Paris et les années de luttes
l^. La Fin du voyage et la sérénité conquise.
Le délicieux épisode d'Antoinette, placé très heureusement au milieu du panneau central, en rompt l'uniformité. Et ce petit livre, qui forme un tout à part, pourrait, ainsi que le Beethoven^ montrer combien Romain Rolland peut avoir, lorsqu'il le
veut bien, les qualités si françaises de concision, de sobriété, de juste mesure. Sans doute, au cours d'un travail qui s'est poursuivi durant de longues années, l'auteur s'est laissé entraîner à donner trop d'importance à tel ou tel incident. Peutêtre a-t-il écrit avec trop de hâte certaines parties auxquelles il tenait moins qu'à d'autres. Nous souhaitons qu'il puisse, ainsi qu'il en a toujours eu l'idée, remettre sur l'établi l'œuvre entière et en limer les bavures.
Car il y a des bavures dans Jean-Chrisiophe, il faut le reconnaître. Romain Rolland est un écrivain tout spontané.
Tel un bon marin, pour qu'il révèle ce qu'il vaut, il faut que le vent souffle en tempête et que la vague d'une violente passion intellectuelle le secoue. Le ton s'élève alors, de l'invective, brûlante d'une haine sacrée, jusqu'au plus haut lyrisme.
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Eu sans les chercliei-, Romain Rolland trouve des formules brèves, martelées, fulgurantes, qui sont d'un grand poète et se gravent à jamais dans l'esprit. Depuis Michelet, on n'avait plus guère entendu en France ces accents-là.
Parfois aussi, il somnole, comme le bon Homère. Certaines parties de récit plus ou moins indifférent, telles qu'il y en a nécessairement dans une œuvre semblable, sont d'une écriture lâchée et donnent l'impression de Tinachevé. Une ponctuation très personnelle et abondante en parenthèses, y est sans doute pour beaucoup. Je ne voudrais pas insister sur des critiques à la portée de tous les maîtres d'école. Car ces défauts, si apparents que tous les commentateurs de Jean-Chrislophe les ont relevés, sont le revers d'une rare qualité. Romain Rolland fait fi de cette habileté dégoûtante dont se parent
tant de grimauds à la tête vide et au cœur sec. Fidèle disciple de Tolstoï, il écrit pour se faire comprendre de tous, non pour complaire à quelques raffinés.
L'art factice des ciseleurs de bijoux en clinquant, ne lui dit rien qui vaille. Il ne veut à sa phrase aucun ornement. Il la laisse courir nue, sortant de son puits. Elle nous plaît ainsi. Poussée par le mouvement de la pensée, l'expression surgit d'elle-même, si naturelle qu'elle se fait oublier, comme une fidèle servante, pour laisser transparaître l'idée, ingénue et toute claire. Si Vdiuteur de Jean-Christophe n'est pas toujours égal à lui-même, là où il est vraiment lui-même il est excellent, l'un des rares qui aient le sens de la vraie grandeur et de la beauté non maquillée. Tout ce qu'il écrit a, comme le voulait Vigny, ce ton de vérité qu'on reconnaît avec émotion dans la parole des enfants.
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« Jean-Christophe, dit-il, ne concevait pas qu'on écrivît pour écrire, qu'on parlAt pour parler. Il ne disait pas des mots. Il disait ou voulait dire des choses. » Ei dice cose^ voi dite parole.
On peut lui appliquer à lui-môme cette parole de Dante, et cela seul suffirait à lui conférer une originalité dans la littérature française d'aujourd'hui. Car la république des lettres est encombrée d'hommes de talent, de trop de talent, qui écrivent pour écrire et qui parlent pour parler. Ils écrivent tout ce que le public réclame : un livre par an, dans la formule du jour. C'est tout à fait répugnant. Toutes ces vaines paroles, flottant dans l'air, forment un brouillard opaque et puant qui voile les splendeurs de la vie vraie. Romain Rolland est un des rares qui aient la force de dissiper ce brouillard par une puissante projection de lumière crue.
