E.S MES IIEUOIQIES \',VJ
El il écrivait à la Revue de Paris (i) quelques pages par lesquelles il préludait à ses œuvres futures : « L'image de Beethoven, disait-il, flotte toujours sur la vallée du Rhin où se sont écoulées ses vingt premières années, auprès du grand fleuve qui lui ressemble, a unser Vater Ilhein », comme il l'appelle, « notre père le Rhin », si vivant en effet, presque humain, pareil à une àme gigantesque, oii passent des pensées et des formes innombrables, — nulle part plus beau, plus puissant et plus doux qu'en la délicieuse Bonn, dont il baigne les pentes ombragées et fleuries, avec une violence caressante. » Le génie de Jean-Christophe, nous le verrons tout à l'heure, s'éveillera au
(1) Les fêles de Beethoven. Revue de PariSyib mai ■1901. Cet article est Tébauche de la biographie de Beethoven, publiée deux ans plus tard dans les Cahiers de la quinzaine.
UO ROMAIN ROLLAKD
murmure de cette « grande voix maternelle » du fleuve, qui avait bercé la petite enfance de Beethoven. Il a, lui aussi, pour père un musicien de la Cour, pour mère une femme du peuple. Les plus cuisantes blessures d'amour-propre ne lui sont pas épargnées. On l'exhibe comme un petit prodige, on lui fait donner des concerts dans un costume ridicule — pareille aventure était arrivée au petit Beethoven; — on lui dicte une lettre d'une écœurante platitude adressée au grand-duc, reproduction presque identique d'une supplique écrite par Beethoven dans des circonstances semblables. Jean-Christophe a également une jeunesse déprimée par les soucis matériels. Il a à lutter contre la sottise de son milieu et ne trouve de refuge que dans la tendresse d'une mère à l'esprit simple et au grand cœur, qu'il aime passionnément. Jusque-là, le parallélisme
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est complet. Dans la suite de son récit, Roirain Rolland emprunte des traits à la vie d'autres génies. Il y a du Jean-Jacques dans Jean-Christophe et bien autre chose encore.
Lorsque le jeune musicien, exilé d'Allemagne, se débat, comme un beau diable, dans la cohue de la Foire sur la place, ses aventures parisiennes font songer à celles de Richard Wagner. Plus tard, à l'époque de sa maturité, le héros tient de Hœndel et aussi de Gluck. M. Lucien Maury, le critique si clairvoyant de la Revue poliinique el litléraire, a signalé également (i) la ressemblance qu'il y a entre Jean-Christophe et le portrait que Romain Rolland a tracé de l'auteur d'Orphée :
Dans la société, il prenait {r abord un ton
(1) Figures lilléraires. Écrivains français et étrangers. Paris, Perrin, 1911.
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guindé et solennel. Mais tout de suite il s'emportait. Burney^ qui vit Haendel et Gluck., les rapprodhe pour le caractère : Gluck^ ditil^ est d'une humeur aussi sauvage que Vêtait Haendel^ dont on sait que tout le monde avait peur. H était libre et irritable^ et ne pouvait sliabituer aux règles de la société. Il appelait crûment les choses par leur nom... il scandalisait vingt fois par Jour ceux qui rapprochaient. Il était insensible aux flatteries^ mais il admirait ses propres œuvres avec enthousiasme. Cela ne V empêchait pas de se juger exactement. Il aimait un petit nombre de gens... (i)
On peut donc relever dans Jean-Christophe des traits empruntés à différents hommes de génie. Mais c'est bien l'influence de Beethoven qui domine.
L'œuvre entière semble inspirée par
(I) Musiciens d autre fois, p. 2-26.
