‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 15 sur 37 · ROMAIN' ROLL.OD · texte numérisé non relu

ROMAIN' ROLL.OD

qu'ainsi qu'un peintre qui cherche en tâtonnant et barbouille avant de trouver sa ligne définitive, la nature d^ive s'y prendre à plusieurs fois avant de créer un génie. La plante n'a pas encore réussi à percer la dure croûte de la glèbe résistante. Mais la sève monte. Elle est puissante. De ses ancêtres paternels Jean- Christophe hérite d'une forte vitalité. Sa mère lui lègue une âme aimante, et»

comme l'a dit Musset,

Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, C'est le besoin d'aimer ; hors de là tout est vain.

Par cette femme du peuple, simple et bonne, Jean-Christophe tient à l'humanité commune. Il ne sera pas un surhomme, il sera plus et mieux : un homme, de ceux qui sont, dès leur naissance, marqués au front du signe des élus.

Il semble que, d'après Romain Rolland,

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ces hommes-là doivent nécessairement triompher. Une double tâche leur est imposée. Il faut d'abord qu'il se réalisent euxmêmes, au prix de quels efforts ! 11 faut ensuite que, pour s'imposer, ils luttent contre un milieu hostile. Cette hostilité du public contre le génie créateur est une loi générale. Car le génie, seul de son espèce, brise les idées reçues. Il apporte des paroles inentendues et jugées fausses par là même. 11 dénonce les mensonges admis de tous; et c'est pour cela qu'il est qualifié de menteur. On le repousse, on le bafoue, on le met hors la loi. Ou bien on cherche i\ l'étoufTersous des conseils prudents. S'il cède, pourchercher le succès immédiat, il est déchu, comme le musicien Hassler .iiiquel Jean-Christophe rend visite. Il faut (jue le génie accepte son isolement et qu'il garde son idéal, seul contre tous. Seul, c'est son destin. Cette solitude tragique

du génie était déjà la pensée dominante de Vigny. Parvenu an seuil de la Terre promise, son Moïse s'écrie :

0 Seigneur ! j'ai grandi puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

La réponse de Jean-Christophe à Fénigme du destin n'est pas désespérée comme celle de Vigny. Elle est joyeuse et triomphante. Tous les obstacles que le génie rencontre sur sa route, il les brise ( i ) . L'effort même de la lutte le grandit, en lui donnant la révélation de sa force. Et voici que la solitude elle-même est surmontée. Il a dû rompre avec son milieu naturel, avec ceux qui sont sa chair et son sang. Mais sa musique va éveiller de lointains échos. Il a trouvé la parole libératrice que des

(1) (( L'homme a besoin d'aiguillons. Le génie veut l'obstacle, et l'obstacle fait le génie. » Romain Rolland. Introduction à la Lettre de Tolstoï. {Cahiers de la quinzaine.)

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Ames obscures attendaient, et qu'elles ne pouvaient formuler. Elles se sont reconnues en lui, elles sont venues à lui. C'est un vieux musicien pauvre qui s'enthousiasme pour Jean-Christophe, alors que la critique et les chefs d'orchestre cherchent à étoufter sa voix. Puis, de bons philistins, gardant au fond du cœur un coin d'idéal, Potpetschmidt et ses amis; puis l'exquise Antoinette et son frère Olivier, lequel, à Paris, deviendra l'ami intime de Jean- (Hiristophe; puis un cercle toujours gran- <lissant d'amis qu'il vivifie de sa pensée et (jiii. en échange, lui prodiguent cette «liaude sympathie sans laquelle aucun artiste ne peut vivre. Peu à peu, le génie > impose. Le cercle de ses admirateurs grandit. On voit s'y faufiler les snobs, les malins qui veulent accaparer une gloire nouvelle et l'exploiter, à leur profit. Nouveaux dangers, nouvelles embûches. C'est

rHeure où beaucoup d'entre les meilleurs ont sombré. Ils avaient supporté l'adversité et la solitude. Ils ne résistent pas à la griserie du succès. Ou bien ils cèdent au démon de la sensualité qui les entraîne à l'abîme. Ceux qui sortent triomphants de , ces dernières épreuves sont les héros, les êtres forts et lumineux qui, dans leurs puissantes mains, façonnent les humanités futures.

Je viens d'esquisser le sujet de Jean- Christophe.

