourent? Son étendart a quelque chose de terrible, et Ton y a brodé avec art un hideux dragon replié sur lui-même et prêt à s'élancer : ce guerrier semble surpasser tous les autres en force et en importance; devant lui est un généreux coursier qui piaffe et hennit : jamais je n'ai vu un pareil guerrier, ni un cheval dont la forme filit plus majestueuse. Quel peut être le chef illustre dont l'attitude est si imposante? Tiens, regarde comme sa bannière s'agite vivement sur le ciel !»
Sohrab quesiionait ainsi avec ardeur. Pour Hedjir, frappé de terreur, il s'arrêta avant de répondre une dangereuse vérité mal dissimulée. Tremblant pour les jours de Rustem , le prisonnier soupira et se prépara à désavouer celui qui faisait l'orgueil de son pays. En balbutiant donc, il dit que « ce guerrier était venu du fond de la Chine pour secourir Kaus. — Quel est son nom? — Je l'ignore. — Eh bien, où est la tente de Rustem? — Je n'en sais rien , dit Hedjir , et sans doute , ajouta-t-il , ce héros n'est pas encore arrivé du Zabulistan. » Le cœur du jeune Sohrab était dévoré d'inquiétude, et repassant dans son esprit tous les indices qu'il avait reçus de sa mère sur Rustem, il lui semble le reconnaître dans le pei*sonnage majestueux qu'il voit au milieu du camp ennemi. Alors, il tente un nouvel effort pour s'assurer de la vérité à ce sujet, et s'adresse avec douceur à Hedjir en l'interrogeant de nouveau : « Essaye donc, lui dit-
il j de trouver la tente de Rustem , et tu seras iar^ gement récompensé de ta recherehe. — £n voilà unie qui ressemble à. la sienne, répond. Hedjir; mais ce n'est pas elle , » et .dans son embarras de répondre j le prisonnier se met à &ire Téloge de Rustem. dans les combats. Mais toujours entraîc^ par l'impatience de connaître son père v le jeune héros marque son étonnement à Hedjir^ de ce qu'il parle de Rustem comme si il l'avait vu souvent combattre. Il le presse de nouvelles, questions , jusqu'à ce que le prisonnier soit réduit au silence. Celui-ci réfléchit que s'il indique Austem, Sohrab courra immédiatement sur lui pour lui donner 1^ mort , et qu'il n'y aura plus de rempart pour la Perse. ,MaJgré les prières et les «menaces même, du jeune héros , Hedjir persiste donc à ne plus rien dire.
Poussé à bout par l'incertiMide. toujours croissante où il est entretenu par la ciffconspection d'Hedjir, Sohrab. descend, avec rapidité délia forteresse y et court se revêtir de ses armes. Ne respirant plus que la vengeance qu'il a juré de prendre au sujet de la mort de Zindek? i} sort seul , et s'ayanee terrible dans la plains., sani^ qu'aucun guerrier ennqmi ose.s'Qpposer à son passage. Arrivé près.^e.^a tente, du roi Kaus > il défie le^ monarque en rjnjuri^nt 9 et va jusqu'à lui reprocher la lâcheté avec laquelle il évite le, comjbat, qu'il lui propose. Kaus ainsi que les guerriers i^ont terrifiés par cette apparition soudaine,, et, l'on va implorer le
secours de Rustem qui déclare qu'il ne veut pas combattre en ce jour. « Qu'un autre chef se présente d'abord, dit-il , et s'il succombe je me présenterai à mon tour, d
Mais dans ce pressant danger, le Roi Kaus envoie Thous auprès de Rustem, pour lui faire sentir le besoin indispensable de son bras ; et le héros se décide enfin à aller combattre Sohrab. Tout en se couvrant de ses armes, « cet ennemi, se dit-il , à lui-même , doit être de la famille des démons , sans quoi il n'imprimerait pas tant de terreur aux guerriers. » Puis mettant toute sa confiance en Dieu , il s'avance vers Sohrab par qui il est invité à se retirer un peu à l'écart , afin de combattre à quelque distance des spectateurs. Rustem ayant acquiescé' à cette demande, dit à Sohrab : « Il n'y a personne qui puisse résister à mon bras. — Tu périras infailliblement , répliqua Sohrab.— Pourquoi taût de jactance, reprend Rustem? tu n'es qu'un enfant et n'as pas assisté encore aux combats des vaillants , tandis que mon expérience est longue; j'ai tué le Démon blanc et toute son armée de démons. — Ah ! répond Sohrab , avec emportement , il n'y a pas d'être si fort et si terrible qu'il soit , qui puisse m'échapper. — J'ai compassion de ton âge , répète Rustem , et je ne puis te tuer. Séparons-nous. — Tu es peut être Rustem? s'écrie alors le jeune Sohrab , entraîné par un mélange de curiosité et de fureur. — Non , répond Rustem , je ne suis que son serviteur.