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son c^pi'il. Un sont 4110 Romain liolland a vécu dans le commerce intime de cette « gi-ande âme fraternelle». Il lui doit la révélation d'une force héroïque, conquise de haute lutte contre le destin :
Cher Beethoven! s'écrie-t-il, assez d'autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il est bien davantage que le premier des musiciens.. H est la force la phis héroïque de Vart moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami de ceux qui souffrent et qui luttent. Quand nous sommes attristés par les misères dit monde^ il est celui cpii vient auprès de nous^ comme il venait s^asseoir au piano d'une mère en deuil ^ ct^ sa?is 'une parole, consolait celle qui pleurait^ au chant de sa plainte résignée. Et quand la fatigue nous prend de V éternel combat inutilement livré contre la médiocrité des vices et des vertus^ c'est un bien indicible de se retremper dans cet océan de volonté et de foi. Il se dégage de lui une conta-
iU ROMAIN ROLLAND
gion de vaillance^ un bonheur de la lutte, V ivresse d^une conscience qui sent en elle un Dieu... Quelle conquête vaut celle-ci^ quelle bataille de Bonaparte, quel soleil d'Austerlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain, de cette victoire, la plus éclatante qu\dt jamais remporté V esprit : un malheureux, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le monde refuse la joie, crée la joie lui-même pour la donner au monde. Il la forge avec sa misère, comme il Va dit en une fière parole, où se résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque :
La Joie par la Souffrance.
Darck Leiden F rende.
Romain Rolland a voulu lui aussi propager cette c( contagion de vaillance » pour nous aider dans les combats sans gloire que chacun doit livrer en silence. « Que ceux d'entre nous qui sont le plus malheureux sachent que les meilleurs de Thu-
manité sont avec eux (i). » Ayant soufïert, eux aussi, et plus que nous, ils sont tout près de nos souffrances. Leurs victoires doivent être les nôtres. A nous de marcher dans la voie qu'ils ont ouverte. Ils nous deviendront des amis- fidèles dont nous pourrons, aux heures de détresse, saisir la main tendue. Ne sont-ils pas, au milieu de nous, les témoins d'un Dieu secourable qui nous appelle à lutter à ses côtés et veut, avec notre aide, acheminer l'humanité à des fins glorieuses ?
Mais les grands génies qui marchent devant nous, en suivant la route marquée dans la nuit par la nuée ardente, n'ont pas tous la force d'ame d'un Beethoven. II en est qui, aux heures mauvaises, sont, comme les plus faibles d'entre nous, des êtres de doute et de débilité. C'est ce que
(l) Préface du Beelhouen.
Romain Rolland nous a montré dans son Michel-Ange^ que publièrent, en 1906, la Revue de Paris et les Cahiers de la quinzaine. La force du génie, issu du Dieu eaché, ne se manifeste que plus clairement en un homme sans volonté tel que Michel-Ange. Car celui-là n'agit pas, // est agi. « Qui ne croit pas au génie, dit Romain Rolland, qui ne sait ce qu'il est, qu'il regarde Michel-Ange. Jamais homme n'en fut ainsi la proie. Ce génie ne semblait pas de même nature que lui : c'était un conquérant qui s'était rué en lui et le tenait asservi. Sa volonté n'y était pour rien, et l'on pourrait presque dire: pour rien, son esprit et son cœur. C'était une exaltation frénétique, une vie formidable dans un corps et une âme trop faibles pour la contenir. »
Michel-Ange est la Pythie visitée par Apollon. Possédé par le Dieu qui a eu
LES VIES HÉROÏQUES [Al
le caprice de s'incarner en sa faiblesse, il vil dans un état de fureur sacrée. Il se livre — c'est le mot — à un travail acharné et sans joie qui ne lui laisse pas une heure de répit. Et il n'a pas même la joie de l'œuvre accomplie. Ses entreprises sont gigantesques. 11 n'en achève aucune. Ce labeur forcené le sépare du troupeau des hommes. Comme le Moïse dont il a taillé la formidable effigie, il vit « puissant et solitaire ». Seul, toujours seul, comme Beethoven, mais plus misérable que lui.
Ce sont les circonstances qui ont rendu Beethoven malheureux. En Michel-Ange, la souffrance est innée. Jamais cette mauvaise compagne ne le quitte d'un pas. Et il est si triste que les hommes le craignent. Le vide se fait autour de lui. Où trouverait-il la paix, puisque c'est son âme qui est misérable? On le voit faible, tourmenté de mille scrupules, accessible à la peur,
hanté par le spectre de la mort. <( Aucune pensée n'est en moi, dit-il à Vasari, où la mort ne soit creusée au ciseau. » Mourir pourtant! Ce serait le seul remède. Les morts lui font envie. C'est à eux qu'il s'adresse dans une de ses douloureuses poésies :
Vous 11' êtes plus clans la crainte du changement cVêtre et de désir... La suite des heures ne vous fait pas violence., la nécessité et le hasard ne vous mènent pas... A peine puis- je V écrire sans envie... AJi! faites que je ne retourne plus à moi-même !