A oolé (le ce thème central de Jean- Christophe^ il en est un autre non moins important. Romain Rolland a lancé son héros en plein courant de la vie moderne. Ce lui a été une occasion de nous faire part de son riche trésor d'observations sur la société contemporaine, sur l'Allemagne d'abord, puis sur la France, et enfin, dans le dernier volume, sur ritalio. Le poète lyrique qu'est, à ses [ heures, Romain Rolland, est doublé d'un j^ observateur précis, ayant un sens robuste

de la réalité, connaissant les hommes, leurs faiblesses et leurs mensonges. Blessé par les répugnants spectacles de la vie, l'idéaliste réagit, se redresse et s'arme du fouet de la satire, pour en cingler les pitres et les pleutres. Le poète se transforme en un humoriste savoureux.

On retrouve chez lui le caractère « d'ironie, de mépris héroïque et joyeux » qu'il signalait dans les dernières œuvres de Beethoven. Cette ironie, Romain Rolland la prête à son Jean-Christophe. A mesure que le jeune musicien grandit et qu'il prend conscience de sa force, il se différencie d'avec le milieu bourgeois qui l'entoure dans la petite Residenzstadt des bords du Rhin où il a vu le jour. Etant différent, il peut juger.

Il est peu d'écrivains français qui aient parlé de l'Allemagne avec plus de pénétration que Romain Rolland. Bien qu'il

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n'ait jamais séjourné loiigleiiips au pays (routre-Rhin, il est familier non seulement avec la pensée allemande, mais avec les menus détails de la vie de tous les jours. C'est surtout par la musique qu'il a pénétré les secrets de l'âme germanique (^c'est bien la meilleure clef), par la musique ancienne et moderne, par la bonne v[ la mauvaise. Le langage des sons lui a révélé les profondeurs de cette âme allemande, ses élans éperdus vers l'idéal, mais aussi ses côtés de sensiblerie larmoyante et clair-de-lunesque, s'alliant parfois aune assez épaisse matéi'ialité. Là se trouve être précisément le Mensonge allemand.

« Toute race, tout art a son hypocrisie, dit Romain Rolland. Le monde se nourrit (l'un peu de vérité et de beaucoup de mensonge... La vérité est la même chez tous ; mais chaque peuple a son mensonge qu'il nomme son idéalisme..., tout

être l'y respire, de sa naissance à la mort. C'est devenu pour lui une condition de vie. 11 n'y a que quelques génies qui peuvent s'en affranchir, à la suite de crises héroïques oi^i ils se trouvent seuls, dans le libre univers de leur pensée. » — Ainsi fait Jean-Christophe. D'abord, il se révolte et juge son peuple sévèrement. Plus tard, il comprendra la grandeur du génie de sa race et tout ce qu'il lui doit.

Le mensonge allemand lui est révélé un soir, dans un concert à la Stàdîische Tonhalle. Il est brusquement frappé de la goinfrerie musicale d'un public qui, tout en buvant de la bière et en mangeant des saucisses, avale coup sur coup, et sans sourciller, les morceaux de musique les plus hétéroclites, du Beethoven, du Mendelsohn, du Nicolaï, du Meyerbeer. Lorsqu'à la fin le Chœur des hommes de V Allemagne du .S'wJ vient chanter, en susurrant,

raveu crainour d'une jeune lille rougisi>ante, il n'y tient plus ; il éclate de rire et fait un tel scandale qu'on l'expulse. C'est là le début des hostilités entre lui et ses concitoyens. Les écailles lui sont tombées des yeux. « Il voyait l'art allemand tout nu, nous dit Romain Rolland. Tous — les grands et les sots — étalaient leur âme avec une complaisance attentive.

L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se fondait en effusions éperdues; les écluses étaient lâchées à la redoutable sensibilité allemande ; elle diluait l'énergie des plus forts, elle noyait l«'s faibles sous ses nappes grisâtres : c'était une inondation... » Jean-Christophe • si écœuré de cette sentimentalité qui dégoutte de l'âme allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi », de tous ces Lieder, Liedchen ou Liedlein où se déverse un Gemûlh intarissable dans

ses effusions : les Frûhlingslied, Frûhlingslusl^ Frûhlingsgruss, Frûhlingsfahri, Frûhlingsnachl^ Frûhlingsbolschafl. Et puis, ce sont des dialogues nigauds avec la petite rose, avec le ruisseau, avec la tourterelle, avec l'hirondelle; ce sont des questions saugrenues : *S'/ c'est avec un vieil époux que rhirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se fiancer depuis peu de temps. Un déluge de tendresse fade, d'émotion fade, de poésie fade ; une habitude de déshabiller son cœur en public; une propension affectueuse et niaise des bonnes gens allemandes à se confier bruyamment. Rien à dire et toujours parler. — « Ce bavardage ne finira-t-il jamais ? s'écrie Jean-Christophe ?... Holà! Silence aux grenouilles du marais ! »

