‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 16 sur 37 · EN F H ANGE · texte numérisé non relu

EN F H ANGE

lestaurants, Taisant tant de tapage et soulevant tant de poussière qu'on n'aperçoit qu'eux et qu'ils ont la prétention de représenter la France. L'âpre satire de Romain Rolland ne craint même pas de s'attaquer directement aux puissants du jour, en les désignant parfois d'une manière fort claire. Besogne répugnante peut-être, mais salutaire. Il faut savoir gré à celui qui a osé l'entreprendre. Il nous a donné une œuvre de grand coul'age et de grande bonne foi, amère, hautaine et loyale. Elle étonne au premier abord, elle détonne au milieu de la veulerie ambiante. On l'a jugée maladroite, exagérée, antipatriotique. Pour nous, au contraire, elle est la voix môme de la vraie France, de celle qu'on ignore ti'op, parce qu'elle se laisse trop ignorer. t elle est sa revanche : un effort énergiue tenté par le pur génie de la race pour

iOO ROMAIN ROLLAND

reprendre conscience de sa force en face des déracinés et des métèques parisiens qui prétendent faire la loi au pays.

De ce monde cosmopolite, formé par des aventuriers de toute race, se dégage « une odeur de cadavre mélangée de pastilles du sérail ». Ce qui frappe surtout Jean- Christophe, c'est la suprématie de la femme.

Elle tenait une place absurde^ démesurée. Il ne lui suffisait plus d'être la compagne de V homme. Il ne lui suffisait même pas de devenir son égcde. Il f cillent que son plaisir fût la première loi pour elle et pour V homme. Et r homme s'y prêtait. Quand un peuple vieillit^ il ahdicjue sa volonté^ sa foi^ toutes ses raisons de vivre ^ dans les mains de la dispensatrice du plaisir. V éternel féminin a toujours exercé une force exaltante sur les meilleurs ; mais ^ pour le commun des hommes et pour les épocpies fatiguées^ il y <7, comme Va dit quel-

qiiun, un autre féminin tout aussi éternel qui les attire en bas. Celui-là était le maître de la pensée parisienne, le roi de la Ué publique.

Un art particulier exprime cette société efféminée, un art raffiné et morbide, produit de cette prostitution cérébrale que Jean-Christophe retrouve partout, et dans laquelle il découvre un mensonge français qui lui fait bientôt oublier le sentimentalisme hypocrite de ses compatriotes allemands : le mensonge de l'art pour l'art, un mensonge paré, plâtré, portant des robes de soie sur des dessous malpropres, parfumé au musc pour dissimuler une odeur suspecte ; une « débauche inféconde de la pensée et des sens » ; de petites âmes froides et fades qui s'agitent dans l'impuissance... est-ce donc là le peuple français ? Non, ce n'est que la cohue d'un

champ de foire, quelques milliers de charlatans, d'histrions et de filles de joie qui s'agitent et s'étalent si bien qu'on ne voit plus qu'eux. Il y a pourtant autre chose : Il y a la France.

En dépit de cette pseudo-élite qui s'est emparée de Paris, la vieille terre des Gaules a encore une inépuisable réserve de foi, de dévouement, d'honnêteté laborieuse. Elle la cache bien, comme la bonne semence sous la terre hersée. Il faut la chercher chez les vrais artistes, les poètes, les savants désintéressés, chez les humbles surtout qui vivent pour faire leur devoir, simplement et sans gloire. C'est par ces héros inconnus que la nation vit, répare ses désastres et prépare son avenir. Olivier et Jean-Christophe apprennent à connaître quelques-unes de ces vies obscures et fécondes dans la maison banale où ils occupent deux mansardes. II y a là, à tous

EN FRANCE dOS

les élages, de biavcs gens, apparlenanl à des clans divers, murés dans leurs petites demeures, dans leurs préjugés, dans leur lierté ombrageuse, s'ignorant les uns les autres et se tenant mutuellement pour suspects, alors qu'ils sont de la même famille de bons P'rançais et qu'ils. devraient s'unir contre l'ennemi commun.

C'est là ce qui surprend Jean-Christophe : cet isolement volontaire des gens de bien, cette atmosphère d'universelle méfiance, cet éparpillement des forces vives de la nation. « Comme ils sont seuls ! » s'écrie-t-il. Seuls, les paysans dans leurs petits lopins, soigneusement clôturés de murs et de haies vives ; seuls, les Parisiens cantonnés dans leurs appartements bien clos ; seuls, ses voisins qui ne répondent qu'en hésitant à son salut et à son sourire. Jean-Christophe s'indigne de voir tous ces bons et authentiques Fran-

çais douter de la puissance de leur effort. Il ne comprend pas l'idéal qu'ils se font d'une indépendance tout intérieure, ignorant la valeur de l'effort solidaire : « Je ne vous comprends pas, leur crie-t-il, vous êtes dans le plus beau pays, vous êtes doués de la plus belle intelligence, du sens le plus humain, et vous ne faites rien de tout cela, vous vous laissez dominer, outrager, fouler aux pieds par une poignée de drôles. Soyez vous-mêmes, que diable !