Alors, ne sachant où trouver un refuge, il le cherche, comme il le dit lui-même, a dans cet amour divin, qui, pour nous prendre, ouvre les bras en croix ». Aux yeux de Romain Rolland, c'est là une « abdication )). Il l'oppose à la parole libératrice de VOde à la joie. Je crois que Rolland
— el c'est un des poiiils où je me sépare de lui — a une idée insuffisante du christianisme, malgré le profond respect qu'il lui a souvent témoigné. Comme beaucoup d'hommes élevés dans le catholicisme, il voit trop la religion du Christ à travers les vitraux opaques que les moines du moyen âge enchâssèrent dans les baies de leurs cathédrales, pour n'y pas laisser pénétrer la clarté du soleil.
Dans la préface du Michel- Ange, nous trouvons une définition du chrétien qui est une demi-confession. Romain Rolland voit, dans le chrétien, une espèce en train de disparaître et que l'on étudiera plus tard « avec un mélange d'admiration, d'horreur et de pitié ». Sa mission aura été d'embellir le monde par. sa grandeur morale, tout en l'attristant. Car la tristesse est son lot. Et sa foi n'est qu'un pis-aller, bon pour celui qui n'a pas su découvrir la
divine joie que récèle la vie. A cette époque — il a pu changer depuis — Romain Rolland considérait la religion du Christ comme étant, par définition, pessimiste:
Qui le sentira mieux que nous^ dit- il, qui avons été mêlés ^enfants, à ces angoisses — qui avons vu s'y débattre les êtres qui nous sont le plus c/ierSy — nous dont la gorge connaît Vodeur ctcre et enivrante du pessimisme chrétien, — nous à qui il a fcdlu faire ^ certains /ours, un effort pour ne pas céder, comme d'autres, clans les moments de doute, au vertige du Néan t div in .
Dieu! Vie éternelle! Refuge de ceux qui ne réussissent point à vivre ici-bas ! Foi, qui n'est bien souvent qu'un manque de foi dans la vie, quun manque de foi dans V avenir, un manque de foi en soi-même, un manque de courage et un manque de Joie... Nous savons sur combien de défaites est bâtie votre douloureuse victoire...
LES VIES HEROÏQUES 15î
A mes yeux, on me permettra de ledire^ le christianisme peut et doit être tout autre chose qu'une abdication. Jésus-Christ luimême n'a-t-il pas été le plus magnifique exemple de ces héros victorieux de la souffrance et de la mort? Et nombreux sont ceux de ses disciples qui ont suivi, en cela, son exemple, Paul de Tarse, tout le premier. A celui-là aussi on pourrait appliquer la devise : « Par la douleur à la joie. » Auprès de cette vie, celle de Beethoven lui-même pourrait paraître douce, « Souvent, écrivait-il à ses disciples de Gorinthe, souvent j'ai vu la mort de près- J'ai reçu des Juifs, par trois fois, quarante coups de fouet moins un ; j'ai été battu de verges trois fois ; j'ai passé un jour et une nuit dans l'abîme. Souvent, dans mes voyages, j'ai été en danger sur les fleuves, en danger des voleurs, en danger de la part de ceux de ma nation, en danger de
la part des Gentils, en danger dans les villes, en danger dans les déserts, en danger sur mer, en danger parmi les faux frères. J 'ai enduré les labeurs et les peines, les veilles fréquemment, la faim et la soif, les jeûnes fréquemment, le froid et la nudité. Sans parler de tant d'autres choses, j'ai tout un courant d'affaires qui m'assiège chaque jour, le souci de toutes les Eglises. Qui est faible que je n'en souffre? Qui trébuche que je n'en aie la fièvre? » Et c'est au sein d'une existence semblable qu'il donne à ses disciples, après l'avoir pris pour lui-même, ce mot d'ordre : « Soyez toujours joyeux ! » Il est bien certain que la consigne de saint Paul n'est pas toujours suivie, et qu'il y a dans le monde pas mal de chrétiens dolents, inquiets du salut de leur âme, dévorés de scrupules stérilisants. Mais ce que l'on peut dire en toute justice, je crois, c'est qu'en étudiant
les vies des chrétiens, on y trouverait à peu près la même proportion d'optimistes et de pessimistes que dans la moyenne de rhumanité. La préface de Michel-Ange ne décrit qu'une espèce de chrétiens. 11 y en a d'autres. Et Romain Rolland, je le sais, le reconnaît lui-même.