Le mensonge allemand est donc, selon Romain Rolland, une affectation de sensiblerie ; un idéalisme truqué et pleur-

nicheiir, qui sévit partout, en musique, en poésie, dans la vie quotidienne; un attendrissement bête qui s'étale avec complaisance et noie la pensée sous les nappes grisâtres d'une « glaise humide et uniforme ». Ce qui est plus oppressant pour Jean-Christophe, ce n'est pas l'hostilité des gens qui l'entourent, c'est leur nature inconsistante. Que faire en effet « contre une masse amorphe qui cède comme une gelée, s'enfonce sous la moindre pression et ne garde aucune empreinte ? » Il ne trouve devant lui que des hommes qui n'ont la force ni d'aimer, ni de haïr, ni de croire, ni de ne pas croire — en religion, en art, en politique, dans la vie journalière — et dont la vigueur se dépense à tâcher de concilier l'inconciliable. Ce que l'on tente de concilier surtout, depuis les victoires de 1870, c'est le vieil idéalisme, dont on ne veut pas avouer la banqueroute, et

l'esprit nouveau de domination, de lucre et de positivisme brutal. « Quand on était battu, on disait que l'Allemagne avait l'humanité pour idéal. Maintenant qu'on battait les autres, on disait que l'Allemagne était l'idéal de l'humanité... La Force était devenue sainte, depuis qu'on l'avait pour soi. La Force était devenue tout idéalisme et toute intelligence. » Et c'est là le triomphe suprême du mensonge allemand.

Ici encore, comme en bien d'autres rencontres, il nous semble que l'auteur s'est substitué à son héros et lui a prêté un peu de sa sensibilité latine, hostile aux rêves indéfinis et aux idées imprécises. Le candide Germain qu'est Jean-Christophe en arrive à se différencier totalement de son milieu et à le voir du dehors. 11 juge sa patrie allemande comme pourrait le faire un Français, d'esprit très ouvert et très

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informé, mais restant toujours sur le quivive, ainsi qu'on l'est à proximité du camp adverse, et ne laissant jamais émousser la pointe acérée de sa malignité. N'omettons pas toutefois d'ajouter que l'excellent biographe de Beethoven fait d'équitables réserves et qu'il ne craint pas de témoigner de son admiration intellectuelle pour « la race dont la pensée puissante et trouble roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie où l'Europe vienne boire. »

Le dernier épisode du volume La Révolte^ intitulé Délivrance, nous fait connaître le mensonge allemand sous son aspect le plus aimable. Honni de sa vie natale, chassé delà cour du grand-duc comme un domestique que l'on casse aux gages, mis à l'index par tous les cénacles artistiques, Jean-Christophe sent qu'il s'enlise dans un bourbier d'indifférence. Il va sombrer,

quand une planche de salut inespérée s'offre à lui. Un professeur de musique d'une petite université de province [Universitàtsmusikdirektor) lui donne, sans marchander, cette ardente et intelligente sympathie dont il ne peut se passer.

C'est un vieil homme impotent, obsour, mais débordant de vie, jeune de cœur et d'imagination. Schulz et ses fidèles amis, les bons philistins Kunz et Pottpetschmidt, sont des représentants de l'Allemagne patriarcale, conservés encore à l'état de fossiles au fond de leur province perdue.

Romain Rolland leur consacre quelques pages dans lesquelles on retrouve toute la fraîcheur et le charme poétique de celles 011 il nous avait conté les années de la petite enfance de son héros.

Le vieux Schulz, dont les yeux clairs et tendres se refusent à voir les laideurs et les tristesses de la vie, montre à Jean-

Ciiristopheccqu'ilj)euly avoii' (iegi'aiideur daas cet idéalisme allemand, qui se crée un monde au milieu du monde, comme un îlot dans Tocéan. Mais le jeune artiste sent aussi que cette « Ile des Morts » ne saurait être son refuge. Il ne veut pas être un héros qui ment, u Peut-être, se dit-il, ce mensonge optimiste, dont un empereur allemand prétendait faire une loi à tout son peuple, était-il, en effet, nécessaire aux êtres faibles, pour vivre... Pour lui-même, il n'eût pu recourir à de tels subterfuges j il aimait mieux mourir que vivre d'illusions. — L'art n'était-il donc pas une illusion aussi ? — Non, il ne devait pas l'être. La vérité ! La vérité ! Les yeux grands ouverts, aspirer par tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, son infortune en face — et rire ! »