 peine ces derniers mots ont-ils été prononcés, que les deux guerriers fondent Fun sur Tautre avec leurs lances qui volent aussitôt on éclats, lis se battent successivement avec fépée, avec la masse , en sorte qu'après quelques instants de lutte y leurs armures sont hachées et leurs chevaux épuisés de fatigue. Couverts de sang et de poussière , le gosier aride et ne pouvant plus respirer, tous deux sont forcés de rester un monoeut immobiles , et de reprendre haleine.
Pendant ce court repos, Rustem fit en lui-mêoie cette réflexion : « Jamais je n'ai rencontré un homme ou un démon pourvu d'une telle activité et de tant de force. »
« Quant tu seras prêt, interrompit gaiement Sohrab , tu pourras essayer les effets de mon arc et de ma flèche ; » et ils engagent de nouveau le combat avec ces armes , sans résultat décisif. Alors n'usant plus que de leurs bras et de leurs mains, mais toujours montés sur leure chevaux, ils se livrent à la lutte. C'est en vain que Rustem pour enlever Sohrab de sa selle , emploie la force avec laquelle il eût soulevé une montagne ; il ne peut y parvenir. Son antagoniste n'est pas plus heureux , et tous deux certains de l'égalité de leur puissance cessent de s'étreindre. A cet instant, Sohrab saisit sa masse et en porte un coup furieux sur la tête de Rustem qui chancelle de la douleur qu'il ressent. « Ta puissance est domptée , s'écrie alors Sohrab en souriant avec mépris ; toi et ton cheval vous êtes
épuisés de fatigue , et sanglant comme tu es^ tu me fais pitié ; vas, ne cherche plus à te mesurer avec le vaillant! »
Confus de ce reproche , Rustem reste silencieux. Mais tout-à-coup les deux armées s'ébranlent. Un combat sans ordre s'ensuit et donne à Sohrab l'occasion de faire mordre la poussière à plus d'un ennemi. Rustem et Sohrab , également fatigués d'une journée si laborieuse, se promettent de recommencer leur combat singulier le lendemain matin.
Retiré dans sa tente, Rustem, après avoir adressé ses prières au Tout-Puissant, dit à l'un des chefs qui étaient près de lui , « que jamais il n'a éprouvé de résistance, dans les combats, aussi prodigieuse que celle que lui oppose le jeune guerrier. Quel que soit l'issue du combat de demain , il est indispensable d'aller prévenir Zal des succès extraordinaires de ce jeune tartare , car il est hors de doute que toute la Perse tombera en son pouvoir. »
De son côté , Sohrab rentré soucieux sous son pavillon , avec le vieux Human , dit à ce guerrier : c< Ce vieux héros me parait avoir le port et la puissance de Rustem. Dieu veuille , si les renseignements que m'a donnés ma mère sont vrais, qu'il ne soit pas efifectivement mon père ! » — J'ai vu souvent Rustem , dit l'officieux Human , et je le connais bien ; or celui avec qui vous avez combattu n'est pas le héros de la Perse ; et , bien que son cheval ressemble à Rakush , ce n'est pas non
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plus cet animal ; tranquilUsez-vo^s. «> Rassuré p» ces paroles , le jeune guerrier rend honûmage à Dieu , et se repose.