Nous croyons discerner, dans Jean- Christophe^ une esthétique nouvelle, ou peut-être renouvelée, car il serait possible d'en trouver les éléments chez les romantiques. Depuis Flaubert, l'art littéraire français est orienté dans le sens de la perfection minutieuse. On s'arrête au fini du détail, à de petites réussites de phrases. On modèle des statuettes de proportions élégantes et faites à l'ongle. On travaille comme pour Barbedienne. C'est précisément le contraire du caractère de libre et
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lai'ge ébauche que le génie emporté de Rodin a imprimé à la sculpture (i). N'y a-t-il pas certaines analogies entre la manière de Romain Rolland et celle de Rodin ? L'un et l'autre font surgir, d'un bloc de marbre fruste, des figures pantelantes de vie. Il semble que ce soit le roc qui les enfante. S'avisera-t-on de regarder à la loupe un marbre de Rodin, ou une page — entre mille autres — de Jean- Christophe ? Ira-t-on mettre le nez tout contre les soubassements cyclopéens du palais Pitti?ll est des œuvres d'art qui ne sont pas faites pour les myopes. Que l'on se place à la distance, et l'impression totale s'imposera, avec yne force irrésistible.
\\) Môme remarque pour la peinture de la jeune école, étudiée avec beaucoup de soin par Romain Rolland, dans sa chronique de la Bibliothèque iinivrrseUr du i"'' janvier 1913.
Ce n'est pas une question de pure forme. Romain Rolland a en lui le génie de la révolte. Par là il est aux antipodes de ceux qui prêchent aujourd'hui la discipline, « l'ordre français » et le retour aux formules du Grand Siècle. Il ne pouvait loger dans de vieux vaisseaux un vin nouveau, en pleine fermentation. Sa croyance dominante pourrait bien être une foi aveugle dans la spontanéité de l'esprit créateur. Que toutes les entraves soient donc brisées ! Sans doute, sous peine d'impuissance, l'esprit s'imposera à lui-même des lois. Mais il n'en veut pas de factices. Il 'culbute la Tabulalur de Beckmesser, le cuistre des Maîtres chanteurs.
En une page significative de Ve^lSlouvelte Journée, Romain Rolland nous a dit comment, dans l'âme pacifiée de Jean-Christophe, une grande œuvre musicale s'élabore. C'est d'abord une torpeur calme et
l'esthétique de (( JEAN-CHRISTOPHE » 121
puissante, l'atmosphère alanguie d'une journée chaude, alors que de blancs nuages planent dans le ciel. Dans la ruche, où les abeilles chantent, on entend un bourdonnement d'orgue. Puis, cette vague musique se précise. Le rythme s'établit. C'est le moment où la volonté entre en jeu. « Elle saute sur la croupe du rêve hennissant qui passe et le serre entre ses genoux. L'esprit reconnaît les lois du rythme qui l'entraîne ; il dompte les forces déréglées et leur fixe la voie et le but où il va. La symphonie de l'instinct et de la raison s'organise... » L'œuvre d'art est donc issue de l'instinct, élément féminin dompté et fécondé par la raison volontaire, élément mâle.
Ainsi naît et grandit une symphonie.
Ainsi un roman du genre de Jean-Chrislophe. Son allure est libre, et, en apparence, désordonnée. Nous verrons d'ail-
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leurs que ce n'est là qu'une apparence. Il y a toute une école aux yeux de laquelle l'artiste doit avoir un parti pris et s'y tenir. Le point de vue peut se soutenir. L'auteur de Jean-Christophe a une autre idée de Tart. 11 n'admet rien de ce qui limite la création spontanée. Après avoir choisi son thème, il improvise, au grand orgue, sur un clavier d'une étendue extraordinaire. Que de registres il a à sa disposition ! Quelle étonnante variété de tons, du lyrisme le plus exalté jusqu'à un humour familier, à la Dickens (i); de l'observation exacte des réalités coutumières, jusqu'aux plus hautes idées philosophiques ; de l'âpre satire jusqu'au sentiment poignant de ce a tragique quotidien » dont a parlé Maeterlinck.
(1) Qu'on songe en particulier à la peinture si amusante et si juste de la vie domestique en Allemagne.
L KSTllKriOLK DK u JKA.N-ClllUSTuriIK » [ ï,',
Par-dessus tout, Romain Rolland a le don suprême du romancier : celui de créer de la vie. Il faut bien insister sur ce point et se garder, en étudiant Jean-Christophe , de ne voir dans cette grande œuvre qu'un traité didactique. Elle fourmille de personnages bien vivants et saisis en pleine réalité. Il est peu d'écrivains, en particulier, qui aient un sens plus juste et plus délicat de la psychologie féminine, qui connaisse mieux la femme telle qu'elle est, dans son être intime et dans sa vie de tous les jours, et non seulement telle qu'elle se montre à l'heure passagère où elle est transfigurée par l'amour passion.