Qu'est-ce donc que la révolte de Jean-

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Christophe? Dans une individualité forte, qu'un milieu médiocre n'a pu étouffer, c'est la renaissance victorieuse du génie de la grande race qui nous a donné les âmes profondes, probes et pures des Bach, des Haendel, des Beethoven, de tous ceux que Romain Rolland admire le plus au monde, parce qu'il se sent avec eux une parenté spirituelle. Le seul fait qu'il ait choisi pour héros un musicien né en Allemagne et doué de toutes les plus nobles qualités de sa nation, ne montre-t-il pas assez que l'auteur de Jean-Christophe sait rendre pleine justice à celte nation? Et les Allemands ne s'y sont point trompés. Les plus clairvoyants d'entre eux en ont témoigné de la manière la plus claire. Dans une lettre ouverte publiée par le Berliner Tagblall, le poète et critique bien connu, Stefan Zweig, a adressé à Romain Rolland, au nom de tout le public allemand cultivé, des félici-

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talions chaleureuses, pour 1 aclièvement de sa grande œuvre (i). « L'Allemagne, dit-il, ne doit pas rester muette en ce jour, car, mieux qu'aucun autre Français, Romain Rolland, vous avez cherché, avec équité et bienveillance, h faire mieux comprendre aux intellë'cluels de votre pays l'àmeallemandeetla culture artistique allemande... J'ai le sentiment que ce livre a plus fait pour rapprocher de nous la jeunesse française que tous les diplomates, lous les banquets et toutes les associalions. » A une Allemagne dégénérée, Jean- (Ihristophe oppose le pur génie allemand. De même qu'à la France de la « Foire sur la place », il oppose la vraie France.

(I) Brief an Romain Rolland von Stefan Zweig. lieiiiner Tagblall, 22 décembre 1942. (Voira l'Appendice un extrait de cette lettre.)

Après le mensonge allemand, en effet, Jean-Christophe va connaître le mensonge français. Expulsé de son pays, à la suite d'une rixe où l'a entraîné son caractère généreux, le jeune héros part pour Paris. Il se tourne vers la France, qui est, nous dit l'auteur, « l'éternel recours de l'Allemagne en désarroi ». Ce point mériterait d'être développé. Les deux volumes intitulés la Foire sur la place ei Dans la maison^ sont une peinture de la société française en deux grandes fresques, l'une

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toute cQ ombre, l'autre toute en lumière. Au point de vue artistique, nous préférons les premiers volumes. Ici, Romain Rolland a suivi une méthode d'exposition trop didactique. Alors que, dans la réalité vivante, les divers éléments d'une société, mauvais ou bons, sont confondus et doivent être observés simultanément, ils nous sont présentés les uns après les autres, par chapitres bien délimités (i) : le monde musical, le monde des lettres, le théâtre, la politique, les femmes, la société israélite, etc.

(1) Il faut observer toutefois, que la société française est vue ici à travers le tempérament de Jean- Christophe. Avec son caractère porté à l'outrance, le jeune et fougueux musicien allemand doit nécessairement être einseilig, comme disent ses compatriotes, c'est-à-dire ne voir jamais les choses que dun côté. 11 verra donc la France d'abord superficiellement, tout en laid, ensuite plus à fond, tout en beau. Psychologiquement, cela peut se justifier.

Il se peut que la seconde partie de Jean- Chrislophe dépasse les cadres généralement assignés au genre du roman. Cela importe peu à l'auteur. 11 a pris soin de nous en prévenir. Son but a été de dire la vérité sur l'état actuel de son pays. Et nous ne croyons pas que nul avant lui l'ait fait avec cette courageuse franchise et cette perspicacité. Et d'abord, qu'estce que cette « foire sur la place » où il nous introduit, avant de nous faire pénétrer (( dans la maison » ? C'est le monde que voient d'emblée les étrangers débarquant à Paris : hommes du jour, gens de théâtre, écrivains du boulevard, journalistes, financiers, députés, brasseurs d'affaires, femmes à la mode, demi-mondaines ou mondaines équivoques; ces gens que l'on voit partout, dans les fêtes données en de somptueux hôtels, aux premières représentations, au pesage, dans les grands

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