Mais ce n'est pas ici, bien entendu, le lieu d'engager une controverse théologique. Nous n'avons aucun goût pour ce genre de débats. Nous devions seulement indiquer l'étape que le J!//c/îe/-.4n^e marque dans l'histoire de la pensée de Romain Rolland. Tolstoï et le Buisson ardent en marquent une autre. Nous avons vu que ces deux livres, d'un accent grave et religieux, disons même chrétien, furent écrits à un moment où Romain Rolland venait de regarder la mort en face. Mais nous avons dit également qu'à l'Ecole normale déjn. il s'était passionné pour l'auteur
d'Anna Karénine, Et le Tolstoï est le témoignage de cette passion qui fut durable. Après toutes les sottises que des gens d'esprit ont débitées en France sur le grand solitaire d'Iasnaïa Poliana, c'est un soulagement d'en entendre parler ainsi. On a prétendu couper Tolstoï en deux. Le procédé est commode, mais sommaire. Il a déjà servi souvent, pour Auguste Comte par exemple. Une fois l'amputation faite, on garde ce qui convient, on rejette le reste. M. Romain Rolland n'admet pas qu'il y ait eu deux Tolstoï. « Pour nous, dit-il, il n'y en avait qu'un, nous l'aimions tout entier. Car nous sentirons d'instinct que dans de telles âmes tout est lié. w^Pour trouver l'unité de cette grande vie, il n'y a qu'à regarder au centre. Il n'y a qu'à reconnaître cette évidente vérité que Tolstoï fut, comme son prédécesseur J.-J, Rousseau, un grand génie religieux.
Encore faut-il, pour le reconnaître, avoir le sentiment de ce qu'est, en dehors des cadres changeants des Eglises et des dogmes, la vie religieuse véritable, c'est-àdire la vie intime des âmes religieuses. Si l'on admet cet axiome, répété à satiété, (ju'une religion purement individuelle soit un non-sens, on doit bien en conclure que Tolstoï n'eut pas de religion, puisque aussi bien il fut, à la fin, seul de lasiejiné. Mais alors Jésus-Christ lui-même, dans la solitude de Gethsémané, n'eut-il pas non plus de religion, alors que ses apôtres euxmêmes ne le comprenaient pas? Et ne voit-on pas qu'une religion quelconque^ lùt-elle celle du Christ, du Bouddha ou de Mahomet, doit, de toute nécessité, être née dans une conscience « individuelle » ? Nul ne peut dire encore ce qui est né dans lame de Tolstoï. C'est le secret de l'avenir. Il faut souvent bien des générations pour
que germent les semences jetées auvent par un génie précurseur. A coup sûr peuton affirmer que rien n'est jamais perdu des trésors de la vie de l'esprit. Et ceux-là mêmes qui rejettent les dernières idées de Tolstoï, n'ont-ils pas été éclairés par cette lointaine lumière?
Romain Kolland montre bien de quel éclat elle brille. Et je ne ne crois pas que nul, depuis Gaston FrommelJ ait su mieux comprendre cette âme de prophète « affamée de l'éternel ». Rolland n'enseigne pas, il se borne à comprendre. Il comprend jusqu'au fond, avec l'ardente sympathie d'une âme foncièrement religieuse, avec la liberté d'un esprit qui n'a point de dogme à imposer, avec le sens le plus vrai de ce qu'est l'homme tout entier, esprit et chair, grandeur, passions et faiblesses, et encore de ce qu'est l'art, reflet de l'homme. L'art de Tolstoï, c'est tout le
clavier des passions humaines, depuis la sensualité bestiale que nous dévoile ce livre terrible et vrai, la Sonate à Kreutzer^ jusqu'à la ferveur mystique d'un saint Augustin. Et Tolstoï lui-même est grand, moins encore par l'esprit que par cette passion forcenée qu'on voit briller, sous la broussaille des sourcils, dans ses yeux fulgurants et qui, après l'avoir tenaillé toute sa vie, le jeta, mourant, hors de sa demeure.