N'attendez pas que le ciel vous aide ou un Napoléon ! Levez-vous, unissez-vous ! A l'œuvre tous ! Balayez votre maison ! »

(( Balayez votre maison ! » C'est précisément ce qu'a voulu faire Romain Rolland. Et que l'on nous dise où l'on trouverait en Europe, ou ailleurs dans le monde, des écrivains capables de juger leur propre nation avec cette perspicacité et cette absence totale d'amour-proprechauvin? On

peut tout es[)éi'('r (luii peuple qui, ayant protité de la dure et saine leçon de la défaite, est capable d'entendre si distinctement la voix grave de la vérité. Des réserves d'énergie latente sont en lui. Elles peuvent apparaître brusquement dans une de ces bourrasques de passion qui, si souvent déjà,ontsoulevéla France au-dessusd'ellemême et stupéfié le monde. Un jour que des bruits de guerre ont couru, Jean- Christophe est surpris de voir tous les Français qui l'entourent transformés du jour au lendemain. D'un commun accord, ils sortent de leurs petites cellules bien closes. On dirait une fourmilière où Ton a planté un bâton. Les rancîmes, les méfiances, les discussions byzantines sont oubliées, l^es antimilitaristes eux-mêmes se disposent à courir aux armes. Il semble que la nation tout entière se ramasse sur elle-même pour voler à la frontière, d*un

élan unanime et formidable. Et Jean- Christophe, mis au ban par ses voisins, sent bien que la France veille et qu'elle n'est pas près de périr. Ces pages, où l'on sent passer le souffle d'un ardent patriotisme, avaient été écrites avant l'alerte d'Agadir. Elles ont été prophétiques.

De même que Jean-Christophe personnifie le pur génie de l'Allemagne, Olivier représente l'esprit vivace de la vraie France. A une époque indécise et trouble, ses souffrances sont celles de son pays. 11 lutte avec courage, s'efïorçant de soulever le fardeau écrasant qui pèse sur lui et sur toute sa génération. Et ses efforts ne sont pas vains. Il est le petit coq gaulois perdu dans la nuit. Son chant annonce l'aube d'une nouvelle journée.

Lorsqu'après un long exil, Christophe revient à Paris, il découvre, avec joie, que son ami a été un précurseur. Une France

rajeunie se lève, vn il la nie, pleine de confiance en l'avenir. La génération qui monte s'est affranchie des inquiétudes de celle qui l'a précédée. Elle est orientée vers l'action, et, à l'action elle sacrifie, au besoin, l'indépendance de la pensée. Ayant l'instinct qu'une discipline lui est nécessaire, pour des taches encore inconnues, elle se groupe en formations compactes.

Elle est sûre d'elle-même, partant intolérante et dédaigneuse pour ses aînés qui cependant lui ont frayé la voie. Qu'importe? Le vieux Christophe est de cœur même avec ceux qui le dénigrent. Il admire (( le mystère des résurrections d'une race, qui s'endort épuisée et se réveille débordante, comme un torrent de montagnes au printemps ». Et il écrit à son amie Grazia :

}fon (lin le. (/ii('i/)('n/)/f<'lranf^c(/urcps Firin-

çais! Il y a vingt ans^ je les croyais finis... lis recommencent... La France était comme leur Paris ^ pleine de démolitions^ de plâtras et de trous. Je disais : « Ils ont tout détruit... Quelle race de rongeurs! » Une race de castors. Dans Vinstant qu^on les croit acharnés sur des ruines^ avec ces ruines mêmes ils posent les fondations d'une ville nouvelle. Je le vois à présent que les échafaudages s'élèvent de tous côtés...

A la vérité^ c'est toujours le même désordre français. Il faut y être liahitué pour reconnaître^ dans la cohue qui se heurte en tous sens, les équipes d'ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des gens ^ comme vous savez^ qui ne peuvent rien faire sans crier sur les toits ce qu'ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de dix ans chez eux, on n'est plus dupe de leur vacarme. On s'aper-

coit que cesL leur /(({;on de s e.iciiei' au iru- K'ail. Tout en parlant, ils agissent: et chacun (les chantiers bâtissant sa maison, il se trouve (/uW la fin la ville est rebâtie. Le plus fort ^ r^ est que V ensemble des constructions n'est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des thèses opposées, ils ont tous la tête faite de même. De sorte que sous leur anarchie, il y a (les instincts communs, il y a une logique de race qui leur tient lieu de discipline et que cette discipline est peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d'un régiment prussien.