A'Ous nous sommes trop habitués à ne voir dans Vunivers que nous, a dit Romain Rolland (i). Ce n'est pas seulement Dieu que nous avons fait à notre image ; c'est aussi celle qui,
1 1) Bihliolhèque universelle.
après Dieu — [si je n'étais dans une revue aussi grave ^ je me demanderais si c'est après ou avant) — a toujours occupé la première place dans nos pensées. Je suis toujours surpris, quand je relis les meilleurs romans psychologiques de notre temps, ou même les œuvres les plus célèbres du passé, du peu de réalité profonde des personnages féminins. La silhouette en est souvent séduisante, ou frappante ; mais la construction morale est presque toujours fragile et factice; çà et là des traits justes, épars, contradictoires, sans que V auteur s efforce de les relier : il semble tout au contraire tenir à cette incohérence qui paraît, à des yeux d'homme, caractériser la femme (la donna è mobile...); les types, pour laplupart, se ramènent à trois,: la femme que Vhomme voudrait avoir, la femme quil croit avoir, la femme qu'il ne peut avoir. C'est le désir de l'homme, son contentement, ou sa peur, qui s'exprime ; ce n'est presque jamais la femme, observée en elle-même, pour
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elle-même, fai l'impression de cette cécité morale jusque chez les romanciers russes qui, plus avant que les autres, ont pénétré dans rame féminine ; plus primitifs, plus près de la nature, ils ont eu quelquefois des intuitions sauvages et saisissantes ; mais, comme tous les hommes, ils ne s'intéressent guère qu'à la femme aimante ou aimée : comme si tout Vétre de ta femme gravitait autour de ce soleil unique, — V amour de V homme!
Romain Rolland a observé la femme ainsi qu'il veut qu'on l'observe: « en elle-même et pour elle-même ». Il l'a vue à tous les âges, dans toutes les conditions, dans toutes les phases de sa vie. On pourrait extraire de Jean-Christophe une galerie de figures féminines, d'une étonnante diversité. Ne nous semble-t-il pas les avoir connues, tant elles demeurent vivantes dans notre mémoire ? L'ignorante et simple Louisa, aux mains déformées par le tra-
vail, au grand cœur maternel; Minna von Kerich, cette petite Gretchen en jupes courtes, coquette déjà et rouée dans sa naïveté; et la tendre et silencieuse Sabine pour laquelle Mary Robinson (i ) a un faible que nous comprenons; et Ada, la bonne fille allemande, toute proche de la nature, d'une forte et saine sensualité; et Colette Stevens, vierge perverse, fleur rare et vénéneuse éclose dans la serre chaude du luxe parisien; et la domestique Sidonie, qui, avec sa générosité sans illusions et ses dévouements ombrageux, révèle la première à Jean-Christophe la vraie France qu'il ignore; et la figure féminine la plus fouillée de toutes, peut-être, Jacqueline, si séduisante et si déconcertante, si coupable et si digne de pitié; et la violente et franche Françoise, d'une personnalité
(l) Voir à l'Appendice.
L ESTHETIQUE I»E m JKAN-CIIUISTOPIIE » 127
forte à ce point qu'elle est de taille à tenir tête à « l'ours de Germanie » ; et la tragique Anna, froide en apparence, secrètement possédée par le démon de la luxure; et Grazia qui fait songer à la tendresse apaisée de ce vers d'Agrippa d'Aubigné :
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise,
et celle-là surtout dont le nom est sur les lèvres de tous mes lecteurs, Antoinette, type de jeune fille française, où tant de vérité s'allie à tant de grâce et de noblesse (ju'on en chercherait en vain l'équivalent dans la littérature d'aujourd'hui, et même d'hier.
Y trouverait-on également cette compréhension, cette divination de l'enfance, de la toute petite enfance, qui donne à r Aube un charme unique? L'auteur prend son héros de bonne heure, dans les langes du nouveau-né. Avec une extraordinaire
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puissance d'intuition, il décrit ses premières sensations confuses, au sortir de la nuit de l'inconscient, ses épouvantes, « les hallucinations d'un cerveau à peine dégagé du chaos, la nuit étouffante et grouillante qui l'entoure, l'ombre sans fond, d'où se détachent, comme des jets aveuglants de lumière, des sensations aiguës, des douleurs, des fantômes... »
Et plus tard, dans l'épisode d'Otto, avec quelle chaste délicatesse s'exprime un autre éveil, celui de la puberté qui s'ignore et met dans uneamitiépassionnée un pressentiment de l'amour ! A un écrivain qui tentait d'exprimer tout un monde si nouveau pour des lecteurs français, il fallait bien une forme renouvelée. Il y a en lui une saveur de vie intense et toute chaude. C'est peut-être là sa qualité dominante, celle qui conquiert d'emblée les lecteurs faits pour le comprendre.