Mais, dès l'aube du jour , les dfiiùx antag(mistes sont en présence. Sohrab, apercevant Rustem, ne peut se défendre d'une tendresse instinctive qu'il sentit naître au fond de son cceur. TranquiQisé par son succès de la veille , il ne craint pa& de témoigner à son ennemi le désir qu'il a de cesser de l'être : « Ne combattons plus, lui dit-il > et ne cherchons plus à détruire deux existences qui ont une grande valeur. Laissons les autres se mesurer entre eux et rapprochons^nous. Mon cœur est tout à la fois plein d'espérances et de craiotes; je ne sais pourquoi mes joueg sont humeictées de pleurs en te voyant , et je ne.çesse pas.dedésirer de savoir ton nom qui doit être fameux. Ahl faisle moi connaître ! — Les arrangements que bous avons pris hier soir, ne s'accordent pas atvec ce que tu dis , répond Rustem avec rudesse ; je n'ai point de détour et ne suis pas un en&nt comme toi^ Nous sommes convenus que nous lutterions à pied au-, jourd'hui ; me voilà prêt. »
Tous deux descendent de leurs chevaux qu'ils vont attacher à une roche , et ils se r^oignent bientôt pour combattre. Us se saisissent , et comine des lions acharnés , l'un contre l'autre, ils entrelacent et serrent leurs membres d'où découlent des flots de sueur et de sang. Fort comme un éléphant , Sohrab enlève Rustem et le jette violem-
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ment par terre sur le dos: Alors , s'asseyant sur sa poitrine atec la fureur d'un tigre qui tient un élan, il se dispose à couper la tète du vaincu. Mais saisiissant Fii^tant pour rarrêter, Rdstem lui dit : <K D'après les usaj^es de mon pays, ce n'est qu'à la seconde d>ùte.d'ua lu(tour, que Ton a le droit dt lui trancher la tête» y> Aussitôt S()hrab , remettant son épée dans le fourreau, laissa à Rustem la fa*^ culte de se relever , et le combat est reinis encore unefdiS;^
En rentrant dans sa tente, Sohrab raconta tout ce qui venait de se passer à Human* Mais le vieu:i chef tùranien témoigna au jeune guerrier Je plus vif chagrin deTétourderîe d'une pareille conduite. «Ënlacenle lio»^ 6^édrià-t41, et lui rendre la liberté pour qu'il te dévore > est certainement une grande folie. — Il est encore en mon pouvoir, ré-^ pondSt le j6ùne homme, car il m'est inférieur en force.et enadresse^ et demain je reprendrai sur lui le même avantage^ — L'homme ;sage, répondit Human,:n6 doit-jamais dire d'un ennemi qu'il est faible et qu'on le méprisci' »
En quittant le champ de batbille, Rustem, de son côté, après «'ébre purifié dans l'eau, était resté: une partie' de h nuit prosterné, faisant ses dévo*tiens au Tout-Pdssaut, et le priant surtout de lui rendre tout» son atieimne puissance* )1 formait ce vœu parce que, dans sa première jeunesse, il avait été doué d'un tel excès de vigueur, qu'ayant placé par mégarde son pied sur un roc, il l'enfonça jus-
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qu'au centre, ce qui lui fit une blessure qui Fempécha quelque temps de marcher. À la suite de ce singulier accident, Rustem avait donc obtenu de Dieu une diminution de force ; mais il en réclamait toute l'intensité à la veille du combat décisif qui allait avoir lieu. Dieu exauça sa prière et le lendemain, depuis le matin jusqu'au soir, chacun des lutteurs se consuma en efforts égaux, sans pouvoir faire pencher la victoire en sa faveur. Enfin Rustem, rassemblant tout ce qu'il avait encore de vigueur, a fait un dernier effort , et met Sohrab sous lui ; et dans la crainte de ne pouvoir maintenir longtemps dans cette position, un ennemi si fort, impatient de s'assurer la supériorité qu'il vient d* obtenir, il lui plonge tout-à-coup son épée dans le flanc en lui adressant des paroles de mépris.