Cette renaissance de l'énergie et de la joie de vivre n'est pas Tapanage de la France seule. Jean-Christophe l'avaitconstatée également chez ses jeunes amis d'Italie. Et il salue l'ascension du monde vers le bonheur. Aiilsi s'achève, par un hymne triomphal, la tragédie d'une génération. Se tournant vc^rs ceux qui entrent

dans la carrière, avec un bel entrain, Romain Rolland leur dit : «. Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour!

Faites-vous de nos corps un marchepied et allez de l'avant. Soyez plus grands, et plus heureux que nous. » En terminant son œuvre, il la dédie : Aux âmes libres — de toutes tes nations — qui souffrent, qui luttent, et qui vaincront.

Par une peinture véridique de la société contemporaine en France, en Allemagne et en Italie (i) ; par sa diffusion dans le monde entier, par l'esprit même qui l'inspire, Jean-Christophe est une œuvre d'un caractère européen, et l'on peut dire qu'elle est par là unique de son espèce. 11 faut bien le reconnaître: si, au point de vue strictement français, les écrivains les plus notoires de Paris peuvent trouver avan-

(1; Dans la Nouvelle Journée.

lage à suivre le mouvement nationaliste ou « traditionaliste )> à la mode du jour, ils y perdent beaucoup en autorité et en intluence au delà des frontières de leur pays. Cela va de soi. Du dehors, on peut encore admirer quelques-uns d'entre eux, comme artistes. Je n'en vois guère, dans ce clan-là, qui aient une action appréciable sur le mouvement général des idées en Europe. N'y a-t-il pas là un regrettable iibandon d'une tradition française qui est au moins aussi glorieuse etaussi ancienne (jueles autres? On peut la faire remonter, m littérature, à la Chanson de Roland, où la France est représentée comme ayant une mission universelle, celle de marcher contre les infidèles, à la tête de la chrélienté. Et en tous temps il y a eu des esprits supérieurs qui sont restés conscients de cette mission.

D'instinct, Romain Rolland se rattache

à cette France d'esprit universel. Dans son enfance solitaire, à Clamecy, il lisait avec ardeur les philosophes du dix-huitième siècle, lesquels se sont efforcés de penser et d'agir non pour la France seulement, mais pour l'humanité. Il dévorait aussi les chefs-d'œuvre de Shakespeare, et Shakespeare est encore aujourd'hui son maître préféré. La large culture reçue à rÉcole normale a développé cette disposition d'esprit. Aujourd'hui, Romain Rolland est l'écrivain français qui connaît le mieux les idées et les aspirations de la « Jeune Europe ». S'il aime la montagne suisse, s'il y revient chaque été, c'est que, comme son Jean-Christophe, et comme tant d'esprits altérés de liberté « qui suffoquent dans le cercle étroit des nations ennemies », il y cherche un coin de terre « où ^'on puisse respirer au-dessus de TEurope ».

EN FHAKCE 203

c( L'Europe littéraire devient inhabitable », m'écrivait-il, le 17 février 1911, en faisant allusion à des « querelles dignes du Lutrin^ mais sans bonne humeur » qui se déchaînaient alors à Paris, à Genève et en divers autres lieux. Et il ajoutait: « De tous côtés,, de France, de Pologne, d'Italie, de Hongrie (pour ne pas parler des autres peuples), montent des voix furieuses qui crient : Mous avons la vérité. Hors de nous, nul ne l'a. Nul n'a le droit d'exister qu'avec notre consentement. IVous sommes la civilisation, nous sommes f humanité. Le reste, un ramassis de sauvages., faits pour être nos esclaves! Lorsque nous parlons, que les autres se taisent !... Et le plus souvent, ils n'ont rien à dire que : Moi, moi, et encore moi... Je crains que le monde n'ait besoin d'une rude leçon, — un grand danger commun qui fasse sentir à tous le peu qu'ils pè-

sent dans Téternel ou dans le néant. » Parvenu à la fin de sa carrière, nous voyons Jean-Christophe aussi hostile que possible à la « grande peste de l'orgueil nationaliste, qui, de proche en proche, gagne toutes les nations d'Europe ». Pour lui, il se sent incapable de tant d'étroitesses et de haines si aveugles. Il est né en Allemagne et a été éduqué par la France. Et il s'en est bien trouvé. « Originaire de ces pays du Rhin où se mêlent, en un flot, deux civilisations, il avait eu, dès son enfance, nous dit Romain Rolland, l'instinct de leur union nécessaire. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin de la clarté d'esprit et de l'ordre français. ,De là, que la France lui était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de se maîtriser. Sous la menace constante des formidables conflits qui peut-être éclateront demain, il est dans

\i\ situation d'esprit du sage de VVeimar en i8i3. Et il répète la parole goelhécnne: (( Quand on est parvenu k un certain degré de l'àme, on ne connaît plus de nations, on ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins comme le sien propre ».

Page 1