Par ses proportions inusitées aussi bien que par la nature de son inspiration, Jean-Christophe se rapproche de certains romans anglais à la mode d'autrefois. Le célèbre auteur à' Anne-Véronique, H. G.
Wells, a relevé cette analogie dans un important article qui est un véritable manifeste littéraire (i). Wells s'élève contre les prétentions d'une certaine critique qui prétend traiter le roman comme si sa forme était aussi définie que celle du sonnet. On a voulu nous apprendre, ditil, qu'un roman doit être juste assez long pour qu'un gentleman, fatigué par le sport ou par les affaires, puisse, sans effort, le commencer après le dîner et le terminer à l'heure du whiskey. Une telle règle pourrait s'appliquer tout au plus à la nouvelle.
(1) L'objet el le déueloppemenl du roman contemporain. Traduction française publiée par le Temps ^ le 18 juin 1911.
Le roman au contraire^ ajoute Wells, e^^ à mon sens une œuvre discursive. Au lieu de se ramener àun seul thème ^ il constitue toute une tapisserie de théines entrelacés. On y est emporté tantôt par tel mouvement d'émotion ou de curiosité^ tantôt par tel autre. C'est une œuvre à laquelle il faut revenir. Aussi ne voit-on guère comment on pourrait assigner des limites à son étendue.
La valeur distinctive du roman parmi les œuvres d'art écrites^ repose dans la peinture des caractères^ et le charme d'un caractère bien conçu tient avant tout ce la façon dont il est développé, f avouerai que tous les romans de Dickens^' si longs qu'ils soient^ sont trop courts pour mon goût... Après Dickens, le roman anglais entreprit de se contracter, de subordonner la peinture des caractères à l'anecdote, la description au drajue.
Aujourd'hui néanmoins bien des signes me prouvent, à ma vive satisfaction, que cette phase de rétrécissement et d' amoindrissement
touche à sa fin et que tout nous encouixige à revenir à une forme de roman plus libre et plus spacieuse. Ce nouveau mouvement est en partie d'origine anglaise; il représente en Angleterre une révolte contre une certaine conception étroite et paralysante de la perfection artistique^ et un retour à la liberté de la forme ^ au vagabondage de la pensée^ à ce goût pour le chemin des écoliers que Von trouve dans le vieux roman anglais^ tel que Trislram Shandy et Tom Jones. Mais ce mouvement vient aussi de V étranger et tire ses meilleurs encouragements d'entreprises audacieuses et originales telles que celle de M. Romain Rolland dans son Jean-Christophe.
Il ne serait pas difficile de découvrir dans la littérature française des romans répondant à la définition de Wells : Le Pantagruel, le Grand Cyrus, la- Nouvelle Héloïse, les Misérables, ou encore les quatre volumes de rilistoire coniempo-
raine, d'Anatole France (i), pour ne citei que les plus célèbres. Wells se réclam» même de Bouvard et Pécuchet, a ce chef d'œuvre sombre et joyeux d'abondance intellectuelle ». Si bien que Flaubert serait le précurseur du roman « dilaté » , aussi bien que du roman « concentré ».
Certes, nous n'irons pas dire que le premier soit supérieur au second. Nos préférences personnelles iraient à l'art plus sobre qui nous a donné Madame Bovary, Notre Cœur, Thaïs, ou Colette Bandoche. Mais, puisque l'esthétique de Romain Rolland correspond à sa nature intime, elle est, par cela même, justifiée. Et n'est-ce pas un signe de la richesse et de la complexité du génie français, que
(1) Voir à l'Appendice, l'ingénieux rapprochement établi par M.Thibaudet, dRuslSL Nouvelle Revue Française, entre Jean-Christophe et VHisloire contemporaine d'Anatole France.
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de pouvoir enfanter des œuvres si dissemblables?