Sohrab, se roulant dans la poussière, laisse échapper ces mots à travers les soupirs que lui arrache la douleur : « Ya , ne te vante pas de ce que tu as fait ; c'est moi seul qui ai amassé tous les malheurs qui m'accablent, et tu n'as été que l'instrument de la destinée qui amène ma fin. Non, tu n'es point coupable de ce qui arrive! Ah! si j'avais vu mon père dans les combats! mon glorieux père! Mais la vie m'abandonne, et je ne pourrai jamais être témoin de ses grandes actions. Ma mère m'avait donné des indices pour le reconnaître; mais je meurs. Mon seul désir au monde était de le voir, et je meurs. Mais toi, qui me
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prives de ce bonheur, ne te flatte pas d'échapper à son œil perçant ni à sa vengeance. Quand tu pourrais, comme un petit poisson te cacher dans l'Océan, ou te perdre dans l'immensité des cieux, comme une étoile , Rustem saura bien te trouver! »
 ces mots, Rustem se sent glacé d'horreur; ses idées se brouillent, et, hors de lui, il tombe accablé sous le poids de son malheur. Cependant, il revient peu à peu à lui, et dans le transport qui l'agite bientôt après : « Dissipe mes doutes, s'écrie-t-il ; prouve-moi que tu es mon fils ! Je suis Rustem! » Son accent est déchirant; et en prononçant ces mots, sçs yeux étaient invariablement fixés sur Sohrab.
Un étonnement douloureux pénètre alors l'âme du jeune mourant qui laisse échapper ces paroles amères : « Si tu es effectivement Rustem , je te plains , car aucune étincelle d'amour paternel ne semble échauffer ton cœur. Que ne m'as-tu connu lorsque, avec tant d'ardeur, je te réclamais pour mon père ! Maintenant, tu n'as plus qu'à soulever la cotte de mailles de dessus mon corps et à dénouer ces bandes, avant que la vie ne m'abandonne, et tu trouveras à mon bras la fatale preuve que tu exiges : c'est ton bracelet sacré, celui que m'a donné ma mère lorsque, les larmes aux yeux, elle me le remit en m'assurant que ce don mystique de ta part, me garantissait une gloire future qui te paierait de tes soins envers moi. Cette heure II. 27
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est venue, mais accompagnée des malheurs les plus affreux, car nous nous retrouYons au milieu du sang et pour pleurer ensemble le coup qui nous sépare. »
L'infortuné Rustem dénoue en effet le vêtement de Sohrab et reconnaît l'amulette attachée à son bras.
A celte vue, Rustem, en proie à la plus affreuse douleur, se roule dans la poussière , en criant : a J'ai tué mon fils! j'ai tué mon fils! Rien ne pourra jamais me débarrasser du poids d'un crime si horrible, et il vaut mieux pour moi que je mette fin à mon existence! » Mais Sohrab emploie ce qui lui reste de force pour détourner son père de cette fatale résolution.
Pendant que cette horrible scène se passait^ Racush, le cheval de Rustem, était retourné seul au camp. En voyant Tanimal sans son mattre, tous les guerriers de Kaus, et le roi lui-même, ne doutent pas que le héros n'ait été tué. Au milieu du trouble douloureux que cette crainte &it naître, un messager envoyé pour aller battre la campagne , trouve enfin Rustem dans le plus violent désespoir, près de Sohrab sur le point de rendre le dernier soupir, «i Voilà ce que j'ai iait, lui dit le malheureux père, j'ai tué mon fils I » Quelques guerriers, et entre autres Gudarz, ne tardent point à arriver sur le lieu de cette scène de douleur. Plus le jeune mourant mcmtre de ré$ignalion pour supporter son sort, et pliKS ceux qui
Fentourent se sentent vivement émus. Tout à coup Rustem a une lueur d'espéfanee. <x Allez en toute hâte, dit-il à Gudarz, auprès du roi Kaus, et diteslui Taffreux nàalheur qui m'est arrivé ; je sais qu'il possède un baume dont la vertu est merveilleuse pour guérir les blessures ; demandez-le-lui, pour rendre la vîe à Sohrab. »
Gudarz s'empresse d'aller trouver le roi, à qui il raconte tout eè qui s*est passé, dans l'espoir d'eii obtenir le baume si vivement désiré. Mais le nrtonarque répond avec aigreur « qu'en effet ce puisisant neniède soulagerait infailliblement lé blesi^é, mais ^^-il ne peut oublier les insolences que Sehrab a- commises envers lui, eu présence de sàn armée ^lorsquHl Ta menacé de lui enleter sa couronne et de la donner à Rustem •
Sur ce refus, Gludarz, indigné, retourne à bride abattue vers Rustem, à qui il conseille, après lui avoir rapporté le mauvais succès de son message, d'aller trouver lui-même le roi pour tâcher de le fléchir. L'infortuné Rustem part comme l'éclair et va jusqu'à la tente de Raus; mais il y était à peine arrivé, qu'un guerrier, venant lui-même à toute bride, annonce que tout était fini, et que le jeune guerrier vient de rendre le dernier soupir.