Ce qui fait surtout la beauté de cette longue vie, c'est d'avoir été un mouvement perpétuel vers l'inaccessible idéal. « Un chrétien, a dit l'auteur de la Sonate à Kreutzer, ne saurait être moralement supérieur ou inférieur à un autre chrétien ; mais il est d'autant plus chrétien qu'il se meut plus rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur lequel il se trouve à un moment donné :
en sorte que la vertu stationnaire du pharisien est moins chrétienne que celle du larron, dont l'âme est en plein mouvement vers l'idéal et qui se repent sur sa croix. »
Romain Rolland nous a décrit la marche ascendante de ce grand disciple du Christ. Après une jeunesse au sang chaud, le bonheur à deux, étape bienheureuse et vite dépassée, que marque l'époque de Guerre et paix; puis, au sein même du bonheur, une angoisse mortelle et sans cause, le vertige du néant. C'est l'heure fatale où l'ivresse de la vie étant dissipée, tout homme qui n'a pas le don de se mentir à lui-même est bien contraint, ayant passé de la scène dans la coulisse, de voir l'envers horrible du splendide décor de la vie. Ce n'est donc que cela ? Et après ? Et que suis-je? Et quel est le sens dé ma vie? Il faut, sous peine de la mort de l'âme,
qu'une réponse soit donnée. Celle crise décisive fut, chez Tolstoï, tardive, mais préparée de longue date. Il se convertit à l'âge où la plupart se cristallisent, ayant, bien avantla mort, terminé leur vie. Avecsa persévérante et touchante bonne volonté, le nouveau converti chercha à se mettre d'accord avec l'Église de ses pères. En vain. Alors, pouvant tout supporter, hors le mensonge, il brisa les icônes. Du même coup il devint le Révolté et T Apôtre. (( Le salut, dit Romain Rolland, vint du peuple. » Disons que Tolstoï cherchadans le peuple ce qu'il avait en lui : son Dieu. Il ne l'eût point cherché, là ni ailleurs, s'il ne l'eût déjà trouvé. Et cette crise morale décisive ne fut pas, pour le grand romancier russe, une déchéance de son talent d'écrivain, mais, au contraire, un rajeunissement. ^< J'entends démontrer, dit Romain Rolland, que la foi religieuse de
Tolstoï, loin de tuer son génie artistique, Ta renouvelé. »
De même pour Jean-Christophe. Il est, lui aussi, un de ces hommes dont l'Evangile a dit : « Ce sont les violents qui l'emportent. » Comme Tolstoï, il a l'amour intransigeant de la vérité. Comme lui, il méprise les habiles, et veut cet art renouvelé par la sève populaire que l'oncle Gottfried (une figure toute tolstoïenne) lui a révélé en lui chantant de vieilles chansons d'Allemagne. Comme Tolstoï, il a une âme (( affamée de l'éternel », que les passions troubles de la jeunesse n'ont pu satisfaire. Et, après l'épisode de sa passion sensuelle pour Anna (on songe sans cesse en le lisant à la Sonate à Kreutzer), il passe également par une crise terrible, où il se trouve inerte, sans volonté, en proie au dégoût et à la terreur de lui-môme. Le vertige de la mort le saisit. « J'étais
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semblable, a écril Tulsloï dans ses Confessions, à un homme .égaré dans une Torét, qui est saisi d'horreur parce (ju'ii s'est égaré, et qui court de tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il s'égare davantage... » Cette forêt est ici un symbole. Le secours et la délivrance vinrent à Tolstoï un jour qu'il se proinenait, en réalité, dans la toret d'Iasnaïa Poliana. « Un jour de printemps précoce, dit-il, j'étais seul dans la forêt et j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes iigitations des trois dernières années, à mes recherches de Dieu, à mes sautes perpétuelles de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour, tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la vie cessait. —
