PHILOSOPHIE DE « JE\N-CHI\ISTOPHE
a voulu, aux côtés de quelques-uns de ses frères en pensée, travailler à restaurer le temple du vrai Dieu. On sent en lui le sens du divin. Mais il tient à ne s'immobiliser dans aucun dogme formulé une fois pour toutes. Intuitif de tempérament et non logicien, il garde sans cesse une fenêtre ouverte sur l'inconnu. Ce serait une erreur de chercher à extraire de Jean- Christophe^ œuvre de vie, une doctrine ^nettement définie. Rappelons-nous toutefois cette confession de foi philosophique, ce credo quia verum, qu'avait écrit l'étudiant de l'Ecole normale, pour mettre fin à des doutes stérilisants et formuler les croyances sur lesquelles il voulait désormais fonder sa vie (i). Romain Rolland n'a pasabandonnécette foi de jeunesse fondée, en particulier, sur l'ancienne philosophie
I I Voir j)lus liant, p. i6.
grecque. Et peut-être, dans cinquante ans, quelque candidat au doctorat es lettres pourra-t-il prendre pour sujet de thèse : De Vinfluence d'Empédocle sur « Jean- Christophe ».
L'œuvre, en tout cas, est animée d'un grand souffle panthéiste. Et, dans son rythme général, on discernerait l'alternance de ces deux principes éternels de l'Amour et de la Haine qui tantôt se séparent et, par leurs luttes, engendrent la vie, tantôt se réunissent dans l'harmonie suprême de la bienheureuse Sphère.
C'est, pour Empédocle, la loi de l'Univers, comme la loi de chaque vie individuelle. Ainsi, par sa naissance, Jean-Christophe sort de la paix inconsciente, pour entrer dans le monde de la douleur et de la lutte. Enfant, il est encore à demi plongé au sein de l'onde infinie et calme d'oii il vient. Et cette force divine est personni-
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fiée par le Rhin, qui devient un être bienfaisant, veillant sur le nouveau-né et le berc:ant de son perpétuel murmure.
...Le fleuve gronde. Dans le silence^ sa voix monte toute-puissante ; elle règne sur les êtres. Tantôt elle caresse leur sommeil^ et semble près de s'assoupir elle-même ^ au bruissemejit (le ses flots. Tantôt elle s'irrite^ elle Jiurle^ comme une bête enragée qui veut mordre. La vocifération s'apaise : c'est maintenant un murmure d'une infinie douceur^ des timbres argentins comme de claires clochettes^ comme des rires d^ enfants^ de tendres voix qui chantent^ une musique qui danse. Grande voix maternelle qui ne s'endort jamais! Elle berce I enfant^ ainsi qu'elle berça pendant des siècles., de la naissance à la mort., les générations qui furent avant lui ; elle pénètre sa pensée., elle imprègne ses rêves ^ elle l'entoure du manteau de ses fluides harmonies, qui l'envelopperont encore, quand il sera coucJté
dans le petit cimetière qui dort au bord de Veau et que baigne le Wdn...
Il semble que ce soit la voix du Rhin qui éveille le génie de Jean-Christophe. Son éducation se fait au contact des hommes. Il faut qu'il subisse la loi du perpétuel combat. Par la révolte, sa force se manifestera. Il se lancera à corps perdu dans le flot amer et tumultueux de la vie. La Foire sur la place est l'apogée de cette période de lutte. Jean- Christophe foule aux pieds tout ce qui s'oppose au libre développement de sa personnalité. A la vie, à ses lourdes tâches, à ses douleurs, il dit « oui I » joyeusement. Il y a alors du nietzschéisme en lui. Une grande force d'orgueil le soutient. Il faut que cet orgueil soit brisé pour que la vérité se manifeste à lui. C'est le sujet du Buisson ardent. Entraîné par une passion sensuelle pour une
PHILOSOPHIE DE « JEAX-CHHISTOPHE )) ^)\[
Bàloise qui est une faunesse, mal doin[)lée parla rigide discipline protestante, il trahit Tami qui lui avait donné un asile. A une heure où il se trouvait faible, désespéré par la mort d'Olivier, sa volonté a fléchi. Il a été emporté par un vent de folie. Pourquoi cette folie?
Parce qiiil y a une âme cachée^ des puisyances aveugles, des démons que chacun porte emprisonnés en soi. Tout notre effort, depuis que Vhumanité existe, a été d^ opposer à cette mer intérieure les digues de notre raison ou de nos religions. Mais cpie vienne une tempête [et les âmes les plus riches sont les plus sujettes aux tempêtes), que les digues aient cédé, que les démons aient le champ libre, qiiils se trouvent en présence d'autres âmes que soulèvent des puissances semblables. . . ils se jettent Vun sur Vautre. Haine ou amour? Fureur de destruction mutuelle? — La passion, c^'st V âme de proie.