Après la lecture de ces extraits tirés du Livre des Rois, de Firdousi, il me semble difficile de ne pas reconnaître que l'esprit, les pratiques et les accidents chevaleresques qui s'y trouvent expri-
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mes, ont pour principes absolument les mêmes préjugés qui y cent cinquante ans plus tard, ont déterminé la naissance et le développement, en Europe, de la chevalerie. Mais, afin de rendre la vérité de ce fait plus facile à saisir encore, je résumerai les points principaux de cet extrait du poëme, au moyen desquels cette assertion deviendra , je crois, incontestable.
On doit remarquer, avant tout, que Rustem et Sohrab sont profondément religieux. Avant et après le combat , ils prient Dieu , implorent son assistance , ou le remercient de celle qu'il leur a accordée. Pendant les trêves ou les intervalles nocturnes entre les combats, ces guerriers se mettent en retraite , s'humilient devant le Créateur, et s'avouent, à eux*mémes que la force dont ils sont doués ne leur vient que de Dieu. Telle est la disposition constante de ces héros lorsqu'ils sont calmes.
Mais ce qui prouve que ce sentiment religieux est inhérent à leia* âme, c'est qu'au milieu du trouble des passions les plus violentes, et malgré les écarts où les jette la colère, ils n'abandonnent ni ne renient jamais par des blasphèmes ce principe religieux. C'est ainsi, comme on l'a vu, que Rustem, injustement condamné à mort par le roi Kaus, s'écrie : « C'est Dieu qui m'a donné la force « et la victoire, et non pas le roi ni son armée*... « Mes deux bras et mon cœur me tiemient lieu de a roi. Je rends brillante la nuit sombre; avec mon
a épée, je fais voler les têtes sur le champ de ba- « taille. Je suis né libre ; je ne suis le serviteur que « de Dieu. »
En faisant abstraction des formes qui donnent une apparence différente aux mœurs de l'Orient , comparées à celles de l'Europe , ces paroles de Rustem, quant au fond, ressemblent beaucoup à celles que Hugues de Tabarie prononce dans VOrdène de chevalerie , lorsqu'il dit : « S'il n'y « avait pas de Chevalerie , ce serait peu de chose c< que la Seigneurie. Les chevaliers font jusce tice de tous ceux qui se livrent au mal.... Le « chevalier a le droit de porter toutes ses armes «jusque dans la sainte église, lorsqu'il vient ence tendre la messe; et si quelqu'un, dans ce lieu, « ne se conformait pas à ses ordres , le chevalier a « le droit de le tuer. »
La force, considérée comme don divin confié à l'homme, pour faire triompher la justice de Dieu sur la terre, est, comme on l'a vu, le principe fondamental de la chevalerie européenne, qui ne date que des premières années du xn* siècle.