Alors qu'est-ce que je cherche encore ? cria en moi une voix. C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre ! connaître Dieu et vivre, c'est la même chose. Dieu, c'est la vie... » Dieu c'est la vie. N'est-ce pas, en deuxmots, l'Évangile de Ron:)ain Rolland ? En lisant le Buisson ardent^ nous verrons Jean-Christophe égaré, lui aussi, dans une forêt obscure (i). Soudain le foehn se lève, annonciateur du printemps ^
(1) Il n'y a là qu'une analogie toute fortuite et, peut-être, d'autant plus significative. La course de Jean-Christophe à travers la forêt du Jura bâlois était déjà écrite avant que Romain Rolland songeât au Tolstoï. Et c'est en prenant des notes en vue de cet ouvrage qu'il a lu, pour la première fois, le récit de la conversion de Tolstoï, dans la forêt. La coïncidence ne l'avait pas frappé. Comme je. la lui avais signalée, il m'écrivit : « Ce rapprochement m'a stupéfié. Vous me l'avez révélé... En fait, la crise du Buisson ardent, je l'ai vécue (moins tragique); et la forêt que je décris existe. Les forêts de Suisse ont tenu une grande place dans l'histoire de ma pensée. »
L'Ame de Cliristophe renaît aussi : car, dans la tempête, il a entendu Dieu qui passait. — « 0 toi! toi! s'écrie-t-il, tu es enfin revenu ! » Alors une vie nouvelle commence pour lui. Il est un racheté. On est en droit de voir en lui un libre disciple du Christ, à la manière de Tolstoï, puisque sa vie purifiée sera dès lors une lente ascension et qu'il se mouvra sans relâche « sur la voie delà perfection ». Ainsi, dans le Tolstoï et dans le Buisson ardent, Romain Rolland a écrit des pages d'inspiration toute chrétienne qui l'ont entraîné bien loin de la préface du Michel-Ange. Mais, nous le verrons, ce n'est pas là encore, comme nous avions été tentés de le croire, un aboutissement. Ce n'est qu'une étape dans un voyage auquel aucun terme n'est assigné.
Les trois grandes « vies héroïques » décritcs par Romain Rolland, correspondent
donc aux différentes parties de Jean-Christophe : Le Beethoven (igoS) à VAube et au Malin [i^ot^] ; \q Michel-Ange [a^oÇ)) à la fin de r Adolescent (1906), à la Révolte (1906- 1907) et à la Foire sur la place (1908); le Tolstoï [\<^\\) au Buisson ardent (1911). Et voyez quelle exacte concordance il y a entre le roman et les biographies ! Chacune des parties de Jean-Christophe semble avoir été écrite sous l'inspiration d'un de ces héros, dont Romain Rolland a déployé « l'étendard glorieux ou sanglant ». Dans VAube et le Matin nous retrouvons, avec les souvenirs tout frais du séjour à Bonn, Beethoven à l'état pur. U Adolescent, la Révolte^ la Foire sur la place sont, comme la vie de Michel- Ange, pleines d'inquiétude et d'amertume. Il semble que l'auteur fasse un effort titanique pour soulever un monde qui l'écrase. On découvre chez lui, également, des influences nietzschéennes. Le
Buisson ardent est tolstoïen et chrétien. Quant à la dernière partie, la Nouvelle Journée — journée calme et sereine comme le ciel de Rome au déclin de l'année — elle est placée sous l'invocation d'un génie dont Romain Rolland n'a pas encore écrit la vie : Gœthe.
Que Ton nous comprenne bien : Romain Rolland n'a pas étudié les vies de Beethoven, de Michel-Ange et de Tolstoï pour y chercher des documents en vue de la composition de Jean-Christophe. Sa méthode de travail a été bien difîérente. Pour cette œuvre si personnelle, il a tout pris en lui-même. Même au début, il n'a empruntée Beethoven que quelques traits extérieurs. Souvenirs et pensée, Tessentiel est tiré de son propre fonds. Mais il cherchait à entretenir autour de lui l'atmosphère morale nécessaire à la croissance de l'œuvre qu'il créait. Et c'est pour cela qu'il
pénétrait dans l'intimité de ces a grandes âmes fraternelles » dont Jean-Christophe se rapproche successivement aux différentes époques de son développement moral.