On n'enclôt pas dans le cercle étroit d'une définition le génie d'une grande race. Et ce serait un bien pauvre écrivain, celui qui se mentirait à lui-même, pour se conformer docilement à une « tradition » contrecarrée, d'ailleurs, par d'autres traditions, non moins vénérables. Romain Rolland n'est pas de ceux qui s'en vont en troupes. Les consignes intellectuelles ne sont pas faites pour lui. 11 a une passion dominante : celle de l'indépendance. Le rôle de caporal instructeur des recrues de lettres ne lui conviendrait pas. Aune revue de jeunes (i) qui avait « enquêté » sur son œuvre, il écrivait récemment :
c( J'estime que mon œuvre est à peine commencée. Jean-Christophe est l'homme qui
(1) Ombres el formes, décembre 4912.
marche : il lui manque encore la tête. Patience! Laissez-moi le temps de dire ce que j'ai à dire. Je n'ai jamais fait partie d'aucune « école»; et j'espère bien qu'aucune école ne sortira de moi. S'il en était autrement, je renie d'avance quiconque se réclamerait de Romain Rolland.
Je prie qu'on ne voie pas dans cette déclaration un sentiment d'orgueil, qui est loin de ma pensée, mais la passion de la liberté, pour les autres comme pour moi. »
Voilà qui est d'un bon exemple à june époque où tant d'artistes ou d'écrivains, qui pourraient mieux employer leurs jeunes années, ratiocinent au lieu de créer, ne se sentent rassurés que quand ils se sont collé dans le dos une étiquette en isme, et lancent, du haut de leur fatuité de forts en thème, l'excommunication majeure contre quiconque est assez osé pour ne
pas adopter le guide-ânes qui les guide eux-mêmes.
De bons apôtres voudraient transformer en séminaire la vieille bâtisse que nos pères appelaient « le Temple des Muses ». Ne vaudrait-il pas mieux en faire une abbaye de Thélème, au fronton de laquelle on inscrirait, en lettres d'or, le seul mot d'ordre qui vaille : Fais ce que voudras?
Dans cette œuvre si complexe qu'est Jean-Christophe, on peut discerner une idée directrice dont l'équivalent se trouverait, croyons-nous, chez Emerson. Le génie, aux yeux de Romain Rolland, est une émanation du Dieu caché. On doit reconnaître en lui le voyant, le prophète auquel ce Dieu se révèle spontanément et qu'il est chargé de révéler aux hommes. M.Maurice Barrés l'a dit avec sa précision habituelle dans une revue de jeunes (i) :
(1) Ombres et formes. Album mensuel inédit d'Art libre et de Critique. Figuière, Paris. Décembre 1942. Enquête sur Romain Rolland.
<( Romain Rolland a toujours voulu nous montrer, qu'il les prenne dans l'histoire ou dans ses propres songeries, ceux en qui il y a de la divinité (pour employer une grande expression sortie en un jour de bonheur de la bouche impure de Mirabeau) , et cela seul déjà place au premier rang l'auteur de Jean-Christophe »... Dans l'histoire oti dans ses propres songeries : En effet les biographies de héros, et surtout le Beethoven, le Michel-Ange^ le Tolstoï, expriment, sous une forme différente, la même pensée qui a inspiré Jean- Christophe. Pour bien comprendre cette pensée, nous ne pouvons les négliger.
Le Beethoven est, en quelque sorte, la préface de Jean-Christophe. A lire les premiers volumes, l'Aube et le Matin y on pourrait penser que le héros est un Beethoven revenu au monde à l'époque actuelle. Il naît, lui aussi, d'une famille
d'origine flamande, dans une ville des bords du Rhin, où il n'est pas difficile de reconnaître la vieille cité<le Bonn. Romain Rolland avait fait un séjour dans cette montrée en 1901, au moment où furent organisées a Mayence de grandes solennités beethoveniennes. 11 avait revécu en pensée les années d'enfance du futur Moïse de la musique moderne. Il avait gravé dans sa mémoire les paysages rhénans, ejue nous trouverons décrits avec tant de charme dans VAiibe. Le fleuve qui, dans ses eaux vertes roule l'or pur de la poésie allemande, avait exercé sur lui sa fascination (1). Dès maintenant, il l'associait à la vie et à l'art de l'auteur de la Neuvième.
(1) Romain Rolland connaissait du reste le Rhin depuis le temps de sa jeunesse : a J'ai la passion du Rhin, m'écrivait-il. Je l'ai aimé dès le premier jour que je lai vu. 11 n'y a presque pas d'année que je ne le revoie. Je l'ai, pour ainsi dire, suivi, de la source à l'embouchure. »