Or, ce même principe était aussi celui sur lequel reposait la chevalerie persanne , développée dans le poëme de Firdousî, qui le publia vers 1020, après l'avoir fait sur des traditions dont l'existence est signalée par Moyse Kôrène, auteur du v* siècle. Évidemment, l'idée de la chevalerie a été connue en Perse deux siècles au moins avant qu'elle ne soit née en Europe, si, comme beau-
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coup de personnes le pensent encore, elle ne lui a pas été transmise.
En admettant que cette dernière opinion soit la vraie, on est forcé de convenir alors que cette reproduction presque identique, d'une institution si étrange, à deux ou trois siècles de distance, dans des pays aussi différents que TÂsie et l'Europe, est un phénomène historique fort singulier. Car, nonseulement le principe des deux chevaleries, persanne et européenne, est le même, comme je viens de le démontrer; mais si Ton entre dans les détails des pratiques, des lois, des usages et des inventions qui se rattachent à ces deux chevaleries, considérées soit comme réelles, soit comme romanesques , on y retrouve toujours des analogies et une foule de ressemblances.
Ainsi, toutes les actions prodigieuses de Rusteof>, enfant et adolescent , se retrouvent dans le commencement de la vie de la plupart des chevalier de la Table -Ronde, mais plus particulièrement dans la biographie fabuleuse de Roland {Bibli des Rom* y nov. et déc. 1777). Les sept compagnons de Rustem ont une analogie frappante avec les douze pairs de Charlemagne. Les défis, les duels, les lois de combat, les trêves accordées et respectées, Tégalité des arme^, l'importance donnée aux chevaux , tous ces usages qui forment l'appareil et le cérémonial de la chevalerie d'Europe, étaient sinon suivis, du moins connus par les Persans contemporains de Firdousi, au milieu
du x"" siècle. Je n'affirmerai pas qu'ils fussent profondément versés dans la science du blason, telle qu'elle a été faite en Europe depuis les croisades. Mais en lisant la désignation que Hedjir fait à Sohrab des pavillons, des étendards et des enceintes bariolées de couleurs différentes ou caractérisées par des emblèmes ou des figures d'animaux^ dans l'armée persanne, on est plus que disposé à croire que ces signes distinctifs, dont l'usage est d'ailleurs vieux comme le monde, a pu servir de point de départ à la science héral-' diqûe.
Les femmes et l'amour qu elles inspirent n'ont pas une très-grande importance dans le poëme persan. Quant à la galanterie, il n'y en a pas trace, et c'est par là surtout que la chevalerie asiatique ài&ève le plus de celle de l'Europe. Ordinaîpement les femmes sont séduites par les qualités héroïques des hommes, et ce sont elles qui font les avances, eomtne on Fa vu dans l'épisode des amours de Tamineh et de Rustem, dont le fruit est )â' naissance de Sohrab. Mais ces amours ressemblent plus à des préliminaires légitimes de mariage qu'à la peinture d'une passion criminelle sujet préféré et habituellement choisi pur les romanciers d'Europe.^ Aussi lefr malheurs qui pèsent sur la tête des rois d'Europe, tels qu'Arthur, Charlemagne et Marc, ne tourmèntent-ils pas les héros de Firdousi. Dans le Livre des Rois, l'amour es
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gracieux, simple et sans profondeur, mais il est chaste.
Je viens de déterminer les points principaux qui mettent le plus de différence entre les deux chevaleries d'Asie et d'Europe. Cependant, pour ne point omettre le rapprochement que Ton peut faire encore de quelques circonstances relatives à ce sentiment de Tamour, il faut dire que si étrange que puisse nous paraître la conduite de Tamineh , qui fait dérober le cheval de Rustem , pour attirer ce héros à la cour de son père , afin de l'aller trouver dans sa chambre pendant la nuit; on doit s'attendre , en lisant les romans de Lancelot du Lac et de Tristan , à retrouver des demoiselles et des reines mêmes, qui ne font pas plus de façons que la belle persienne , envers les preux chevaliers qui leur ont tourné la tète par leur bravoure et leur bonne grâce. Je dois même avouer que cette façon d'agir , contraire aux mœurs de l'Europe, et qui choque surtout chez des demoiselles et des dames , qui se donnent d'ailleurs pour de si ferventes chrétiennes , m'a fait penser , plusieurs fois , que ces aventures disparates, si communes dans les romans de chevalerie écrits en Europe , étaient des anomalies causées par l'imitation d'ouvrages étrangers aux pays chrétiens.
L'ignorance et Téloignement où se trouve Sohrab à l'égard de son père, sa vocation irrésistible pour la profession des armes, les exploits qu'il fait encore enfant et malgré sa mère qui , par ten-
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dresse , désire toujours l'éloigner des dangers et le retenir près d'elle ; toutes ces circonstances se trouvent identiquement reproduites dans les romans chevaleresques d'Europe, et particulièrement dans les plus fameux où figurent Roland , Lancelot , Tristan , Perceval et Âmadis de Gaule.
Quant à la magie et au merveilleux qui se trouvent liés presque constamment aux aventures des personnages du poëme de Firdousi , tout le monde est à même de faire le rapprochement facile de cet élément surnaturel dans le livre persan, avec ce que les romans de la Table-Ronde, en particulier , présentent d'analogue et fort souvent de semblable.
Mais de toutes les comparaisons de ce genre, la plus curieuse et la plus importante à faire, est celle qui s'établit naturellement entre les femmes magiciennes, les femmes guerrières du Livre des Rois et les personnages semblables qui apparaissent dans nos romans de chevalerie.
Eu admettant même que la magicienne qui se présente à Rustem , pendant la quatrième journée de son voyage au Mazinderan , soit une tradition de la Circé des Grecs , il faut observer cependant que la Femme-Dragon du poète persan, a reçu une modification qui lui donne un caractère que j'appellerai tout moderne. À ce seul nom de DieUj cette espèce de diable perd toute sa puissance , et est vaincu par Fhomme qui tient sa force du créateur même , et qui enfin ne parle et n'agit qu'en
son nom. Aussi cette espèce d'exorcisme, qui s'accorde parfaitement avec les idées chrétiennes , estil fréquemment employé dans les romans chevaleresques d'Europe, surtout dans les passages qui traitent du Saint-Graal et des guerriers gardiens de ce saint vase.
Quant à Gurdaférid, c'est évidemment le modèle déjà assez perfectionné, des Bradamante, des Marphise et desHerminie, combinées avec les Âlcine et les Ârmide. La bravoure guerrière, le charmé delà beauté, la coquetterie astucieuse, et le château avec des souterrains au moyen desquels on s'évade comme par enchantement ; rien, à très-peu de chose près, au moins, ne manque à la belle guerrière persanne, pour figurer dans le poëme de l'Arioste, de manière à ne pas être reconnue pour étrangère.
Je ne pousserai pas plus loin les nombreux rapprochements de détail que l'on pourrait établir encore entre la chevalerie asiatique et celle d'Europe ^ et je terminerai en reproduisant le fait capital qui les lie par dès rapports identiques; savoir : que le principe fondamental de toute chevalerie, « la prétendue mission donnée à l'homme fort, d'exécuter la jusçiice divtoe sur la terre, » a été également connue et pratiquée dans l'une et l'autre contrée, à trois cents ans au moins de distance.
Maii^tenant il reste à savoir si ce principe, développé d'abord en Asie, a été communiqué à
l'Europe ; ou bien si il a germé spontanémeut et sans secours intermédiaire, sur chacun de ces points de la terre. Quant à moi qui n'admets la génération spontanée, ni dans l'ordre physique, ni dans l'ordre intellectuel, je ne puis comprendre comment il aurait pu arriver que le système chevaleresque d'Europe, ne procédât pas de celui de l'Asie.
Gomme jusqu'ici je n'ai pu trouver aucune preuve matérielle de cette tansmission d'idée, on a le droit de rejetter mon opinion. Mais, après avoir comparé le poëme de Firdousi, et même le roman d'Ântar, avec les compositions chevaleresques du nord et de l'occident de l'Europe, tout esprit impartial ne pourra manquer de reconnaître qu'il y a au moins là, à résoudre, une question historique et Uttéraire de la plus haute importance.
Cette question je la propose aux savants.